• BULLETIN

    Ces Convocations pour la première réunion, qui aura lieu dans le courant du mois de Mars, seront envoyées incessamment.

    A nos membres

    Le Comité est heureux de porter à la connaissance des Membres de la Société l'adresse suivante qui nous vient des Antiquaires de la Morinie :

                                                                                                                     Saint-Omer, 4 Février 1914.

    Monsieur le Président,

    Les Antiquaires de la Morinie ne sauraient rester indifférents à la fondation de l'a nouvelle Société Historique du Calaisis. Le passé de ce pays, voisin de celui qui forme le champ principal de leurs études, a d'ailleurs été déjà pour eux l'objet de plusieurs publications. Quand, dans celle région du nord, est née en 1831, la société audamaroise, elle fut heureuse et fière d'accueillir la collaboration des localités voisines, et il lui plaît de rappeler que la ville de Calais lui apporta un appoint important dans ses premiers travaux. Les noms de ces correspondants : MM, 8 Pigaull de Beaupré, Ch. et Il. de Rheims, Dufaitelle, Durand, Francia et Henneguier sont encore familiers à ceux qui s'intéressent à l'histoire des deux villes. De même que son histoire, le sol du Calaisis avait été pour les Antiquaires de la Morinie l'objet de fructueuses explorations.

    En 1843, des fouilles furent organisées à Beaumarais et à Marck ; dès lors, les membres de Calais constituèrent un comité autonome, chargé de diriger les fouilles et de centraliser les communications.

    Notre Société considère donc, Monsieur le Président, que ces titres sont pour elle de nature à former un lien étroit avec votre société historique : aussi est-elle heureuse d'adresser à la jeune Compagnie l'expression de sa plus confraternelle sympathie et des vœux qu'elle forme pour sa prospérité.

    L'histoire si mouvementée de votre cité est susceptible d'apporter encore de précieux éléments aux travailleurs ; aussi nous ne doutons pas qu'une place remarquée soit réservée à vos publications dans la bibliographie des Sociétés Savantes du Nord de la France.

     Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

                         Pour le Président et les membres du bureau  de la Société des Antiquaires de la Morinie,

                                                                                                             Signé :

    J. de Pas, secrétaire-général

     Que Monsieur de Pas, un de nos premiers membres, et ses collègues trouvent ici l'expression de nos plus sincères remercîments ; c'est pour nous un honneur de recevoir les souhaits de la région du Nord. Nous nous efforcerons de justifier ses flatteuses prévisions, mais pour cela, il nous faut la collaboration effective de tous nos membres. S'intéresser au bulletin, c'est bien; mais collaborer à sa rédaction en envoyant des articles, des notes, c'est encore mieux ; voilà ce que nous nous permettons de demander à nos collègues et nous sommes persuadés que notre attente ne sera pas déçue.

     

                                                                                                                               LE COMITÉ.    


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  • Sous l'ancien régime, l'Instruction Publique, au sens actuel du mot, n'existait pas ; quelques instituteurs, payés maigrement par les villes, enseignaient bien aux enfants « le rudiment » à grand renfort de coups de férule, mais l'instruction secondaire se faisait soit, pour les riches, sous la direction de précepteurs ecclésiastiques, soit dans les couvents.

    Ces derniers seuls pouvaient s'offrir le luxe d'une bibliothèque ; nous disons bien « le luxe », car les livres coûtaient alors beaucoup plus cher qu'aujourd'hui; de plus, l'on trouvait facilement parmi les religieux l'érudit patient et consciencieux qui présidait aux destinées de la Bibliothèque. Nous citerons comme exemple fameux la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Victor de Paris, ouverte aux étudiants tous les jours comme les bibliothèques modernes et qui comptait en 1789, 1800 manuscrits et 50.000 imprimés.

     La Ville de Calais possédait à la veille de la Révolution, entre plusieurs autres, les couvents des Minimes établis en 1558, et des Capucins arrivés en 1620; on y donnait l'instruction et tous deux possédaient une bibliothèque.

     Nombre de volumes provenant des Capucins se trouvent à la Bibliothèque de Calais, avec la mention : Aux Capucins de Calais, (1), ou : Ex Bibliotheca P. Capucinorum; pour les Minimes, nous avons mieux, c'est le catalogue de leur bibliothèque en 1719, déposé au greffe le 27 février 1790 par Charles -Joseph Andry, le supérieur, en raison de la loi du 14 Novembre 1789 (2) : « ...Dans tous les monastères... où il existe des bibliothèques... les dits monastères seront tenus de déposer aux greffes... des municipalités les plus voisines des états et catalogues des livres qui se trouveront dans les dites bibliothèques... »

    Ce catalogue comprend 145 folios ; il est ainsi intitulé : « Bibliotecae Patrum Minimorum Caleti novus index, pro facullate loci « commoditate visitationis et utilitate studiosi facili methodo digestus, 1749. » Il renferme 15 séries comprenant 2140 volumes, les voici: A, Sacra Scriptura. — B, Concilia et Juristae. — C, Sancti Patres — D, Interprétés Sacrae Scripturæ. — E, Theologi, — Scholastici. — F, Casuistae. — G, Concionatores. — II, Spirituales. — I, Historici Sacri. — L, Historici prophani. - M, Controversistæ. — N, Humanistae. — 0, Philosophi et Medici. - P, Libri Extraneorum Idiomatum. — R, Libri Prohibiti.

    Ce serait un bon cadre pour la série : Théologie, d une bibliothèque encyclopédique moderne ; à la fin sont les certificats de bon entretien des Frères Visiteurs qui inspectèrent le couvent de 1750 à 1789. Nous avons bien aussi à la bibliothèque un manuscrit (no 60), portant: « Fonds venu des Capucins », qui contient 534 volumes dans l'ordre alphabétique des auteurs, mais il est probable que ce catalogue ne fut rédigé qu'après la disparition du couvent par le séquestre.

    (1)Notamment, les deux incunables.

    (2)Bibl. Calais, Ms 67.

    Le 17 avril 1791, le district de Calais envoyait au département le relevé total des livres et titres trouvés dans les maisons religieuses; il s'établissait ainsi:  

     

    Capucins                                           2119 livres                                           11 liasses de titres

    Minimes                                           2140                                                   74           

    Bénédictines                                   200                                                        25

     Dominicaines                                  Néant                                                    22

     Carmes d'Ardres                           323                                                        35  

    Bénédictines d'Ardres                   74                                                          102  

    Abbaye de Licques                        326                                                         832

    Le total pour le district de Calais s'élevait donc à 5.182 livres et 1101 liasses de titres. (1) Le citoyen Berruet exécuta le catalogue des Minimes pour lequel il reçut 270 livres. (Octobre 1791).

    Les émigrés et ci-devant nobles furent aussi dépouillés ; notamment le duc de Charost ; il est vrai que plus tard il lui fut rendu 147 ouvrages. 

    Ces livres furent laissés provisoirement dans les bibliothèques des Minimes et des Capucins. Le district payait 24 livres par mois pour leur location aux acquéreurs de ces immeubles. En 1794 fut nommé un « commissaire bibliographe » du district, ce fut Grégoire Goyer.

    Ce premier bibliothécaire de Calais mérite de nous arrêter un instant, car c'est une curieuse figure de la Révolution dans notre ville.

    Né en 1742 de François Goyer et de Marie-Antoinette Daudenthun, Grégoire Goyer entra aux Capucins de Calais ; il dut mener 1:'1 pendant de longues années la vie calme et studieuse du cloître, mais les idées nouvelles s'infiltraient même dans les couvents, peut-être Goyer les admit-il trop vite au gré de ses supérieurs, toujours est-il qu'il quitta la communauté en avril 1790 et se réfugia chez les frères des Ecoles Chrétiennes. Il était très goûté à Calais comme confesseur et comme prédicateur; sa tolérance, ses idées larges lui avaient valu la place d'aumônier des « Amis de la Constitution D, et de la Garde Nationale, lorsqu'en mai 1790, l'évêque de Boulogne, Mgr de Partz de Pressy lui retira le droit de prêcher et de confesser ; la municipalité adressa aussitôt une lettre suppliante à l'évêque, lui faisant remarquer que le père Goyer n'avait fait que profiter des décrets autorisés par le Roi. Mais Mgr de Pressy n'admettait pas cette conduite; ce n'était sûrement pas un partisan de la Révolution, ses 78 ans, dont 47 d'épiscopat, l'empêchaient de pactiser avec les idées nouvelles. (2)

    (1) Arch. Comm. L. Série T.

    (2) Fonte et Reboul. Calais sous la Révolution. — 1889. — p. 70-72.

    Le père Goyer se vit donc forcé de choisir entre l'Eglise et la Nation; il opta pour cette dernière et le 30 janvier 1791, avec les abbés Faudier, Gavet et Modewyck, il prêta serment à la Constitution, jurant d'être fidèle « à la Nation, à la Loy, au Roy. » Ce furent les quatre seuls prêtres réfractaires de Calais. (1) Le 15 mai 1791, Faudier fut élu curé de la ville, et Goyer partit pour Saint-Omer où il devint vicaire de la paroisse Saint-Bertin.

     Le 30 septembre 1793, revenu à Calais, il fut nommé vicaire à Notre-Dame par son ami Faudier, qui avait épousé en juin, une demoiselle Dubreuil. Le 18 novembre, tous deux brûlèrent leurs lettres d'ordination au pied de l'arbre de la liberté, se séparant ainsi définitivement de l'Eglise catholique. La déclaration de Goyer, écrite et signée de sa main, est à la Bibliothèque. Malgré ses erreurs religieuses, l'abbé Goyer était un érudit et un travailleur; ce qui lui valut au commencement de 1791 d'être nommé, comme nous l'avons dit plus haut, commissaire bibliographe du district. En raison de sa surdité qui l'empêchait de remplir ses devoirs de vicaire, il avait demandé cette place par lettre du 25 février 1794. Ce n'était pas une mince besogne ; près de 6.000 livres étaient à débrouiller et à classer selon les instructions du 15 mai 1791 et du 27 janvier 1794. Ces décrets, très explicites, donnaient tous les renseignements nécessaires sur la confection des fiches et des catalogues, et il fallait s'y conformer sans retard.

    Le 19 floréal an II (8 mai 1794) Goyer se transporte au dépôt des livres et constate que, malgré les ordres donnés « les Bénédictines et les Dominicaines ne faisaient qu'un corps avec les Minimes, les Carmes et les Capucins, à l'exception des Prémontrés de Licques qu'on a laissés isolés ». Devant ce fouillis, il propose à l'administration :

    1°) Le transport des livres dans « la ci-devant maison des frères d'Ecoles » (rue du presbytère) en se réservant comme lieu de travail « le ci-devant presbytère.

    2°) D'obtenir gratuitement toutes les fournitures de papeterie nécessaires, dont 700 cartes à jouer qu'il avait déjà retenues au « Café National (2).

     3°) De pouvoir faire fouiller les cabinets d'histoire naturelle du district.

    4°) De faire requérir des menuisiers pour confectionner des « banquettes », c'est-à-dire des rayons.

    (1) Bib. Calais. Ms Pigaut de Lépinoy  t. V. p. 22.

    (2) La circulaire du 15 mai 1791 prescrivait en effet de se servir de cartes à jouer en guise de fiches.

    Goyer présida donc au déménagement des livres, mais constata avec « douleur et indignation «  que beaucoup d'ouvrages avaient disparu, surtout parmi les plus richement reliés de la bibliothèque du duc de Charost. Il attribue cela « à une ignorance crasse ou à une cupidité mal entendue ». Il établit son bilan : 3.665 ouvrages formant 5.291 volumes, en plus 171 livres d'église, (missels, antiphonaires, etc.) et 566 de rebut, ce qui fait un total de 6.028 volumes (1). Il avait bien tout fait pour ne rien omettre, jusqu'à faire annoncer, au son du tambour, que ceux qui auraient encore des livres prêtés par les religieux, aient à les lui rapporter.

    Signalons en passant que les deux maisons occupées par Goyer et sa bibliothèque étaient destinées d'abord par la municipalité à un hôpital pour les « galleux et vénériens. » (2)

    Il existait donc, à la fin de 1794, un catalogue des livres réunis à Calais. Les fiches avaient été envoyées à la Convention, le registre alphabétique était resté ; nous l'avons encore maintenant. (3) C'est un volume de 223 pages, où tous les livres sont rangés dans l'ordre alphabétique strict; il est tout entier de la main de Goyer. Sur les 3.665 ouvrages qu'il contient, 147 sont marqués d'une croix (t). Ce sont ceux qui furent rendus au comte de Charost, par ordre de la municipalité de Calais du 29 thermidor an IV 16 août 1796).

    Au commencement de 1795 (pluviôse an III), Goyer reçut la clef du dépôt des livres afin qu'il pût s'en occuper; mais l'humidité avait déjà fort endommagé nombre de volumes et par délibération du district du 19 pluviôse an III (7 lévrier) on s'occupa de chercher un autre local. Les administrateurs songèrent alors à se faire donner une subvention de 5 ou 6.000 livres par la Commission de l'Instruction Publique ; celle-ci refusa. Les livres furent néanmoins transportés dans la maison des Frères des Ecoles Chrétiennes, contiguë au presbytère.

    Le 9 ventôse an III (27 février 1795) la Commission exécutive de l'Instruction Publique remerciait le district de l'envoi des cartes libellées selon les règles, mais donnait l'ordre que l'on dressât aussi le catalogue des livres d'Eglise et de ceux mis au rebut ;

    (1) Calais. — Arcli. Comm. L. Série T.

    (2) Calais. - Arch. Comm. Copie de lettres de la Municipalité (14 floréal an II au 29 vendémiaire an III).

    (3) Calais. - BibI. Comm. Ms 59.

    Elle ajoutait qu'il en sera fait un triage, car tous les ouvrages ne sont pas de nature « à entrer dans la composition d'une bibliothèque républicaine, niais cette opération délicate est réservée à une commission de savants... » (1).

    L'organisation de la bibliothèque fut terminée le 5 fructidor an III (22 août 1795) et le 7, Goyer était nommé préposé au triage des titres à Arras. Il quitta avec regret son travail, espérant bien y revenir vite, car, comme il écrivait aux administrateurs du district : « Je ne suis plus sourd, quand j'y travaille»

    Un mois après, le 6 vendémiaire an IV (28 Septembre 1795) il lut remplacé provisoirement par Le Poittevin, receveur de la douane.

    Nous avons du 12 floréal an IV (1er mai 1796) une sorte de petit rapport sur la bibliothèque de Calais (2). Il y est dit que le local est propre, bien aéré et éclairé; les livres y sont bien rangés, le public y vient volontiers. Les dépenses totales à cette date s'étaient élevées à 8.877 livres, 4 sols, 8 deniers. Bref, la municipalité se montrait satisfaite.

    Mais pendant les années 1797 et 1798, la Bibliothèque perdit par suite de différentes circonstances la plupart de ses ouvrages intéressants. Dès le 23 pluviôse an III, la Convention avait décidé qu'il faudrait rendre aux émigrés et nobles rentrés en grâce les biens dont ils avaient été privés « le respect des propriétés étant le Palladium de la Liberté ». La bibliothèque dut donc rendre, comme nous avons vu, 147 ouvrages au comte de Charost, et 662 à un certain anglais, Beckfort, grand partisan de la Révolution, paraît-il, et riche propriétaire (3) ; puis ce fut le 11 fructidor an VI (28 août 1798) la remise pour l'Ecole Centrale de Boulogne d'ouvrages de valeur, mais peu nombreux.

     (à suivre).

                                                                                                                                                                                                                                                 HENRI LEMOINE.

     (1)Bibliothèque Communale de Calais. — Liasse d'ancienne correspondance n° 3.

    (2) - Arch. Communales de Calais - D IV 6, 12 floréal an IV.

     

     (3) — Arch. Communales de Calais - D IV 7, 23 nivôse an VI.


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  • 1° ADMINISTRATION GÉNÉRALE DU CALAISIS

    Le Calaisis ou Pays-Reconquis ainsi dénommé depuis sa reprise sur les Anglais en 1558 occupait un espace d'environ sept lieues de longueur, sur trois de largeur et quatorze de circuit. Il était limité par la mer, le pays de l'Angle, l'Ardrésis et le Boulonnais. Outre Calais, sa capitale, il se composait des 24 paroissesci-après : Saint-Pierre, Andres, Balinghem, Boucres, Campagne, Coquelles. Coulogne, Escalles, Frethun, Guemps, Guînes, Hâmes, Hervelinghen, Marck, Nielles, Nouvelle-Eglise, Offekerque, Oye, Peuplingues, Pihen, Sangatte, Saint-Tricat, Vieille-Eglise.

    En raison de la différence de niveau des terrains qu'il comprenait, le territoire du Calaisis se divisait en Haut et Bas-Pays. Le Bas-Pays se composait des paroisses suivantes : Calais, Saint-Pierre, Coulogne, Marck, Nouvelle-Eglise, Vieille-Eglise, Offekerque et Oye.

    Le Calaisis faisait partie de la province de Picardie et à ce titre avait pour chef suprême de son administration locale, l'Intendant général de la province d'Amiens, représentant le pouvoir central.

    Les Intendants administraient alors leurs provinces dans des conditions à peu près analogues à celles des Préfets actuels dans chaque département. Ils centralisaient toutes les affaires et leurs attributions étaient réparties en sept branches principales : Finances, Agriculture, Industrie et Commerce, Cultes et Instruction publique, Tutelle des communes, Police de sûreté, Police militaire.

     Pour les aider dans leurs multiples occupations et dans leur administration, les Intendants avaient des subdélégués qui instruisaient les affaires au premier degré.

    « Les fonctions de subdélégué, dit Mr de Boyer de Ste-Suzanne,  présentaient une analogie frappante avec celle du Sous Préfet  dans notre organisation moderne. Le subdélégué, agent de «contrôle, transmission et surveillance, devait recevoir les requêtes adressées à l'Intendant, les envoyer à ce dernier avec les éclaircissements

    (1)Les intendants de la généralité d'Amiens, Paris, Dupont — 1865.

    et avis nécessaires, au besoin, dresser des procès« verbaux, recevoir tous les ordres qui lui seraient envoyés par « l'Intendant pour les choses qui concernaient le service du Roi, « les transmettre aux maire, échevins, consuls ou syndics des « communautés et tenir la main à leur exécution, assister les « commissaires chargés des tailles et autres impositions, procéder (j aux opérations de tirage au sort des militaires ; il devait s'instruire le plus souvent possible de l'état de chaque paroisse, de « l'élection et de toutes les affaires qui la concernaient pour en « rendre compte à l'Intendant. »

    Calais était le siège d'une subdélégation de l'Intendance pour tout le Pays-Reconquis, à laquelle fut annexée celle d'Ardres en 1789 (1).

    Le pays reconquis formait depuis 1558 un arrondissement judiciaire dont Calais en était le chef-lieu ; ce tribunal avait une analogie complète avec les tribunaux civils d'aujourd'hui.

     Par lettres patentes du 22 mars 1583 pour l'établissement de la coutume particulière du Calaisis, Henri III qualifia le chef de cette juridiction de Président, Juge général ; l'office de président fut d'ailleurs supprimé en 1781 et converti en lieutenance générale.

    Il était assisté d'un Lieutenant général d'Epée, d'un Lieutenant particulier, civil et criminel, d'un avocat, d'un procureur du Roi et de deux conseillers. Les appellations de leur sentence relevaient du Parlement de Paris. Lefebvre (2) s'exprime au sujet de ce magistrat « La juridiction du Président de la justice royale est une des « moins étendues qu'il y ait, n'ayant dans son ressort que vingt « quatre paroisses, compris le faux bourg de la ville.... Le Magistrat « qu'elle a en chef, n'a rien, à l'extérieur, qui le distingue de ses « officiers, comme à Poitiers et à la Rochelle, et dans plusieurs « autres villes, où ils se décorent de la robe rouge. Mais, malgré « cette simplicité, il y a des prérogatives et des usages qui rendent Il sa place beaucoup plus distinguée. Il juge seul les affaires avec « son lieutenant particulier, un avocat et un procureur du Roi, et « deux ou trois conseillers dont il prend les avis, après avoir Il lui-même rapporté le procès en matière civile et criminelle, et « prend la qualité de Juge général de la Justice royale de Calais et « du Pays-Reconquis ; ce qui lui donne une autorité très étendue « et des émoluments considérables. Aussi, n'y-a-t-il aucune présidence dont la place soit si chère que la sienne. Celles des villes

    (1) Arch. Dép, c: 87

    (2) — Lefebvre, Histoire de Calais II, tome II, page 745.

    les plus remarquables ne se vendent point au-delà de 30 à « 40.000 livres, et la plupart que 20.000 ; au lieu que celle-ci avait « été adjugée 60.000 livres, par une faveur de famille, au dernier « du nom de Thosse qui l'a occupée (1743-1760) et est estimée au « moins 100.000 livres lorsque la charge de lieutenant de police y « est unie comme elle y avait été avant que la ville l'ait acquise.

     Les audiences de ce tribunal se tenaient les mercredis et samedi à 10 heures. A côté de la Justice royale, il y avait la Lieutenance de police. D'après les articles 1 et 2 des « usances particulières de la ville et banlieue de Calais, insérée ensuite de la coutume de la ville de Calais et Pays-Reconquis, les mayeurs et « échevins de Calais avaient la connaissance et juridiction du fait « de la police « avec toute coercition et contrainte sur tous les « bourgeois, manants et habitants de la dite ville et banlieue en ce « qui dépend du fait de la police.

     Cette charge qui était primitivement réunie à celle du Président de la Justice royale en fut distraite en 1742 et vendue à la ville qui la paya 14000 livres.

     La prérogative du lieutenant de police existait même sur le bourg de Guînes, dont l'administration était confiée comme celle des simples villages à un marguillier ou syndic qui n'exerçait ni la police, ni aucune espèce de pouvoirs ou de magistrature directe et relevait des offices municipaux de Calais. Les Guinois essayaient en vain de revendiquer ce droit de police et l'exercice du pouvoir judiciaire. Le Parlement auquel fut soumis le litige refusa toujours. au maire de Guînes de se mêler directement ou indirectement de la police de la ville.

    En 1789, les audiences du Lieutenant de police qui était alors M. Behague avait lieu les lundis et jeudis à 11 heures. Il y avait en outre à Calais une juridiction consulaire devant laquelle étaient portées toutes les affaires commerciales. Cette juridiction avait été créée en 1565 par un édit du roi Charles IX. Le Tribunal de cette juridiction comprenait un Juge et deux consuls assistés d'un greffier. Les magistrats étaient élus tous les ans le 25 avril, jour de St Marc, par soixante-dix notables. Nul ne pouvait aspirer à la qualité de juge s'il n'était âgé de 40 ans et s'il n'avait passé par le Consulat. Les contestations et les délits relatifs aux forêts et aux cours d'eau relevaient d'un tribunal spécial, (1) la Maîtrise des Eaux et Forêts qui jugeait tous les procès civils et criminels concernant

    (1)Benard. — De la justice en Boulonnais du XVIe siècle à 1789.

    directement le fonds et la propriété des forêts, îles et rivières, et prononçait en outre, sur tous les faits de chasse et de pêche, commis sans autorisation en temps prohibé ou aux endroits défendus.

    L'existence de ce tribunal remontait en 1561 et l'ordonnance royale d'août 1669 avait réglé d'une manière uniforme les attributions et les droits de maîtrises.

     Le tribunal comprenait un maître particulier des eaux et forêts; un lieutenant ; un garde marteau et un Procureur du Roi assistés d'un receveur, d'un greffier, d'un huissier audiencier. En 1789, les audiences se tenaient tous les jeudis à onze heures.

    Les débats auxquels donnaient lieu les affaires de la Marine étaient portés devant le siège de l'Amirauté, érigé par lettres patentes, du 28 mai 1691.

     Cette juridiction particulière avait dans ses attributions « la connaissance exclusive des différends qui naissaient, pour le fait de la Marine entre les négociants, armateurs, marins, pécheurs, etc., et tous crimes et délits commis dans les vaisseaux et bâtiments. Elle statuait en outre sur la validité des prises faites en mer en temps de guerre; et, lors d'un échouement, elle réglait les prétentions respectives des divers ayant-droits. » (1)

    Elle connaissait aussi de tout ce qui concernait les watergangs et fossés du pays, curement des canaux, etc.

    L'Amirauté se composait d'un lieutenant général, d'un conseiller, d'un procureur du Roi, assistés d'un greffier, d'un receveur et d'un maître de quai.

    Les audiences avaient lieu les mardis et vendredis.

    Il nous faut encore signaler, pour compléter, les Institutions du Gouvernement de Calais.

    1° La juridiction des Traites qui jugeait les affaires concernant les aides, sorte d'impôts pour subvenir aux frais de la guerre et aux autres besoins de l'Etat, les traites, sorte de droit de douane sur les denrées ou marchandises qui entraient ou sortaient dans les pays étrangers ou dans les provinces étrangères ou réputées telles, la ferme des tabacs, la marque des cuirs, des fers, etc., et enfin le don gratuit ou subvention extraordinaire accordée au Roi en considération des impositions dont le pays était déchargé.

    (1)L. Benard, op. cit.

    Le Gouvernement de Calais n'était en effet sujet à aucune imposition réglée, cependant les dépenses nécessitées par l'entretien des canaux et autres ouvrages donnaient fréquemment lieu à des levées considérables qu'on était obligé de faire sur la ville de Calais et les 24 paroisses de son gouvernement.

     A la tête de cette juridiction importante se trouvait un président assisté d'un lieutenant et d'un procureur du roi.

    2° Les Finances du roi composées d'un receveur des traites, d'un commissaire des vingtièmes, d'un contrôleur et d'un visiteur des traites. Il y avait en outre un visiteur du port et un entreposeur de tabacs. Ces divers fonctionnaires étaient chargés d'effectuer les différentes recettes et de contrôler les diverses perceptions appartenant au roi.

     3° La juridiction de la voirie qui comportait un juge voyer.

    Avant d'examiner ce qu'était l'administration de la ville de Calais à cette époque, nous jetterons un rapide coup d'œil sur l'état militaire du gouvernement de Calais.

    Calais était alors une des places fortes de l'Etat; elle était entourée de deux enceintes séparées par un fossé. Les 18 bastions de la deuxième enceinte, les demi-lunes, les contregardes, toutes les ressources de l'art de Vauban et la possibilité d'inonder le pays au moyen des eaux de la mer faisaient de cette ville une citadelle inaccessible.

    Il y avait dans le Calaisis au XVIIIC siècle au point de vue militaire des gouvernements particuliers pour la ville et la citadelle de Calais et pour le Fort-Nieulay. Les différentes armes : artillerie, génie, cavalerie et infanterie étaient représentées à Calais soit par des corps de troupes qui y tenaient garnison, soit par des officiers d'état-major.

    En outre des troupes régulières il existait une milice bourgeoise en vertu du privilège accordé aux calaisiens par Charles IX> en 1567, de garder eux-mêmes leur ville et de s'armer à cet effet dans toutes les occasions contre les ennemis de l'Etat.

    Les 21 paroisses du Calaisis où Pays reconquis, dit Piganiol  de la Force (1) fournissent aussi un corps de milice, dont ils a forment deux régiments d'infanterie de 750 hommes chacun et  quatre compagnies de cavalerie de 50 maîtres chacune. Les  officiers des unes et des autres sont pourvus de commissions du  Roi et sont pris parmi les gentilshommes du pays ou, à leur e défaut, parmi les principaux habitants qui ont servi sous les a ordres du Gouverneur, ou en son absence sous ceux du lieutenant

    (1)Nouvelle description de la France. — Tome second, 3e édition, p. 154. Paris 1753

    de roi de la ville. Ces troupes font en temps de guerre, journellement et par détachements d'infanterie et de cavalerie, la garde « sur les côtes en deux différentes pointes, qui sont Sangatte et « et Oye, où il y a des corps de garde et deux pièces de campagne « de trois livres de balle sur des affûts à longs rouages. Dans des « cas de besoins pressants, toutes ces troupes se rendent sur le « bord de la mer pour en défendre les approches et empêcher les « descentes.

