• 15 octobre 1973

     “ Cap de la Hague ” :

     Après le sauvetage miraculeux de Lionel Girard  plus d’espoir de trouver des survivants 

     

    15 octobre 1974

    Allongé sur une civière, Lionel Girard est remonté sur le quai du port de Calais, dimanche, à 4 h 40 du matin (photo “La Voix du Nord”)

    L'écho d'une voix

     SAMEDI, 23 heures — Dans le court laps de temps, toléré par le jeu des courants, les plongeurs se ruent par l’ouverture et pénètrent à l‘intérieur de la drague. De façon assez nette, ils entendent une voix poussant quelques appels. La violence des courants devient telle qu‘il ne leur est pas possible de poursuivre leur mission et les plongeurs doivent remonter.

     23h 45. —— M. Turon, préfet du Pas-de—Calais, explique aux journalistes que les opèrations de sauvetage du rescapé (ou des rescapés car, à ce moment, on ignore le nombre de survivants) reprendront dès les courants faibliront, c’est à dire vers 4 h du matin.

     L'administrateur principal Joel Quéré, chef de CrossMa (centre régional opérationnel d‘organisation des secours en Manche) indique que la pénétration dans le compartiment d‘où proviennent les coups sera la dernière opération en ce qui concerne la partie avant du navire. La suivante intéressera la partie arrière. Les familles des disparus sont informées de cette situation. Elles continuent d'être hébergées au Cercle maritime, boulevard des Alliés et dans divers hôtels de Calais-Nord

    Le rescapé fait surface:

    « Bon sang! Que l’eau était froide... »

     DIMANCHE : 3h 30. —-—- Les courants faiblissants, les plongeurs décident de descendre sans plusattendre.

     4 heures. -— Lionel Girard, isolé sur sonéchelle, dans le compartiment de la salle de pompage, où subsiste une poche d’air, alimentée par le compresseur du «Trapu», voit émerger les têtes des plongeurs ! Son interminable calvaire prend fin. Sans perdre un instant, un masque de plongée sous—marine lui est passé, relié à un tuyau alimenté directement de la surface sur une embarcation. Guidé par le lieutenant de vaisseau Maréchal, du Groupement des plongeurs-démineurs de Brest. Lionel Girard effectue sous l'eau un voyage de plusieurs mètres.

     4 heures 15. - Tous ceux qui se trouvent à bord du remorqueur ”Trapu" transformé en navire—hôpital, voient émerger le survivant, soutenu par le L.V. Maréchal. Des mains se tendent. Girard est hissé à bord. « Bon sang: Que l‘eau était froide...» s'exclame-t-il, ce qui fait naître les sourires.

     Bref moment de détente après 68 heures de suspense. Girard tient à se rendre seul à pied dans la cabine, où les docteurs l'examinent immédiatement. Apparemment, Il est bien portant et... moins fatigué que ceux qui travaullent depuis des heures et des heures à son sauvetage. Il mange quelques sandwichs

    mais il a surtout soif. Il boit près de deux litres d'eau. Il confesse avoir bu un peu d'eau de mer, au début de son long emprisonnement, mais cette eau était mazoutée. C'est dire avec quelle satisfaction il vit apparaître les vivres, lancées en fin d'après-midi, samedi, par l'ouverture creusée par les plongeurs ainsi que la lampe flottante et le message l'assurant qu'il serait bientôt tiré d‘affaire.

     4 heures 50. — Le “Trapu” accoste à Calais où le quai  Paul-Devot est à peu près dèsert, personne ne s'attendant à un si rapide résultat puisque le travail ne devait reprendre qu'à 4 heures. Enveloppé d‘un peignoir blanc, Girard monte sur le pont du remorqueur et s'allonge sur la civière que lui tendent les pompiers. Il est hissé sur le quai et conduit  à la capitainerie  du port où un centre médical a été établi au rez-de—chaussée, dans un local des Ponts et Chaussées maritimes.

     Un instant de bonheur

     5h 15. — Mme Girard est admise quelques instants au centre médical où elle embrasse son mari. Tous deux

    ont le visage baigné de larmes de bonheur. Les médecins soumettent Lionel Girard à divers tests pour jauger sa résistance physique et déceler toute anomalie dans son état de santé, notamment au point de vue de la décompression.

