• Carte du Calaisis sous la domination anglaise

    Un document exceptionnel : une carte du Calaisis sous la domination anglaise de 1346 à 1558

     

    Stéphane Curveiller

    Il arrive qu’au hasard des recherches, l’historien découvre un document inédit. C’est alors un grand moment, d’autant plus quand ce document est déplié sous les yeux intéressés des chercheurs présents dans la salle de lecture1 ! La représentation cartographiée que nous avons « dénichée », dessinée au xixe siècle par un érudit de la région, s’intitule Carte du Calaisis sous la domination des Anglais de 1346 à 1556. 

    Carte du Calaisis sous la domination anglaise

    Ce document illustré, colorié, ne peut qu’interpeller l’historien médiéviste trop souvent privé de données précises, surtout de cartes et de plans2; les données font cruellement défaut pour le Calaisis; à l’inverse, Calais est globalement privilégiée. C’est la raison pour laquelle notre étude ne se centre pas sur Calais, cette dernière ayant fait l’objet de nombreuses études. Cependant, quel crédit apporter à cette trouvaille? Les éléments indiqués rapportés aux sources manuscrites médiévales existantes (chroniques, comptabilités…) sont-ils dignes de foi malgré la distance pluriséculaire?

    Un document original, en partie inédit

    Ce document est un plan de 1,55 mètre de large sur 0,80 mètre de haut, dont l’auteur est inconnu mais probablement est-il d’origine flamande car certains termes anglais comme par exemple street (rue) se transforment singulièrement en streat ou strat. Une étude philologique pourrait étayer nos propos. La source est contemporaine du xvie siècle, mentionnant la date de 1556 et non 1558, chose peu surprenante au demeurant car elle a été copiée à maintes reprises au xixe siècle pour divers érudits locaux ou régionaux. Son analyse n’a guère été à ce jour très développée à l’exception de quelques bribes dans un ouvrage de référence.

    La carte en question porte sur un territoire s’étalant sur 30 kilomètres de côtes environ de Gravelines à Escales et sur une dizaine de kilomètres à l’intérieur des terres. Il s’agit en réalité du Pale3 dans sa superficie la plus vaste correspondant à la zone conquise par les Anglais présents pendant plus de deux siècles. La prise de Calais en 1347 fait suite au long siège dont l’événement notoire avec le sacrifice des Six bourgeois a été largement mythifié4. Cette situation s’achève en 1558 avec la reprise de Calais par le duc de Guise5. Les « marches » du Pale connaissent des fluctuations et sont soumises à de fréquentes escarmouches entre les Anglais et les armées franco-bourguignonnes6. La reprise d’Ardres par les Français met la région dans une situation délicate7 ; Ardres devient une tête de pont du côté français et Guînes le demeure pour les Anglais de façon durable8. Il y a eu certes deux tentatives sérieuses de reprise par le roi de France et le duc de Bourgogne, mais elles ont avorté9. Dès lors, après 1436, chacun campe sur ses positions et tout le monde y trouve son intérêt. D’un côté, les Anglais avec le Pale ont un pied à terre continental, dont l’intérêt stratégique est évident10 ; ainsi, en 1415, après Azincourt, ils repassent par Calais. Cependant, ce joyau s’avère très vite « hors de prix », dans la mesure où l’Étape des laines ne connaît de réelle prospérité que pendant une vingtaine d’années (1361-1380). En outre, les chevauchées pratiquées surtout au xive siècle terrorisent les populations de Flandre maritime et de Flandre intérieure11 au-delà de l’Aa ou même de l’Artois proche12. Ces incursions anglaises deviennent rapidement stériles, sauf sur le plan psychologique. De plus, les Français, à partir de 1436 préfèrent laisser les Anglais là où ils sont, sachant par conséquent où se trouve l’ennemi ! D’aucuns ont parlé à ce propos de « contre-terrorisme13 ».

    Carte du Calaisis sous la domination anglaise

    Cet « îlot continental anglais » nommé Pale peut être délimité ; bordé au nord par la mer, le territoire anglais commence à l’ouest aux falaises d’Escalles avec le cap Blanc-Nez et s’étend jusqu’à Gravelines où l’Aa le sépare de la Flandre. Au sud-ouest, les limites ont varié depuis le traité de Brétigny (1360) par suite des empiétements des Français. En 1558, elles commencent sur la côte, près du tracé actuel de la commune d’Escalles ; elles se dirigent au sud-est, puis au sud jusqu’au mont de Couple, le point le plus élevé de la rangée de collines qui viennent de l’ouest de la forêt de Guînes. Elles passent au sud d’Hervelinghem vers Saint-Inglevert(Sandingfield), laissant l’hôpital au nord14 et suivant la ligne de démarcation sud entre Pihen (Pyram sur la carte) et Landrethun(Laynderton). Elles courent ensuite droit au sud-est, à travers le pays boisé jusqu’aux fours à chaux de Fiennes (Fisne Towne).