    Ces milices avaient le privilège d'avoir la garde extérieure du Roi quand celui-ci honorait la ville de sa présence et ce privilège leur fut confirmé le 4 juillet 1744 à la suite d'un conflit avec Mr Desangles, lieutenant du Roi, qui prétendait que ce droit devait être exercé par le plus ancien régiment de la garnison.

     La milice bourgeoise envoyait chaque jour un sergent à l'ordre pour en prendre le mot et le porter ensuite au Maire, au Colonel Commandant, au Major et aux quatre premiers capitaines des gens mariés. (1)

     Il existait encore une capitainerie gardes-côtes à Calais créée par un Règlement du Roi du 26 août 1721. Elle était chargée plus particulièrement de la détense des côtes, ainsi que son nom l'indique et de veiller à leur conservation.

     En 1789, la maréchaussée avait une brigade à Calais composée d'un exempt et de quatre cavaliers. Pendant longtemps, à ce point de vue, Calais avait dépendu de la maréchaussée de Boulogne.

    Enfin il existait à Calais un hôpital militaire et un bureau des classes du Roi.

    Il nous reste maintenant à parler de l'administration et des institutions plus particulières de la ville de Calais. Ce sera l'objet de l'article suivant. (à suivre).

     

                                                                                                                                                  L.Ledoux


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  • Dans une Chronique des Armes des seigneurs des villages du « Païs de Calais, » faite par Robert de Sangatte, seigneur dudit lieu, en l'an 1312, visible à l'abbaye delà Capelle, à Marck, avant 1558, transportée dans celle de Saint-Jean du mont d'Ypres après cette époque et qui disparut en cours du XVIIe siècle, dans cette chronique, dis-je, figuraient les blasons suivants.

    (1)Almanach de Picardie pour 1789.

    CALAIS : d'azur au chevron de gueules à dix pièces d'or 6 et 4.

    FORT-NIEULAY : don de Lothaire, roi de France, en 970 :  d'azur, aux deux tours simples d'argent, à feux de gueules.

    ANDRES :  d'azur au lambel de gueules de trois pendants, au lion d'or armé et lampassé de gueules. 

    ARTINCOUR : de sable au lambel d'or de cinq pendants.

     BALINGHEM (1) : d'azur au loup passant d'or armé et lampassé de gueules. 

    BONNINGUES: d'argent au lambel de gueules de trois pendants, au lion d'or armé et lampassé.

     BOUCRES(2): de gueules aux trois tours d'or.

    CAMPAGNE : « d'azur au lambel de gueules de cinq pendants.

    CHAUSSÉE d'HAMES. d'or, au chevron d'argent ; à l'aigle essorante de même armée et lampassée de gueules en pointe.

     COQUELLES : de gueules au sautoir d'argent chargé d'un tourteau d'azur et une tête de sanglier en pointe.

     COULOGNE (3) :  d'azur au sautoir de gueules chargé d'un aigle essorante de sable, armée et lampassée d'or.

     ESCALLES : d'argent au sautoir de gueules chargé d'un tourteau d'azur et une étoile d'or en pointe. 

    FRETHUN: d'argent à la face d'azur chargée de trois tours quarrées de gueules.

     GUINES : don de Sifrid le Danois, vers 928 : vairé d'or et d'azur de sept traits.

    GUEMPS (4) : d'azur à la rivière d'argent rampante, à l'aigle naissante armée et lampassée de gueules.

     HAMES : vairé d'or et d'azur de cinq traits, à la fasce de gueules, au lion d'argent passant armé et lampassé d'or broché sur le tout.

     HERVEL1NGHEM (5) : d'azur aux trois tourteaux de gueules.

     MARCK : de gueules au sautoir d'argent accompagné de deux étoiles de même, l'une en chef et l'autre en pointe.

    OFFEKERQUE: (6)  d'argent au hibou de pourpre essoré becqué et membré de gueules.

    OYE : armes des vicomtes d'Oye et de leurs fils aîné en l'an 1120: «d'azur au cygne d'argent, couronné d'une couronne de vicomte, becqué et membré de sable, armé de gueules.

    (1) Balinghuen.

    (2) Boucres et Hâmes ont été réunis en 1819.

    (3) Colonia puis Coulonge.

    (4) Guemhem puis Guemp.

    (5) Erlingliuem puis Hervelinghuem.

    (6) Hoftquerque. Hofekerque.

    PIHEM : de gueules, à l'aigle essorante de pourpre couronné d'une couronne de vicomte d'azur.

    PEUPLINGUES : « de gueules, au chevron d'azur, chargé d'une couronne royale fermé d'argent.  

    SANGATTE: d'azur au léopard d'or armé et lampassé de gueules.

    SAINT-INGLEVERT (1) : d'or au mont d'azur.

    SAINT-PIERRE: 1° bourg : de gueules à l'aigle essorante de sable armée et lampassée d'azur, 2° banlieue : d'azur au chevron d'or.

     D'après leurs emblèmes les armoiries de la région donnent lieu aux rapprochements suivants :

    1 : Champ d'Argent : Fréthun, Bonningues, Escalles, Offekerque.

    2 : Champ d'Azur : Calais, Nieulay, Sangatte, Hervelinghem, Andres, Coulogne, Campagne, Balinghem, Saint-Pierre, (banlieue), Oye, Guemps.

    3 : Champ de Gueules: Coquelles, Saint-Pierre (bourg), Pihen, Boucres, Peuplingues, Marck.

    4 : Champ d'Or : Saint-Inglevert, la Chaussée de Hâmes.

    5 Champ de Sable : Artincour.

    6 Champ vairé : Guînes et Hâmes.

    Aigles  essorantes ou naissantes :

    Argent: Guemps (N), Chaussée de Hâmes (E).

     Gueules : Pihen (E).

    Sable : Saint-Pierre (bourg), Coulogne (E).

     Chevrons

     Argent : La Chaussée d'Hâmes.

     Azur : Peuplingues.

     Gueules : Calais. 

    Or : Saint-Pierre (faubourg).

     Couronnes d’

    Argent : Peuplingues.

     Azur : Pihen.

     Or : Oye.

    Argent : Oye.

     Cygne   Etoiles d’ :

     Argent : Marck 2

     Or : Escalles 1

    Faces d’hibou :

    Azur: Fréthun 1 |

    De Gueules : Hames

    De pourpre : Offekerque.

     Lambel d' :

    Gueules : Bonningues 3,  Andres 3, Campagne 5

    Or : Artincour 5

    (1(1) Inglevert, Englevert.

    Lion d’ :

    Argent : Hâmes

    Or : Sangatte, Bonningues, Andres

    Loup d’or : Balinghem

    Mont d’azur : Saint-Inglevert

    Piécettes d’or : Calais

    Rivière d’argent : Guemps

    Sanglier d’azur : Coquelles

    Sautoir d’ :

    Argent : Coquelles, Marck

    Gueules : Escalles, Coulogne

    Tour d’ :

    Argent : Nieulay 2

    Gueules : Fréthun 3

    Or : Boucres 3

    Tourteaux d’ :

    Azur : Coquelles 1, Escalles 1

    Gueules : Hervelinghem 2

     

                                                                                                                                          J. Séguin.


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  • C'est une erreur de croire que les blasons des villes peuvent régulièrement se trouver surmontés ou encadrés d'emblèmes suivant les caprices des artistes, comme on le voit, bien souvent, sur les imprimés des mairies.

    Sous la première monarchie, les attributs « des bonnes villes » étaient fixés comme suit :

     1° VILLES DE PREMIER ORDRE : « Couronne murale à sept créneaux d'or,sommée d'une aigle naissante pour cimier, traversée d'un caducée auxquel sont suspendues deux guirlandes, l'une à dextre, de chêne, l'autre, à senestre, d'olivier, (1) le tout en or, nouées par des bandelettes de gueules.

     L'écu, chargé d'un chef de gueules, a trois abeilles d'or posées en fasce. 

    2° VILLES DE DEUXIÈME ORDRE: « Couronne murale à cinq créneaux d'argent, traversée d'un caducée auquel sont suspendues deux guirlandes, l'une à dextre, d'olivier, l'autre à senestre, de chêne, aussi d'argent, nouées par des bandelettes d'azur.

    (1    (1)Les deux branches de chêne et d'olivier symbolisent la force et la paix.

    Franc quartier à dextre d'azur, à un N d'or surmonté d'une étoile rayonnante de même.

    3° VILLES DE TROISIÈME ORDRE: « Corbeille remplie de gerbes d'or pour cimier, à laquelle sont suspendues deux guirlandes, l'une à dextre, d'olivier, l'autre, à senestre, de chêne, toutes deux de sinople, bandelettes de gueules.

     Franc-quartier à senestre de gueules, à un N d'argent, surmonté d'une étoile rayonnante de même.

    Sous la 3me a République, on récompensa des « bonnes villes » pour leur patriotisme depuis 1789, en les autorisant à placer la décoration de l'ordre de la légion d'honneur dans leur blason.

    Paris, Valenciennes et Bazeilles l'attachent à leurs lauriers par des bandelettes de gueules; Tournas, Rambervillers et Dijon la portent en abîme; Roanne, Saint-Quentin et Châteaudun la fixent au point du chef; Châlon-sur-Saône, Saint-Jean-de-Losne, Belfort et Landrecies la mettent en pointe; enfin la ville de Lille seule la fait figurer au franc-canton.

     A cette occasion il y a lieu de rappeler que le blason officiel de la 3me République n'existe que depuis juin 1905. (1) Il est l'œuvre du peintre-graveur-héraldiste, Maurice de Meyère. On doit l'indiquer comme suit : 

    D'azur au faisceau de licteur posé en pal sur deux branches de chêne et d'olivier passées en sautoir, le tout d'or, lié par un ruban de même chargé de la devise :

    LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

    Ce blason proprement dit est sur un cartouche au bas duquel se trouve attachée par un ruban de gueules la décoration de l'ordre de la légion d'honneur.

     Le dit cartouche repose lui-même sur un fond ovale portant en bordure la mention « République Française ».

                                                                                                                                                          J. SÉGUIN.

    (1) On l'établit à l'occasion du séjour du roi d'Espagne, Alphonse Xlll à Paris.

    A nos Collégiens !

    RÈGLEMENT POUR LE COLLÈGE DES PÈRES MINIMES DE CALAIS EN 1768

    Installés à Calais en 1558, les Minimes obtinrent l'autorisation d'ouvrir un collège en octobre 1725, L'almanach de Calais de 1S58 (p. 47) donne le texte de l'acte d'ouverture du Collège et du premier règlement : en voici un second daté du 15 novembre 1768.

    Art. 1er. — Les écoliers seront tous rendus en classe pour sept heures et demie du matin au plus tard, le préfet s'y trouvera jusqu'à huit heures que les régents entreront chacun dans leur classe, jusqu'à dix heures et demie, y compris la messe.

    Art. 2e. — L'après-midi, le préfet visitera les dittes classes depuis une heure et demie jusqu'à deux heures que les régents entreront jusqu'à quatre heures en hiver. C'est-à-dire depuis la rentrée des classes après vacances jusqu'à Pasques, et depuis Pasques jusques aux dittes vacances, on ne sortira qu'à quatre heures et demie.

    Art. 3e. — Tous les samedis après-midi, les régents feront chacun dans leur classe le catéchisme à l'usage du diocèse, et plus souvent s'ils le jugent à propos.

    Art. 4e. — Outre les congés ordinaires, on n'entrera point en classe les jours des deux fêtes de saint Nicolas et de sainte Catherine (1), non plus que depuis le dimanche de la Quinquagésime jusques au Mercredi des Cendres après-midi, ni depuis le mardi saint au soir jusqu'au mercredi de Pasques au matin.

    Art. 5e. — La veille des fêtes natales, (2), on sortira à trois heures pour faciliter aux écoliers les moyens de se préparer pour aller à confesse. Art. 6e. — Les vacances ne commenceront que le premier septembre et finiront le dix-huit octobre.

    (1) Saint Nicolas, cela se comprend ; mais pourquoi sainte Catherine pour des petits garçons ?

    (2) On appelait autrefois festae natales Pâques, la Pentecôte, la Toussaint, Noël.

    Art. 7e. — Les régents feront composer une fois le mois pour les prix de chaque faculté, il n'y aura que deux prix dans la faculté dominante. Ainsi on distribuera en rhétorique deux prix d'amplification latine, un prix d'amplification française, un idem de vers et un de catéchisme.

    Art. 8e. — En seconde : deux prix de vers, un prix de version, et un idem de catéchisme. En troisième: deux prix de version, un prix de thème, et un de catéchisme. En quatrième : deux prix de thème, un prix de version, et un de catéchisme. En cinquième : deux prix de thèmes et un de catéchisme, En sixième et septième, trois prix sous différentes dénominations, et un prix de catéchisme.

     Art. 9e. — Lesquels ci-dessus, les officiers municipaux se chargent de remettre aux Révérends Pères Minimes, le vingt huit d'aoûts de chaque année.

     Art. 10e.- Lorsque par des évènements ordinaires, ou extraordinaires (!), il sera accordé des congés différents de ceux d'usage qui sont les mardis et jeudis après-midi, il sera libre au préfet du Collège de transmettre ces congés extraordinaires aux jeudis matin jusqu'à ce qu'ils soient remplis.

    Art. 11e.- Etant juste que les classes soient tenues proprement, et que le portier des dittes classes soient dédommagé de ses peines et dépenses pour se procurer des balais, chaque écolier donnera par mois au dit portier cinq sols jusqu'à ce que l'augmentation du nombre des écoliers donne lieu à modérer cette rétribution.

    Art. 12e. — Les écoliers fourniront aussi leurs classes de chandelles en hiver lorsque le temps le demandera.

    Fait et arrêté le présent Règlement par les officiers municipaux de la ville de Calais; lequel après avoir été accepté par les Révérends Pères Minimes, a été signé avec eux en double au dit Calais, le 15 novembre 1768.

    SIGNE : DUPONT — PIGAULT DE LÉPINOY — HIBON — MARESCHAL. THIN — FR. LALOY, Correcteur des Minimes.

    Ce règlement nous présente certaines particularités intéressantes : d'abord la douceur du régime, les congés sont nombreux, et l'on parle de récompenses, mais pas de punitions ; l'on voit ensuite que c'est un enseignement secondaire classique très pur, latin et français ; pas de grec, ce qui est un peu étonnant, et absence absolue d'histoire et de sciences, ce qui l'est moins, nos ancêtres enseignaient peu les mathématiques.

     L'on peut voir par la liste des prix le souci de faire apprendre d'abord ; la grammaire latine, il y avait deux prix de thèmes pour la cinquième et la quatrième ; puis dans les hautes classes, on en vient à la version, et en rhétorique, à l'amplification, c'est-à-dire à la composition latine qui a subsisté jusqu'à ces dernières années.

     Bref, il y a peu de différence entre les habitudes de collège, d'il y a 150 ans, et celles de maintenant, saut qu'en 1914, les collégiens calaisiens ne sont plus obligés d'apporter leurs chandelles en hiver !

     

                                                                                                                                                        HENRI LEMOINE


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  • Les années 1802, 1803 et 1804 (du 11 nivôse an x au 10 nivôse an XIII) furent des années fertiles en événements pour la ville de Calais.

     La déclaration de guerre de l'Angleterre à la France, après une paix générale de courte durée, le passage fréquent des ambassadeurs de ces deux puissances, l'expulsion des résidas anglais, le rétablissement du culte, l'entrée du premier Consul à Calais, les réjouissances auxquelles cette entrée donna lieu, la réorganisation de la flottille et du camp de Boulogne , le rassemblement des troupes sur les côtes de la Manche, la présence continuelle dans nos murs des plus grandes illustrations militaires de l'époque, le fameux bombardement du 27 septembre 1803, les succès de nos corsaires, l'appareil militaire déployé pour intimider nos ennemis et mettre Calais à l'abri de leurs tentatives; tel est le sommaire des faits importants qui ont contribué, en 1802, 1803 et 1804, à grandir l'intérêt historique qui, depuis tant d'années, s'attachait à notre ville.

     La paix de Lunéville, signée en février 1801, avait renversé la coalition, et nous n'avions plus dès lors qu'un ennemi à combattre: l'Angleterre, irritée de nos succès et surtout de la conquête de l'Egypte, qui balançait sa puissance dans l'Inde, tenait seule tête à Bonaparte. Pour J'amener à une négociation favorable à la France, et afin de diviser ses forces, on commença, en mai 1801, dans les ports de Boulogne, de Calais et de Dunkerque, les préparatifs longtemps médités d'une expédition contre la Grande-Bretagne. Le plan d'une descente en Angleterre remontait à 1795, et sous le Directoire même, on avait déjà rassemblé sur nos côtes un corps de troupes et une division de chaloupes. Le général Bonaparte, l'un des promoteurs de l'expédition, était parti de Paris au commencement de février 1798, avec quelques officiers de marine et du génie, pour s'assurer par lui-même des mesures à prendre pour opérer une descente en Angleterre. Le premier Consul avait d'abord jeté les yeux sur le port de Calais, comme centre des opérations; car on lit dans le Moniteur du 21 février 1798, sous la rubrique de Calais: « Vous avez paru douter, à ce qu'il me semble, de l'arrivée de Bonaparte à Calais. Rien n'est plus certain; je » l'ai vu là. Ce n'est point le général Lasne (sic), c'est Bonaparte qui s'est enfermé avec nos vieux marins, qui s'est fait » apporter toutes les cartes, qui a conféré avec eux sur les » quatre cents projets de descente qui lui ont été adressés. » On dit que le bon sens de nos vieux marins l'a frappé. » Voici la proposition de l'un d'entr'eux: a Il faut attendre le moment d'une tempête; les vaisseaux » anglais, qui couvrent la Manche et qui sont en sentinelle » presqu'à la vue de tous nos ports, et surtout du port de » Calais, seront brisés, fracassés, démâtés, et pour le moins » dispersés par la tempête. Qu'on profite alors, après la » tempête, d'un vent frais, et qu'à force de rames et de voiles, s'il est possible, on aille droit à Douvres; nous » avons au plus quatre lieues de traversée. Les Anglais qui » habitent ces parages, à la vue d'une flotte française arrivant soudain, se retireront à plus de trente lieues dans » l'intérieur, comme au temps de la flotte de d'Orvilliers, » et ce n'était alors qu'une guerre simulée.

     » On nous assure ici que les marins s'exercent au débarquement, et qu'en moins de cinq minutes, on a vu débarquer sur nos côtes plus de 50 chaloupes canonnières » avec leurs canons sur leurs affûts et le reste. » Bonaparte vient de partir pour Dunkerque. » Le Moniteur du 24 février annonce que « le général » Bonaparte, qui a fait la visite de toutes nos côtes depuis » Calais jusqu'à Ostende, est de retour depuis le 21 à  Paris.»

    Cette petite digression est tout-à-fait étrangère aux années 1802, 1803 et 1804; mais, comme les quelques lignes qui suivent, elle sert de préambule à ces notes et peut être nécessaire à l'intelligence des faits que nous allons exposer. On ne doit pas perdre de vue que ces fragments, écrits en forme de journal, sont destinés simplement a relater des événements qui n'ont aucune liaison entr'eux, et que nous avons voulu suppléer les écrits périodiques, puisque à cette époque on n'imprimait pas de gazette à Calais.

    Les conférences diplomatiques de 1801, entre lord Hawkesbury et M. Otto, notre plénipotentiaire , et nos revers en Egypte déterminèrent les consuls à donner plus de développement aux préparatifs de guerre qui se faisaient alors sur les côtes de la Manche , dans le but d'opérer une diversion, et d'intimider l'Angleterre par la ruine de son commerce, afin d'en obtenir des concessions favorables, lors du traité de paix à intervenir.

    Cette politique réussit; c'est le 1er octobre 1801 que furent signés à Londres les préliminaires d'une paix tant désirée par la France et par l'Angleterre; le traité définitif, dont les conditions avaient été arrêtées à Amiens, entre Joseph Bonaparte et lord Cornwallis, fut enfin conclu le 27 mars 1802.

    Le 13 octobre 1801, la ville de Calais avait envoyé au premier Consul une adresse pour le remercier d'avoir procuré la paix générale à la France. Les paquebots de malle avaient immédiatement repris leur service habituel entre Douvres et Calais; lord Cornwallis, plénipotentiaire anglais, était débarqué à Calais le 3 novembre 1801, à onze heures du soir, par un temps affreux, ce qui n'empêcha pas les autorités civiles et militaires, qui avaient reçu des ordres à cet effet, de faire une brillante réception à ce personnage.

     Le général Ferrand se trouvait alors à Calais, et le général Boubers commandait la place. L'arrivée de lord Cornwallis donna lieu à une petite altercation entre le général Ferrand et le maire de Calais.

     Un détachement de 140 chasseurs avait été envoyé à Calais pour servir d'escorte à lord Cornwallis. Depuis le 23 septembre de la même année, il se faisait à Calais un mouvement extraordinaire de troupes. Les bourgeois de cette ville n'avaient pas logé moins de 3,600 hommes dans l'espace d'un mois et demi. La célèbre 57e demi-brigade y tenait garnison. Ce régiment s'était couvert de gloire devant Mantoue, le 1G janvier 1797; depuis, pendant la campagne de 1809 en Autriche, le terrible 57c, conduit par le brave colonel Charrière, s'est encore distingué au combat de Peissing, le 19 avril. Il justifia son surnom en abordant seul et en battant successivement six régiments autrichiens. La 57e demi-brigade quitta Calais les 18-19 fructidor an x.

    La paix étant conclue, lord Cornwallis vint se rembarquer à Calais; il arriva dans cette ville le 30 mars 1802 (9 germinal an x), vers une heure et demie de l'après-midi. La gendarmerie avait été à sa rencontre pour l'escorter jusqu'à son hôtel. L'administration, composée des citoyens Michaud, maire, Horeau, premier adjoint, et Dupont de Lens, deuxième adjoint (1), lui avait offert un dîner, sur les

    (1)M.Louis Micbaud avait été nommé maire de Calais par arrèté du premier Consul en date du 25 frimairean x, et installé définitivement le 4 pluviôse an x (5 février 1802). Il fut appelé de nouveau aux mêmes fonctions par décret impérial du 18 mars 1808. M. Michaud était membre du conseil-général du département depuis sa première session, en l'an VIII (1800).

     M. Bénard fut installé adjoint de la mairie le 5 ventôse an XIII, en  remplacement de M. Bouchel de Merenveue, qui avait succédé à M. Horeau dans ces fonctions. M. Dupont de Lens donna sa démission en l'an XIII, et fut remplacé par M. Duriez, installé le 5 ventôse an XIII.

    deniers communaux, auquel avaient assisté le général Boubers, les juges du tribunal de commerce et le juge-de-paix, le commissaire de la marine, les chefs des différenTs services militaires, le citoyen Mengaud , commissaire-général dans les ports de la Manche et du Pas-de-Calais (1), le citoyen St.-Amour Goossin, commissaire de police (2), etc.

    Le 14 avril 1802, les autorités de Calais signent une nouvelle adresse au premier Consul, avant son départ pour l'armée, et c'est le 13 mai suivant (23floréalanx) que, conformément à la décision consulaire du 20floréal, M. Poitevin-Maissemy,

     (1) M. Mengaud, à cause des fonctions importantes qui lui avaient été confiées, se croyait autorisé à empiéter sur toutes les attributions administratives. Il en résulta une discorde continuelle entre la mairie et ce fonctionnaire, et l'animosité s'accrut à ce point, qu'il y eut de part et d'autre des plaintes et des dénonciations fréquentes au sous-préfet, au préfet; et enfin une lettre de l'administration au ministre de la justice, écrite le 12 février 1803, signale ouvertement l'arbitraire et les envahissements journaliers du commissaire général.

    Le 1er octobre 1803, M. Mengaud fut appelé à Boulogne pour y remplir les mêmes fonctions; le maire de la ville de Calais resta dès lors chargé de la police générale.

    (2) M. Saint-Amour Goossin donna sa démission le 20 pluviôse an xi, à cause des vexations dont il était l'objet de la part du commissaire-général dans les ports de la Manche et du Pas-de-Calais; il fut remplacé par M. Maigne, installé le 3 prairial aux!. Plusieurs fois M. Saint-Amour Goossin avait suppléé le citoyen F.-V. Horeau dans les fonctions de maire, que cet adjoint eut à remplir avant l'organisation définitive de la mairie, et il s'en était acquitté de manière à satisfaire les administrés.

    le premier préfet du Pas-de-Calais, prend un arrêté pour l'ouverture des registres destinés à recueillir les votes des citoyens sur l'élévation projetée de Bonaparte au consulat à vie, avec la faculté de désigner son successeur. Ces registres, déposés le 30 floréal à la mairie de Calais, chez les notaires et au greffe du tribunal de commerce, furent renvoyés le 8 prairial (28 mai 1802), couverts de signatures, au citoyen Masclet, premier sous-préfet de l'arrondissement de Boulogne (1).

     Le 13juin suivant, le général de brigade Barbazan, nommé commandant d'armes, en remplacement du général Boubers, assiste à un diner d'honneur qui lui est offert à l'hôtel Meurice par la municipalité.

     En même temps qu'il travaillait à la paix avec l'Angleterre, Bonaparte négociait avec le pape; le concordat fut signé le 15 juillet. C'est le 29 messidoran X (18juillet 1802) que fut célébré le premier office divin dans l'église paroissiale de Calais. L'évêque d'Arras vint à Calais le 12 octobre 1802, et c'est par ses ordres que fut célébré à Calais, le 17 février 1803, le service funèbre solennel en l'honneur du général Le Clerc, mort à Saint-Domingue: service auquel toutes les autorités assistèrent. L'installation de M. Tribou, en qualité de curé, n'eut lieu que le 5 mai 1803.

    (1) La loi du28 pluviôse an VIII, en créant une sous-préfecture à Boulogne, fit perdre à Calais tous les avantages qu'avait procurés à cette ville la division territoriale décrétée le 15 janvier 1790. Les préjudices nombreux qui résultèrent pour Calais des nouvelles institutions administratives soulevèrent de vives réclamations, et des discussions fréquentes et parfois graves ne tardèrent pas à éclater entre le maire de Calais, M L. Michaud, et le citoyen Masclet. Le 3 septembre (805, pendant J'absence du maire, qui assistait 3UI élections de l'assemblée électorale d'arrondissement à Boulogne, le général Barbazan crut devoir mettre une sentinelle d'honneur à la perte de M. Michaud; le sous-préfet profita de cette circonstance pour écrire au maire une lettre pleine d'insolences. M. Michaud se plaignit au grand-juge, ministre de la justice, de la conduite de M. Masclet, qui fut remplacé. dans les premiers jours de novembre 1K03, par M. Duplaquet.

    Les chapelles et les oratoires élevés chez les particuliers avaient été fermés, par ordre de la mairie, le 28 juin 1802 (1).

    Tout ainsi faisait présager une paix durable. Le peuple commençait à respirer; Calais, débarrassée des entraves qu'amène toujours l'état de siège, allait retrouver l'ancienne splendeur commerciale qu'elle devait à son admirable situation topographique; les étrangers, curieux de voir les prodiges que venait de réaliser la France, affluaient dans notre port. Toutes les industries se préparaient enfin à reprendre leur essor; mais cet espoir ne fut pas de longue durée, et bientôt les relations entre la France et l'Angleterre prirent une tournure alarmante. La prohibition des marchandises anglaises, décrétée au début de la révolution et maintenue avec fermeté par le gouvernement consulaire, malgré son traité de paix avec l'Angleterre; les plaintes continuelles des industriels anglais à cette occasion, les discussions violentes du parlement, envenimées par les émigrés de Londres, furent autant de difficultés à vaincre pour arriver à un arrangement commercial entre les deux puissances. La nouvelle élévation de Bonaparte et les relations amicales que la France était parvenue à entretenir avec les souverains étrangers, excitaient aussi la jalousie de l'Angleterre.

     Le 14 juillet 1802, Mme Otto, la femme du ministre plénipotentiaire de la république française à Londres, vient séjourner quelque temps à Calais et reçoit la visite de toutes les autorités.