    Apparemment, sa robustesse (il a 24 ans), lui a permis de bien supporter l'épreuve. Des précautions sont prises pour lui protéger la vie, car il a vécu dans l'obscurité pendant 68 heures et une trop forte lumière risque de le blesser.

     6 heures. — Les journalistes, photographes et cameraman de télévision, accourus en nombre à la porte du centre médical, sont informés qu’ils ne devront pas utiliser de flashes électroniques, ni de projecteurs pour ne pas abîmer les yeux du survivant.

     6 heures 30. — Allongé sur une civière, Lionel Girard est sorti du centre médical devant la porte duquel a reculé une ambulance. Gardiens de la paix et agents motocyclistes repoussent avec vigueur ceux des journalistes qui utilisent quand même des flashes, l'obscurité ne leur permettant pas de travailler autrement.

     L‘ambulance parcourt environ 50 mètres et stoppe auprès de l'hélicoptère des pompiers de Paris. Nouvelle bousculade entre photographes et agents de police, les premiers entendant faire leur métier. les seconds obéir aux ordres.

    L'hélicoptère décolle en direction du centre hospitalier de Lille.

    Les recherches continuent

       7 heures. — Sur ordre de l‘administrateur général des affaires maritimes, les batiments participant au sauvetage demeurent sur place et les recherches continuent.

     Après investigation complète du compartiment où a été découvert Lionel Girard, les recherches se tourneront vers la partie arrière de la "Cap de la Hague”. Si besoin est, on aura recours à l'explosif comme pour la partie avant.

    Il y a en effet, possibilité de poche d'air, ou survivraient des rescapés.

     M. Turon, préfet du Pas—de-Calais, assure que le travail sera poursuivi jusqu‘à ce que l'on ait la certitude qu'il n‘y a plus âme qui vive à bord.

     8 heures. -— Parmi les bateaux qui sont toujours auprès de la drague chavirée.

    un pointage donne les unités suivantes : la drague ”Pacifique" de 1'U.M.D.; le dragueur ”Myosotis" de la Marine nationale; les remorqueurs "Trapu" et "Subtil" de la S.R.S.N. ; le garde—pêche " La Garance" ; le remorqueur allemand " Hermes".

    9 heures. — L'administrateur général Autoune, direc- teur régional des Affaires maritimes du Havre et l’administrateur principal Wadoux, présent au titre du

    quartier de Dunkerque, entretiennent le contact, d’une part avec les sauveteurs, au large, d‘autre part avec les familles des disparus, aux quelles la découverte de Lionel Girard a redonné espoir.

     Le quai de la Colonne commence à voir affiner une foule considérable, que la police doit maintenir derrière les barrières de sécurité.

     Des personnalités se rendent aussi au PC. opérationnel. On remarque Mme Langlet et M. Charles Beaugrand. conseillers généraux de Calais; Denvers, président du Conseil général du Nord, le médecin-colonel Gros, des sapeurs—pompiers de Paris; Pierre Puissesseau président de la Chambre de Commerce et d‘lndustrie ; Henri Ravisse, secrétaire-membre ; Pierre Gheerbrant, directeur des services ; des commandants de Transmanche; Jean Lasserre, commissaire central; Carrière, commissaire, chef de Suretè; Pauly, commissaire de la police de l'air et des frontières ; Jean-Claude Bulle, officier de paix, adjomt au commandant du corps urbain de police; le lieutenant Maufroy, commandant la compagnie de gendarmerie; Joseph Kerjean, commandant du port et les officiers de la capitainerie; le capitaine Albert Dauchel, commandant le corps des sapeurs-pompiers; Piénat, ingénieur du port : Mille, directeur de l'outillage. etc.

     Après le départ de M. Turon, M. Pierre-Marie Abrial, sous-prèfet, assure la liaison avec les familles des disparus.

     ll heures. — Les plongeurs font savoir qu'après de longues reconnaissances, autour de la drague, ils n‘ont reçu aucune réponse à leurs coups frappés sur la coque. Lespoir s’amenuise. Il reste cependant la possibilité que des survivants. trop faibles, blessès ou inconscients ne puissent répondre. Aussi, les recherches sont-elles continuées.

