• 11 octobre 1974

    La drague “ CAP DE LA HAGUE” chavire devant Calais: deux noyé, deux rescapés, onze disparus

    11 octobre 1974

     

    Dramatique sauvetage d’éventuels survivants enfermés dans la coque

    La consternation régnait hier matin dans les ports du Nord lorsqu'on y a appris le drame de la mer qui venait de se produire à l‘aube devant le port de Calais.

     Une drague, le « Cap de la Hague », travaillant au large de Wissant pour l'extraction de graviers destinés au port de Dunkerque, venait de chavirer, entraînant dans la mort des membres de son équipage.

    11 octobre 1974

    la drague, mercredi, dans le bassin Carnot à Calais. On peut noter l’importance de l’infrastructure de ce bâtiment (photo “La Voix du Nord”)

    C’est à 8 h que l‘accident s’est produit.La drague finissait de charger lorsque, selon des survivants, elle prit de la gite. Le commandant aurait alors donné l‘ordre de ballaster pour rétablir son équilibre.

    Mais l'engin continua son mouvement et culbuta sur le côté.

    Une minute plus tard, il flottait quille en l‘air. A bord du car-ferry Free-Enterprise III, l‘équipage avait été témoin de l‘accident survenu dans la zone dite du Nord Quenocs. II y avait alors des vents de nord-est assez forts et des creux de l'ordre de 2,50 m.

    La recherche d'éventuels survivants était  malaisée. Néanmoins à bord d'une baleinière,les marins du car-ferry sauvaient deux hommes qu'ils réconfortaient après leur séjour dans l'eau et qui furent conduits dès l‘arrivée au port à l‘hôpital de Calais.

     Il s'agissait de M.“. Vandermeersch et Bernard Vincent, ouvriers mécaniciens. Ils devaient également trouver un noyé, Pierre Letiec, maitre d'hotel.

     Pendant ce temps, l‘alerte rediffusée par les services de Boulogne-Radio et par le centre de secours du cap Gris-Nez provoquait l'intervention de nombreuses unites. De Calais appareillaient successivement “la Pilotine”, le canot de sauvetage “ Maréchal-Foch “, le remorqueur “ Courageux”.

    De Dunkerque arrivait la corvette 5 du pilotage et d’autres bâtiments.

     A 11 h, l'équipage du car-ferry Free Enterprise VII apercevait un corps flottant à la surface et le repêchait. C’était celui de l’officier mécanicien Alexandre Caubrière, originaire de Honfleur. Autour de l’épave on s’affairait et des hommes-grenouilles des sapeurs-pompiers de Calais et ceux du remorqueur allemand “Hermès” plongeaient au cas où des survivants se seraient manifestés.

    De puissants moyens d‘intervention rassemblés sur la plage de Sangatte

     

    Au départ des opérations de sauvetage, l‘objectif était la zone de l'hoverport du nord-est de Calais, la plus proche pour échouer la drague.

     En raison des courants, ll s'avéra que du temps serait gagné en partant vers le sud-ouest.

     Tirée par les remorqueurs français “Hardi”, “Courageux”, “Triomphante et par l'allemand “Hermès”, l'épave a donc c'te” conduit» vers la plage de Sangatte devant laquelle elle s‘est échouée a 17 h, reposant sur ses superstuctures à environ un kilomètre du rivage.

     Pour tenter l'impossible si des survivants existent, un mini—plan ORSEC a été mis en place. Sur la plage de Sangatte, trois hélicoptères .. un des pompiers de Paris, deux de la protection civile -- se sont posés en fin d‘après-midi.

     A leur bord il y avait une équipe de neuf plongeurs des sapeurs-pompiers de la capitale. Trois autres etaient venus de Dunkerque, deux de Calais.

     Il y avait également les ambulances des sapeurs—pompiers de Dunkerque, Calais, Boulogne, Desvres, des véhicules tous terrains de Berck et du Touquet, un caisson de décompression, les ambulances privées de Calais, les ambulances Dhuime de Boulogne, complétaient les moyen d'intervention.

    Sur les lieus était présent le capitaine Boutmy, directeur adjoint des services départementaux d'lncendie. On annonçait par ailleurs l‘arrivée d'un bateau de recherche hollendais spécialisé dans le découpage des tôles.

     Le lieutenant Raymond Coupe qui avait débarque de la drague la veille de l‘accident et qui connait bien le bateau a embarqué avec les plans de ce dernier afin de conduire les spécialistes dans leur travail de découpage des tôles de la coque.