    Le 24 août suivant, les journaux anglais sont interdits en France, à cause des articles alarmants qu'y font insérer les émigrés; le 11 septembre, le préfet Poitevin-Maissemy (2), pendant son séjour à Calais, donna à l'adminis-

    (1)Il y avait à Calais des chapelles et des oratoires particuliers chez les citoyens Carpentier-IIedde, Colbert, Laforge, Debette, P. Lefèvre, LaQUe, Deléglise, Le Bègue, Le Ilodey, Marelle, Andry. Moutègre,chez la veuve Guilbert, et chez les religieuses Dominicaines et Bénédictines. (2) Nommé préfet le 2 mars 1800 et arrivé à Calais le 24 fructidor an X, il en repartit le 27. Le général baron La Chaise, maire de Beauvais, lui succéda à la préfecture du Pas-de-Calais le 12 mars 1805.

     

     

    -tration municipale et au commissaire général dans les ports de la Manche, en résidence à Calais, les instructions les plus sévères à ce sujet. Les mesures restrictives ordonnées à l'égard des voyageurs anglais firent bientôt entre voir une rupture qui, dès le mois de novembre, était déjà imminente.

    Effectivement, le 7 novembre 1802, le général Barbazan donne l'ordre aux sentinelles de ne laisser passer dans les rues, après dix heures du soir, que les personnes munies d'une lanterne, et décide qu'à cet effet des patrouilles arrêteront les habitants qui ne se conformeraient point à cet ordre; bref, les anciens règlements relatifs à la police des places de guerre sont remis en vigueur à Calais (1).

    Cependant, pour rendre la paix plus durable et pour faire cesser toutes les causes de mésintelligence qui semblaient encore régner entre la France et l'Angleterre, ces deux puissances accréditent des ambassadeurs. Le ministre d'Angleterre arrive à Calais le 10 novembre; un officier de marine est envoyé au-devant de lui, dans un canot d'honneur, pour prendre ses ordres; mais, en conséquence de la réception faite à Douvres au général Andréossy, notre ambassadeur près la cour de Londres, les autorités civiles et militaires ne vont pas recevoir lord Whitworth à son débarquement, et décident qu'il lui sera fait une simple visite à son hôtel.

    La guerre allait éclater; s'il fallait une preuve de l'animosité qui régnait déjà entre les deux peuples, on la trouverait dans une lettre écrite le 6 nivôse an XI (27 décembre 1802) par le maire de Calais au général Barbazan, commandant la place, et dans laquelle il lui représente que le fort Rouge est abandonné à la garde de deux marins invalides, chargés de hisser le pavillon et d'allumer les feux de marée, en ajoutant «qu'il ne croit » pas, quoiqu'on soit en paix avec les Anglais, qui ont a toujours été les plus grands ennemis de la France, qu'on » puisse se fier à eux; mais qu'au contraire, on doit toujours être sur la défensive à leur égard, puisque quatre » ou cinq marins, dans une chaloupe, munis de matières » incendiaires, pourraient, la nuit, faire sauter ce fort. » Le maire appréhende un semblable événement et demande une garde de cinq à six hommes.

     

     (1) La 28e demi-brigade, commandée par le baron Toussaint, et un détachement du 19e dragons, colonel Mermet, tenaient alors garnison à Calais.

    Les appréhensions de M. Michaud ne tardèrent pas à se vérifier. La Grande-Bretagne fut la première à rompre le pacte. Pour se venger de l'occupation de la Hollande par les troupes françaises, et pour ne pas se dessaisir de Malte, qu'aux termes du traité d'Amiens elle devait évacuer, elle fit sa déclaration de guerre à la France le 26 floréal an xi (16 mai 1803). Le même jour, lord Whitworth, ambassadeur d'Angleterre, arriva à Calais et s'y embarqua pour Douvres; on lui rendit tous les honneurs qui lui étaient dus, et les autorités lui firent visite à son logement. Le général Andréossy débarqua le surlendemain à Calais.

    Le 17 mai, le roi d'Angleterre ordonna un embargo général sur les bâtiments français et bataves. La France usa immédiatement de représailles.

    La prospérité toujours croissante de notre ville, les développements que commençaient à acquérir son industrie et son commerce se trouvèrent encore une fois arrêtés. Les relations entre la France et l'Angleterre, exclusivement établies par notre port et par celui de Boulogne, cessèrent tout-à-coup. Les enfants de la ville envoyés en Angleterre. suivant la coutume du temps, en échange d'enfants anglais, furent immédiatement rappelés dans le sein de leurs familles; tous les liens qui existaient entre les deux rives étaient rompus. Nous allions voir se renouveler les ruses essayées pendant la dernière guerre, par des navires sous pavillon neutre, qui venaient d'Angleterre avec des expéditions fausses et simulant une autre provenance.

    La déclaration de guerre fut bientôt suivie de la reprise des hostilités. Une division de vaisseaux anglais vint croiser à l'entrée de la Manche, pour protéger les bâtiments du commerce qui devaient encore servir de proie aux intrépides corsaires de Calais et de Boulogne.

     Au début de la guerre, les armateurs en course de la Grande-Bretagne, avertis à l'avance des chances de rupture et préparés depuis longtemps, s'emparèrent d'un grand nombre de bâtiments français, espagnols et hollandais, qui naviguaient paisiblement sur la foi des traités; mais les corsaires français et bataves ne lardèrent pas à prendre leur revanche; échappant aux croiseurs anglais, ils enlevèrent au commerce britannique tout le butin qu'il avait fait sur nos navires.

     Cette fois néanmoins, la course devait être éphémère: la réorganisation de la flottille de Boulogne accaparait tous les marins valides, comme la conscription arrachait tous les jeunes citoyens à leurs foyers. Nos ports et nos armements en course furent bientôt réduits, comme la pèche, à n'employer que des marins invalides. La plupart des navires corsaires qui, jusque-là , avaient fait de belles prises, désarmèrent.

    Malgré l'état de guerre, les paquebots de malle anglais et français continuaient à faire le service de la poste aux lettres entre les deux pays; mais il était sévèrement défendu à ces navires de transporter des voyageurs autres que ceux munis d'un passeport visé et signé par le premier Consul en personne. Chaque jour, on faisait à bord des visites minutieuses, et tous ceux qui tentaient de s'y cacher étaient immédiatement débarqués et transférés dans la maison d'arrêt.

    Le 28 mai 1803, on publia un ordre aux résidents anglais du canton de Calais et de St.-Pierre-lès-Calais de se rendre chez le général Barbazan dans les vingt-quatre heures. Tous ceux à l'égard desquels les dispositions prescrites dans l'arrêté des Consuls du 22 mai étaient applicables, furent dirigés sur Valenciennes.

     Le 11 juin de la même année, le général Lachaise, préfet du département, arrive à Calais; la municipalité lui offre un banquet, auquel sont invités le général Girard-dit-Vieux, commandant le département, le sous-préfet de Boulogne et celui de St.-Omer (M. Bénard-La Grave, de Calais) , les officiers supérieurs de la 22e demi-brigade en garnison à Calais, ainsi que les principales autorités de la ville. Dans leur lettre d'invitation au préfet, les magistrats regrettent de ne pouvoir l'accueillir d'une manière plus brillante, «à cause des dépenses que cette réception » nécessiterait pour la commune, que la guerre ruine en » quelque sorte. »

     En effet, nous étions déjà en pleine guerre; les préparatifs d'une descente en Angleterre se poursuivaient partout avec la plus grande rapidité; les fonderies de la république étaient mises à contribution pour la fabrique des mortiers et des obusiers; les forêts du littoral fournissaient le bois des innombrables chaloupes qui devaient composer la flottille; on en construisait même une centaine sur les quais de Paris. Enfin, comme le dit M. Thiers, «on » commençait à comprendre qu'une si prodigieuse activité » ne pouvait être une simple démonstration, destinée seulement à inquiéter l'Angleterre.» La ligne d'embossage fut de nouveau formée devant Boulogne; le littoral du Pas-de-Calais se recouvrit encore de canons et de bâtiments de guerre.

    Les rapports journaliers, transmis au gouvernement, et la présence de nombreux vaisseaux ennemis dans le détroit annonçaient ouvertement l'intention des Anglais de détruire la flottille; ces craintes fondées engagèrent le premier Consul, qui depuis longtemps avait projeté de parcourir toutes les côtes de la Manche et les ports de la Belgique, à exécuter ce voyage. Il partit de Paris le 23 juin, arriva à Boulogne le 29 du même mois, et fit son entrée à Calais le vendredi 12 messidor an xi (1er juillet 1803), à sept heures du soir. Six mois auparavant, le général Vandamme avait prématurément annoncé l'arrivée de Bonaparte au général Barbazan; dès le 26 vendémiaire an XI, la municipalité calaisienne avait demandé au commandant d'artillerie 1.0, sabres dits briquets,pour les jeunes gens qui devaient former une garde d'honneur destinée au premier Consul.

     Le 10 germinal an XI, le bruit de ce voyage s'étant encore répandu, les magistrats de Calais écrivirent au ministre pour savoir s'il était fondé, afin de se disposer à recevoir convenablement le premier Consul. Cette visite, si souvent retardée, ayant été enfin résolue, on commença à Calais tous les préparatifs nécessaires pour accueillir Bonaparte d'une manière digne de lui. On fit à cette occasion une dépense si grande, que les finances communales s'en ressentirent longtemps après. Au milieu de juin, le maire de Guines avait envoyé à Calais des chargements de feuilles de chêne; des commissaires avaient été nommés pour la décoration de la ville; et le 17 juin, toutes les autorités avaient été prévenues du passage prochain du premier Consul.

    Le 1er juillet 1803, Bonaparte partit de Boulogne à six heures du matin, et visita la côte jusqu'à Ambleteuse, où il déjeuna; il parcourut ensuite avec intérêt toute la baie de Wissant et poursuivit sa route vers Calais. Le premier Consul était à cheval; pour mieux inspecter le littoral, il bravait les difficultés du terrain, en sautant les fossés et en gravissant toutes les hauteurs qui dominaient la mer. Un détachement, composé de la gendarmerie et de cent hommes de cavalerie, fut dépêché en avant-garde pour recevoir Bonaparte. La garde d'honneur, formée de cinquante jeunes gens commandés par M.Guillebert, se rendit également au-devant du premier Consul; cette garde avait pour uniforme l'habit et le pantalon de drap bleu,le gilet blanc, le chapeau français avec plumet rouge; le collet de l'habit et l'aiguillette étaientde couleur écarlate.

    Une salve d'artillerie annonça l'approche de Bonaparte, qui, après avoir traversé les rangs de la 22° demi-brigade (colonel Delom) et de la 57e demi-brigade (de retour ici pour le passage du premier Consul (1)),échelonnées à Saint- Pierre, fut reçu aux portes de Calais par le maire et le général Barbazan, qui lui présentèrent les clefs de la ville.

    (1)     Notre ville devait revoir encore une fois le terrible 57e. ER 1823, ce régiment tenait garnison à Calais sous les ordres de M. le chevalier de Lespinasse.

    Bonaparte, revêtu de l'uniforme de colonel de chasseurs des gardes (habit vert, garniture orange), était escorté de cent cinquante hommes de sa garde consulaire et suivi des ministres de la guerre(Berthier de la marine (Decrès), et de l'intérieur, de l'amiral Bruix et des généraux Soult, Lauriston, Vandamme et Marescot, du colonel du génie Vallongue(1),du capitainede vaisseau Le Coat St.-Haouen, de M. Forfait, ex-ministre de la marine, de M. Sganzin, ingénieur en chef de la marine, du général Girard-dit-Vienx, commandant le département, de M.Dumoustier, adjudant supérieur de l'état-major du palais, du baron Lachaise, préfet du département, du sous-préfet de l'arrondissement. Il fut accueilli par des acclamations unanimes et traversa une partie de la rue Bonaparte (2) pour se rendre à l'hôtel Dessin, où des appartements avaient été préparés pour lui et pour sa suite, et qui avait reçu l'ordre de ne recevoir aucun étranger pendant le séjour du premier Consul à Calais (3).

    Toutes les maisons étaient pavoisées; d'innombrables pavillons, fournis par la marine, flottaient sur les monuments publics, des couronnes de laurier étaient suspendues

    (1) Vallongue. né à Sauve (Gard), en l763, mort général du génie au siège de Gaète, en 1806. Le général Vallongue est auteur du discours préliminaire à l'Essai sur les Reconnaissances militaires, par M. Allent, de St.-Omer.

    (2) La rue Royale a successivement porté les noms de rue des Carmes, de Diane, Royale, de l'Égalité, Bonaparte, Impériale. et a enfin repris, à la Restauration, le nom de rue Royale. La porte royale éprouva les mêmes vicissitudes et fut aussi appelée porte Bonaparte, porte Impériale. Une autre rue, celle de la Citadelle, s'appelait autrefois rue Royale ou de Boulogne.

    (3) Les gardes consulaires étaient logés et nourris dans les meilleures maisons de la ville; on leur faisait partout un bon accueil. Les propriétaires des maisons les plus vastes offrirent des logements aux ministres et aux généraux.

    dans toutes les rues; le soir, la ville s'illumina comme par enchantement; l'enthousiasme était général, et jamais on ne vit une foule plus nombreuse à Calais. Les habitants de la campagne et des cités voisines inondaient les rues; des uniformes nombreux et variés sillonnaient la ville dans tous les sens.

    Le lendemain de grand matin, Bonaparte, escorté de ses ministres et de ses généraux, du maire de la ville, du général Barbazan du général commandant supérieur des troupes à Calais, se rendit sur le port; il visita les constructions militaires, et interrogea les citoyens Caizac, commandant du génie, Biquelay, sous-directeur de l'artillerie, Bron, sous-directeur des fortifications, Favier et Baudre, ingénieurs ordinaires des ponts-et-chaussées , Géant et Debry, commissaires des guerres, Mouron de Caux, directeur, et Percy, inspecteur des hôpitaux militaires, sur tout ce qui concernait leur service.  

    Il paraissait surtout prendre un grand intérêt aux constructions maritimes et entretint plusieurs fois le commissaire de marine, M. Francy, le capitaine de port, M. Margollé, les capitaines des navires en station, ainsi que les constructeurs maritimes. Arrivé sur le quai, le premier Consul s'embarqua dans un canot qui avait été richement décoré pour le recevoir et qui était commandé par le capitaine de port: les personnes qui l'accompagnaient montèrent dans d'autres embarcations. Bonaparte se fit conduire jusqu'au bout des jetées et prit note des observations qui lui étaient adressées sur la profondeur du chenal, la direction générale des vents, et les travaux à exécuter pour l'amélioration du port de Calais. Il vit avec intérêt les nombreux bateaux plats destinés à la flottille, qui se construisaient dans nos chantiers. Ensuite, il passa les troupes en revue, et, après avoir déjeuné à son hôtel, Bonaparte se rendit dans la grande salle de la maison-de-ville, qu'on avait décorée de colonnes, sur lesquelles on avait fixé des faisceaux d'armes et rappelé, par des inscriptions, les actions mémorables du premier Consul. L'extérieur de l'hôtel-de-ville était orné de pavillons et de feuillages.

    C'est là que le premier Consul reçut toutes les autorités constituées et les fonctionnaires publics, les membres des collèges électoraux de département et d'arrondissement, les maires du canton de Calais, le tribunal de commerce ayant à sa tête M. J. Leveux, son président, le clergé, conduit par M.Tribou, les administrations financières: MM. Jacques, payeur de la guerre, Dilly et Légerot, chargés du service des contributions, Collin, receveur des douanes nationales, le receveur des domaines nationaux, etc., etc.; les commissaires, nommés par la ville pour diriger le cérémonial et les préparatifs à faire pour l'arrivée du premier Consul, lui furent présentés par le jurisconsulte Bouchel de Merenveue , l'un d'eux.

    Le maire, portant la parole au nom du conseil municipal et de toute la ville, fit à Bonaparte l'offrande d'un bateau plat, comme Boulogne lui avait offert sa canonnière la Boulonnaise. Le maire annonça également au premier Consul que le corps municipal avait décidé qu'il lui serait fait hommage du quart des contributions foncières et mobilières de l'an xi, destiné aux constructions navales pour l'expédition contre l'Angleterre.

    Bonaparte interrogea le maire sur l'exécution de l'arrêté consulaire touchant l'expulsion des Anglais; ayant appris qu'il s'en trouvait encore quelques-uns à Calais, il donna des ordres sévères pour qu'avant la fin de messidor, ils fussent tous internés à Valenciennes(1). Il recommanda      

    (1) L'animosité de Bonaparte contre l'Angleterre s'était accrue à cause des entreprises de nos ennemis sur de pauvres bateaux pécheurs. Nous lisons ce qui suit dans le Précis de l'Histoire de Boulogne, par le docteur Bertrand: «Le27 jllin1803.une cinquantaine de bateaux de Boulogne, occupés à la pêche du maquereau, furent inopinément enveloppés par une frégate, un brick et deux cutters; quatorze furent pris, d'autres eurent le bonheur d'échapper en se sauvant à toutes voiles dans les ports voisins, ou en se mettant sous la protection des forts. Ces quatorze bateaux portaient cent vingt hommes d'équipage; les malheureux qui les montaient laissaient après eux un grand nombre d'enfants, dont l'infortune inspirait autant de pitié que d'ardeur pour la vengeance. On ne saurait exprimer la douleur et l'animosité qu'excita parmi les Boulonnais un acte de cette nature; bientôt les corsaires recommencèrent leur guerre accoutumée, et firent au commerce anglais tout le mal qu'ils purent, »

     

    aussi au maire et au chef du génie de faire abattre les maisons et les baraques élevées sur le port(1). Après avoir donné ces ordres, le premier Consul retourna à l'hôtel Dessin, au milieu des flots serrés d'une population enthousiaste et aux cris mille fois répétés de: Vive Bonaparte! vive le premier Consul!

    Le même jour, à midi, il remonta à cheval; puis, escorté des ministres et de quelques-uns de ses aides-de-camp, il partit de Calais pour continuer son inspection du littoral et visiter le port de Dunkerque, destiné, comme notre port, à recevoir une subdivision de la flottille.

    Joséphine, sa femme, qui devait l'accompagner dans son voyage en Belgique, s'attendait à le rejoindre à Calais. Arrivée aux portes de Saint Omer le 30 juin au soir, elle y reçut un courrier qui lui fit changer de direction et prendre la route de Cassel, en recueillant sur son passage les hommages de tous les corps constitués. «Madame Bonaparte, dit » M. Thiers, en parlant de ce voyage, devait accompagner » son mari et partager les honneurs qui l'attendaient. Pour

    (1)     Ces constructions, adossées en partie contre le Courgain, consistaient en un corps de-garde pour l'infanterie, un poste de douane. la consigne, des chambres de pilotes, celle de la patache. le corps-de-garde de la marine, l'aubette des douanes le local pour la vente du poisson frais la cheminée ou chaudière pour les marins, auxquels il était défendu de faire du feu à bord. Il y avait aussi sur le port, entre la porte du Hâvre et les chantiers de construction, trois maisons, servant, l'une d'atelier de poulieur, l'autre de forge pour la réparation des navires, et la troisième d'auberge pour les voyageurs et les équipages des bâtiments de l'état et des corsaires. En apprenant l'ordre donné par le premier Consul, les propriétaires de ces maisons se rendirent auprès du citoyen Lauwerens, directeur du génie à Saint-Omer, pour le supplier de ne pas faire exécuter cette mesure.

    la première fois,! avait demandé au ministre du trésor D public, qui les avait sous sa garde, les diamansde la » couronne, pour en composer des parures pour sa femme. » Il voulait se montrer aux nouveaux départements, et sur » les bords mêmes du Rhin, presque en souverain; car on » le regardait comme tel depuis qu'il était Consul à vie, » chargé de se choisir un successeur. »

     Il faut le reconnaître, le nouveau César était sensible aux honneurs que lui attirait le rang suprême; il était fier du pouvoir qu'on avait remis entre ses mains, en violant les institutions révolutionnaires. La liberté et l'égalité n'avaient jamais été les idoles de Bonaparte. A son début dans les dignités, il fut aisé de voir que les formes républicaines ne convenaient pas du tout au héros de Toulon. Il avait trop d'ambition; les plus petites rivalités lui donnaient trop d'ombrage pour qu'on pût s'y méprendre; avide de pouvoir, il étouffa la liberté naissante (1). Son voyage fit grand bruit en Angleterre; les journaux de ce pays répandirent qu'il n'avait ainsi visité les côtes de la Manche que pour se faire rendre, par ses sujets, de vains honneurs.

    Arrivé à Bruxelles, Bonaparte donna l'ordre au préfet du palais d'adresser au premier magistrat de notre ville un témoignage de sa satisfaction; en conséquence, M. Sulmatoris-Roussillon fit parvenir à M. Michaud une boite d'or à laquelle était jointe une lettre, qui l'assurait du souvenir et de l'estime du premier Consul. Cet envoi flatteur était accompagné de trente pièces d'or de 40 francs,

    (1)     Dès son élévation au consulat à vie, Bonaparte porta de rudes atteintes aux institutions libérales conquises par la France, et s'aplanit. par des mesures tant soit peu despotiques, le chemin du trône impérial. Le directeur du théâtre de Calais avait, en juillet 1802, demandé l'autorisation de faire jouer Richard Cœur-de-Lion. L’administration supérieure lui fit interdire la représentation de cet opéra, ainsi que celle d’ Henri VIII, de Chenier, et de tous les autres ouvrages du même genre. On le voit, nous étions déjà bien du règne de la liberté.

    destinées aux canotiers qui avaient eu l'avantage de conduire le chef suprême de l'état et sa suite dans le chenal du port de Calais.

    Après le départ du premier Consul, la garde d'honneur formée pour le recevoir fut dissoute; le gouvernement fit offrir aux jeunes gens qui la composaient le privilège de continuer à porter leur uniforme et de s'assembler une fois par mois pour s'exercer; malgré les démarches de l'administration et de M. Guillebert, capitaine de cette compagnie, les jeunes gens refusèrent la faveur que leur offrait le gouvernement.

     Tous les ordres donnés par Bonaparte, pendant son séjour à Calais, avaient été dictés par son projet de descente en Angleterre. Ils consistaient surtout dans l'armement du littoral, composé de deux cents pièces d'artillerie disposées entre Calais et Etaples, dans l'amélioration et la défense des ports, et dans le prompt achèvement des constructions navales destinées à compléter la flottille. Nous voyons qu'à dater du 30 messidor an XI, on met au fort Nieulay une garnison de cent hommes commandés par trois officiers; que le 14 thermidor suivant, le citoyen Dupont de Lens deuxième adjoint, se transporte, par ordre de la municipalité, dans toutes les maisons de la ville où il existe des tours et des belvédères, pour apposer les scellés sur les portes d'entrée et sur les vues de ces édifices; et qu'enfin, le 17 du même mois, le général Serroux organise à Calais la quatrième compagnie des canonniers garde-côtes, ordonnée par l'arrêté du 8 prairial de la même année, et à laquelle notre ville dut fournir un contingent de quarante-six hommes.

    Pour mettre Calais à l'abri des tentatives de l'ennemi, le premier Consul nomma, au commencement de fructidor an XI, M. Saint-Haouen commandant du port et de la rade de cette ville. Le capitaine Le Coat Saint-Haouen était un marin distingué qui, deux mois plus lard, fut nommé chef militaire de l'état-major de la marine à Boulogne, et remplacé à Calais par le citoyen Lathuillerie. M. Saint-Haouen est l'auteur des Détails du Projet de construction d'un port militaire, d'un port de commerce et d'une rade, entre Calais et Sangatte (in-40 de 56 pages. Boulogne, 1806, chez Le Roy-Berger), ouvrage dans lequel ila déployé la science d'un ingénieur et l'expérience d'un marin consommé. Après avoir établi que la rade comprise entre Sangatte et Calais pourrait contenir deux cents vaisseaux, deux cents frégates et douze cents transports, M.Saint-Haouen démontre dans son Mémoire que aces ports, » séparés l'un de l'autre, sans danger quelconque de communication, offrant toutes les ressources, pouvant satisfaire à tous les besoins possibles de la navigation militaire et du commerce, ayant vingt bassins de réserve » pour vingt vaisseaux de guerre, des bassins et des cales de » construction, et en général tous les établissements dignes » du premier port du monde, présenteraient des facilités » telles, qu'il n'est aucun point de la côte dont les avantages, sous aucun rapport, puissent balancer ceux qu'as» surent Calais et Sangatte, soit à la marine militaire, soit » à la marine de commerce, soit à la navigation de l'intérieur. Tel est le mérite de ces localités, ajoute M. Saint» Haouen, qu'il n'est aucun autre point des côtes de France, » de l'Europe même, qui puisse soutenir le parallèle. Le » gouvernement anglais aura seul à s'en plaindre, parce que » ces travaux lui enlèveront annuellement onze ou douze » millions de droits de relâche que lui paient les étrangers, » et qu'ils viendront porter en France. »

    La nomination de M. Saint-Haouen au commandement de la rade et du port de Calais, en août 1803, avait été provoquée par les bombardements fréquents des Anglais contre le littoral, par la présence continuelle des navires ennemis dans nos parages, par le débarquement clandestin d'espions : débarquement opéré pour se ménager des intelligences avec la côte, au moyen de signaux de nuit. En effet, le 8 septembre 1803, à neuf heures et demie du soir, des paysans aperçoivent deux fusées volantes lancées, de l'intérieur des terres, vers la côte, à environ une lieue ouest de Calais; les autorités, prévenues, donnent l'ordre à M. Brassart, l'officier de gendarmerie de station à Calais pour le service des côtes, ainsi qu'aux détachements de dragons chargés de ce service, de prendre les mesures nécessaires pour découvrir les auteurs de ce délit. On établit des gardiens de nuit sur le littoral. Ces précautions n'ayant rien fait découvrir,- on crut tout bonnement que les fusées n'étaient que des « météores ou globules de feu dans l'atmosphère, » occasionnés par la grande sécheresse et la chaleur.» On aperçut cependant de nouveaux météores pendant les nuits des 9 et 10 septembre. Les événements qui suivirent prou-, vent assez que les Anglais s'étaient ménagé des intelligences sur la côte, et que les fusées aperçues par nos paysans étaient des avertissements. Plus tard, on parvint à se saisir des nommés Mather père et fils, évadés de Valenciennes, et de Prest et Baridge, prévenus d'espionnage. Sur l'ordre du général de brigade Miquel, commandant supérieur des troupes à Calais, remplacé quelques jours après dans son poste par le général Margaron (1), ces individus furent déférés, en novembre, à une commission militaire établie dans la même ville et présidée par le colonel Viala, du 85e régiment.

    L'Angleterre avait d'ailleurs des agents secrets sur toutes nos côtes; ils se servaient, la nuit, d'une télégraphie pyrotechnique qui déjouait tous nos projets. En 1804, la commission militaire de Rouen condamna six de ces espions à la peine de mort. A la fin de janvier 1805, des émissaires anglais, placés près du Blanc-nez, lancèrent encore des fusées; malgré les recherches actives de

    (1)     Pierre Margaron né le 1er mai 1755, nommé commandant de la légion d'honneur lors de la distribution des crois au camp de Boulogne, mort baron. lieutenant-général, grand officier de la légion d'honneur et chevalier de St.-Louis. I' fit toutes les campagnes de l'Empire; en 1813, il occupait Leipsig avec un corps d'observation; en 1814, il fut nommé inspecteur général de la gendarmerie; il cessa d'être employé après le second retour du roi. Le général Margaron avait été remplacé à Calais par le général Bonfanti, de la division italienne, dans le commandement supérieur des troupes de la garnison et de la côte.

    la police et du général Margaron, accompagné de son aide-de-camp Fréval, on ne put saisir les coupables. Les fusées lancées pendant les nuits des 8, 9 et 10 septembre 1803 ne furent pas les seuls indices des intentions hostiles de la division anglaise en croisière dans le Pas-de-Calais; trois jours après, le 13 septembre, le capitaine d'un brick danois qui se trouvait mouillé sur rade vint à terre dans son canut, et déclara qu'il avait été canonné par un brick anglais qui lui avait envoyé plusieurs boulets, « dont » l'un avait coupé sa vergue et un autre frappé en plein » bois; que pour faire cesser -cette attaque, il avait dû » se rendre à bord de l'anglais et lui exhiber ses papiers. » Dans son rapport au grand-juge, le maire observe que cet événement ne fait qu'augmenter l'infidélité des Anglais envers les traités les plus sacrés.