     11h30. — Quai de la Colonne, l’un des deux survivants du premier jour, Bernard Vincent, présent sur le quai de la Colonne, où il est venu aux nouvelles, répond aux multiples questions que lui posent les familles des victimes et les curieux. Il estime que si des survivants doivent encore être découverts, c'est vers l'arrière du navire qu‘il convient de les rechercher, ce qui est précisément effectué.

     13 heures.— Le lieutenant Coupé, de léquipage de la drague ‘Cap de la Hague”à terre au moment du naufrage, est présent au PC. opérationnel apportant les explications techniques réclamées atout moment par les sauveteurs. Selon lui, Lionel Girard doit la vie à une circonstance accessoire qui l’a conduit dans la salle de pompage où, en réalité, personne ne devait plus se trouver, puisque le pompage était terminé et que la drague faisait retour sur Calais au moment du drame. Il s'y était sans doute rendu pour prendre quelque chose.

     16 heures. -— Les plongeurs font savoir qu‘une nouvelle prospection de l’épave s’est avérée négative. Aucun coup ne répond plus à leurs appels.

    L‘espoir diminue de plus en plus.

      17 heures. — On apprend que les corps des deux premières victimes retrouvées jeudi près des lieux du naufrage quitteront Calais lundi vers 8 heures ; celui de M. Pierre Letiec, maître d'hôtel, à destination de Sotteville-lez—Rouen (Seine - Maritime) et celui de M. Jean-Pierre Caubrière, officier — mécanicien, pour Honfleur.

    « le silence rend mince l’espoir de sauver des survivants »

     19 heures. — Une conférence de presse réunit les journalistes au PC. opérationnel. M. Pierre—Marie Abrial fait savoir que la prospection de l'épave n'a pas permis de constater la présence actuelle d‘une vie humaine. Les recherches reprendront lundi matin, d‘une façon directe dit le sous-préfet de Calais.

     L'administrateur principal Quérè, chef du CrossMa, déclare : “Le silence rend mince l'espoir de sauver encore des survivants. Nos prochaines investigations vont porter sur le compartiment arrière, où il est susceptible d'être demeurée une masse d'air. Il y a un tout petit espoir d'y trouver encore un vivant. Ce sera fait lundi matin, avec les moyens les plus rapides, en utilisant les mines explosifs que la première fois”.

     Ainsi se terminait, sur une note plutôt pessimistec cette journée dominicale. Plus de 80 heures s‘étaient écoulées depuis le dramatique chavirement de la "Cap de la Hague". Nous renonçons à décrire le désespoir des familles informées du peu de chances qui subsistafient de retrouver des survivants.

     Bien sûr, il restait un petit espoir, mais si mince... A partir du moment où aucun coup n'était plus frappé de l‘inté- rieur de la drague, il manquait un objectif précis aux recherches et l‘investigation devait prendre un caractère général qui ralentissait évidemment la progression. Dans la nuit de dimanche à lundi, les plongeurs continuèrent à guetter un choc provenant de la drague. En vain.

    La recherche des corps

     Lundi matin, au P.C. opérationnel, dépouillé de l’atmosphère enfiévrée et des allées et venues continuelles des quatre jours précédents, on indiquait que les opérations entraient dans leur deuxième phase. Après la recherche des survivants, il fallait entreprendre celle des victimes afin que les dépouilles puissent être rendues aux familles.

     Des équipes d‘intervention urgente regagnaient, les unes après les autres, leur quartier général, afin d’être aptes à répondre à toute autre demande car, hélas, les drames maritimes ne sont pas chose exceptionnelle et ces équipes doivent couvrir un très grand rayon d’action.

     Dans la matinée, arrivait à la capitainerie du port, un nouveau chef désigné pour commander cette deuxième phase des opérations : le capitaine de frégate Bertrand, commandant la deuxième escadrille de dragage de la Manche.

     Au large, le dragueur ”Myosotis" et ”La Garance” demeuraient sur les lieux. Une nouvelle équipe de plongeurs était arrivé de Brest et on attendait aussi un navire hollandais, avec une autre équipe de plongeurs.