     

    L’ancienne frontière continue vers l’est, tirant un peu au sud, jusqu’au bout des arbres dans « Park Valley » où elle tourne au sud-sud-est, à travers les bois, jusqu’aux grands arbres appelés « Houches Brittone » près de Bouquehault (Boquehot-Buckholt). C’est à cet endroit que commence la route des Anglais (English street) qui, courant en dehors du territoire aussi loin que les fours à chaux, semble avoir été une frontière encore plus ancienne dans ces parages. La route suit la ligne maintenant indiquée comme limite sud de la commune de Guînes et, après avoir passé les fours à chaux, court apparemment en dedans de l’ancienne frontière à des distances variables depuis ce point jusqu’à ce qu’elle atteigne la côte. Depuis « Houches Brittone » l’ancienne frontière passe au nord-est du village de Camp (Campagne), dont la partie orientale est toujours française. En atteignant Balinghem, elle longe cette commune… De là, elle se dirige au nord jusqu’à l’emplacement marécageux qui l’empêche d’être nettement marquée jusqu’au boulevard de Balinghem (Ballangen Bulwark). De cet endroit, la grande rivière marque les limites du territoire depuis « Boothackes » jusqu’au « Cowbridge », à partir duquel une ligne avec des inflexions et des courbes s’étend jusqu’au « Boot’s Bulwark » et l’extrémité est du « Polyvard15 ».

    Un document riche d’enseignements

    Le document ne néglige pas l’aspect stratégique. Les centres urbains sont présentés plus ou moins fortifiés en fonction de leur importance. On retrouve les différentes garnisons : Hames, Marck, Guînes, Ardres (qui n’a appartenu au Pale que très peu de temps de 1360 à 1377), Oye, Balinghem16. On peut observer que Guînes dans sa partie « occidentale » est fortifiée avec une palissade ou fortification avec un château distinct tandis que le centre urbain est entouré de murailles17. Marck, en revanche, est complètement intra-muros, sans aucune mention d’un château précis. À Oye, le château, situé à l’intérieur des fortifications, est nettement séparé des habitations. La carte met bien en valeur l’aspect défensif du Pale, mais aussi les éléments fortifiés proches de la « frontière » ; c’est le cas de Gravelines et de Bourbourg situées à l’est de l’Aa, mais du côté français et bourguignon. Ajoutons que cette partie du Pale a permis, au point fort de la présence anglaise à la fin du xive siècle, de nourrir une garnison de plus de 1 100 hommes, stationnée essentiellement à Calais mais aussi dans les places fortifiées de Guînes, Hames, Oye, Marck, y compris les petits fortins nommés ou bollwerk construits près de Frethun (Froyton), de Coquelles(Calkwell), de Hames (Ham) et à proximité des lieux-dits The Paylevert etThe motoir Bulwarke, respectivement près d’Andres (Andarne) et de Nortkerke.

    L’auteur fait apparaître sur la carte d’autres aspects comme, par exemple, les paroisses qui sont indéniablement les éléments structurants de tous les villages et bourgs les plus importants du Pale. Un soin particulier est apporté à la localisation des édifices paroissiaux, placés tantôt au centre des habitations commeà Offekerque, Nortkerke, Oye, Frethun (Froyton), Vieille-Église (Olderkerk), Coulogne (Collam), tantôt un peu excentrés comme à Caffiers (Caphyers) et plus nettement à Coquelles (Callhemel). Les villages sont représentés plus ou moins étendus, avec un habitat groupé à Ardres ou totalement dispersé ou semi-dispersé, longeant les voies de communication, que ce soit des chemins – souvent poudreux l’été, boueux l’hiver18 – ou des voies d’eau comme à Offekerke, Buckarde ou Hameswel. Il semble que l’auteur a tenu compte de la situation réelle du réseau urbain, de l’importance de chaque localité par rapport à ses voisines : cela est d’autant plus plausible que l’état des feux a été dressé dès le xve siècle19. Un sanctuaire est même dessiné, simple croix en pierre, entre Hames et Fréthun. En outre, au regard de l’arrière-pays artésien ou flamand, le territoire de la région – y compris le littoral à l’ouest de l’Aa – n’a pas vu l’émergence de nombreuses abbayes20. L’absence d’institutions monastiques dans cette zone littorale s’ajoutant au manque d’intérêt du comte de Boulogne Mathieu d’Alsace pour cette partie du comté21 – à la différence de Philippe d’Alsace beaucoup plus « avant-gardiste22 » quant à l’importance du littoral – explique le retard du drainage dans le Calaisis avant l’installation des Anglais en 1347 ; or, l’existence de nombreux canaux sur le plan montre les efforts réalisés par les Anglais pour combler ce handicap.