     Le lendemain 14, au soir, on vit entrer dans le port de Calais une division de bâtiments de guerre français, composée de vingt-sept chaloupes canonnières, d'une péniche lit d'une prame, venant de Dunkerque, où elle avait laissé une autre division sous les ordres du capitaine Pévrieux.

    C'est ici le lieu de dire quelques mots des armements qu'on proposait alors pour une descente en Angleterre, et qui se divisaient en flottille de guerre et flottille de transport.

     La flottille de guerre devait se composer de cinq cents chaloupes canonnières, gréées en bricks et disposées pour recevoir chacune vingt-quatre hommes d'équipage, cent hommes d'infanterie,avec leurs munitions, et quatre pièces de gros calibre, depuis le 24 jusqu'au 36, deux en proue et deuxen poupe; de quatre cents bateaux canonniers, gréés en barques ou chasse-marées, à trois mâts, sans hune ni perroquet, et pourvus de six hommes d'équipage, de cent hommes d'infanterie, d'une pièce de 24 à l'avant et d'une pièce de 24 à l'arrière. Chacun de ces bateaux devait de plus porter, outre les munitions d'artillerie, deux chevaux avec leurs conducteurs et des canonniers pour servir les pièces. Enfin, la flottille de guerre devait encore compter environ trois cents péniches, ou grands canots, beaucoup plus légers que les chaloupes et les bateaux canonniers, tirant deux à trois pieds d'eau, munis d'un pont mobile, d'un petit obusier et d'une pièce de 4, d'une soixantaine d'avirons et de peu de voilure. Chacune de ces embarcations portait deux ou trois hommes d'équipage et soixante à soixante-dix hommes d'infanterie, habitués à ramer comme des matelots A les voir glisser sur l'onde avec la rapidité de la flèche, on se rappelait involontairement les vieilles légions romaines, aussi habiles à la rame qu'audacieuses dans le combat.

     La flottille de transport, destinée à porter le surplus des chevaux, du matériel et des armes, devait se composer de neuf cents à mille bâtiments de 20 à 60 tonneaux, achetés aux armateurs en cabotage et en pêche, au prix moyen de 12,000 à 15,000 francs chacun; il y avait encore quelques corvettes d'un faible tirant d'eau, des barques armées d'une seule pièce de canon et appelées caiques, et une douzaine de prames à deux ou trois mâts et à trois quilles, portant chacune cinquante chevaux, cent cinquante hommes et un grand nombre de pièces de 12 et de 24. Chaque division se composait de dix-huit bâtiments; une demi-division, de neuf; une escadre, de trois.

    Les chaloupes et les bateaux canonniers, ainsi que les péniches, destinés à se réunir dans des ports d'échouage et à atterrir au besoin sur la côte d'Angleterre, étaient tous à fond plat, et cent vingt-mille hommes devaient s'embarquer sur ces trois sortes de bâtiments, pour être transportés en peu d'heures sur les plages de la Grande-Bretagne Pour ne pas s'exposer à être coupé par les divisions croisières anglaises, on devait profiter d'un temps d'épaisse brume et de calme, et se servir des rames (1). Une partie de ces armes

    (1)Quelle vaste et difficile opération que celle de transporter vingt ou trente mille hommes au-delà des mers! dit M. Thiers. « L'expédition d’Egypte, exécutée il y a cinquante ans, l'expédition d'Alger, exécutée de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il faut embarquer cent cinquante mille soldats, dix ou quinze mille chevaux, trois ou quatre cents bouches à feu attelées? Un vaisseau de ligne peut contenir, en moyenne, six ou sept cents hommes, à condition d'une traversée de quelques jours; une grosse frégate en peut contenir la moitié. Il faudrait donc deux cents vaisseaux de ligne pour embarquer une telle armée, c'est-à-dire une force navale chimérique, et que l'alliance de la France et de l'Angleterre, pour un même but, peut tout au plus rendre imaginable. C'eût été par conséquent une entreprise impossible que de vouloir jeter cent cinquante mille hommes en Angleterre, si l'Angleterre eût été à la distance de l’Egypte ou de la Morée; Mais il ne rallait passer que le détroit de Calais, c'est-à-dire parcourir huit à dix lieues marines; pour une telle traversée, il n'était pas besoin d'employer de gros vaisseaux.

    provenait de la flottille organisée lors de la dernière guerre; une autre partie consistait en dons faits par les régiments, et surtout par les villes, qui, pour soutenir l'expédition, offraient au gouvernement des bateaux plats armés. On fit construire le reste sur tous les points de la France; ce fut une entreprise difficile que celle de rassembler, sous le feu des croiseurs anglais et sur un seul point, entre Dunkerque et Boulogne, tant de bâtiments provenant de localités si éloignées les unes des autres; il fallait pourtant les réunir dans trois ou quatre ports placés sous le même vent, afin d'appareiller et de partir avec ensemble. Avant que la division de chaloupes canonnières, entrée le 14 septembre à Calais, eût gagné ce port, un brick anglais, qui était alors en vue, s'était approché à environ deux portées de canon de la petite escadre. Le bâtiment commandant la division s'était de suite placé au centre, afin de mettre toutes les chaloupes canonnières à l'abri; après quelques coups de canon tirés de part et d'autre, le brick anglais s'était vu contraint de mettre le cap au large. Dans la nuit du 14 au 15, on rapporta qu'on avait encore aperçu des fusées volantes le long des côtes. Le magistrat et les chefs-militaires chargèrent une personne de se déguiser, pour mieux rechercher et découvrir les espions.

    -Le 17 septembre, M. St.-Haouen écrit au maire que la sûreté des bâtiments de guerre et celle du port de Calais, « considéré par le gouvernement comme port militaire,» dit

    le commandant maritime, «exige qu'il soit soumis à la » même discipline que tous les ports d'état. » En conséquence, la municipalité publie qu'il est fait défense aux habitants d'aller se promener, après le coup de canon de retraite, du côté de l'estacade ou des chantiers de construction, et qu'après ladite retraite, les aubergistes, cabaretiers et autres personnes demeurant sur le port devront éteindre leurs lumières, fermer leurs demeures, et ne plus loger aucun individu, quel qu'il soit, sous peine de toute la rigueur des lois. On fit aussi déposer sur le port, près du corps-de-garde du Bleu, une pompe à incendie et les ustensiles nécessaires à son usage. On donna l'ordre aux armateurs du port et aux habitants de la ville de placer deux barriques pleines d'eau et deux seaux près de leurs bâtiments et de leurs habitations.

     Le 22 septembre 1803 (5e jour complémentaire de l'an XI), l'amiral Bruix , commandant en chef de la flottille, suivi de son état-major, vint inspecter la division de bâtiments de guerre qui se trouvait depuis quelques jours dans notre port. Il trouva les bateaux en bon état, et les équipages, composés de marins et de militaires, dans les meilleures dispositions. Dans son rapport du même jour au grand-juge ministre de la justice, le magistrat annonce que les bâtiments anglais se tiennent stationnés à deux ou trois lieues des côtes; mais que jusque-là ils n'ont pas encore tenté de jeter des bombes sur le part de Calais.

    Ce qui précède prouve assez qu'on était dans l'attente d'un bombardement de la part des Anglais. La présence d'une division de la flottille dans notre port et l'espoir d'en détruire une partie engagèrent l'ennemi à tenter le coup de main et à justifier les appréhensions du maire de Calais. Dans la matinée du mardi 27 septembre 1803 (4 vendémiaire an XII), on signala du côté de Gravelines une division anglaise composée de huit bâtiments, au nombre desquels se trouvaient plusieurs bombardes. Ces navires ennemis vinrent mouiller en vue de Calais, à une très-petite distance de la plage Est du port, et à midi, trois d'entr'eux ouvrirent le feu. Les premières bombes tombèrent sur le sable; puis elles commencèrent à porter sur le port et dans les fossés; enfin les Anglais, dirigeant mieux leurs pièces, en firent tomber un grand nombre dans la ville, où, malgré toutes les dispositions prises à l'avance, elles causèrent un dommage considérable. On compta jusqu'à 93 bombes, auxquelles les forts et les batteries de la place et des dunes situées à l'Ouest du port répondirent aussi bien que leur position le permettait. Le bombardement dura jusqu'à trois heures de l'après-midi; les ennemis, inquiétés par le feu roulant d'une compagnie d'artillerie légère, organisée à la hâte et accourue au galop sur la plage, ne s'éloignèrent que vers les six heures du soir. M. Thiers, dans son histoire du Consulat et de l'Empire, assure que le feu des bombardes tua un ou deux hommes ; mais ce fait est inexact. Nous tenons de source très certaine qu'il n'y eut personne de tué, et nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici la lettre écrite, le 28 septembre, par le sous-préfet de Boulogne au maire de Calais:

    « J'attendais avec une extrême impatience, citoyen » maire, les détails que vous me donnez par votre lettre de » ce jour, sur le bombardement que vient d'éprouver votre » ville. Le contre-amiral Magon m'avait !u ce matin le rap» port du commandant de la flottille; mais ce rapport ne D donnait que les détails de l'attaque, sans rapporter le » résultat. Il est fort heureux que vous n'ayez pas à regret» ter la perle d'un seul de vos concitoyens, et que l'effet si D redoutable des bombes, dans une ville aussi compacte et » aussi populeuse que la vôtre, n'ait produit d'autres » désastres que la dégradation, à la vérité, d'un trop grand » nombre de vos maisons. La justice comme l'humanité du » gouvernement s'empresseront très-certainement de ré» parer les pertes occasionnées par les malheurs de la » guerre. Je vous prie, citoyen maire, de les faire constater par visites et procès-verbaux des hommes de l'art, » assistés d'un adjoint de la mairie, et de m'adresser les  rapports, qui seront transmis sans délai au préfet. J'attends des détails ultérieurs et les plus circonstanciés » possibles sur cet événement, et je vous invite à ne rien » négliger pour calmer les alarmes de vos concitoyens, et » surtout pour les engager à ne pas abandonner leurs » foyers, ou à y revenir le plus tôt possible.

    » Je vous salue. Signé MASCLET.  

    »  D'après les rapports que nous nous sommes procurés, la première bombe qui tomba sur la ville atteignit une maison de la rue des Prêtres, les autres bombes tombèrent sur les maisons des citoyens Bodart, rue de la Citadelle, Delrue et Glineur, rue du Houle, Evrard et Laureau, rue de la Cloche, Gressier, Thévenet, Devot et chez Mme Ve Audibert, rue de la République (de la Mer), chez les citoyens Crèvecœur, rue du Havre, Godin, sur la place, Leroi et Garrez, rue de la Loi (St.-Michel), Masson, Delahaye et Fontaine, rue de la Constitution (Notre-Dame), Caffiéry, Horeau-Varlet et Delafosse, rue Eustache de St.-Pierre, Croos, rue de Lille (de la Comédie), Quillacq et Duplessis, tenant l'hôtel Dessin, rue Bonaparte (Royale).

    Une bombe tomba sur la prison de la ville, traversa la couverture, pénétra dans l'intérieur, ouvrit les plafonds, et fit descendre, comme par enchantement, d'un étage supérieur à l'étage inférieur, deux prisonniers anglais provenant d'un smuggler saisi la veille. Ces malheureux échappèrent aux éclats de la bombe et en furent quittes pour la peur. Le même projectile blessa légèrement un autre prisonnier anglais et tua un chat.

     On se figure aisément le bouleversement et la consternation que cet événement produisit dans la ville de Calais; la terreur qui s'empara des femmes et des enfants; les cris de frayeur jetés par les habitants des maisons frappées par les bombes; les alarmes bien naturelles et le trouble inévitable que dut occasionner cette attaque. Dans la crainte où l'on était d'une nouvelle tentative de la part des Anglais, un grand nombre de femmes, suivies de leurs enfants, évacuèrent la ville et se retirèrent à Saint-Pierre et dans les villages environnants. Les rues étaient encombrées d'enfants et de femmes du Courgain, qui fuyaient leurs demeures et traversaient Calais pour chercher un abri dans la campagne. Pendant tout le temps que dura le feu des navires anglais, la troupe resta stationnée sur la place, bravant les projectiles ennemis et se disposant à défendre la ville, en cas de descente sur la plage. La maison qui souffrit le plus du bombardement fut celle du citoyen Masson, tonnelier, située dans la rue Notre-Dame (1) et occupée aujourd'hui par M. Tourneur, profes-

    (1)     On raconte que la bombe, après avoir traversé la toiture, s'enfonça dans la maison en effleurant un berceau dans lequel reposait une petite fille, et vint tomber avec fracas sur une table préparée pour le dîner. Depuis quelques instants on n'attendait plus que le maitre de la maison pour commencer le repas; il était en retard; sans cette heureuse circonstance, c'eu était fait de toute la famille peut-être.-On rapporte aussi qu'un chaudronnier qui demeurait sur la place et qui était perclus par suite de maladie, fut frappé d'une panique telle et lit des efforts si violents pour se sauver, qu'il recouvra subitement l'usage de ses membres et s'enfuit à toutes jambes. -Un enfant, transporté du Courgain à l'hôtel Dessin, échappa miraculeusement à la mort: une bombe vint tomber à quelques pas de son berceau. Celui que la providence épargnait ainsi est aujourd'hui maire de notre ville: c'était M. Aug. Legros-Devot.-Au moment où les Anglais redoublaient d'activité et où les bombes lancées sur la villese succédaient sans relâche, M.J.Leveuxfils (qui depuis fut maire de Calais pendant onze années, de 1850 à 1842) traversait la rue de Lille, ou de la Comédie; tout-à coup la femme d'un adjudant de place, Mme Caslel, qui se trouvait sur le pas de sa porte, aperçoit une bombe qui menace le jeune homaie; elle pousse un cri d'effroi et se jette parterre; M. Leveux en fait autant; le projectile tombe tout près d'eux, se brise et lance, sans les atteindre, des éclats dans toutes les directions.

     La ville de Calais, qui, cent ans auparavant, avait essuyé trois bombardements successifs, en 1694, 1695 et 1696, était destinée à subir encore une épreuve du même genre, le bombardement du 16 octobre 1806.

     -seur de musique; celles des citoyens Horeau-Varlet,Godin, Bodart, de Mme Ve Audibert, l'hôtel Dessin et la prison de la ville éprouvèrent aussi des dommages assez considérables. La municipalité nomma des experts qui, dès le lendemain du bombardement, dressèrent un état des dégâts causés par l'ennemi sur dix-huit maisons et sur la prison de la ville; cet étai s'élevait à 18,156 francs. Mais plus lard, en exécution d'un arrêté de la préfecture du 30 brumaire an xii, pris par suite du décret consulaire du 3, on procéda à une nouvelle expertise sous le contrôle du citoyen Favier, ingénieur ordinaire des ponts-et-chaussées, chargé du service dans l'arrondissement de Boulogne. Le chiffre des indemnités décrétées par le gouvernement fut arrêté à 21,784 fr. 48 cent., pour cet arrondissement, et reparti comme suit: 16,609 fr. 64 c. aux habitants de Calais qui avaient souffert des pertes pendant le bombardement du 27 septembre. 803 fr. 34 c. pour la réparation de la maison d'arrêt de la ville de Calais.

    Le 27 septembre 1691 (encore un 27 septembre), une flotte anglaise, composée de seize vaisseaux de ligne, de vingt-et-une frégates et de huit galiotes à bombes, était formée en bataille devant Calais. Après plusieurs manœuvres, les galiotes, soutenues chacune par deux (régates, vinrent sous toutes voiles se placer vis-à-vis l'entrée du port, un peu à l'ouest, et jetèrent, vers le milieu de la journée, cent soixante-trois bombes ou pots à feu, dont onze tombèrent sur la ville et endommagèrent trois maisons.

    Le 16 août 1695, la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Barclay, jette dix à douze bombes qui n'atteignent pas la ville. Une division de dix-huit chaloupes venues de Dunkerque et commandées par le comte de Relingue, donne la chasse aux bombardes anglaises; le 27, appuyé par les batteries du fort Rouge, nouvellement construit, et du fort Risbanc, il engage un combat avec les frégates anglaises et les force à rejoindre la flotte, composée de quatre-vingts voiles. Mais l'Est de la place n'était pas défendu; Barclay vint mouiller à 2,000 mètres environ à la droite du port et lança, le 27, entre midi et trois heures et demie, six cent soixante bombes et pots à feu ; deux cents projectiles tombèrent dans la ville et endommagèrent cinquante-trois maisons. Celle de Bernard, auteur des Annales de Calais et ancien mayeur de notre ville, fut des plus maltraitées. Cette maison, située rue du Paradis, au milieu et sur la droite, en venant du boulevard (à l'endroit où demeure aujourd'hui M. Legros-Devot, maire de la ville de Calais), fut frappée par trois bombes. Douze de ces projectiles incendiaires éclatèrent au milieu de la place; quatre bombes tombèrent sur le fort Risbanc; l'une d'elles frappa sur deux barils de poudre, qui tuèrent un soldat et trois matelots en éclatant. Le dommage causé à la ville par cette attaque fut fixé à 28,530 livres; mais il s'éleva en réalité à plus de 50,000 liv. Pigault de Lépinoy, qui, d'après le rapport envoyé en cour, fixe le nombre des bombes et pots à feu lancés dans cette journée à trois cent cinquante, dit que quatre-vingt-quatre projectiles seulement tombèrent sur la ville et qu'elles endommagèrent cent maisons. — De La Tour Montfort, commandant, eut un cheval tué près de lui, sur la Couleuvrine, au moment où un valet tenait cet animal par la bride, et tandis que, incommodé par la goûte, il donnait, relativement à la manœuvre de l'ennemi, des ordres à MM. Molé, lieutenant de roi, et du Puget, major de la place.-Les bourgeois de Calais étaient disposée par escouades à tous les carrefours de la ville; ils éteignaient les pots à feu, qu'il était aisé de distinguer des bombes, en ce qu'ils laissaient derrière eux une épaisse fumée et qu'ils tombaient en serpentant. Les ordres étaient exécutés avec tant de zèle, que le feu ayant pris en même temps à trois places différentes, il fut immédiatement éteint. Dans leur exagération et pour flatter l'orgueil national, les gazelles anglaises annoncèrent pourtant que la ville était ensevelie sous ses ruines.

     Le 13 mai 1696, la flotte anglo-hollandaise, composée de quinze vaisseaux de ligne de Hollande, et de dix vaisseaux, quinze frégates et cinq galiotes à bombes d'Angleterre, était stationnée devant Gravelines; elle détacha des bombardes, qui vinrent jeter l'ancre au nord du port de Calais, vis-à-vis le Ribanc, et lancèrent, entre trois et cinq heures du soir, trois cent soixante bombes et pots à feu. Dix de ces bombes atteignirent le port et endommagèrent trois vaisseaux; cinq tombèrent dans la ville: une contre la tour du guet, une sur la place et deux sur des maisons, où elles ne firent que leur trou, sans causer plus de dégâts. La cinquième était encore réservée pour la malheureuse habitation du majeur Bernard. On avait à peine réparé le dommage causé par le bombardement précédent, qu'une bombe vint s'abimer sur cette maison et pénétra  jusque dans la cave avec un fracas épouvantable. Bernard lui-même retrace ces événements dans les Annales.

    4,371 frs. 50c, pour indemnité au sieur Cary, dont la maison fut gravement endommagée par le bombardement effectué par les Anglais sur la ville de Boulogne, le16  août 1803.

     La subdivision de la flottille en relâche dans le port de Calais avait pris la mer le lendemain du bombardement, 28 septembre, à la marée, pour tenir la rade et s'embosser à l'Est du port, afin d'écarter les bombardes si elles reparaissaient. Nous transcrivons textuellement le passage suivant, emprunté de l'Histoire du Consulat et de l’Empire: «

    Le lendemain 28, dit M. Thiers, l'amiral Bruix prescrivit à la division Saint-Haouen (la division en relâche à Calais depuis le 14 septembre) de mettre en mer, pour affronter la croisière ennemie, empêcher un nouveau bombardement, et, suivant les circonstances, doubler le cap Gris-nez, afin de se rendre à Boulogne. La seconde division de Dunkerque devait mettre à la voile en même temps, sous le commandement du capitaine Pévrieux, et appuyer la première. Le contre-amiral Magon, qui. commandait à Boulogne, avait ordre, de son côté, de sortir de ce port avec tout ce qui était disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux divisions Saint-Haouen et Pévrieux , si elles parvenaient à doubler le cap Gris-nez. »

    Le 28 septembre au matin (5 vendémiaire an XII), le capitaine St-Haouen sortit hardiment de Calais et s'avança jusqu'à portée de canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'élever au vent. Le capitaine Saint-Haouen , profitant habilement de ce mouvement, qui les éloignait de lui, se dirigea à toutes voiles vers le cap Gris-nez; mais il fut rejoint bientôt par les Anglais un peu au-delà du cap et assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine de bâtiments ennemis, quelques-uns de grand échantillon, auraient dû couler nos légers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaineSaint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46e et un détachement de la 22e, embarques à bord des bâtiments, maniaient la rame avec un admirable sang-froid sous un feu très-vif, mais heureusement peu meurtrier. En même temps, les batteries attelées sur la plage étaient accourues et répondaient avec avantage à l'artillerie des vaisseaux anglais. Enfin, dans l'après-midi, le capitaine Saint-Haouen mouilla en rade de Boulogne, joint par un détachement sorti de ce port, sous les ordres du contre-amiral Magon. La seconde division de Dunkerque, qui avait mis à la mer, s'était avancée, de son côté, jusqu'à la vue du cap Gris-nez; mais, arrêtée parle calme et la marée, elle fut obligée de mouiller en-deçà, le long d'une côte découverte. Elle resta dans cette position jusqu'au moment où le courant changé pouvait la porter vers Boulogne. Elle n'avait point de vent, et elle fut obligée de se servir de ses rames. Quinze bâtiments anglais, frégates, corvettes et bricks, l'attendaient au cap Gris-nez. A ce point, la profondeur d'eau étant plus grande, et la croisière anglaise pouvant s'approcher de terre, sans que nos bâtiments eussent la ressource de s'échouer, on devait concevoir pour eux de très-vives craintes; mais ils passèrent comme ceux de la veille, nos soldats maniant la rame avec une rare intrépidité, et les Anglais recevant de nos batteries de terre plus de mal qu'ils n'en pouvaient faire à nos chaloupes canonnières. La flottille de Boulogne et la division Saint-Haouen, entrées la veille, étaient sorties de nouveau, pour venir au devant de la division Pévrieux; elles la joignirent à une hauteur dite la Tour de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions réunies s'arrêtèrent, et, se mettant en ligne, présentant aux Anglais leur proue armée de canons, allèrent droit à eux et firent un feu des plus vifs; ce feu dura deux heures. Nos légers bâtiments atteignaient quelquefois les gros bâtiments anglais et en étaient rarement atteints. A la fin, les Anglais se retirèrent au large, quelques-uns même assez maltraités pour avoir besoin d'aller se réparer aux Dunes. L'une de nos chaloupes, la seule du reste à qui arriva cet accident, percée de part en part par un boulet, eut encore le temps de se jeter sur la plage avant de couler à fond, »

    Les caïques placés sur la rade de Boulogne et montés par un détachement de la 57", appuyèrent l'arrivée de la flottille par leur feu. Un caporal et un soldat du bateau n° 5 furent tués.

     Le bombardement de Calais, exécuté le 27 septembre 18Q3, prouva la faiblesse de nos moyens défensifs à l'Est de la ville; on prit immédiatement des mesures pour couvrir et fortifier ce côté(1). On augmenta l'effectif de la garnison, pour mettre Calais à l'abri d'un nouveau coup de main. L'autorité municipale ne crut pas ces précautions suffisantes; les femmes et les enfants étaient rentrés en ville dès le 30 septembre; mais la crainte agitait encore la population. Pour ramener le calme et la sécurité, les magistrats firent publier, le 1er octobre , une ordonnance par laquelle il était sévèrement enjoint aux habitants de faire transporter, hors de la ville, toutes les matières combustibles de nature à propager les incendies, telles que les eaux-de-vie, les genièvres, les brais, les goudrons, etc., dans les quarante huit heures. Sur les réclamations des habitants auprès du général en chef Soult, la mairie fut priée, dans l'intérêt du commerce, de suspendre cet arrêté, en exigeant toutefois une inspection des voûtes, des caves et des celliers, et en obligeant leurs propriétaires à en bien boucher toutes les ouvertures avec des matières humides. L'autorité fit demander des pompes à incendie dans les villes voisines (2).

    (1) C'est dans le même but qu'à la fin du XVIIe siècle on avait élevé, sur la plage de droite, le fort Vert; cette redoute, qui n'existe plus, était destinée à protéger le côté de Gravelines et devait, au besoin, s'opposer à un débarquement de troupes.

    (2) En 1806, après le second bombardement, l'administration fit des règlements pour le service des pompes, en cas d'incendie. Ces mesures étaient prises en vue d'une nouvelle attaque de la part de l'ennemi. On trouve dans les dispositions générales: « Art. 5. Au cas de bombardement, il est expressément enjoint à tous les habitants de placer, à l'extérieur de leurs portes et dans la rue, deux cuves pleines d'eau; elles doivent être plus grandes que possible.

    Il est à remarquer que le fameux bombardement du 27 septembre n'occasionna aucun incendie dans la ville; on attribue cette heureuse circonstance au sang-froid et au courage des citoyens, qui, bravant le danger et ne désertant pas leurs demeures, empêchaient les ravages qu'auraient pu occasionner les bombes. L'un de ces projectiles destructifs, après avoir traversé une toiture et s'être enfoncé par les planchers, rompit cependant la voûte d'une cave et tomba, sans faire explosion, entre deux pipes de genièvre. Si par malheur la bombe avait éclaté, la maison eût été en un instant la proie des flammes.

    Sur les instances des habitants, le maire se rendit auprès du général en chef du camp de Saint-Omer et de l'amiral Bruix, pour obtenir de nouveaux moyens de défense , intimider l'ennemi et rendre la sécurité aux Calaisiens, éprouvés par l'attaque des Anglais. Il reçut la promesse d'un renfort composé de mortiers et de pièces de 24, à longue portée. Outre les gardiens et les livranciers établis au fort Rouge, on plaça sur le Risbanc une vigie chargée d'avertir les autorités de tout ce qui se passait à la mer. Ce fort fut aussi soumis à des réparations. Il avait sauté le 29 juin de l'année 1799, à sept heures du matin; le gardien, seul auteur de cet accident, en avait été la seule victime; le feu avait été mis, par imprudence sans doute, au magasin à poudre, et le malheureux avait sauté avec le fort;

    »Art. 6. S'il y avait à craindre que l'incendie provienne de la malignité d'étrangers ou de la malveillance, des patrouilles sont ordonnées sur le champ; un appariteur les accompagne. Les patrouilles arrêtent tous les vagabonds, gens sans aveu, et les conduisent devant le commissaire de police.»

    Le règlement pour les incendies, du t7 janvier 1807, est plus complet; il organise définitivement le corps des pompiers. L'article 64, relatif aux bombardements, porte :

    Pour éviter de grands dommages aux maisons qui éprouveraient les effets de la bombe, les habitants sont invités à tenir ouvertes toutes les fenêtres de leurs maisons, à l'extérieur et à l'intérieur, à l'exception cependant de celles du rez-de-chaussée.

    Ses membres avaient été trouvés épars sur le sable, au milieu des décombres ; ni la garde, ni les personnes qui se trouvaient alors dans la maison du cantinier n'avaient été même blessées.

     Les succès obtenus par les bateaux de la flottille dans ses engagements partiels avec les croiseurs anglais, et l'organisation définitive du camp de Boulogne, en augmentant les moyens de défense de Calais, contribuèrent à ramener le calme dans la ville et à faire cesser les anxiétés des citoyens.