     Toutefois, l’etal de la marée basse étant à 18 h 30, on s'interrogeait sur les possibilités d'intervention avant le retour de la marée haute à minuit deux, le vent et la mer houleuse compliquant la tâche des sauveteurs.

    11 octobre 1974

    M. Bernard Vincent, 37 ans, ouvrier mécanicien, soutenu par un officier du « Free Enterprise 3 », va prendre place dans l'ambulance.

     

    DEUX HOMMES A LA MER

    Dans le tiroir d’une table qui flottait: une brassière de sauvetage

    Il est 7 h 30. Comme chaque matin, à 6 h, les hommes de quart ont été relevé par

    la bordée de jour. Le jeune Audamarois Bernard Vandermeersch, ouvrier mécanicien, est allé dormir dans sa cabine, sous le pont principal, sur l’arrière. Il a été relevé, à la machine principale, par Bernard Vincent. un marin du sud-ouest établi à Dunkerque, avec qui il a navigué au long cours.

    Bernard Vincent est seul au compartiment machine a l’arrière. Sur l’avant, à la machine du sytème de dragage un matelot et un ouvrier ont pris le quart en même temps. Les mécaniciens sont aux ordres du chef mécanicien Mainsard.

     Le “Cap de la Hague” a fini de faire son plein de ses compartiments de sables et graviers. Avec 2.500 tonnes “dans le ventre”, il a quitté le rivage de Wissant pour mettre cap sur Gravelines où il doit livrer son chargement au chantier du nouveau port.

     L'usine flottante qu‘est la drague de l‘U.M.D., bardée d'énormes tuyauteries, taille sa route dans une mer très houleuse, par vent assez fort de nord. Bernard Vincent s’inquiète le bateau n‘incline sur bâbord et ne se redresse pas. Une partie de la masse de sable a-t-elle ripé ? Le chef mécanicien est descendu à la machine. “Il faudrait sonder le ballast 5”, lui a—t—i1 commandé. Pour corriger la gite, il devient urgent de déballaster sur bâbord. L‘ouvrier monte au pont principal pour sonder. A ce moment, il ressent deux coups de tangage. La gite s'accentue. L'horizon paraît chavirer à ses yeux Le “Cap de la Hague”  se couche sur les flots. Vêtu d'un pantalon de travail et d'une chemise , Bernard Vincent plonge.

    Après avoir plongé, explique B. Vincent, j'ai vu que le bateau se retournait complètement J‘ai nagé tant que j'ai pu pour m’en éloigner. C'est alors que J'ai entendu des appels de Vandermeersch. Il n'avait qu'un slip sur lui. Je pense qu'il a dû avoir le réflexe de sortir de sa cabine et de nager dans l‘eau qui envahissait les coursives. Je me suis porté vers lui. Il s‘est accroché à une table qui flottait. Il a ouvert le tiroir. Dedans il y avait une brassière de sauvetage. Moi je m'accrochai à une barrique et une planche ».

     — « Combien de temps êtes-vous resté à la mer ? .

    — . Je ne sais plus. Peut-être un quart d’heure. Le bateau ne devait pas être loin et a dû voir le naufrage car il est arrivé très vite. Vandermeersch et moi avons été recueillis par une baleinière du “Free Enterprise” .

    L‘angoissante attende des familles

     

    Parmi les quinze hommes de la bordée relevée, tous les quinze jours, par un autre équipage, se trouvaient quatre Grand-Fort-Phihppois.

     On a peine à imaginer l'angoisse qui a étreint les familles apprenant, vers midi que des coups frappés sur le fond du bateau gisant, la quille en l'air, attestaient de plusieurs présences humaines.

     Au 41, rue d‘Alsace, dans le quartier neuf du port de pèche proche de Gravelines, la terrible attente a commencé pour Mme André Lefranc, jeu- ne maman entourée d’un garçon et d‘une fille en bas—âge.

     Nous lui apprenons la mort de l'officier mécanicien. A. Caubrière, un ami de son mari. Les Lefranc l‘avait reçu quelques jours auparavant.

     — “Mon mari ne devait plus être de quart, nous dit—elle. Il devait donc dormir dans sa cabine, près de la timonerie”.

     A-t—il réussi à se dégager ? Se trouve-t-il parmi les hommes, dont la situation évoque celle des sous-mariniers prisonniers d'un cercueil flottant ? personne ne sait.

    André Lefranc devait être relevé mardi prochain.

     Près du port. au 46 de la rue des Fusiliers-Marins, une porte reste entrebâillée. Le moindre bruit dans la rue déserte fait sursauter les vieux parents de Jules Vérove. dragueur.

     — “Nous avons appris l'accident par la radio, nous a confié M. Vérove. Depuis, nous ne savons rien. Notre fils devait ètre relevé mardi.

