• Après un an de guerre, les fabricants de dentelle en crise

    En août 1915, la Première Guerre mondiale dure depuis un an. Un an que la mobilisation des hommes affecte l’économie locale

    Après un an de guerre, les fabricants de dentelle en crise

    Environ 75% des tullistes sont mobilisés et les commandes diminuent  une situation difficile pour les fabricants.

    Depuis maintenant un an que la guerre dure, l’industrie des tulles et dentelles de Calais tourne au ralenti. Dès les premières semaines du conflit, le problème des ouvriers tullistes mobilisés en très grand nombre – ouvriers qui ne peuvent être remplacés en raison du haut degré de qualification et de spécialisation qui est le leur – est apparu comme difficilement surmontable… et il s’ajoutait à d’autres (lire notre édition du 20 août 2014).

     

    Malgré le fait que depuis août 1914 l’Allemagne a perdu des parts de marché dans les pays étrangers qui lui sont hostiles, la place de Calais, qui espérait tirer parti de cette nouvelle donne, voit la demande inexorablement diminuer. Durant l’été 1915, la crise dans laquelle se trouve ce secteur économique clef de la ville amène la Chambre Syndicale de l’Association des Fabricants de Dentelles à faire publier dans la presse un texte adopté à l’unanimité moins quatre voix à l’issue de son Assemblée Générale du 13 août.

     

    Contraintes de la location en usine

    Ce texte fait état d’une question intrinsèquement liée à l’organisation du travail dans les «usines à tulle » calaisiennes. Rappelons qu’à Calais les nombreux petits patrons dentelliers ne possédant qu’un nombre limité de métiers louent un emplacement au sein d’une usine.  

    Travaillant de manière isolée pour ne pas dévoiler leurs produits à leurs voisins et concurrents, tous bénéficient de la force motrice mise à leur disposition par l’usinier. À l’époque, la vapeur reste la technique toujours usitée.

    L’emploi de la force motrice est facturé par le propriétaire de l’usine à proportion du temps de fonctionnement mensuel de la machine à vapeur, fonctionnement impliquant consommation de charbon, emploi de main-d’œuvre et usure du matériel. Tous les fabricants installés dans la même usine sont soumis à un même type de bail dont le montant varie selon le nombre de leurs métiers… mais pas selon le temps d’utilisation de ces derniers.

    Or, depuis un an certains fabricants sont astreints à payer la totalité de leur bail alors que leur activité ne couvre qu’un faible nombre d’heures. Car si, dans l’usine où ils sont installés, ne serait-ce qu’un seul fabricant – plus heureux au niveau des commandes ou disposant d’un personnel conséquent – sollicite l’emploi de la machine à raison de vingt heures par jour, ceux qui ne l’ont utilisée que six ou sept heures doivent cependant acquitter un loyer identique !

    Les petits patrons eux-mêmes mobilisés, et qui de ce fait ont dû confier momentanément la gestion de leur entreprise à leur premier employé, à un parent ou à un ami de confiance, sont soumis au même régime, défavorable pour eux puisque leurs métiers ne tournent bien sûr pas à plein. Infliger une telle charge à ces hommes, qui risquent à tout moment leur vie en combattant pour la France… n’est-ce pas une « honte » ?

     

    Une union sacrée réclamée

    Se plaçant sur un plan moral, les membres de la Chambre Syndicale s’adressent à l’ensemble de la profession : « Ne croyez-vous pas, messieurs, que nous sommes en train de commettre envers cette partie de la fabrique malheureuse, un acte déloyal et foncièrement égoïste ? Qu’on ne puisse pas dire qu’au moment où la France s’immortalise dans un élan merveilleux d’union sacrée, il s’est trouvé en France une cité industrielle qui a aidé à la ruine de ceux des siens qui, absents du foyer familial, faisaient sur l’autel de la patrie le sacrifice de leur vie ». Une solution est donc proposée.

    Elle consisterait dans une limitation des heures de travail à Calais qui « amènerait une plus grande diffusion des ordres à remettre, une meilleure répartition de la main-d’œuvre et du salaire ». Du coup, « bon nombre de métiers arrêtés faute d’ouvriers pourraient se remettre en route et la fabrique, de ce fait, s’attacher à nouveau à la recherche d’articles qui soutenant notre belle renommée, prépareraient l’avenir commercial de notre place ».

    La barre est fixée à 12 heures par jour : si tous observent ce quota, « nous donnerions ainsi l’exemple d’un beau et généreux mouvement de fraternité envers nos confrères malheureux» déclarent les fabricants. « La solidarité patronale [est] une vertu au même titre que la solidarité ouvrière », ajoutent-ils, bousculant sans doute par là quelques susceptibilités.

     

    Il est clair que la mesure a de quoi déplaire à certains. « Allons-nous dans le domaine de la dentelle comme dans d’autres, nous laisser encore distancer par d’autres pays ? » s’exclame un fabricant sous couvert d’anonymat dans Le Phare de Calais. « Non, n’est-ce pas ? Et pourtant cela pourrait arriver si l’on vient à nous imposer de ne tourner qu’un certain nombre d’heures par jour » ajoute-t-il après avoir fait remarquer que, le commerce étant la force vitale d’un pays, c’est « faire du patriotisme [de faciliter] son extension ».

     

    Respecter le black-out

    Aux yeux de beaucoup, une réduction volontaire de l’activité est effectivement malvenue, à l’heure où des profits peuvent être espérés et où les frais généraux des fabricants augmentent du fait de la multiplication de contributions et de majorations de toutes sortes mais aussi du renchérissement des matières premières.

    Les porte-paroles de la Chambre Syndicale opposent à cela un argument non négligeable : les précautions exigées de la population calaisienne face aux risques de raids aériens s’appliquent aussi aux usines. Il faut respecter un black-out total pour ne pas révéler aux zeppelins ou aux avions ennemis la position de la ville qu’ils viennent bombarder.

    « On n’empêche pas, dans les grandes maisons de verre que sont nos usines, un rayon de lumière de filtrer ! On n’empêche pas un ouvrier qui a trop chaud d’ouvrir une fenêtre ou bien d’aller à la cour ! » soulignent-ils, n’ignorant pas qu’avec le changement prochain de saison, l’obscurité tombera plus vite. « Enfin, ce qu’on n’empêche pas, quelque soin qu’on ait pris de barricader ses fenêtres ou ses portes, c’est le bruit des métiers de monter vers le ciel, et de guider les pirates de l’air par l’ouïe aussi sûrement que par la vue ».

    Leur conclusion est sans appel : « Quel est l’usinier qui voudrait prendre cette effroyable responsabilité de risquer le massacre de tout un quartier pour quelques heures de travail de nuit ? » Reste à voir si elle sera entendue.

     

    Magali Domain

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