    Le centre du rassemblement des troupes ayant été porté de St.-Omer à Boulogne, la première division, commandée par le général Saint-Hilaire, campa à droite de Boulogne, quartier-général à Wicardenne ; la deuxième division, commandée par le général Vandamme, campa à gauche de Boulogne, quartier-général à Outreau; la troisième division, commandée par le général Le Grand, campa à Ambleteuse, quartier-général à Ambleteuse; la quatrième division, commandée par le général Suchet, campa à Wimereux, quartier-général à Wimille. La division de cavalerie, commandée par le général d'Hautpoul, eut son quartier-général à Boulogne. Calais se trouva faire partie des camps de droite ; on y établit le quartier-général d'une division supplémentaire, dite Division Italienne et commandée par le général Trivulzi, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Teulié et Bonfanti, l'adjudant-commandant Mazzucchelly et les sous-inspecteurs aux revues Reybaud et Rougier.

    Les soldats italiens étaient tous tapageurs; chaque jour, ils ravageaient les champs, fomentaient des querelles et menaçaient de leur sabre l'honnête paysan qui les recevait sous son toit; aussi les habitants de nos campagnes ont-ils gardé de ces étrangers un souvenir bien peu flatteur pour la division italienne, qui fut remplacée, vers le milieu de 1805, par une partie de la division de réserve, composée de dragons et campée sur le glacis de l'Est, appelé la plaine de St.-Pierre. Ces troupes étaient sous les ordres du général Baraguay d'Hilliers, colonel-général du corps. Les dragons partirent d'ici, pour l'armée du Rhin, le 8 fructidor an XIII.

    Le 1er régiment d'infanterie italienne n'avait quitté le camp que pour tenir garnison dans la ville, qui devint dès lors le foyer de rixes journalières, presque toujours suivies de duels. Les misérables Cisalpins se battaient le jour et la nuit, dans les champs comme dans la fortification. Il arriva une fois entr'autres qu'on trouva le corps d'un soldat italien à quelques pas de la porte Impériale; il s'était battu en duel et avait été tué d'un coup de fleuret; ce qu'il y avait d'ignoble, c'est que l'adversaire et les témoins l'avaient ensuite dépouillé de tous ses vêtements et avaient déposé le cadavre nu sur la voie publique. La division italienne était en général composée de mauvais sujets qui ne reculaient pas même devant le vol; l'insubordination était à l'ordre du jour dans les régiments de cette division. Le 7 fructidor an XII, le conseil de guerre permanent de Valenciennes, présidé par le colonel Bertoletti, condamna le nommé Jean Armoni, Corse, âgé de vingt-cinq ans, à être passé par les armes: Armoni, sergent-major à la 4e compagnie du 2e bataillon du 1er régiment de ligne, en garnison à Calais, était accusé d'assassinat prémédité sur le capitaine Gerlini, et d'insubordination par voies de fait. On le fusilla le 24 fructidor (11 septembre 1804), à six heures du matin, sur la plage, au pied de la dune du glacis situé à l'Est du port de Calais.

     Le 1er régiment italien quitta enfin notre ville pour Ambleteuse le 20 novembre 1805. Son départ fut signalé par un crime. Les soldats étaient en marche; quatre tambours de ce régiment, ivres et attardés, rencontrèrent chemin faisant, et avant d'atteindre le village de la Chaussée, le voiturier Defosse,de Marquise; ils exigent grossièrement que Defosse leur donne place dans sa charrette, afin de pouvoir rejoindre la colonne. Le charretier répond que la voiture est déjà trop chargée. Sur ce refus, l'un des tambours italiens l'ajuste avec sa carabine et l'étend raide mort à ses pieds.

     Au 75e régiment d'infanterie de ligne avait succédé le 17e régiment d'infanterie légère, arrivé à Calais le 4 novembre 1803, et le 12e régiment d'infanterie de ligne. Notre ville avait pris un aspect tout-à-fait militaire. Il se faisait dans les villages voisins un mouvement continuel de troupes. Le premier Consul envoya à Calais quarante à quarante cinq chevaux de main, avec vingt-deux palefreniers. Il se proposait de séjourner longtemps sur nos côtes et d'assister en personne aux préparatifs qui se faisaient pour surprendre l'Angleterre(1). L'hôtel Dessin fut désigné comme quartier-général du premier Consul, ainsi que l'indiquait une inscription placée au-dessus de la porte d'entrée de cet établissement. On choisit également des maisons pour loger les ministres.

     Le secrétaire-d'état de la guerre Berthier, qui présidait lui-même aux préparatifs du campement des troupes, arriva à Calais le 18 octobre 1803, accompagné d'un brillant état-major; les autorités civiles et militaires se rendirent en corps à son logement. Il y revint le mois suivant, avec le ministre des relations extérieures, pour installer les bureaux, établir un service d'estafettes le long de la côte et ordonner des réquisitions en chevaux et en charriots, pour le transport des vivres et des effets de campement; on requit également les bateaux ou bélandres, qui servaient aux transports par eau dans l'intérieur.

     La ville de Calais dut aussi mettre à la disposition du général en chef Soult, commandant à Boulogne, une quantité

    (1)     Le théâtre du Vaudeville reçut l'ordre de se rendre à Boulogne et d'y donner des représentations pendant le séjour de Bonaparte. Barré, le vaudevilliste fécond, avait été nommé directeur de ce théâtre; son brevet partait: Directeur de la troupe du Vaudeville à Londres.-On composa des pièces de circonstance, entr’autres Duguay-Trouin, qui obtint un grand succès.-Des savants et des hommes de le tires accompagnèrent le premier Consul.-Une imprimerie anglaise avait été attachée à l'expédition, qui comptait aussi un corps de guides, destinés à servir d'interprètes, lors de la descente eu Angleterre; ce corps était commandé par le colonel Cuvelier.

    déterminée d'artisans pris dans chaque corps de métier: des boulangers, des menuisiers, des charpentiers, etc. On emplit les magasins de l'armée de fourrages et de vivres; toutes les provisions qui se trouvaient dans la ville furent mises en réquisition pour les besoins de la troupe. La même activité régnait à Montreuil, à Wimereux, à  Ambleteuse, à Etaples, sur les bords de l'Escaut, et surtout à Boulogne, qui avait été désignée comme point central du camp. S'étonnera-t-on de ces réquisitions extraordinaires, de ces approvisionnements gigantesques, quand on pense qu'il fallait satisfaire aux besoins des deux mille trois cents bâtiments qui devaient composer la flottille franco-batave, des trente mille matelots, des dix mille ouvriers et des cent vingt mille soldats qu'on allait réunir au camp de Boulogne?

    Toutes les maisons qui pouvaient, dans les villes et dans la campagne, tenir lieu de bureaux, de magasins ou d'hôpitaux, furent louées. «On éleva des hangars pour les ouvriers de la marine, dit M. Thiers, et des abris en planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en plein champ, dans des baraques construites avec les débris des forêts environnantes. Elles allaient se trouver là en bon air, exposées, il est vrai, à des vents violents et froids; mais pourvues d'une grande abondance de bois pour se baraquer et se chauffer. D'immenses approvisionnements furent ordonnés de toutes parts et amenés dans ces magasins improvisés. On fit venir, par la navigation intérieure, qui est fort perfectionnée, comme on sait, dans le nord de la France, des farines pour les convertir en biscuits, du riz, des avoines, des viandes salées, des vins, des eaux-de-vie; on tira de la Hollande de grandes quantités de fromages à forme ronde. Ces diverses matières alimentaires devaient servir à la consommation journalière des camps, et au chargement en vivres des deux flottilles de guerre et de transport. On peut se figurer aisément les quantités qu'il fallait réunir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir l'armée, la flotte, la nombreuse population d'ouvriers attirés sur les lieux, d'abord pendant le campement, puis pendant deux mois d'expédition, ce qui supposait des vivres pour près de deux cent mille bouches, et des fourrages pour vingt mille chevaux. Si l'on ajoute que tout cela fut fait avec une abondance qui ne laissa rien à désirer, on comprendra que jamais création plus extraordinaire ne fut exécutée chez aucun peuple, par aucun chef d'empire. »

    On peut, à coup sûr, se faire une idée du mouvement que de pareils préparatifs durent produire dans la ville. Personne n'était exempté de loger les militaires, ainsi que les officiers des bâtiments de l'état en relâche dans le port; les troupes de passage qui se rendaient du camp de St.-Omer au camp de Boulogne logeaient aussi chez l'habitant; en germinal an XIII, Calais reçut ainsi jusqu'à six régiments en six jours. Les maisons regorgeaient, les rues étaient continuellement encombrées; il en résultait même une confusion nuisible à la discipline. Le général en chef, par son ordre du 4 novembre, défendit aux militaires dont les corps étaient campés dans les environs de rester en ville après l'heure de la retraite, et recommanda à cet effet la fermeture de toutes les maisons de jeu, de tous les cafés et cabarets après cette heure.

    A cause des établissements dont la côte de Calais et de Boulogne devenait ainsi le centre, une lettre du ministre de la justice, datée du 16 brumaire an XII et à laquelle nous empruntons ces termes, recommande une surveillance extraordinaire à l'égard de tous les étrangers. Le général Margaron en fit sortir de Calais. Cent quatre-vingt-six naufragés étrangers furent détenus au fort Nieulay.

    On faisait aussi des dispositions pour abriter au besoin une partie de la flottille dans le port de Calais. Les travaux marchaient avec une grande rapidité. On protégeait l'entrée de ce port par de nouvelles batteries, et l'on activait la construction des chaloupes et des bateaux plats, pour lesquels l'amiral de la flottille nationale avait fait mettre en réquisition un grand nombre d'ouvriers charpentiers, scieursdc-Iong, charrons, etc., de la ville et de Saint- Pierre.

    Vers le même temps, l'amiral Bruix défendit au petit nombre de marins invalides de notre port, qui se livraient encore à la pèche, de sortir sans avoir un soldat à bord, et de ne jamais s'écarter de plus d'une demi-lieue au large. On alla même bientôt jusqu'à fermer l'accès du port et de la plage aux promeneurs; il était interdit à tout individu, autre que les militaires et les matelots, d'aller sur les jetées et sur la côte. Il fallut de nombreuses et influentes réclamations pour faire changer cette mesure quelque peu vexatoire, prise pour écarter les espions entretenus par l'Angleterre, mais dont, en définitive, les habitants de Calais étaient les premiers à souffrir.

     C'est à cette époque que le sénat conservateur, renouvelant le corps-législatif, désigna M. Blanquart-Bailleul,de Calais, pour en faire partie. M. BIanquart, qui était déjà membre du conseil-général du département, fut encore appelé par le gouvernement au corps-législatif en 1809, et, par les électeurs, à la chambre des députés de 1815 et à celle de 1816. La municipalité lui adressa une lettre de félicitations le 29 novembre 1803.    

    Le 3 janvier 1804, le premier Consul, accompagné de son principal aide-de-camp, le général Lawriston, du ministre de la marine, de l'amiral Bruix et du général Soult, vint encore visiter le port de Calais; il y fit activer les travaux de construction, et ordonna de nouvelles réquisitions en matériel, en vivres et en artisans. Peu de temps après, le général commandant et les officiers de la garnison de Calais tirent entr'eux une quête de 639 francs en faveur de trois enfants en bas-âge, dont le père était mort au service (floréal an XII).

    Au commencement de mai, les habitants du département du Pas-de-Calais signent une adresse au premier Consul, dans laquelle ils l'invitent à prendre la direction suprême des affaires de l'État. Le 18 mai 1804, le titre d'Empereur est déféré à Bonaparte; son frère Joseph arrive à Calais le 28 du même mois. La promulgation du sénatus-consulte organique, qui appelait Napoléon sur le trône de Charlemagne, eut lieu à Calais le 30 mai, en présence de tous les fonctionnaires publics. Cette cérémonie se fit avec une grande pompe; il y eut un cortège précédé d'une musique militaire et escorté d'un détachement de cavalerie. Aussitôt après la promulgation, on fit ouvrir, pendant douze jours, huit registres destinés à recueillir le vœu du peuple sur l'hérédité de la dignité impériale dans la famille de Napoléon Bonaparte.

    Le maréchal Soult, général en chef de l'armée dite d'Angleterre, vint à Calais dans les premiers jours de juin, pour passer, ave le conseiller-d'état Petiet, commissaire général, l'inspection de la division italienne, campée sous Calais, des régiments d'infanterie et du 9e hussards, en garnison dans la ville. Calais, regorgeant de soldats, dut parfois se ressentir du régime militaire-auquel elle était soumise. D'une ville paisible, livrée au commerce et à l'industrie, on avait fait une ville essentiellement militaire, où tout vivait de la vie de garnison et où régnaient une licence et un libertinage effrénés. Les troupes de la ville et du camp fomentaient des querelles journalières. Les lieux publics, les cafés, les maisons de jeu et surtout la comédie, furent souvent témoins de rixes et de scènes tumultueuses, causes de nombreux duels; on fut plusieurs fois obligé d'ordonner la fermeture du théâtre. La bravade et l'insolence étaient poussées si loin, qu'on vit un officier de cavalerie entrer à cheval dans la chapelle de l'hospice civil et profaner le saint lieu par des propos indécents, au grand scandale des personnes qui se trouvaient là; ce fait inouï faillit occasionner une émeute dans la Basse-Ville (8 germinal an XII).

    Avant le sacre, Napoléon vint passer un mois au camp de Boulogne, où il fit cette fameuse distribution des croix de la Légion d'Honneur. Le 26 thermidoran XII (14 août 1804), à minuit, l'Empereur passa par Calais; il était environné d'une suite nombreuse et escorté par les grenadiers de la garde impériale. Les deux premières divisions de la flottille batave, commandées par l'amiral Verhuell, se trouvaient alors réunies dans les ports d'Ostende, de Dunkerque et de Calais(1).

    Enfin l'Empereur quitta le camp de Boulogne pour Aix-la-Chapelle le 9 fructidor an XII (27 août 1804), et arriva le lendemain à Saint-Omer, qui lui fit un magnifique accueil, où reparurent le cérémonial et l'étiquette des anciennes cours. Les généraux Suchet, Bertrand, Margaron et Andréossy formaient, avec d'autres officiers supérieurs, la suite de Napoléon.

     Le couronnement de l'Empereur eut lieu le 2 décembre suivant. Les gardes nationales du Pas-de-Calais fournirent

    (1)     En 1805, Napoléon fit un séjour d'un mois à Boulogne. Arrivé au camp le 5 août, il en repartit le2 septembre, après avoir inspecté toutes les troupes.

    Le 24 mai 1810, l'Empereur et la nouvelle Impératrice Marie-Louise d'Autriche partirent le matin de Lille, passèrent par Saint Omer et firent leur entrée à Calais vers quatre heures et demie de l'après-midi.

    Cette visite avait été annoncée officiellement par le ministre longtemps auparavant,et les autorités avaient pris des mesures pour recevoir Leurs Majestés Impériales et Royales avec magnificence; on peut en juger par la dépense qu'occasionnèrent les préparatifs, dépense qui s'éleva à 15,580 Tr. Parmi les frais faits pour cette brillante réception, on trouve ceux qui suivent: 500 francs pour les corbeilles offertes à l'Impératrice; 575 fr. pour verdures et feuillages; plus de 2,000 francs pour l'équipement de la garde d'honneur, à laquelle s'étaient joints les gardes à cheval des communes rurales, et qui alla au-devant de l'Empereur jusqu'au pont Sans-Pareil; plus de 1,000 francs pour l'illumination; 5,000 francs aux menuisiers pour construire un arc de triomphe, des estrades, etc.; 900 francs au peintre Vanderpul, pour leur décoration; 885 francs de toiles pour tentures; 150 francs pour les frais de voyage de la députation envoyée au-devant de l'Empereur, à Dunkerque et à Saint-Orner; 6 francs payés au sieur Labat-Riugard, orfèvre, pour la réparation des clés de la ville, qu'on devait présenter à Napoléon, etc., etc.

    On suivit à Calais le cérémonial qu'on avait observé dans les différentes villes que venaient de traverser t'Empereur et l'Impératrice, Le corps municipal, précédé par le maire de la ville, M. L. Michaud, le général Morgan, commandant supérieur des troupes, et le général Barbazan, alla au devant de LL. MM. I.et R. jusqu'à une députation de seize hommes, pour assister à cette cérémonie; le sieur Gaspard Salembier fut choisi pour représenter la garde nationale de Calais. — Par décret du 2 juin 1804, Napoléon avait décidé que le jour de son couronnement serait fêté dans toutes les villes de l'Empire, et qu'une dot de six cents francs serait accordée à une jeune fille que désignerait l'autorité et dont le mariage aurait lieu le même jour. En conséquence, le général Margaron, commandant supérieur des troupes, et le maire de la ville de Calais prirent des mesures pour que cette solennité se

    l'arc de triomphe, élevé en dehors de la ville, en avant de l'écluse duCi-ueigi; là, pendant que le maire haranguait Napoléon, au cortège nombreux de jeunes filles habillées en blanc et conduites par Mlles. Ilermiae Collin. Flore Duplessis, etc., se plaçait à l'autre portière et offrait des corbeilles de fleurs à Marie Louise, au nom des dames de Calais. Mlle. Collin adressa un discours à l'Impératrice.

    Aussitôt après, la voiture de l'Empereur, allant au pas, parut à l'entrée de la rue Impériale; la foule, qui inondait la rue et encombrait toutes les fenêtres, poussa un unanimement le cri de: vive l'Empereur! Vive l'Impératrice! Auquel répondirent bientôt le son des cloches, les salves d'artillerie et le bruit des musiques militaires.

     Napoléon, vêtu d'un frac, était dans une calèche, traînée par six chevaux, et escortée des vingt-cinq hommes de la garde d'honneur, commandés par M. de Guizelin, et d'un escadron du 24e chasseurs à cheval. Le mameluck Roustan se tenait sur le siège, devant la voiture, costumé comme on l'avait vu eu to1. Puis venait une autre calèche, dans laquelle se trouvaient Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, et son épouse. Les ministres de la mariue et de l'intérieur, le prince de Neufchâtel (Berthier), le maréchal Moncey, le duc de Bassano, les généraux, les aides-de-camp, la duchesse de Montebello et les dames d'honneur de l'Impératrice suivaient dans d'autres voitures.

    La ville était pavoisée et ornée de guirlandes de feuillage. La rue Impériale était bordée par l'infanterie et la garde nationale.

    Leurs Majestés descendirent à l'hôtel Dessin. Après quelques instants de repos, l'Empereur reparut à la porte de son hôtel ; il était cheval; ses maréchaux, ses aides-de-camp et la garde d'honneur calaisienne lui servaient d'escorte. Suivi d'une foule compacte, qui fit avec toute la splendeur possible. Il y eut une cérémonie religieuse, à laquelle toutes les troupes assistèrent. Le mariage d'Anne Nivert, nommée rosière, avec Constant Taillandier, eut lieu après le Te Deum. Malgré le mauvais temps, les mariés sortirent de l'église, accompagnés du maire, du général et d'un cortège considérable; on leur offrit ensuite un banquet à l'hôtel-dc-ville. Le soir, il y eut illumination. La fête de la dotée, comme on l'appelait alors, se renouvela plusieurs fois à Calais, sous l'Empire. On célébrait également, le 15 août de chaque année, la faisait retentir l'air du cri de vive l’Empereur il traversa lentement la rue Impériale et la place d'armes, en inspectant les troupes échelonnées sur son passage; puis il se rendit sur le port et visita tous les travaux. Il s'embarqua ensuite sur un canot qu'avait fait préparer M. Ghys, commissaire de marine, et se fit conduire au milieu du chenal. A son retour, il trouva l'Impératrice, qui était venue à sa rencontre et qui l'attendait à la muraille du Courgain.

    Un bal avait clé préparé dans la grande salle de l'hôtel de-ville ; Marie-Louise devait l'honorer de sa présence; mais un malaise subit, suite des fatigues de la route, fit renoncer à ce projet. Les jeunes filles, qui avaient offert des fleurs a l'Impératrice et qui devaient lui être présentées dans ses appartenons, reçurent contre-ordre. Le soir, il y eut une brillante illumination. Un rimeur calaisien fit distribuer des couplets, imprimés chez Moreaux et composés pour l'arrivée de LL. MM.: « Mars et l'Amour sont à Calais, » dit le poète dans sa seconde strophe. L'imprimeur Moreaux publia également, aux frais de la municipalité, le programme de l'entrée de l'Empereur et de l'Impératrice à Calais.

    Le lendemain, vers six heures du matin, l'Empereur, l'Impératrice et leur suite quittèrent Calais, au bruit de l'artillerie de la place et des acclamations qui les avaient accueillis à leur entrée, LL. MM. II. et  RR, prirent la route de Boulogne, où elles arrivèrent à neuf heures du matin.

    On lit ce qui suit dans le Journal de l'Empire du dimanche 5 juin 1810. Décret impérial du 29 mai: «Le bassin d'échouage de Calais, dit du Paradis, sera reconstruit de manière à contenir un plus grand nombre de bâtiments et à donner plus de place sur les quais, pour les embarquements et les débarquements; le pavé de la ville sera rétabli en cinq années, à partir de 1811.

    Saint-Napoléon, par une cérémonie religieuse et un Te Deum, auxquels assistaient tous les corps constitués. La loi du 3 nivôse an VIII n'avait conservé des fêtes nationales que les anniversaires du 14 juillet 1789 et du 1er vendémiaire, jour de la fondation de la République. Mais Bonaparte, sitôt qu'il en fut le maître, s'attacha à détruire le prestige de ces deux solennités, parce qu'elles rappelaient les événements révolutionnaires auxquels il devait pourtant sa rapide fortune. Les fêtes du 14 juillet et du 1er vendémiaire, célébrées avec tant d'éclat sous le Directoire, firent bientôt place à d'autres anniversaires, destinés à perpétuer le souvenir de nos victoires, ou des principaux événements qui préludèrent au régime impérial.

    Le 18 frimaire an XIII (9 décembre 1804), à trois heures du matin, on entendit à Calais un effroyable bruit; notre ville éprouva tout-à-coup une commotion terrible, une secousse telle, qu'on ne saurait mieux la comparer qu'à un tremblement de terre. C'était un énorme brûlot, dirigé par les Anglais sur l'entrée de notre port, et qui venait d'éclater à l'extrémité de la jetée de l'ouest, près du fort Rouge, auquel il fit de grands dommages, toutefois sans blesser les hommes de garde. Presque toutes les vitres de la ville furent brisées. Les habitants, réveillés au milieu de la nuit, en proie à de vives alarmes, se perdaient en conjectures sur la cause d'une aussi étrange détonation et d'une commotion aussi violente. A toutes les questions, on répondait les Anglais; ce sont les Anglais qui font une descente sur la côte; on juge aisément de la terreur que ces mots durent inspirer aux femmes et aux enfants. La veille, les officiers de la garnison avaient offert aux dames de la ville un bal, à l'hôtel Dessin. Quand le brûlot fit explosion, le bal venait de finir; mais le jeu avait succédé à la danse; la secousse renversa les tables, les cartes et les joueurs. Quelques personnes s'apprêtaient à sortir et descendaient l'escalier; elles furent violemment culbutées. Les officiers, dans leur tenue de bal, en bas de soie et en culotte courte, coururent aux casernes, rassemblèrent la troupe et arrivèrent sur la plage, sous les ordres des généraux Margaron et Teulié, chargés en chef du commandement de la côte. On apprit alors ce qui avait occasionné l'explosion et causé tant de frayeur et de tumulte; la sécurité remplaça encore une fois la crainte, et l'on en fut quitte pour avoir passé une mauvaise nuit (1). Neuf jours plus tard, la plage témoin de tant d'événements devenait encore le théâtre d'un douloureux épisode.

     Le 18 décembre 1804, une chaloupe canonnière de l'État, portant le no 251, sortie la veille du port de Flessingue et faisant route pour Boulogne, chavira vers trois heures de l'après-midi, à une très-faible distance dans la direction Ouest du fort Rouge. Les bateaux plats, construits pour une très les courte traversée, avaient cet inconvénient que le moindre déplacement de lest suffisait pour les faire chavirer(I), Le no 251 était monté par quarante-cinq hommes, marins et soldats; l'équipage était sous les ordres de J.-M. Deschatelet, de Lorient, enseigne de vaisseau, et de P. Fossé, du Havre, aspirant de seconde classe; le détachement d'infanterie, tiré de la 6e compagnie du 45e régiment, était commandé par le lieutenant Bernard Debattre de Montinassas. La canonnière ne tarda pas à venir s'échouer sur la plage. Mais des quarante-cinq hommes qui se trouvaient à bord, dix seulement furent rendus à la vie; Deschatelet, Fossé, Debattre et trente-deux hommes, soldats et marins, périrent dans les flots.

     

    (1)     Nous l'avons déjà dit, les Anglais ne se bornèrent pas au bombardement du 27 septembre 1803 et au brûlot du 9 décembre 1804 ; ils tentèrent une nouvelle attaque le M octobre 1806.

    Le3 août, à onze heures et demie du matin, le comte de Landerdale, ministre plénipotentiaire de la cour d'Angleterre et porteur de propositions de paix, débarqua à Calais avec une suite nombreuse. La frégate anglaise qui le déposa à la rade avait le pavillon français au haut de son grand mât; en passant devant le fort Rouge, elle l'avait salué, en lâchant toute une bordée à poudre et en baissant le pavillon anglais. Cet événement avait été considéré comme l'augure d'une paix depuis longtemps désirée; mais, par malheur, il n'en fut rien. La trêve ne put se conclure, et les hostilités recommencèrent avec une nouvelle activité.

     Pendant la nuit du 14 octobre 1806, depuis une heure et un quart jusqu'à quatre heures et un quart du matin, la ville de Calais fut encore bombardée par une division de bâtiments ennemis. Ils lancèrent en tout soixante à quatre-vingts projectiles qui, la plupart, dépassèrent la ville et éclatèrent aux abords de Saint-Pierre. Six obus tombèrent dans la citadelle, quelques bombes firent explosion sur la place, dans les rues et au milieu des cours; mais sans endommager beaucoup les trois maisons qu'elles atteignirent, Il n'y eut ni tué ni blessé.

    En résumé, cette nouvelle attaque produisit peu de mal; mais elle jeta les habitants dans une affreuse consternation. La frayeur fut bien plus grande que lors du bombardement du 27 septembre, à cause de la nuit, qui doublait l'anxiété des citoyens.

    On fit sortir les Femmes et les enfants de la ville; ce serait peut-être ici le lieu de rappeler ce qu'on dit d'un petit nombre de poltrons, indignes du nom de Calaisiens, qui eurent recours à des déguisements de femme pour fuir la ville et se mettre à l'abri des bombes; mais on découvrit leur ruse, et la plupart d'entr'eux durent rebrousser chemin; ils rentrèrent en ville honteux et confus, et devinrent un sujet de moquerie pour leurs valeureux camarades. L'autorité expédia des estafettes au général sénateur Rampon, commandant en chef les gardes nationales mobiles du nord, dont le quartier-général était à St.-Omer, pour lui demander des renforts. Le général Rampon détacha, sous les ordres du général Moreau, une cohorte de huit cents hommes, qui, arrivés par eau, firent leur entrée à Calais le 15 octobre et fraternisèrent avec les braves gardes nationaux calaisiens. Notre milice citoyenne avait été réorganisée en octobre 1805, après la dissolution du camp de Boulogne et le départ des troupes, et par ordre du maréchal Brune, commandant l'armée de réserve. L'ennemi, qui semblait disposé à recommencer le <4, au soir, fut contraint de s'éloigner, à cause de la direction des vents. Le 15 et le 16, après s'être renforcée de deux bombardes, la division anglaise vint mouiller à une lieue et demie, an nord-est du port. Dans l'attente d'un nouveau bombardement, l'artillerie légère fit transporter ses batteries mobiles le long de la côte; mais les bâtiments ne tentèrent plus l'attaque et disparurent peu de temps après.

    (1)     Voir dans la France Maritime, tome Ier, page 181, un article intitulé la Canonnière 93.