     Dans une rue voisine,4 rue Leprêtre, M. Bosquelet, père est seul, dans la même angoisse. Son fils André 27 ans, est-il de ceux  qui appellent à l‘aide ?

    Mme Bocquelet est partie à Calais avec ses deux autres fils pour interroger les sauveteurs.

    Le père est un ancien de la grande pèche.

     - “Il est le seul de mes fils à naviguer, nous dit-il. Pourtant je ne voulais pas qu'il fasse ce métier. J’ai ai trop vu”.

    Au 1. bd F. Levèque, on veut encore espérer dans la famille du marin martiniquais Alex Dolmy, 28 ans, marié, père d'un petit garçon de quatre ans.

     A Malo-les-Bains, près de la plage, une épouse vit dans une affreuse incertitude, la très jeune femme de Jean-Marie Bouland, 23 ans, le cuisinier du Bord, un marin de la région caennaise qui s’est établi à Malo depuis peu.

    COURSE CONTRE LA MARÉE…

     18 h. 30, on commence à découper l’épave sous la protection de deux car-ferries en brise-lames

     

    A 18 h 30, les plongeurs dunkerquois du remorqueur “Triomphant” se trouvaient sur la coque avec des chalumeaux et commençaient le découpage de la tôle, opération très délicate étant donné que l‘ouverture doit être effectuée au bon endroit, la où il n‘y a pas double paroi ou des réservoirs de carburant.

     Pour diminuer l‘action des lames, les car—ferries “Horsa” et “Free Enterprise VII” ont fait barrière en se maintenant a peu de distance de l'epave.

    Son bordé arraché se frottant sur l'épave, le “Triomphant” a quitté les lieux. relayé par un ponton-bigue hollandais dont la spécialistes continuaient l'ouvrage à l‘aide de chalumeaux ” à arcs, plus puissants. L'espoir renaissait qu‘ils pourraient gagner de vitesse la remontée de la marée.

    Les remorqueurs “Hardi” et “Courageux” - évoluaient à peu de distance, prêts à intervenir.

    Une demande d‘enquête de la Marine Marchande

     A la suite du naufrage de la drague “Cap de la Hague”, la fédération nationale des syndicats de marins et officiers C.F.D.T. a demandé un secrétaire général de la marine marchande la création d'une commission d‘enquête pour donner toutes les explication nécessaires sur les causes de l'accident.

    Sur les lieux était présent le capitaine Boutmy, directeur adjoint des services départementaux d'incendie. On annonçait par ailleurs l'arrivée d'un bateau de recherche hollandais spécialisé dans le découpage des tôles.

    Le lieutenant Raymond Coupe qui avait débarque de la drague la veille de l'accident et qui connait bien le bateau a embarque avec les plans de ce dernier afin de conduire les spécialistes dans leur travail de découpage des tôles de la coque.

     Toutefois, l’etal de la marée basse étant à 18 h 30, on s‘interrogeait sur les possibilités d'intervention avant le retour de la marée haute à minuit deux, le vent et la mer houleuse compliquait la tâche des sauveteurs.

    C'est en juin dernier qu'a été mise en service la drague suceuse “Cap de la Hague”, appartenant à l'Union maritime de drague dont le siège est à Nanterre.

     Ce puissant engin est un cargo norvégien transformé en drague dans un chantier de Hollande. Long de 80 mètres, d‘un tirant d‘eau de 5.88 m, il a une capacité de stockage des matériaux de 1.250 m3, ce qui représente un chargement utile de 2.500 tonnes.

    La drague pompe les matériaux du fond jusqu'à une profondeur de 40 mètres. Par aspiration et hydro-jet, ces matériaux son remontés jusqu'au navire par une élinde de 80 centimètres de diamètre et un compensateur de houle lui permet de travailler avec une houle de 2.50 m.

     Toute une installation mécanique permet de cribler le matériau pour séparer le sable jusqu'à 0/5 mm et le gruvier 5/80 mm.

     La drague aspire en marche. En route libre, elle peut atteindre la vitesse de 12.75 nœuds gràce à un moteur de 2.100 CV.

    Pour alimenter ses diverses installations, pompe, criblage, puissance électrique, etc, des moteurs auxilliaires fournissent 2769 CV.

     En fait, ce bateau est une véritable usine flottante de très grande valeur, considérée comme la plus perfectionnée du moment.

     Pour le compte de la Société de ballastières et, agglomérés du Rouennais, la drague avait été mise en service au large de Wissant afin d'approvisionner en matériaux à béton 1e chantier du nouveau port de Dunkerque.