     La pluie qui s’était tube à tomber accentuait encore l'atmosphère de tristesse, dans laquelle étaient plongés l'avant-port et le Courgain Maritime. Au mât des édifices et des unités de surface, les drapeaux en berne illustraient quel drame connaissait le monde maritime. Le plus grave qu‘ait connu le Calaisis, depuis la catastrophe du " Pluviôse" il y a 63 ans,en dehors des naufrages provoqués par les événements de la première et de la seconde guerre mondiale.

    Des remous autour de l'épave

     Lundi 15 heures. — Les plongeurs du corps de sapeurs—pompiers de Paris sont partis. Reste un hélicoptère pour assurer les liaisons terre-mer. A plusieurs reprises, l’appareil assure des conduites de personnel au large, les officiers ou le personnel etant descendus par treuillage. La mer est calme et le temps légèrement brumeux. Sur les lieux demeurent le "Myosotis". "La Garance" et l'”Hermès". Le pilote de l‘hélicoptère nous déclare : “L’épave est totalement invisible, mais son emplacement est repérable  par les remous que provoquent les courants autour du navire immergé”.

    Un corps à la dérive

     15h 15. — Des personnalités arrivent au PC. opérationnel : MM. Abrial, sous—préfet; l'administrateur général Antoune, l'administrateur principal Quéré, le capitaine de frégate Bertrand, l'administrateur principal Sclisson et son adjoint M. Wadoux ; Lasserre, commissaire central ; le lieutenant Mauffroy. M.Pierre Gheerbrant. etc. On apprend la raison de ce subit remue-ménage. Un bateau de pêche a recueilli le corps d'un homme flottant à la dérive dans le détroit. Le chalutier fait route sur Calais.

     15h30. — Pavillon en berne, le chalutier "Petite fleur de Lisieux" B. 2889 de Boulogne, accoste au quai de la Colonne. Les pompiers approchent un fourgon. Une civière est descendue sur laquelle est déposé le corps d'un homme, gisant sur le pont, le cadavre est dévètu. Au poignet, une montre—bracelet est arrêtée à 7h45. Le corps est conduit au P.C. médical.

     15h 50. — Départ du convoi exceptionnel belge avec les éléments de la cloche de plongée d'Anvers qui n’a pas pu être utilisée. Des gendarmes motocyclistes assurent son escorte.

     16 h — Le patron du chalutier ”Petite fleur de Lisieux ” M. Roland Sailly, d'Etaples, nous déclare : “J'avais quitté Boulogne à 10h20, pour les lieux de pèche, près du banc des Quenocs, au large du Blac-Nez. Depuis environ deux heures, le chalut était à la mer quand. en le remontant, l‘équipage aperçut à l‘intérieur, le corps d'un homme. C’était à environ 700 mètres de la bouée des Quenocs, à deux milles et demi du rivage, pas très loin de l'endroit où la drague a chaviré. Je me trouvé d’ailleurs à proximité de la drague, le jour où elle fit naufrage et je n‘ai quitté cet endroit qu‘un quart d’heure avant le drame”.

     l6h10. — Un photographe de l'identité judiciaire pénètre au PC. médical où a eté déposée la dépouille repéchée en mer. Peu après arrive le docteur Peumery, pour le constat officiel. Le corps portait une trace de blessure à la tête, mais elle peut être postérieure à la mort.

     On apprend que ce corps est celui de l'ouvrier-mécanicien Daniel Yon, 21 ans. Marié, demeurant 7. rue Haute, à Honfleur. Il était récemment rentré du service militaire. Son épouse, qui était venue à Calais, puis repartie chez elle, fut immédiatement prévenue et on l‘attendait à Calais, hier soir. Le fourgon des pompiers transporta le corps de M. Yon à la morgue du cimetière Nord. L‘absence de vêtements laisse penser qu’il était de repos, sur sa couchette, au moment du drame.

     Robert Chaussois

    15 octobre 1974

    Dimanche, l’avant-port de Calais continué de connaître une animation exceptionnelle, maritime, aérienne et automobile, ainsi qu’en témoigne cette photo prise de la terrasse de la capitainerie du port où était installé le P.C. opérationnel.

    15 octobre 1974

    L’un des rescapés du premier jour, M. Bernard Vincent (au centre) présent sur le quai de la Colonne, dimanche matin, répond aux nombreuses questions qui lui sont posées.

     

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