     

    Ici se termine la série des événements que nous avions entrepris de retracer; on a pu le voir, l'époque que nous avons choisie fut une époque fertile pour l'histoire de Calais, et dont les annalistes à naitre pourront profiter un jour. Nous pourrions étendre beaucoup notre récit, si surtout nous voulions empiéter sur l'année 1805, et dépasser les bornes que nous nous sommes imposées, en donnant à ces notes le titre de Calais en 1802,1803 et 1804. Nous ferons mieux; nous renverrons nos lecteurs au nouvel ouvrage de M. Thiers, qui fourmille d'aperçus nouveaux, de faits complètement inconnus sur l'organisation de la flottille et du camp de Boulogne, levé le 27 août 1805. Écrivant et imprimant ceci au jour le jour, mettant à profit toutes les versions, au fur et à mesure qu'elles nous parvenaient, nous avons dû admettre pêle-mêle , dans cette notice, des événements importants et des faits insignifiants. L'envie de raconter nous a parfois entraînés trop loin. Le lecteur voudra bien nous pardonner; nous n'avons pas eu la prétention de faire de l'histoire. Il était temps de recueillir les faits que nous avons réunis dans ces noies, parce qu'il ne se publiait alors aucune gazette à Calais, que la plus grande partie des événements rapportés ici n'a été consignée dans aucun ouvrage, et que nos archives, d'un laconisme décourageant, se taisent parfois sur certains faits dont le souvenir pourrait bien se perdre. Mais il nous reste encore quelques témoins de l'époque et des épisodes que nous voulions retracer; c'est à cette source que nous avons dû puiser; et au moment de clore ces fragments beaucoup trop longs déjà, nous offrons ici nos remerciements sincères à ceux de nos vénérables concitoyens qui nous ont si bien informé, et à celles de nos aimables concitoyennes dont les beaux jours, hélas ! datent du Consulat et de l’Empire, qui ont bien voulu, en notre faveur, faire un appel à leurs souvenirs.

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  • De l’idée naît la culture. La dentelle mécanique est née d’une idée, non pas celle d’entrecroiser des fils de manière à former un nouveau textile, mais celle de pouvoir s’enrichir en imitant un textile existant. La dentelle mécanique ne pouvait pas mieux naître qu’au XIXe siècle, en pleine industrialisation, expansion, pré-mondialisation. L’idée de pouvoir copier le travail de milliers d’ouvrières, de rendre caduque des cultures régionales entières, ne pouvait que naître au moment où la machine allait prendre le pas sur l’homme, où elle allait devenir indispensable. Non pas que le travail des dentellières fut de médiocre exécution. Au contraire, il était soigneusement réalisé dans les campagnes. Il permettait de lutter contre l’oisiveté tout en assurant un contrôle social des femmes. Elles étaient occupées des jours entiers et la progression de leur travail attestait de leur docilité. Et déjà elles étaient fort peu payées. Il en était ainsi au Puy-enVelay comme à Valenciennes, à Bruges ou à Lille : travail d’appoint, travail de misère. La machine a pris le pas sur cette activité féminine, et avec elle, l’homme s’est immiscé dans les engrenages, les cames et toute la mécanique. La dentelle est un paradoxe : d’un côté on trouve la misère, la saleté, le labeur, et de l’autre la mode, la beauté, l’élégance, la richesse, l’oisiveté. Tout oscille entre cette force et cette fragilité. Sous une forme symbolique la dentelle cristallise bien cette disparité entre le monde des riches et le monde des pauvres, celui des patrons et celui des ouvriers, celui des classes bourgeoises et celui du prolétariat. À chaque époque des mots différents servent à désigner les mêmes ruptures. Ce matériau d’ornementation, qui n’a, au départ, ni sens fonctionnel ni valeur de protection, pourrait être qualifié de matériau superflu.  La dentelle mécanique telle qu’on la fabrique à Calais est née en Angleterre, au tout début du XIXe siècle. Les historiens et les érudits sauront compléter cette affirmation. Notre propos sera de raconter la dentelle à une période plus récente, celle qui va de l’après Seconde Guerre mondiale à nos jours. Et encore, de manière brève. Pour chaque calaisien, la dentelle trouve son origine avec sa naissance, comme le montre le récit de cet ancien commissionnaire . 

    « Les débuts de la dentelle ? Ça, il faudrait recommencer à ma naissance, puisque je suis né dans une famille de dentelliers. Mon père était fabricant, mes deux grands-pères ont été fabricants, mes oncles, qui étaient quand même assez nombreux, travaillaient tous dans la dentelle. Cela fait partie de ces générations qui si situent entre 1880 et 1930, où presque tout le monde travaillait dans la dentelle. Je suis né en 1927. Durant la période de mon enfance d’avant-guerre, parce que la guerre a marqué une rupture, la dentelle était au centre de la vie calaisienne comme au centre de la vie familiale ». L’on ne peut comprendre Calais et sa dentelle si l’on n’effectue pas un retour sur un passé proche, celui de la première moitié du XXe siècle. Car ce sont les hommes de cette période qui ont forgé la ville et la vie sociale que l’on connaît aujourd’hui. La continuité historique n’est valide que dans les grands principes sociaux et techniques. Sur le plan politique, on ne peut prétendre que les décisions du XIXe siècle aient influencé la ville jusqu’à nos jours. Par contre, les choix politiques et socio-économiques qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale sont directement responsables de l’état social de la ville. Parler après coup relève de la facilité. Mais une analyse en son temps aurait-elle permis d’en aboutir là, où aurait-on entrevu les impasses du présent ? L’origine des termes utilisés dans la technique de la dentelle est toujours liée à l’Angleterre. Cette paternité est ancrée dans les mentalités et les habitudes à tels points que le patois calaisien ne ressemble à aucun de ces patois voisins. Il est constitué de termes anglais dont l’origine ancienne et la transmission orale ont fait perdre l’exactitude du mot. Par exemple, les « leanbars » deviennent « leam-barres », les « droppers » deviennent « droppeuses ». Pourtant chaque terme possède son histoire. Il en est ainsi à travers le récit que raconte William Felkin à propos du rack.  « La question d’un mode de paiement équitable s’est rapidement posée au début du XIXe siècle, dès la fabrication du tulle. La pratique des employeurs consistait alors à mesurer une pièce de 12 yards de tulle, et de se servir de cette base pour payer l’ouvrier. Selon le cas et la matière, cette méthode s’avérait mauvaise pour l’ouvrier. Aussi, le 24 août 1809, il fut décidé que pour mesurer le nombre exact de mouvements du métier, il serait attaché un pignon denté, relié à une cloche qu’un marteau frapperait toutes les 240 mailles. Des marques furent placées à la lisière des pièces de dentelle. Ce rack, appelé depuis comme cela, fut appliqué sur un métier « point net » par James Oakes, en 1810, un ouvrier de Sneiton, et par William Hayne ; en 1811, par Thomas Roper, un ouvrier sur un métier « warp » et sur la barre de chariot d’un métier « bobin net » par Jonathan Brown, qui plus tard s’installa à Calais. Pour éviter la fraude de la part des ouvriers, certains fabricants mettaient un fil de couleur sur le premier rang, qui permettait par son zig-zag de contrôler le nombre de mailles effectuées. » 

    Le dentelle est un produit de luxe 

    Tout d’abord, il faut être clair sur cet état de fait : lorsque les dentelliers, c’est-à-dire, les patrons des entreprises calaisiennes, parlent de la production de la « dentelle de Calais », c’est implicitement en y adjoignant la ville de Caudry, qui est dans le Nord le deuxième centre en importance qui produit cette matière. Le label « Dentelle de Calais » existe depuis les années 1958 (Nord Industriel, 1958) ; un nouveau logo a été créé au début des années 1990. Ce label concerne uniquement les dentelles produites en France sur des métiers Leavers. En France, trois centres sont concernés : Calais, Caudry et Lyon. Au début du XXIe siècle, Lyon ne possède plus de métier Leavers en activité. Cela étant, lorsqu’un calaisien parle de dentelle, il implique celle produite à Caudry. Il faut remarquer que Caudry fabrique essentiellement de la laize destinée à la robe, que l’on appelle « nouveauté », ou « grande nouveauté ». Cette remarque a son importance car la robe nécessitant un renouvellement constant, le rôle joué par les esquisseurs et les dessinateurs prend ici toute sa portée, alors qu’à Calais, l’évolution du produit tenant compte de la mode ne démarre en masse qu’à partir des années 1980. Jusque dans les années 1970, Calais, en grande majorité, produit de la petite bande appelée « Valenciennes », destinée à la corseterie et à la lingerie, ainsi que de la laize destinée aux mêmes usages. Cette évolution récente fut marquée par un tournant commercial d’importance. La dentelle, originairement fabriquée en petites (2 cm) ou larges bandes (10 cm), a évolué vers la fabrication de galons standards en 14 ou 18 cm que l’on trouve aujourd’hui dans toutes les collections des fabricants de la place. Seuls, des établissements comme Aubert, Meurillon, fabriquent encore des petites bandes de Valenciennes en coton rigide. Les plus grandes entreprises fabriquent quant à elles du galon élasthanne. Cette évolution trouve son origine avec l’introduction des métiers Raschel à partir de la fin des années 1950. En effet, l’introduction de la technique Raschel nécessite l’ouverture du commerce de la dentelle vers les marchés de la lingerie-corseterie [32], du prêt-à-porter et de la grande distribution. C’est cette ouverture qui a engagé les fabricants dans la voie de la mode et du constant renouvellement. La technique de la dentelle Raschel, souvent qualifiée de dentelle « bas de gamme » en raison de sa faible technicité et de l’emploi de matières synthétiques, a inauguré l’aire de la grande distribution.

    Ainsi à Calais, il existe, non pas un marché à deux vitesses, mais plusieurs types de marchés à plusieurs vitesses : le premier est de type traditionnel pour la petite bande Valenciennes et la dentelle de coton rigide ; le deuxième, est axé sur la mode du prêt-à-porter par le biais de la corseterie. Il en existe un troisième qui est celui de la robe (Haute couture, prêt-à-porter), couvert principalement par Darquer, Riéchers et Arthur Giniaux1. De sorte que sous une même étiquette, la dentelle est en réalité plurielle. Elle se décline en une variété de types qu’il faut pouvoir connaître si l’on veut en apprécier la complexité. Traditionnellement, c’est la dentelle « Leavers » qui domine. C’est elle que Michael Kenna a capturée. Elle est produite sur des métiers parfois centenaires quant au bâti [9], mais ayant été rénovés de nombreuses fois : changement des jeux de chariots [11-12], des plombs de combs et de pointes, etc., des pièces d’usure qu’il faut changer tous les cinq à dix ans. Il sera question plus loin des différents types de métier, et leurs types de production. Cette dentelle est fabriquée dans des ateliers, suivant une chaîne opératoire n’impliquant que des variantes individuelles ou liées à la structure de l’entreprise (disposition du bâtiment, éloignement des étapes, etc.). Avant l’apparition de l’élasthanne, nom générique du Lycra®, la dentelle Leavers est rigide, c’est-à-dire, sans élasticité fonctionnelle. Cette matière est utilisée par les établissements Brunet en 1970 (élasthanne/polyamide) dans la confection des galons, mais ne trouve pas de débouchés immédiats. Il faut attendre les années 1980 pour que cette dentelle élastique devienne incontournable aux yeux des corsetiers. Au demeurant, il existe déjà dans les années 1930 une dentelle élastique fabriquée par Tiburce Lebas, et qui sert à la confection des gaines. Il ne s’agissait pas d’élasthanne mais de caoutchouc. L’élasthanne n’est pas la seule matière innovante à avoir participé à l’évolution de la dentelle. Le Nylon® apparaît dans les années 1950. Aujourd’hui, le Modal® et les microfibres font également évoluer les techniques de fabrications de la dentelle. Toutes ces innovations se font par tâtonnement et de manière empirique. Une approche des matières permettra de comprendre davantage l’implication de ces innovations dans la mode en relation complexe à la fabrication des dentelles Raschel. 

    1 Cette petite entreprise artisanale a cessé son activité en 2001. Il ne faut pas considérer ici le volume produit par chaque entreprise mais seulement le type de production. 

    Il s’agit du deuxième type de produit. En fait, la dentelle Raschel comme le disent les anciens de la profession (les nouveaux industriels parlent de dentelle Jacquard) est née de l’introduction de nouveaux métiers fonctionnant sur le principe de la maille jetée. C’est une technique assez proche de celle des métiers Warp du XIXe siècle. Trois à quatre fois plus rapides que les métiers Leavers, ils produisent une imitation de la dentelle mécanique Leavers, mais avec des contraintes techniques de mise en cartes plus lourde. En 1955, les premiers métiers Raschel ne fabriquaient que des bandes et des laizes aux motifs simples et répétitifs sur des métiers de 100 pouces. Aujourd’hui, les plus performants, les Textronics, produisent toujours plus rapidement une dentelle imitant au plus près celle fabriquée sur des métiers Leavers fines barres sur des largeurs de 150 pouces. Effectivement, si l’imitation est, de nos jours, presque parfaite, et par conséquent tend à concurrencer sérieusement la dentelle Leavers, il faut remarquer que l’imitation porte sur des dentelles produites sur des métiers fines barres et non à barres indépendantes. Par exemple, les célèbres motifs à roues de Peeters & Perrin, utilisés dans la confection de la lingerie Chantelle, sont fabriqués sur un métier à barres indépendantes. Or, la plupart des fabricants ont transformé leurs métiers en y adaptant un double Jacquard et un système de fines barres qui freinent la possibilité de revenir au mode de fabrication antérieure. De ce fait, ce « créneau » propre au métier Leavers à barres indépendantes est exploité par un très petit nombre de fabricants sur Calais. Reste que la dentelle Raschel est présente dans la plupart des collections des fabricants, même si ceux-ci se disent 100% Leavers. Car aujourd’hui, il paraît impensable de ne pas pouvoir proposer les deux types de produit à la clientèle. Les fabricants comme Darquer ou Peeters & Perrin ont recours au travail à façon. Par exemple, lorsqu’un client est attiré par les motifs d’une dentelle Leavers, des raisons commerciales le poussent à demander le même dessin en Jacquardtronic ou Textronic. Bien entendu cela nécessite la reprise de l’esquisse et de sa mise en cartes. Le résultat sera toujours approchant, mais jamais égal. Toute la difficulté pour un fabricant reste liée à une sensibilisation au savoir-faire Leavers qu’il faut savoir maîtriser, même si le produit final est un pâle équivalent en Jacquardtronic. Ce transfert de production nécessite un savoirfaire qui n’apparaît pas dans la mise en valeur de l’image des entreprises. Ce savoir-faire est avant tout l’œuvre du dessinateur-metteur en cartes, ainsi que de l’esquisseur. Mais c’est aussi l’œuvre de toute une chaîne opératoire : tullistes, wheeleuses, wappeurs, raccommodeuses… 

    Qui possèdent des métiers Raschel à Calais ? 

    À partir d’un recensement des entreprises en 1997, il est possible de dresser un aperçu en matière de compétences techniques. Si toutes les entreprises, au nombre de seize, possèdent des métiers Leavers, seules, quatre d’entre elles possèdent un parc machine maille, comprenant des métiers Raschel, Jacquardtronic et Textronic. La capacité de production industrielle est réduite à un oligopole. Ceci doit être mis en relation avec le type de marchés visés, car si une petite entreprise comme Arthur Giniaux ne produisait ni ne commercialisait de dentelle Jacquardtronic, c’est que son créneau ne nécessitait pas d’y avoir recours. Cette entreprise produisait sur des métiers Leavers une dentelle « haute nouveauté » pour du prêt-à-porter haut de gamme. Cela signifie que la production (techniquement et commercialement) des établissements Arthur Giniaux n’était pas transposable sur des métiers de la filière maille, et cela pour deux raisons. Techniquement, il s’agissait d’une dentelle rigide réalisée sur un métier particulier à gros points, qui fait entrer dans sa composition une bourdonnette participant d’un savoir-faire que seule cette entreprise possédait. En revanche, les métiers Jacquardtronic sont condamnés à une finesse (jauge) équivalant au 12 points Leavers et sont montés avec une chaîne élasthanne. Ils sont donc incapables de reproduire cette qualité de textile. Commercialement, la production se concentre autour de laize en petite quantité non rentable en Jacquardtronic, compte tenu du prix d’une machine et de la rapidité d’exécution. Indéniablement, le créneau du Leavers est de produire peu mais dans toute sa technicité. Cette vérité technique est contrebalancée par une vérité culturelle : certains pays comme l’Espagne ou l’Italie voient dans la petite bande Valenciennes la réalité traditionnelle de la production Calaisienne.  Cela contraint les petites entreprises à vivre de dessins presque centenaires. Chaque tentative de renouveau est invariablement refusée par l’expression : « Ce n’est pas de la dentelle de Calais ». Il reste que la dentelle mécanique se produit à travers le monde. 

    La dentelle mécanique est une production mondialisée 

    En technique Leavers, les principaux centres dentelliers sont la France (Calais et Caudry), l’Angleterre (Guy Birkin, Cluny Lace…), les Etats-Unis (Liberty Fabric...), l’Amérique du Sud, l’Allemagne (Corvett Sptitzen, Dresden Stiptzen...), la Chine. La dentelle Raschel est également produite, en France (Jabouley près de Saint-Etienne), en Espagne près de Barcelone (Galler Iberica, Volart Encajes y Tejidos...), en Italie (Colombo Antonio, Iluna, Renzo Cambianica, Siva, Tessitura Della Valle...), en Autriche (Weber Lace), en Asie du Sud-Est... Au total, l’on dénombre plus d’une centaine d’entreprises à travers le monde 2. C’est dire qu’il est important de prendre en considération l’échelle mondiale, ne serait-ce que parce que la France qui produit un certain volume de dentelle qu’elle exporte à environ 60%, en importe, via l’industrie de la lingerie-corseterie, à peu près autant. Du point de vue socio-économique, la dentelle Leavers se différencie de la dentelle Jacquard sur le plan des avantages comparatifs. Il n’est pas pertinent de ne considérer que l’avantage économique car une dentelle Leavers côtoiera toujours la grande couture —sera donc accréditée d’un capital symbolique supplémentaire — alors que le Raschel se cantonne à la grande distribution. Il y a là une distinction sociologique de classe : ces marchandises sont avant tout étudiées et fabriquées en rapport aux clients visés. Avec la dentelle Leavers, la force de vente mise en avant par les dentelliers calaisiens — même si tous ne sont pas de cet avis — réside dans son label « Dentelle de Calais » qui en fait un avantage absolue et un signe distinctif par rapport aux autres centres dentelliers produisant du Leavers (Angleterre, Amérique du Sud, Etats-Unis Japon), même si à son tour l’Angleterre possède son propre label. D’autre part, la poursuite de la standardisation du centre dentellier calaisien (nombre de cartons Jacquard 40 + 120) débouche sur la possibilité de faire travailler à façon certaines entreprises, profitant du même coup, d’une économie d’échelle. Pour le Jacquardtronic, c’est différent. Même spécialisée, la main d’œuvre est facilement formée dans un temps nettement plus court qu’il n’en faut pour former un tulliste. De fait, les pays où la main d’œuvre est bon marché entrent en concurrence car le prix de revient d’une dentelle repose pour beaucoup sur le coût de la main d’œuvre. Aussi, la concurrence face aux pays d’Asie du Sud-Est, mais aussi de l’Espagne et de l’Italie, est plus rude dans ce domaine. La seule force reste alors le pôle de la création qui est, de manière incontournable, lié à l’histoire de la dentelle à Calais. La boucle est bouclée. L’importance quantitative d’un pays ne le place pas pour autant au rang d’un monopole. Une enquête sur plusieurs décennies permettrait de mettre en évidence l’état d’obsolescence du parc machine. Or, ce qui importe est avant tout la quantité de marchandise produite, même si d’autres critères que l’obsolescence interviennent, et notamment celui du savoir-faire des ouvriers. Une simple comparaison avec une entreprise de Nottingham, laisse apparaître des différences de l’ordre du culturel dans les habitudes de faire en 

    2 Cf. Dessous-Mode International, janvier 1998 

    Leavers et en Raschel. Sans entrer dans les détails, cela signifie qu’à un moment donnée de l’histoire technique d’un pays, celui-ci a été conduit à prendre des décisions qui se sont agencées et se sont combinées de manière à former une cohérence technique parfois éloignée du modèle d’un autre pays. Par exemple, en Angleterre, le système à maillons métalliques du Raschel a été remplacé par un système à maillons en polyamide, alors qu’il a disparu en France. L’option française a été d’investir dans un système de plus récente génération, le Jacquardtronic, ou les maillons sont remplacés par des commandes électromécaniques. Dans cette multitude de critères, celui des matières a également son importance. Si la course technologique entre fabricants repose aujourd’hui parfois sur une innovation des matières premières, c’est que ces dernières s’inscrivent dans une mode des matériaux qui paraît être passée inaperçue après la Première Guerre mondiale, mais dont on peut resituer l’évolution au cours du siècle. 

    L’exportation des dentelles et des matières 

    Le dépouillement d’archives de la Chambre Syndicale des fabricants de dentelle permet de dresser une approche de l’exportation des dentelles des années 1921 à 1972. D’abord, en quantité et en qualité, une lettre de la Chambre de Commerce de Calais atteste qu’en 1921,  82.020 kg de tulle en dentelle ont été exportés. Il s’agit de 200 kg de tulle unis coton, de 4.900 kg de dentelles coton, de 2.260 kg de tulle de soie, de 67.791 kg de dentelle de soie ou bourre pure, et de 6.869 kg du même produit en « mélangée ». En considérant ces données, il faut reconnaître que la soie domine très nettement le marché de l’exportation. Cette tendance semble s’inverser au cours de la décennie, puisqu’en 1927, c’est le coton qui devient majoritaire et ne cessera de croître.  À partir de 1927, le tulle uni n’est plus exporté, sauf si cet article est incorporé à la dentelle. La quantité de dentelle en coton a subi un véritable essor puisque l’on passe de 4.900 kg en 1921 à 589.607 kg, soit un accroissement de 11.900 % en huit ans. Par contre, la dentelle de soie passe de 67.791 kg en 1921 à 87.000 kg en 1927, soit un accroissement de 28% seulement, quantité moindre qui est compensée par l’exportation de soie artificielle (rayonne) qui n’existe pas encore en 1921. Cette progression se poursuit même en 1930, époque des retombées du crack boursier de Wall Street d’octobre 1929. Par contre, le prix au kilo de la dentelle de coton passe de 42,46 € en 1929 à 38,85 € l’année suivante. Sur une quantité en baisse, on s’aperçoit que la valeur de la marchandise est également dépréciée.  La proportion des dentelles en soie naturelle reste négligeable bien qu’un élan soit perceptible en 1930 au moment où la crise économique se fait sentir. Représentant 1,51% du volume total des ventes en 1929, la proportion de soie passe à 3,25% en 1930. La soie artificielle, rayonne, est plus prospère les deux années précédant la récession, puisqu’elle atteint 16,19% du volume des ventes en 1928, pour chuter à 9,60% en 1930. À cette époque, les Etats-Unis absorbent près de 50% de l’ensemble des dentelles françaises exportées, dont les marchés extérieurs représentes 85% du commerce de Calais. Nul doute que la récession américaine eût des répercussions dramatiques. La crise de 1929 n’épargne pas l’industrie calaisienne ni ses ouvriers. De 1929 à 1934, la masse salariale globale a baissé de 351 % pour passer de 11621493 euros à 3310735 euros. Du point de vue technique, la perte se ressent plus particulièrement dans les productions dont le point du métier, gage, est en deçà de 10 points. Dans ce secteur, le chiffre d’affaire baisse de 75% au cours des sept premiers mois de 1935. Cela peut être mis en parallèle avec le fait que le parc machine des Etats-Unis était essentiellement constitué de métiers à gros point. Si la période qui précède la Seconde Guerre mondiale n’a pas été propice au développement de la dentelle à Calais, celle qui y fait suite a en revanche redonné un souffle nouveau à cet artisanat d’art qui ne trouvera son véritable essor qu’avec l’arrivée des matières synthétiques comme le Nylon® parallèlement à une ouverture sur les marchés du prêt-à-porter et de la grande distribution. Si la dentelle s’exporte à plus des deux tiers, et cela depuis ces débuts, c’est que pour se vendre à travers le monde, il a fallu qu’elle conserve un avantage absolu durant près d’un siècle et demi. Les particularités de cet avantage sont à chercher du côté des savoir-faire tant techniques que commerciaux. Mais l’exportation d’une image de la France reine de la mode y a sans doute également contribué. Quels sont les principaux importateurs. En 1947, les principaux pays qui importent de la dentelle de Calais sont au nombre de vingt. Les plus importants sont les USA, l’Argentine, le Mexique, l’Australie, la Belgique, le Brésil, les Dominions Britaniques, Cuba et la Suisse. Ces neuf pays représentent 85,6% du marché total des exportations pour un chiffre d’affaires de 86,89 millions d’euros. Parmi les autres pays, il faut noter l’Egypte, la Palestine et la Norvège que nous ne retrouvons plus vingt-cinq ans plus tard. Pourtant, à partir des mois de juillet et d’octobre 1972, il peut être dressé une liste de quarante pays, dont treize sont nouveaux et non des moindres puisque faisant partie des dix premiers pays importateurs. Il s’agit de l’Italie, de l’Allemagne, de la Belgique, de l’Afrique du Sud, de la Hollande, de l’Australie, de l’Angleterre, du Japon, du Canada et du Gabon. Il ne faut pas généraliser à partir d’une seule liste, car les USA, par exemple, qui en sont absents se placent en sixième position en octobre. À chaque pays, nous pouvons associer une fréquence. Néanmoins, les Etats-Unis semblent ne plus afficher ce monopole de l’importation que l’on a connu avant-guerre. Cela se fait à l’avantage des pays d’Europe comme l’Italie, l’Allemagne et la Belgique, ou de nouveaux marchés des pays d’Asie, d’Orient [32] et d’Afrique. Décliner des nouveaux marchés c’est proposer de nouveaux produits, et de nouvelles gammes de couleurs. Par exemple, les couleurs vives touchent davantage les clients des pays d’Orient, les grosses fleurs sont davantage appréciées en Asie. Par conséquent, cela nécessite d’opérer une mutation de l’appareil productif comme des habitudes de pensée des esquisseurs. 