     L’equipage est de quinze hommes travaillant en deux bordées. La veille de l‘accident une réception avait eu lieu à bord pour la première escale de la drague au port de Calais

    Les invités avaient été accueillis par le commandant Courcin et M. Gendre, ancien ingénieur en chef des Ponts et chaussée maritime du Pas-de-Calais et présentement directeur adjoint de l’U.M.D Qui Aurait pu prévoir ?

    11 octobre 1974

    Le second rescapé M. Vandermeersch

    Au bureau du port de Calais véritable P.C. d'intervention, de nombreuses autorités maritimes continuaient à s‘activer au milieu de la nuit afin de mobiliser tous les moyens qui pouvaient l'être encore, cela en vue de la prochaine opération qui consistera à la marée basse de ce matin (7 heures)à percer à nouveau la coque.

     A 23 h, soit à une heure de la pleine mer. les remorqueurs n’avaient pas encore réussi dans leur tentative de remonter un peu plus haut sur le sable une épave sur laquelle, en fin d‘après-midi,les plongeurs soudeurs étaient régulièrement jetés à l’eau par les vagues.

     Cet essai avait échoué à 23 h 30 en raison d’un fort courant qui se mit à entraîner l’épave vers l’est au point que la décision fut prise de laisser aller le “Cap de la Hague” de la sorte, faiblement retenu par les remorqueurs. On se demande d’ailleurs si le “convoi” ne va pas doubler les jetées du port pour se retrouver à l‘est de celui—ci.

    Tout est prêt cependant pour l’opération qui sera à nouveau engagée à marée basse ce matin : 4 postes soudures et du matériel spécialisé hollandais qui devait arriver à Calais vers 4 h.

    La propriété de l’épave

    Après son chavirage,  le “Cap de la Hague” était devenu une épave. Le remorqueur de sauvetage allemand “Hermès” fut le premier à poser un marin sur sa coque et à passer une élingue sur l'avant. Son commandant ne consentit à céder ce droit de propriété que lorsqu'il apprit que des marins vivaient encore dans le bateau et que, de ce fait, il n’était pas légalement abandonné.

    Les dragues, engins fragiles

     En raison des superstructures imposées par le train de dragage ou, comme pour le “Cap de Hague”, par les installations de criblage, les dragues sont plus fragiles à la mer que les autres navires.

     On l‘a vu à Dunkerque, lors de lu dernière tempête  de septembre, lorsque la drague “Tranontane” travaillant au creusement du nouveau port de Dunkerque et n’a du qu’à l’épaulement d’un banc de sable de ne pas chavirer complètement.

     D‘autres dangers menacent les dragues, à commencer par  les engins de guerre qu’elles remontent du fond.

     Le 31 juillet 1952, l'explosion d'une torpille dans l‘un de ses godets, fit chavirer la drague “Pas-de-Calais II” en rade de Boulogne. L‘accident fit neuf morts et de nombreux blessés.

    La composition de l’équipage

     L’équipage se composait de 15 officiers et marins:

     

    -Alexandre Mainsard, chef mécanicien, 40 ans, habitant à Rouen;

     -Alexandre Caubrière, officier mécanicien, habitant à Honfleur;

     -André Lefranc, lieutenant, 37 ans, habitant à Grand-Fort-Philippe;

     -André Bocquelet, 27 ans, officier mécanicien, habitant à Grand-Fort-Philippe;

     -Lionel Girard, ouvrier mécanicien, habitant à La Baule-les-Pins;

     -Bernard Vincent, ouvrier mécanicien, 36 ans, habitant à Dunkerque;

     -Bernard Vandermeersch, ouvrier mécanicien, habitant à Saint-Omer;

     -Pierre Letiec, maitre d’hôtel, habitant à Sotteville-Lez-Rouen;

     -Jules Vérove, chef-dragueur, 48 ans, habitant à Grand-Fort-Philippe;

     -Raymond Dujardin, dragueur, habitant  à Les Loges, près de Fécamp;

     -Henri Bechet, matelot, habitant à Cany-Darville (Seine-Maritime);

     -Jean-Marie Bouland, 23 ans, cuisinier, habitant à Malo-les-Bains;

     -Alex Dolmy, 28 ans, matelot, habitant à Grand-Fort-Philippe;

     -Daniel Yon, ouvrier mécanicien, habitant à Honfleur.

    11 octobre 1974

    Les plongeurs ont pris pied sur l’épave.

    Hier à quinze heures, la mer s’est refermée sur la drague “ Cap de la Hague” et ses occupants Un très léger espoir : les plongeurs poursuivent leurs recherches

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