    La création du label « Dentelle de Calais » 

    À partir des années 1950, l’arrivée sur le marché d’une production faite à partir de nouveaux métiers allemands, appelés Raschel, allait regrouper l’ensemble des fabricants français autour de la création d’un label de qualité. Paul Bessineau, ancien fabricant lui-même, nous raconte ce volet de l’histoire de la dentelle mécanique. « On ne passe pas vingt-neuf ans de sa vie dans la dentelle sans en avoir gardé quelques souvenirs. Et quelques souvenirs qui ont été d’autant plus importants pour moi personnellement que l’appellation Dentelle de Calais est une chose à laquelle je me suis vraiment consacré. L’apparition du Raschel et la concurrence qu’il imposait à la dentelle Leavers par son bas prix, amenèrent la Fédération des Dentelles, Broderies, Guipures et la Chambre Syndicale des Fabricants de Dentelles à envoyer en Allemagne une délégation de quelques fabricants pour étudier sur place l’impact du Raschel et ses répercussions. La délégation, dont Monsieur Joseph Pollet et moi-même faisions partie, était conduite par Monsieur Jean Bodin, alors vice-président de la Chambre Syndicale. C’était Monsieur Caron le Président. Du voyage qui eut lieu en novembre 1958 et des contacts pris tant avec les fabricants allemands qu’avec les utilisateurs et acheteurs des grands magasins Kauhof et Karstadt, notamment à Cologne et Dusseldorf, une leçon majeure fut tirée : il fallait que la dentelle Leavers se différenciât du Raschel et que le mot dentelle ne rassemblât pas sous un même vocable deux techniques différentes. Comme le coucou qui pond dans le nid des autres oiseaux, le Raschel, en France, profitait de la réputation du Leavers et tenait essentiellement à s’appeler dentelle comme lui. Il nous apparaissait tout à fait anormal que la technique de la dentelle tricotée, nommément appelée « Raschel Spitzen » en Allemagne, alors que la dentelle Leavers tissée était « Web Spitzen » ; même chose en Italie où l’on trouvait « Pizzo Raschel » et « Pizzo Valenciennes » pour le Leavers, ne reçoive pas en France aussi une appellation différente. D’autant plus anormal que la douane taxait le Raschel à l’importation comme étoffe de bonneterie au tarif 60-01, alors que la dentelle mécanique avait une autre rubrique, 58-09, pour autant que je ne fasse pas d’erreur. D’où les démarches entreprises auprès de la Répression des Fraudes, à Paris, pour avoir une appellation distincte. Quelques fonctionnaires de cette administration, la Répression des Fraudes, écoutaient nos arguments, hochaient la tête. Certains disaient même que nous avions raison, mais ils n’avaient aucune envie de changer quoi que ce soit et voulaient ignorer les taxations différentes et pourtant précises de la Douane pour ne retenir qu’un seul vocable : « dentelle à la mécanique » englobant aussi bien la technique tricotée que la dentelle tissée. Cette prise de position faisait le bonheur des fabricants de Raschel de l’époque, mais pas du tout celui des fabricants de Leavers.  Il faut se souvenir qu’à cette époque-là le Raschel faisait une dentelle tricotée très simple et même disons de très basse qualité à très bas prix. Cela concurrençait la dentelle Leavers parce que les utilisateurs s’en servaient comme argument, en disant : « c’est une dentelle aussi elle s’appelle comme vous. Mais vous voyez qu’elle est infiniment moins belle. » Je crois que les métiers à l’époque c’était des métiers quatre barres, ou huit barres alors que maintenant c’est tout à fait autre chose ». « D’autant plus qu’à l’époque, la mode jupes courtes de Mary Quant n’ajoutaient rien aux affaires qui étaient vraiment mauvaises. Par conséquent, il fallait trouver une appellation différente. La décision fut prise de trouver une appellation bien spécifique au Leavers. Une appellation que le Raschel ne pourrait lui emprunter et qui, au fil du temps, s’imposerait aux confectionneurs et à leurs clients. Je partais du principe que si vous prenez une bouteille de champagne et une bouteille de mousseux, et bien si vous n’avez pas d’étiquette dessus, elles ont la même forme, le même muselé, le même chapeau doré et le même fil de fer. Et si vous n’avez pas une qui dit « mousseux », une qui dit « champagne », et bien vous ne savez pas tellement ce que vous buvez. Quelques fois même, on peut trouver un bon mousseux et un mauvais champagne. Donc il faut des appellations pour différencier. Calais étant la place la plus importante de fabrication de dentelle Leavers, notamment pour la lingerie et la corseterie, branche où le Raschel venait le plus en concurrence, il fut décidé que la dentelle Leavers s’appellerait « Dentelle de Calais » et que serait créée une étiquette. Il fallait matérialiser l’appellation par une étiquette. Et ça a été quand même très difficile à instaurer, parce qu’on faisait quand même parti de la Fédération des Dentelles, Broderie, Guipures, qui faisait partie d’un organisme international où on rencontrait chaque année nos amis, et surtout concurrents d’Italie, d’Angleterre, et même d’Allemagne… Quand on a parlé d’avoir un label, inutile de vous dire que ça leur faisait pas un plaisir immense. Alors le Secrétaire général de l’époque, en France, avait pensé à une appellation qui serait par exemple « Dentella » qui recouvrait tout. Mais nous, ça ne nous convenait pas parce que en tant que place la plus importante il fallait qu’on se différencie. Puis il fallait bien dire aussi que nos concurrents et amis étaient des bons copieurs. Donc, on ne voyait pas pourquoi on leur ferait un cadeau. Les fabricants de Caudry, querelle de clocher oblige, renâclèrent fortement mais se rallièrent à l’idée grâce à quelques fabricants qui firent preuve d’une réelle hauteur de vue. Ils ont su faire taire leurs collègues en disant : « il faut aller dans cette voie-là ». À Calais même, l’appellation ne reçut qu’un enthousiasme mitigé du genre : « ça ne servirait à rien, on savait bien que c’était à Calais qu’on fabriquait de la dentelle, l’étiquette coûterait cher, etc. » Alors moi je répondais aux contestataires : « vous savez moi, je suis né en Vendée. J’avais pourtant entendu parler des six Bourgeois, mais je n’avais jamais entendu dire qu’on faisait de la dentelle ». D’autant plus qu’à cette époque-là, la dentelle ne touchait pas la confection. Alors il faut une opération, une appellation vraiment spécifique. Trouver l’appellation était une chose, la faire connaître en était une autre. Là, on entrait dans un domaine qui nous était inconnu : celui de la propagande et de son support la publicité. Il fallait de l’argent. Suffisamment pour que la campagne envisagée ait un impact. Heureusement, la Chambre Syndicale avait des réserves. C’était grâce au Président Caron qui avait su avoir des réserves sans savoir à quoi on les emploierait. Restait à réaliser l’étiquette pour illustrer l’appellation. Naturellement, on devait la déposer. On apprit à cette occasion que l’étiquette avec seulement « Dentelle de Calais » ne pouvait être déposée sans que des signes distinctifs y figurent pour en établir et en asseoir la marque.  Nous, on était assez naïf pour s’imaginer que l’appellation « Savon de Marseille » suffisait. Non, c’est la Galère qui est dessus. C’est un label qui est dessus qui fait la marque « Savon de Marseille ». Dans un premier temps furent mises une barre bleue et une barre rouge, et ultérieurement, au milieu, un chariot. Au dos, un texte que les Italiens copièrent sans vergogne sur leur propre étiquette, nous donnant ainsi raison.  J’avais trouvé le texte : « l’appellation dentelle de Calais est réservée exclusivement aux dentelles fabriquées selon les procédées traditionnels qui ont reçu, etc. » Et puis les premières publicités parurent. À cette occasion, pour le lancement du label, une journée fut organisée à Calais où furent invités les principaux journalistes de mode. Ils sont venus du reste en assez grand nombre. La Fédération de la Dentelle à Paris avait une audience qui lui permettait quand même de faire venir des journalistes. Les retombées ne furent pas terribles, et même très décevantes. Nous apprîmes ainsi à nos dépens qu'un déjeuner était bien moins efficace qu'une demi-page de publicité pour avoir du rédactionnel dans les journaux. On pouvait toujours frotter le dos des journalistes qui étaient là. Elles nous disaient : « Passez nous de la publicité, on parlera de vous ». Oui, mais pour passer de la publicité il fallait quand même en avoir les moyens. Alors une page c'était quelques fois beaucoup trop. Alors on avait des demi pages, quelques fois des quarts de page. J’ajouterais qu’il est très difficile de faire une publicité sur un produit qui n'est pas un produit fini. La dentelle est un produit qui s'adapte à quelque chose, qui s'applique, mais qui n'est pas un produit fini comme le champagne dont je parlais tout à l'heure. Plus facile à dire qu'à faire, de passer du rédactionnel, pour des raisons évidentes de financement. Pas à pas, les choses se mettaient en place. Nous faisions notre apprentissage, réalisant la difficulté de faire de la publicité sur un produit non fini. On en a quand même fait à la télévision à l'époque. Quelques temps, on a réussi à faire passer le label à la télévision. Pour atteindre la clientèle féminine, il fallait convaincre les confectionneurs de mettre des étiquettes "Dentelle de Calais" sur leur production. Ces étiquettes, on les trouvait uniquement à la Chambre Syndicale qui avait acheté une machine offset et qui les fabriquait, qui les faisait payer, et dans le prix de l'étiquette il y avait une redevance pour pouvoir asseoir la publicité aussi. Pour faire de la publicité, il fallait de l'argent. Certains, tant chez les confectionneurs que chez les fabricants, envisageaient une action concertée. L'intention était louable et n'allait pas plus loin, chacun étant prêt à mettre la main au portefeuille à la condition que son voisin commence : Cas classique ! Tels furent les débuts du label "Dentelle de Calais". Ils nous apprirent certains principes qui doivent toujours être d'actualité : premièrement, on mesure les effets d'une publicité quand elle s'arrête. Deuxièmement, un Américain disait : "Je sais bien que la moitié de la publicité que je fais ne sert à rien, mais j'ignore laquelle". Et troisièmement, pour être efficace, une publicité ne peut se faire que sur un bon produit. Puissent ces quelques souvenirs vous avoir semblé de quelque intérêt. » À l’image de l’industrie calaisienne naissante, l’histoire de son label, et surtout les déboires rencontrés ne laissent pas sans indifférence. Et que penser de cette extrême naïveté d’entrepreneurs souhaitant pour la première fois prendre en main leur responsabilité et leur avenir d’une manière collective ? À travers l’anecdote même de la création du label Dentelle de Calais, il nous est possible de percevoir cette particularité bien artisanale que d’aucun souhaiterait industrielle. Ce label témoigne aussi d’une profonde mutation, aussi bien dans les esprits que dans la structure des entreprises. Celui-ci allait donner naissance à la production de masse, à la mode et à l’accélération des étapes de production. 


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  • La mutation de l’appareil productif à Calais 

    Il faut avoir à l’esprit que les grandes entreprises calaisiennes appartiennent pour la plupart aujourd’hui à des groupes multinationaux3 : Desseilles (Dentelles Calaisiennes) appartenait au groupe Courtaulds jusqu’en 2001. Les filiations sont, par exemple, les Broderies Deschamps à Lyon, ou Galler Iberica en Espagne. Brunet (Lace Clipping) appartient au groupe Sherwood. Noyon, entreprise familiale, possède des établissements en Angleterre, à Caudry, et est actionnaire dans de nombreux établissements sur Calais comme Bellier, Darquer... Bref, se côtoient à Calais des entreprises à structures familiales à côté de groupes multinationaux. De ceci découlent des stratégies prospectives bien différentes. À l’opposé, nous trouvons des micro-entreprises qui côtoient les plus grandes sans pour autant rivaliser. Les économistes diront qu’elles se positionnent sur d’autres niches. La phrase, « on ne joue pas dans la même cour », prononcée par un petit fabricant montre bien qu’il en est conscient. Par exemple, cinq personnes étaient employées aux établissements Arthur Giniaux, dont une wheeleuse [1], un remonteur, deux tullistes, une raccommodeuse, et Madame Giniaux qui assurait à elle seule les fonctions de wappage [4-5], d’extirpage, d’ourdissage, de raccommodage, de suivi des clients, dans cette maison fondée en 1920. À l’autre bout, les établissements Desseilles comptent 400 salariés répartis sur cinq sites. L’entreprise est dirigée à distance par un conseil d’administration. Quelles cultures d’entreprises rencontrons-nous lorsque des groupes s’installent, ou s’infiltrent, avec dans leurs bagages, les méthodes importées du prêt à penser commercial ? Il est normal de rencontrer des noyaux de résistance dans les ateliers Leavers. Pour le Raschel, il en est autrement de la production et du recrutement des employés. Le Leavers est basé sur une tradition technique qui se transmet essentiellement de père en fils, alors que le Raschel emploie une main d’œuvre peu qualifiée, recrutée en dehors des frontières du Leavers afin de mieux maîtriser les questions 

    3 La logique même du groupe nécessite de rapides remaniements. De cela découlent des changements brusques accompagnés de mouvements sociaux. Il s’agir de l’état des entreprises en mars 2000.

    d’achoppement entre les deux catégories, qui d’ailleurs relèvent de conventions collectives différentes. Dans un même ordre d’idée, il se côtoie à Calais des entreprises dernier cri installées dans des bâtiments neufs (Houlé, Dentelles Calaisiennes, Brunet) avec des établissements fonctionnant sur le même principe depuis 1920 (Critanex, Giniaux, Wissocq). Entre ces deux extrêmes, nous trouvons des entreprises aux méthodes de travail « traditionnelles » (Peeters & Perrin, Couvreur, Aubert). Ici, le terme traditionnel sert à signifier un état permanent, même s’il a évolué. D’après quelques observations, la concentration d’entreprises (Desseilles, Dentelles Calaisiennes) a permis de réaliser une économie d’échelle au prix d’une restructuration des potentialités du parc machine, des méthodes de production et des habitudes des hommes, parallèlement à l’introduction d’évolutions techniques comme la lubrification à l’Opalon depuis le début des années 1990. L’Opalon® nécessite de s’abstenir de fumer et de se laver les mains. Il sert à remplacer le graphite que l’ouvrier saupoudre à l’aide d’une poudrette [40]. Au contact de la chaleur, les poussières de Teflon® contenu dans l’Opalon® dégagent un gaz fluoré nocif. En revanche, la dentelle reste blanche. Paradoxalement, la dentelle Leavers est traditionnellement produite dans des conditions de saleté liées au graphite et aux poussières. Elle est appelée « dentelle sale » [6] par opposition à la « dentelle propre » une fois blanchie. Longtemps, cela n’a pas empêché les tullistes de fumer, même si cela est interdit. Reste que rien ne semble valoir le graphite. Et certaines entreprises repassent leurs métiers à la mine de plomb, car ce lubrifiant reste techniquement — mais aussi culturellement — mieux adapté à la lubrification des pièces en frottement du métier Leavers. La machine ne supporterait-elle aucune évolution, ou est-ce l’homme qui se trouve derrière ? 

     La façon de faire du Leavers 

    Pour une question de visibilité, la chaîne opératoire Leavers peut être divisée en trois phases. Chacune d’elles est effectuée dans des bâtiments différents et tend de plus en plus à être séparée pour des raisons économiques. Nous trouvons d’abord la création, qui regroupe toutes les étapes qui vont de l’idée à sa transcription techniquement réalisable. Puis la production, qui occupe la plus grande partie de la masse salariale et féminine. Enfin la vente, pôle longtemps séparé, mais qui a aujourd’hui intégré l’entreprise. 

     La création 

    La phase de la création comprend originairement l’esquisse, la mise en cartes et les étapes de pointage, perçage et laçage des cartons. A ces cinq étapes viennent s’ajouter aujourd’hui, celles de l’infographie, qui se situe après l’esquisse, et le stylisme, dont la fonction est tantôt de donner les tendances de la mode, tantôt de définir un programme de marketing en relation avec le service commercial, la direction et les mouliniers (comme dans la recherche de nouvelles matières). Le pôle de la création est en pleine évolution, voire restructuration. Depuis quelques années, les entreprises ont recours au soutien de l’Ecole d’Art de Calais, qui par le biais d’un centre de formation assure la formation des nouveaux esquisseurs. La réalisation d’une esquisse demande une sensibilité artistique, ainsi qu’une capacité à capturer l’air du temps. La mise en cartes fait appel à des connaissances techniques qui évoluent avec le temps, sachant que les matières évoluent, que la productivité augmente, et que le rendement a une influence sur cette étape qui a grandement évolué depuis une trentaine d’années. Cette opération consiste à traiter techniquement l’idée que l’esquisseur a jetée sur une feuille de papier calque de manière à pouvoir réaliser le dessin en textile. Un nombre impressionnant de contraintes viennent se greffer au motif qui demande au metteur en cartes une grande logique et un esprit mathématique. Le pointage, activité féminine, est également en pleine mutation. L’informatisation des étapes en amont tend vers la disparition de cette étape. Auparavant, la pointeuse marquait à la plume la position de chaque barre. Il s’agit d’une étape intermédiaire : la pointeuse est une sorte de tâcheron subordonné au metteur en cartes. Avec l’expérience, certaines pointeuses corrigeaient d’instinct les erreurs du metteur en cartes. Qui de l’esquisseur ou du metteur en cartes tient le rôle déterminant ? Il semble qu’une coupure se soit opérée chez les esquisseurs aux alentours de 1930 jusqu'à l’après Seconde Guerre mondiale. Ceci pour la raison que des esquisseurs comme Henri Ball-Carrier, qui travaillaient dans les années 1920, cessent progressivement leur activité après la crise de 1929. La génération suivante arrive après la Seconde Guerre mondiale et même après 1950, lorsque l’industrie dentellière passe à une activité vraiment industrielle, et a besoin d’esquisseurs. À cette époque, les esquisseurs sont encore publics, au nombre de quatre. Il y a au même moment 14 dessinateurs publics. Proposons l’hypothèse que les besoins, en termes de nouveautés, étaient relativement modestes dans une industrie qui comptait 152 fabricants. En outre, on peut penser que les grandes entreprises possédaient leurs dessinateurs et leurs esquisseurs. La moyenne des métiers par entreprises est en 1945 de 10,09 δ = 9,79. Cela signifie que 70% des entreprises possédaient entre 1 et 19 métiers. Le type de production et son renouvellement en sont directement déterminés. Cela signifie que la plupart des entreprises ne pouvaient se permettre de changer trop souvent leurs dessins, étant donné que cela pouvait immobiliser un métier durant près d’un mois. Avec une majorité de petites entreprises, l’esquisse et la mise en cartes étaient encore en 1950 le monopole du secteur public4. Ceci doit être mis en rapport avec le type de production de l’époque, qui se cantonne majoritairement à la Valenciennes (métiers à barres indépendantes) en petites largeurs. Les esquisseurs créent surtout pour la robe, apanage de Caudry. Aujourd’hui, l’inflation du nombre d’esquisseurs dans les entreprises ne correspond pas à un besoin réel d’esquisses, mais plutôt à une lutte symbolique de la quantité ou du potentiel. Le pôle création a été renforcé à partir des années 1985 pour l’ensemble des établissements. Cela s’est produit au moment où la production est devenue, avec le Jacquardtronic, une production de masse et où la lingerie-corseterie a fait volte-face pour rattraper le créneau de la mode. Il faut toujours avoir à l’esprit que la dentelle en couleur, comme les effets de matières, tels le modal ou les microfibres, arrivent avec les années 1990. Auparavant, la dentelle est produite essentiellement en noir, en blanc, en couleur chair, et layette (rose en bleue). Auparavant, et jusque dans les années 1970, il existait quelques établissements de dessinateurs publics. Ces entreprises employaient à leur tour des techniciens rôdés à la complexité à force de travailler pour l’ensemble des fabricants de la place mais également pour d’autres pays comme l’Italie, la Grèce ou le Mexique. Quelques moments exceptionnels restent encore dans les mémoires anciennes. C’est le cas de ce récit assez particulier qui fait bien figure d’exception. « À ce moment-là, raconte cet ancien dessinateur, c’était Monsieur Vermeulen le président de la Chambre de Commerce qui était chez Sénicourt, raconte un dessinateur en retraite. Une fois, il s’amène et il dit : Monsieur Nicolet, voilà ce qui se passe. Alors il y avait le particulier. Ils entrent dans le particulier et 

    4 Il ne s’agit pas des fonctionnaires, mais des entreprises privées ayant pignon sur rue, dénommées par « esquisseur public », « dessinateur public ».

    il dit : « ça c’est top secret. C’est une robe de mariée, c’est une exclusivité pour une princesse qui va se marier. Mais il faut que se soit fini à telle date. Et une fois la robe terminée, on détruit tout : on détruit les cartes, on détruit les barèmes, on détruit les cartons, terminé ». Il lui dit : « A qui on va confier ça ? » On va confier ça à André. Ça faisait un carte, il y avait trois mille cartons. Quand il l’on fait sur le métier, ils ont dû rajouter des chemins de fer supplémentaires pour mettre les cartes. Les cartons n’ont passé qu’une fois. On travaillait de 8 heures du matin jusqu’à midi, et de 2 heures à 6 heures et demie. Puis, quand on avait fini, on avait le droit de prendre son petit rouleau. On prenait ça sous le bras et on travaillait à sa maison. Alors quand j’ai fait ça, rigolez pas, j’ai dû m’allonger sur le carrelage par terre tellement c’était grand. Il n’y avait pas de table assez grande. » C’était en 1959, raconte la femme de ce dessinateur. « Je sais que les enfants, naturellement pour telle heure, il fallait qu’ils soient couchés, et puis que j’avais tout refait le nettoyage du carrelage pour dire que se soit bien sec quand t’aurais rentré ». « Et alors quand le dessin a sorti, une journée au métier, voyez le travail, passer un petit bout à la fois, une petite faute là, là un petit trou, là une faute dans les cartons. Ça faisait ce qu’on appelle une fusée. Là, il y a une fusée. Alors on détournait un petit bout les cartons à la main. Une journée entière là-dessus. Quand j’ai fini, Monsieur Vermeulen s’amène et dit : « Alors, c’est fini ce coup-là ? ». « Ben ouais, Monsieur Vermeulen, pour moi c’est bon ». Alors il dit : « Minute, c’est bon, c’est bon ». Il appelle Nicolet qui s’amène et qui dit : « C’est bien André, vous avez bien travaillé, mais il faut passer les trois mille cartons. » Alors quand on a eu passé tout le truc, le tulliste a passé un fil à travers pour marquer l’endroit où que c’était bon, et puis il a coupé le haut, et hop ! Il a fait son dessin, la longueur qu’il devait faire. Quand il a eu fini, il a coupé. Alors les barèmes, les dessins, les cartons, tout a été brûlé. » 

    La production 

    La dépression économique qui suit les grèves de 1968 (DétantDelpace ferme en octobre 1968), où l’on passe de 5000 à 2000 employés de 1968 à 1974 montre tout de même l’importance de cette industrie au niveau quantitatif. Or, si le nombre, toute proportion gardée, d’employés dans le secteur de la création va en croissant, celui les ouvriers décroît depuis 1950. Cette évolution peut être mesurée à l’aide des annuaires Ravet-Anceau en travaillant sur des cycles décennaux depuis 1950. Trois grands types de professions se retrouvent : les dessinateurs et esquisseurs ; les commissionnaires et négociants ; les fabricants de dentelles et de tulles. 

    D’abord, les dessinateurs et esquisseurs sont au nombre de dix-huit en 1950, mais passent à 4 en 1980. Une chute de 77% qui correspond à la diminution des dessinateurs et esquisseurs publics au profit de leur intégration dans les entreprises. Ceci est à mettre en rapport avec l’évolution du type de production, qui passe de la petite bande Valenciennes au galon pour la corseterie, la laize pour la corseterie étant progressivement abandonnée au profit du galon, poussée, selon toute vraisemblance, par l’accroissement de la production en secteur Raschel. Ensuite, les commissionnaires et négociants sont cinquante-sept en 1950, cinquante et un en 1960, puis ce nombre descend à trente-neuf en 1971 pour passer à quatre en 1980. Là aussi, cette profession a subi une évolution vers la baisse qui correspond à l’intégration des secteurs commerciaux à l’intérieur des entreprises. Enfin, les fabricants de tulles et dentelles, au nombre de 152 en 1950, passent à 135 en 1960, puis à 105 en 1971 pour arriver à 48 en 1980. À la fin de l’année 1958, des grèves dans la dentelle empêchaient l’emploi de nouveaux tullistes sorties de l’école. Cherchant d’autres débouchés, un d’entre eux est devenu coloriste. Le nombre des entreprises a chuté de 68% sur trente ans. Cela a débuté au cours de la décennie des années 1960. Les observateurs les plus pessimistes affirment que la dentelle de Calais ne se fera bientôt plus qu’au musée [27]. Durant le période de 1953 à 2001, le nombre de salarié est passé de plus de 7000 à 2000, soit une perte de plus des trois quart des salariés. 

    La vente 

    Tel le vieux débat entre la poule et l’œuf, l’histoire de savoir qui du créateur ou du commissionnaire a émergé le premier relève plus d’un mythe que d’une réalité. Nous l’avons cerné, l’artisan des premiers moments s’occupe de toute la partie technique (création, production, finitions) alors que le commissionnaire traite les affaires. Cette division des tâches entre le technique et le commercial, entre le proche et le lointain, ne favorise pas l’élan d’innovation nécessaire dans tout système de production. Encore aujourd’hui, il y a un véritable clivage entre ces deux secteurs, telle une frontière entre tradition et modernité.  Il faut rapprocher le domaine du monde des commissionnaires et du principe traditionnel du commerce à Calais. La grande quantité d’entreprises de petite taille n’a jamais été favorable à un développement du commerce de l’intérieur des entreprises. Celles-ci ont d’abord été des producteurs de dentelle, mais pas des vendeurs. Il y a toujours eu distinction et division entre le producteur, qui est fabricant et possède des métiers, et le commissionnaire, qui travaille pour un acheteur. L’acheteur – grand négociant ou confectionneur – se rend à Calais pour visiter les entreprises, mais contracte avec le commissionnaire. Ce dernier assure le suivi de la production et la livraison. Cela tient au fait que la matière première issue des entreprises de dentelle est utilisée par des entreprises ne résidant pas à proximité. On sait que cette matière est exportée entre 60 et 80% selon l’époque. Et même si jusque dans les années 1975 l’on trouve un certain nombre d’entreprises de confection à Calais, cellesci n’absorbent qu’une faible quantité de la production totale. Ce qui renvoie à la question de l’aval et plus largement des débouchés de cette matière. Étant un produit de luxe, les débouchés qu’offre la dentelle n’ont rien à voir avec son lieu géographique de production. Étant un produit de luxe, c’est-à-dire, cher à la vente, mais également cher à la fabrication, son lieu de production dépend de critères sociaux tels qu’une main d’œuvre à bon marché, peu revendicative et docile. C’est ainsi que plusieurs générations d’ouvriers ont baigné dans la culture du travail et le respect du patron pour forger une ville centrée autour d’une mono-industrie. Une part importante de la production est toujours exportée, soit en Russie de la fin du XIXe siècle jusqu’au début du XXe, soit en Amérique, et même maintenant à travers le monde. L’histoire des commissionnaires peut débuter avec un personnage célèbre, Léon Blum, dont le père était négociant-commissionnaire dans le marais à Paris. Durant son enfance, Léon Blum est allé souvent passer ses vacances à Calais5. C’est ainsi qu’il aurait intercédé en faveur des tullistes, en 1936, lors des exportations vers l’Amérique des métiers Leavers, à la Chambre des députés. Mais c’est également par le récit d’un ancien commissionnaire que cette évasion nous est permise. « La première fois, c’est un petit peu une expérience. C’est peut-être les fois suivantes où j’ai dû ajuster. Le problème dans la dentelle, et dans quelques pays que se soit, et que ce soit de la dentelle lingerie ou pour la robe, c’est que l’on se retrouvait en concurrence avec d’autres commissionnaires qui avaient les mêmes produits. Je me souviens très bien avoir été en NouvelleZélande avec la collection de Jean Bracq. J’étais parti un mois et demi à la demande d’un groupement d’intérêt économique sur Caudry. Une fois en Nouvelle-Zélande, j’ai recruté un agent avec lequel je suis allé chez des clients. On est allé chez un client et j’ai sorti la collection de Jean Bracq. Ça l’intéressait, et je voyais que ça l’intéressait. Je lui ai donné les prix. Et le type 

    5 Léon Blum, biographie, Flamamrion, 2000 (référence à ajouter). 

    rigolait, et puis il a sorti les mêmes échantillons qui venaient de chez Desseilles avec des prix meilleurs marchés que les miens. C’était un problème que l’on rencontrait parce que les fabricants étaient incapables d’avoir une politique de vente. » Paradoxalement, il est surprenant de constater combien Calais est repliée sur elle-même alors que son industrie a constamment visé l’ailleurs. C’est que cette ville a depuis toujours été bercée par le secret entre entrepreneurs et la discorde qui suivait immanquablement la découverte d’une contrefaçon. En 1947, la ville comptait 167 fabricants. En 1974, plus de 80% des entreprises ont sombré.


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  • Peut-on commencer cette partie portant sur l’histoire humaine des producteurs de dentelle sans commencer par parler du petit patron ? Calais a toujours compté un nombre impressionnant de petits patrons, et cela pour la simple raison que la plupart des entreprises étaient de petite taille, ne comptant qu’un à deux métiers, parfois trois. Et que finalement le patron était ni plus ni moins qu’un ouvrier à son compte, et non à son propre compte car il n’était le plus souvent qu’un façonnier [24]. Aussi, la frange entre petit patron et ouvrier n’est pas si large qu’il n’y paraît. Et ceux qui « ont réussi » sont si peu nombreux qu’il serait historiquement préjudiciable de les montrer en exemple, tant il est difficile, voire impossible d’en tirer une leçon. L’oralité calaisienne a conservé les traces de ces expériences. Ici, on a coutume de dire qu’il faut trois générations dans une vie d’entreprise : la première crée l’entreprise, la seconde la conforte, et la troisième la coule. À étudier un certain nombre d’exemples, c’est bien ce qui se dégage des généalogies d’entreprises. Les premières générations sont principalement issues des classes ouvrières. Souvent il s’agit d’un mécanicien ou d’un dessinateur, source créative de l’entreprise. La seconde génération suit la voie tracée par le père, et conforte l’assise de l’entreprise. L’atelier devient plus gros, le nombre de machines augmente avec le capital. La troisième génération est une charnière dans l’histoire de l’entreprise. Une fois le capital économique constitué, il manque un capital symbolique fait d’une position culturelle élevée, d’un réseau de notables, etc. Aussi les plus clairvoyants vont acquérir un capital symbolique absent en faisant faire des études à leurs enfants, selon le modèle sociologique bien connu6. C’est pour cette raison que les générations issues de l’après-guerre                                              

    6 Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Ed. de Minuit, 1980 

    ont connu des médecins, des avocats et des notaires parmi les descendants de patrons qui ont le mieux réussi durant les deux générations précédentes. Du reste on trouve le même phénomène chez les tullistes, et principalement les contremaîtres chez qui l’on voit des enfants destinés aux carrières d’enseignants dans des collèges et des lycées. 

    Être petit patron d’entreprise 

    Être patron se transmet de père en fils suivant un modèle que l’on retrouve souvent. L’entreprise, la plupart du temps fondée par le grand-père à la fin du XIXe siècle, est transmise au père. À cette génération, le père conforte l’entreprise qui peut compter une dizaine de métiers. Lorsque le fils s’installe, le père achète quelques métiers dans un atelier voisin et laisse la nouvelle entreprise ainsi fondée entre les mains de son fils. Il s’agit d’une sorte de parcours initiatique, ou plutôt d’une période d’essai : le fils doit faire ses preuves sans pour autant faire courir de risque à l’entreprise paternelle. Comme généralement l’entreprise fut constituée à partir d’un fonds familial, la répartition des parts est toujours source de conflits, et finalement, d’éclatement de l’entreprise. Il est ainsi plus simple de créer un nouvel atelier, même de petite taille, que de transmettre un patrimoine économique jamais complètement détenu par la famille restreinte. D’une famille de dentelliers depuis la fin du XIXe siècle, cet ancien petit patron vit seul dans une maison typiquement calaisienne non loin du centre ville. Trois marches assez larges permettent l’accès au perron de cette maison qui compte un étage. Le couloir dessert un salon, puis une salle à manger pour se jeter dans une cuisine sous verrière. Une arrière-cuisine s’ouvre sur un jardin minuscule encadré de hauts murs qui permettent de préserver une intimité. L’entreprise du grand-père fut vraisemblablement établie grâce à une alliance avec un oncle. Il s’est par conséquent marié avec une cousine. Quant à lui, il a vécu seul avec sa mère aujourd’hui décédée. « C’est une entreprise qui a été créée par mon grand-père. C’était avant 1900. Lui, à l’époque, il avait onze métiers, des petits métiers 146 pouces. Et puis il a acheté des métiers Jardine 174 pouces en 1906 : quatre métiers qu’il a mis boulevard Debré, qui étaient destinés à mon père. J’ai connu ces métiers là, j’étais encore jeune. Ils ont été détruits à la libération de Calais, en 1944. Nous on s’est réinstallé avec les dommages de guerre. On a eu le premier métier en 1954, le premier métier neuf. Un métier qui venait d’Angleterre, mais qui était vraiment pas au point du tout. Parce qu’ils n’avaient plus fabriqué de métiers depuis de nombreuses années, et quand ils ont redémarré, ils n’avaient plus le personnel qualifié d’autrefois. De sorte qu’on a eu un métier qui était épouvantable. On a été plus d’un an avant de le mettre en route, à faire beaucoup de frais dessus. Après on en a eu un deuxième, et finalement pour le troisième, on a acheté un métier d’occasion qui marchait beaucoup mieux que ceux-là. Dans le temps, mon père a fait de la Valenciennes, c’est-à-dire des petites bandes pour la lingerie. Après ça, il s’est mis à faire des volants, parce que c’est toujours pareil, y a des vogues comme ça. Par moments c’est des petites bandes qui se vendent, après ça c’est autre chose. Et puis, c’était pendant la crise de vingt-neuf à 1936. Il y a eu une forte crise. Pendant ces périodes-là, mon père a réussi à re-fabriquer de la dentelle avec des volants pour la robe. Et puis après il est revenu à la Valenciennes, enfin vous savez, c’est... En ayant pas beaucoup de métiers on ne peut pas non plus faire grand chose. Vous avez des grosses maisons, ils peuvent se permettre d’avoir toute une gamme d’articles. Ils peuvent aussi bien faire de la Valenciennes, de la lingerie, et puis de la laize, des volants, enfin beaucoup de choses, mais quand on n’a que deux, trois, ou quatre métiers, on est assez limité. C’est pas grandchose quoi... » Reste qu’une grande proportion d’ateliers ne compte qu’un à deux métiers. Impossible dans ces conditions d’espérer recueillir des archives d’entreprises. Tout ce pan de l’histoire technique et économique de Calais a disparu avec les artisans qui l’ont constitué. Il reste des noms, des lieux, quelques dates tout au plus… Et la mémoire d’anciens patrons du tulle. Dans les petites entreprises, le personnel doit être polyvalent, posséder un maximum de compétences. Car la chaîne opératoire reste incompressible. De sorte que plusieurs étapes sont effectuées par une même personne.  « Chez nous, c’était pas une très grosse entreprise, reprend cet ancien patron. Pour la fabrication, vous avez le tulliste, bien entendu, pour faire tourner le métier. Mais vous avez la wheeleuse, qui elle remplit des bobines en cuivre. On avait une wheeleuse, bien qu’on a pas eu une affaire très importante après la guerre quand on s’est réinstallé. On avait que deux métiers en location. On avait une wheeleuse, mais elle remontait. Elle faisait du remontage aussi. Chose qui est assez rare, mais enfin, dans une petite entreprise, il faut bien… Alors vous avez des remonteurs, vous avez aussi les presseurs. Parce que la wheeleuse remplit ses bobines. Après vous avez le presseur qui les visite, qui fait un tri. Il trie les bobines, les grosses, les moyennes. Les fines. Il met les grosses ensemble dans une presse pour les presser plus fort, les moyennes, les fines, tout ça c’est séparé. À l’époque, les presses hydrauliques n’existaient pas. On mettait une presse dans un boîtier, puis avec une clef on tournait à la main. Alors quand les bobines étaient pressées, il fallait les chauffer. Après, c’est le remontage, il faut les remettre dans les métiers. Un wappeur pour faire les rouleaux et puis celui qui avait des chaînes c’est un ourdisseur. Les grosses maisons ont des ourdisseurs chez eux. Mais autrement les petits fabricants, il fallait faire faire ça chez des ourdisseurs publics. » Enfin, le rythme de l’entreprise est donné par « les hauts et les bas » qui sont des constantes tellement régulières qu’elles sont considérées comme « naturelles ». « Il y a toujours eu des hauts et des bas dans la dentelle, depuis toujours ». Pourtant, il fut une époque où le respect des réglementations en matière de travail offrait une marge de liberté pour le patron qui semblait ne pas s’en priver. « À l’époque, on pouvait licencier comme on voulait. Ça serait maintenant, c’est plus embêtant. Maintenant quand on veut licencier, il faut encore donner des indemnités, mais à l’époque ça n’existait pas tout ça. On avait besoin de quelqu’un, on embauchait, on n’avait plus besoin de lui, on licenciait, et puis c’était tout. » Cette facilité d’exercice était utilisée également par l’ouvrier qui pouvait quitter une entreprise du jour au lendemain [29]. Sauf que l’ouvrier possédait un carnet d’état de service qu’il faisait signer dans chaque entreprise. Dans ces petites entreprises, quelques métiers produisaient une même dentelle, parfois durant plusieurs années, voire décennies. Aussi le choix des machines est-il prépondérant dans la logique de la conduite de l’entreprise. « Les métiers qu’on avait avant-guerre, c’était de quinze points. Quand on s’est réinstallé après la guerre, mon père a préféré des douze points parce que les quinze points c’est fort délicat. Les chariots sont très fins, et avec la température, une différence de deux ou trois degrés et le métier ne marche plus. Il faut tout le temps être là à régler. Tandis qu’un douze points c’est moins délicat. » Les petits patrons sont proches de l’entreprise. Ils vivent souvent à l’intérieur et connaissent assez bien la technique des machines pour repérer et éviter les fraudes de toutes parts, et notamment du tulliste. C’est sur ce dernier, longtemps considéré comme un « seigneur », que repose l’ensemble de la chaîne des opérations de fabrication de la dentelle. 

     Le Tulliste 

    Les années 1960 sont une période riche dans l’histoire de la dentelle à Calais. Les ouvriers participent à la reconstruction de leurs outils de travail. Peu d’ateliers ont été touchés par les bombardements de dernière heure. Si Calais nord a été entièrement rasé, les ateliers de Saint-Pierre ont été épargnés. Pour autant, le manque de matière première et la restructuration du parc machine se sont étalés sur près d’une décennie après 1945. Durant cette période qui va aller jusqu’en 1970, beaucoup d’ouvriers travaillaient dans de minuscules ateliers, parfois seuls. Pour cet ancien tulliste de 59 ans, comme pour la plupart des hommes, la dentelle a commencé à l’âge de quinze ans. « J’ai monté sur un métier assez jeune, du fait que je suis rentré à peu près à quinze ans, à peine quinze ans. J’ai rentré en apprentissage chez les établissements Wissock à Calais. Et à l’époque, j’étais en apprentissage à quinze ans. Je me souviens du salaire : c’était cinq cents francs anciens par semaine. Malgré tout c’était peu. Et mon père m’avait pris dans la dentelle parce que j’avais commencé comme électricien. Mais comme je n’avais pas trouvé d’emploi définitif, j’ai parti dans la dentelle. Au départ, il m’a pris avec eux au métier, directement. Logiquement j’étais censé faire du remontage, travailler en similaire quoi. J’en ai fait un petit peu, mais très peu. En fait, j’ai monté directement sur le métier. J’ai appris directement avec mon père. Et puis, disons qu’à quinze ans et demi seize ans, mon père était malade. Il avait été prisonnier de guerre. Il est tombé malade un jour et puis je suis resté tout seul sur le métier. Mon employeur m’a laissé travailler. » Rapidement, l’apprenti tulliste gagne le droit de monter seul sur son métier [48]. C’est souvent au hasard d’un remplacement que le jeune tulliste doit faire ses preuves. Alors, avec une fierté non dissimulée, il grimpe sur le pont de sa machine et lance la « déclinche » [7] pour une série de racks. Souvent qualifié de « seigneur de la dentelle » le tulliste se saigne aussi aux quatre veines pour arriver à sortir ses dessins [3]. « J’avais pas réellement mon métier puisque je travaillais sur le métier de mon père qui était malade. Mais tous les soirs par contre, je travaillais jusqu'à huit heures, neuf heures le soir. J’avais déjà fait une approche sur le métier en étant seul. À vrai dire, au départ c’est pas essentiellement difficile d’apprendre la dentelle, puisque en fait je faisais de la Valenciennes. C’est un article assez simple, et quand on fait la même chose, on s’y habitue rapidement. Chez Wissock, mon père a travaillé plus de dix ans, et il a toujours travaillé sur le même dessin pendant dix ans. C’est-à-dire qu’au moment où moi et mon père on a quitté les établissements Wissock, on avait toujours travaillé sur le même dessin : un article en coton. Il m’a dit avoir changé une fois de dessin, il y avait simplement une mouche en plus, un petit motif en plus. Il fallait le savoir pour savoir que le dessin avait été modifié d’un petit peu. Mais à l’époque l’employeur travaillait, travaillait, autant qu’il fabriquait, autant il vendait. C’est plus le cas aujourd’hui. Aujourd’hui on change de dessin dès fois peut être plusieurs fois par semaine. Et j’ai changé d’atelier avec mon père, j’ai changé ici là, c’était en octobre 56, chez les établissements Kockenpoo, qui étaient situés rue du 29 juillet. Et là, j’ai pris mes quarts avec lui. Là on était partenaires à part entière. L’un travaillait le matin, l’autre l’après-midi à tour de rôle. » Toute une vie à faire la même dentelle, n’est-ce pas s’enfermer dans une routine sereine ? On comprend mieux à présent le choc que ces ouvriers ont subi à partir des première vagues de licenciement, dans les années 1970. Aucune préparation n’avait été faite. L’assurance d’un travail régulier, sur le long terme, était aussi rassurant que celle de fabriquer toujours la même dentelle, le même tulle. 

    Non loin du centre ville, dans le quartier aujourd’hui reconverti en parking, se trouvait anciennement un fabricant de métiers Jacquard du nom de Quillet. Dans les commerces avoisinants, les vibrations provoquées par l’étau-limeur étaient telles qu’une bouteille placée sur une table finissait par se rapprocher d’un bord et tomber. Le bruit ambiant comme les vibrations n’étaient pas perçu alors comme une source de pollution de l’environnement, mais comme un mouvement rassurant, voire protecteur. Tant qu’il y avait du bruit, cela signifiait qu’il y avait du travail. Et, nous l’avons vu, du patron à l’ouvrier, Calais est bercée par le travail. Cette valeur qui aujourd’hui fait défaut était à la base de la genèse de cette cité laborieuse. Les femmes, elles aussi, ont leur part d’histoire. 

    Les ouvrières et le travail en atelier 

    Dans les années soixante, Calais employait [cinq à six mille salariées, dont 60%] de femmes. En plus des entreprises de dentelle, il existait quelques entreprises de confection où se dirigeaient les ouvrières, dans des grands ateliers. Francine, alors jeune fille, allait, dans les années 1965 découvre la dure réalité du travail. À travers son expérience, elle nous raconte la pénibilité des tâches dans un contexte de confort naissant.  « À l’époque, on était payé toutes les semaines. Dans ta fiche de paye, c’était directement en liquide. Il n’y avait pas de banque. On ne mettait pas en banque ni rien, on était payé à l’heure. Moi j’ai démarré à cinquante centimes de l’heure à quatorze ans. Et comme chez Galler ils payaient plus, je suis partie chez Galler à seize ans. Et là chez Galler, j'ai fait un peu de tout à l'atelier finition. J'ai métré au clou, parce qu'on métrait les pièces. Après j'ai fait plieuse sur bobine, en vérifiant les défauts. J'ai fait écailleuse au « pyro », et chez Stéco je faisais écaillleuse à la main aussi. Après j'ai fait écailleuse en machine, et effileuse en machine aussi. C'était des grandes machines avec des rouleaux, et en bout de rouleau t'avais une manivelle. On était à deux ou trois sur le même rouleau. On prenait plusieurs fils dans la main, et on tournait avec la manivelle. Il n'y avait pas de moteur. On tournait avec la manivelle et on tirait les fils comme ça. Quand il y en a un qui cassait tu le rattrapais et tu recommençais. On effilait des pièces comme ça à longueur de journée. Je me rappelle que chez Galler on faisait dix heures par jour. On commençait à sept heures au matin jusqu'à midi, et deux heures sept heures. On faisait sept heures midi le samedi matin. On faisait cinquante-cinq heures par semaine. Ça je m'en souviens bien. Entre deux, on n'avait pas de cantine. On repartait à la maison à pied. Et bon, on faisait cinquante-cinq heures par semaine. Je venais à Solex parce qu'on avait un hangar pour ranger les Solex et les vélos. Parce qu'il n'y avait pas de voitures. Personne ne venait travailler en voiture. On était tous à Solex ou à vélo. » « Après, j'ai fait écailleuse sur machine avec les roues. T'avais une pédales et quand tu mettais en route, tu réglais ta roue avec des petits boutons sur les côtés. Alors celui-là c'était fort, celui-là tu desserrais. Tu réglais en fonction du tulle que tu écaillais. Parce que t'avais des fois des gros brodeurs, mais des fois t'avais des  brodeurs très très fins. Et quand c'était très très fin, souvent, tu coupais dedans. Là c'était plus vendable. Il fallait le rendement aussi. On était au rendement. Quand j'étais plieuse, il fallait faire cinquante pour cent. Tu vois, on était au rendement. Alors t'avais le droit de manger, par exemple pour déjeuner là au matin parce que t'es là depuis sept heures, mais sans t'arrêter de travailler. Il fallait que tu travailles en mangeant. Après ça s'est amélioré un petit peu parce qu'il y avait un appareil de boisson. T'avais café, thé, citron, et t'avais des soupes aussi. Tu pouvais arrêter un quart d'heure pour aller boire un café au distributeur, mais dans l'atelier même, sous l'œil de sous-maîtresse. Fallait demander. Pour les toilettes c'était pareil. Par exemple t'allais aux toilettes, il y avait un système de clefs accrochées à un tableau, et lorsque tu enlevais la clef il y avait un signal rouge qui s'allumait. Le contremaître dans son bureau le voyait. Donc il voyait au moment où tu allais aux toilettes, et le temps que tu mettais. Et quand tu revenais, tu raccrochais la clef et ça s'éteignait. Mais si tu allais trois quatre fois dans la matinée aux toilettes, il t'appelait, et il te demandait : « Mais qu'est-ce qui se passe, comment ça se fait, vous ferez pas votre rendement, tout ça ». Alors bon, nous on disait : « Monsieur on est indisposé ». Parce que t'avais des filles qui allaient fumer dans les toilettes, parce qu'on avait pas le droit de fumer sur place. Puis à l'époque les filles ne fumaient pas, si tu veux c'était assez rare. Donc elles allaient fumer dans les toilettes, elles étaient assez longues. On était contrôlé comme ça aussi en fait. Tu passais devant son bureau, tu devais obligatoirement passer. C'était un grand bureau monté sur une estrade avec une verrière, et t'étais obligée de passer devant son bureau pour décrocher la clef pour aller aux toilettes. Il voyait tout. Après t'avais la sous-maîtresse qui était plus bas elle sur une estrade. Si tu restais trop longtemps. Bon des fois quand on est jeune, on parle, on s'amuse, on chante. Elle venait nous dire : « Bon vous travaillez mademoiselle ? ». Moi le rendement je l'ai jamais fait. J'ai jamais fait cinquante pour cent de rendement. » Malgré ces difficultés, cette pénibilité du travail répété, Francine garde un assez bon souvenir de cette période. « J'ai bien aimé tout en fait. Aussi bien le pliage sur bobine, écaillage en machine, l'écaillage en la main, l'écaillage au « pyro ». Je l'ai gardé d'ailleurs. Le métrage au clou, effilage, tout. Je ne sais pas si c'est le fait d’être jeune, mais j'ai adoré travailler dans les usines à tulle. Ça me plaisait, on s'amusait. On plaisantait, on rigolait. Il y avait une bonne ambiance. Il n’y avait pas de compétition entre ouvriers. C’était très rare quand t'avais quelqu'un qui était dans les jambes du patron, qui allait raconter. Moi je me souviens, peut être que je vois ça avec les yeux de la jeunesse, mais je me souviens qu’il n’y avait pas vraiment de disputes. Par contre il y a un truc où moi j'ai pas trop apprécié, mais enfin c'est peut être du fait que j'étais polyvalente. Parce que quand t'étais dégourdie, tu parles qu'ils s'en apercevaient tout de suite. Donc je faisais un peu de tout. Quand il manquait quelqu'un, je prenais ça place. Il n’y a que brodeuse que je n'ai jamais fait. J'ai horreur de coudre. Mais du fait que j'étais comme ça on me donnait cinquante centimes à l'heure de plus. Mais on m'avait dit : « Tu ne le dis pas ». Il ne fallait pas que je le dise à mes copines. Si bien que quand on me donnait ma fiche de paye – chez Galler c'était des enveloppes transparentes, et les billets étaient placés pliés de telles manière que tu voyais la fiche – tu voyais combien t'avais. Alors comme on comparait nos fiches de paye, il fallait bientôt que je me cache parce que j'avais cinquante centimes de l'heure de plus. Je n’appréciais pas ça parce que, puisque j'étais polyvalente, je faisais un peu de tout. Il n’y avait pas de raison de le cacher. » Les ateliers de finition étaient essentiellement un domaine de femmes, bien que quelques hommes étaient là pour assurer le contrôle du travail. « C'était bien parce que dans l'atelier finition, t'avais des filles et des garçons. C’était en majorité des filles en finition, parce que c'est quand même du travail de femme. Mais il y avait aussi deux ou trois hommes, dont mon chef. J'avais seize ans, il en avait seize aussi, mais lui il était déjà mon chef. Il s'occupait de la manutention, de tout ce qui était envoi, de tout ce qui était finition. À ce moment-là deux ou trois garçons, ce n’était pas trop. Quand je mettais les pièces au clou, t'en avais qui n'étaient pas tellement longues, qui faisaient vingt ou vingt-cinq mètres. Il fallait que tu les décolles du clou, que tu les allonges à terre, que tu les plies à quatre et que tu mets de la ficelle pour faire des ballots. Et puis en fin de journée j'avais une montagne de ballots parce que c'est tout ce que j'avais métré. Fallait que je mette le métrage et tout. Le numéro de la dentelle, et puis quelle usine ça correspondait. Et bon ben moi, ça, mais quand j'avais des pièces qui faisaient dès fois cent cinquante mètres de long, je sais plus exactement les longueurs, mais je pouvais pas le décoller du clou, c'était trop lourd. Donc fallait que j'appelle René mon chef qui le faisait, et au soir il venait avec un grand chariot et il prenait tous les ballots. Je faisais ça dès fois des journées complètes. Donc j'avais les bras comme ça. Et puis dès fois je faisais plieuse sur bobine, dès fois je faisais effileuse, dès fois je faisais écailleuse, je faisais un peu de tout. C'est peut-être pour ça que j'aimais bien dans le fond parce que c'était pas monotone. Et j'allais même dans les réserves ranger les pièces et tout avec ma copine. Alors là on se marrait parce que il n'y avait personne pour nous surveiller, c'était. On était tout le temps, constamment surveillé malgré tout. On pouvait parler, je ne dis pas que c'était le bagne au contraire, on pouvait parler mais fallait pas non plus provoquer ou faire ouvertement tout ça quoi. Parce que quand moi j'étais plieuse t'avais une rangée de tables dans ce sens-là, et t'avais une rangée de tables dans l'autre sens. Donc moi j'étais comme ça et ma voisine était comme ça, ce qui nous permettait de pouvoir se parler. Alors on travaillait mais en se parlant, et dès fois, bon la sous-maîtresse elle voulait pas parce qu'elle disait qu'on ne voyait pas passer les défauts de la bande. Parce que si tu parles, tu regardes ta voisine parce que tu parles, et t'as tellement l'habitude, ta bobine elle tourne, tu passes ta bande comme ça là, et puis dès fois plus ou moins il y a des défauts, alors t'étais obligé de couper la bande. Tu roulais, tu mettais une épingle, et tu jetais à une jointeuse, qui était trois quatre machins plus loin. Alors tu faisais un gros nœud, et puis tu lançais ta bande à la jointeuse qui elle la récupérait. Alors elle avait de fois des joints qui tombaient comme ça de tout le tour, puis elle te faisait le joint. Alors tu ramenais ta bande et puis tu refaisais. Pour une jeune femme, travailler en atelier signifiait aussi connaître une possibilité d’évasion. Juste avant 1968 et les grands mouvements de grève, Francine se rappelle bien l’ambiance des ateliers, et ce qu’on y chantait. « C'était des chansons. Bon ben Piaf, beaucoup. Moi je me rappelle que mes copines chantaient beaucoup Piaf. On n’avait pas tellement de vedettes modernes comme maintenant. Aznavour aussi qu'on chantait, et surtout, on se racontait beaucoup d'histoires. On était là assises entre nous, on se racontait beaucoup d'histoires. Des histoires assez paillardes en fait. Je me rappelle juste d'une chose, j'avais une copine qui était marrante comme tout. Elle nous comparait quand on rentrait, si tu veux elle disait : « Maintenant on éteint l'atelier, on est chez Madame Claude ». Puis elle disait : « Allez les filles, au travail, au travail » (tapant dans ses mains), comme si elle était une mère maquerelle quoi. On se marrait. On chantait, oui, on chantait beaucoup, mais beaucoup Piaf. C'était beaucoup Piaf, Brel et Aznavour. Par contre il y avait des dames avec qui je travaillais – qui avaient déjà à cette époque-là quarante ou cinquante ans – c'était des chansons, je ne sais pas : style Damia. C'était des chansons où tu pleurais quand tu les écoutais parce qu'il y avait de quoi te pendre. C'était vraiment pas joyeux. Alors il y en avait une c'était Ginette, je m'en rappellerais toujours, elle avait à peu près quarante-sept ans à ce moment-là, c'est-à-dire l'âge que j'ai maintenant. Moi j'en avais dix-sept, elle avait cet âge-là, mais elle, elle chantait toujours des chansons de son temps à elle. Et moi je lui disais toujours : « Ginette arrêtez ! vous allez nous faire pleurer ». Mais elle, ça lui plaisait. Alors elle était en train de plier et de chanter. On l'entendait fatalement. Pour ça on était libre quand même, de parler, de chanter, du moment qu'on travaillait. Parce que t'étais quand même là cinq heures, de deux heures à sept heures, c'était quand même assez long. Pas de coupure, à part le fait que t'ailles aux toilettes, ou boire un café, des choses comme ça. Parce que t'avais pas de pose. Il fallait que tu manges en travaillant, il n'y avait pas de pose. Mais, sinon l'ambiance, moi j'ai beaucoup aimé. » Si l’atelier est comme un lieu d’expression, de défoulement, de non retenue, c’est parce qu’à la maison, ces jeunes filles-là n’ont pas la liberté que leur âge réclame [25]. Ainsi, pour une ouvrière née en 1943, le monde s’ouvrait avec l’entreprise. Évidemment, l’ambiance varie d’un atelier à l’autre, comme d’une époque à l’autre. « Je me souviens, raconte Simone, que quand on était beaucoup, on tirait la dentelle. On pouvait chanter, tout ça en travaillant. C’était du Johnny Halliday, c’était un peu de tout quoi. C’était les chanteurs et les chanteuses de l’époque, du Sheila, un peu de tout. Tandis que maintenant, c’est plus pareil. Les gens sont moroses. C’est plus du tout de la même manière. » Lors des ducasses de quartier, comme c’est traditionnellement le cas à Calais, Simone n’avait pas le droit de sortir s’amuser. « Les ducasses, c’était gai. Mais enfin moi je n’avais pas le droit d’aller, mes parents ne voulaient pas. J’ai été élevé avec un beau-père qui était assez sévère. Je n’avais pas le droit de sortir, je n’avais pas le droit d’aller aux ducasses, je n’avais pas le droit, ah oui. Alors à la maison, je travaillais. Jamais eu le droit… Enfin si, on entendait la musique, tout ça, de la chambre. C’était agréable. » Cette curieuse absence de ressentiment, curieuse acceptation d’une contrainte qui marque un état de soumission face à l’autorité parentale n’est pas un récit isolé. Aussi, l’atelier et le travail des femmes peuvent être pris comme une ouverture sur un monde moins cruel, moins autoritaire, et qui finalement permet de comprendre pourquoi on se retrouve face à cette apparente docilité de l’ouvrière. « La tradition de l’Ecole de Chicago, écrit Manuelle Faveau, a montré que les habitants des villes voient plutôt les aspects positifs de la condition urbaine, et recherchent dans une évasion réelle ou imaginaire, le remède à un malaise et une angoisse. C’est pour cela que l’on sentait une joie des Calaisiens de parler d’un autrefois, d’un quartier idéalisé avec des fêtes et une enfance heureuse ». Permanente dans les esprits et les récits, cette idéalisation d’un autrefois renvoie aussi à une permanence sociale et urbaine qui a été bouleversée ces trente dernières années. 


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