    Par contre, proche de Guînes, l’abbaye d’Andres, lieu de sépulture de la plupart des comtes de Guînes, est bien indiquée et fait figure d’exception23. Mais elle n’a rien de comparable avec les abbayes Saint-Bertin de Saint-Omer, Saint-Winoc de Bergues et encore moins avec celles des Dunes ou de Ter Doest situées l’une à Coxyde, l’autre à Damme24. Rappelons que longtemps le comté de Guînes, par son emplacement, a constitué une entité territoriale relativement importante sur le plan régional. À l’origine, le Calaisis en dépendait et cette « petite principauté territoriale » est devenue une véritable « enclave » aux limites de l’Artois, du Boulonnais et non loin de la Flandre25. C’est dire le rôle fondamental du « bastion guînois », poste avancé anglais face aux influences françaises pendant la période qui nous intéresse de 1347 à 1558. Enfin, autres éléments dignes d’intérêt, les moulins26 figurent en nombre relativement significatif : un à Frethun (Froyton), un à Coulogne (Collam Hill), un à Oye proche d’une voie d’eau, un à Nouvelle-Église (New Kerke) également à proximité d’une voie d’eau, un à Offekerke (Hoffkerke) près d’une voie d’eau et, légèrement en dehors du Pale, un sur l’Aa au niveau de Bourbourg, et un hors du Pale, à Fiennes (Fisnes Mil Ruinel) proche de Caffiers. Ajoutons également l’existence de plusieurs d’entre eux près de Calais. Sont-ce des moulins à eau ou à vent27 ? Seuls quelques-uns sont peut-être actionnés par la force hydraulique, mais rien ne mentionne leur utilisation par rapport aux voies d’eau ou watergangs, plus ou moins proches.

    Le document nous livre d’autres précisions, notamment sur la morphologie des terres. La forêt, omniprésente sur les hauteurs de l’Artois en direction du comté de Boulogne et de Guînes, se raréfie vers la plaine maritime28. Les voies d’eau de la partie orientale sont jalonnées d’arbres, de même que certains chemins terrestres. En revanche, plus proche de l’Aa, le Pays de Langle, voisin de Gravelines et de Bourbourg, en est totalement dépourvu. La forêt de Guînes se distingue nettement à côté de zones boisées plus modestes, l’une près de l’abbaye d’Andres appelée The grene Feelde, l’autre entre Ardres et Nortkerke (église au nord). Les étendues d’eau sont aquarellées en bleu, localisées surtout dans le Pays de Langle et au niveau du marais de Guînes. Le Calaisis anglais est donc divisé entre le haut pays à l’ouest et le bas pays à l’est, rappelant l’ancienne limite de la zone nouvellement poldérisée29 (ancienne ligne de falaises mortes). On peut enfin dissocier les terres de labour de couleur brunâtre, des parcelles cultivées ou d’élevage30 ; l’agriculture demeure une activité essentielle afin de nourrir les hommes d’armes mais également une population locale relativement importante.

    Carte du Calaisis sous la domination anglaise

    Carte du Calaisis sous la domination anglaise

    La richesse de cette source inédite nous permet également de nous pencher sur l’infrastructure du Calaisis. Les voies d’eau (watergangs)captent l’attention et constituent un véritable système artériel pour la région littorale. Elles quadrillent la plaine et sont de largeur équivalente, à l’exception de l’Aa et la rivière de Guînes. Les précisions sont surprenantes puisqu’on relève, par exemple, entre Coulogne, Hames et Guînes deux voies d’eau parallèles The river of Saint George et The new Maygn Bankec, sans omettre The Guisnes River, mais l’orientation est différente ; entre Marck et Coulogne Old River, entre Guemps et Marck The Holleade. Plusieurs fois, c’est le terme de watergang31 qui est mentionné, par exemple près de Vieille-Église ou de Oye, dans la partie proche des Flandres au sens historique, celles-ci commençant à l’est de l’Aa. Cette dernière est appelée The great river et seule The Guisnes River semble pouvoir rivaliser avec elle. En outre, au Pays de Langle, le terme de dyke est davantage usité avec The new dikeThe marck dike. Notons la référence à l’antériorité de telle voie d’eau ou de telle autre. L’aménagement de la plaine maritime, véritable gageure sur plusieurs siècles, s’est organisé progressivement, en particulier par la poldérisation. Rappelons que les pouvoirs ont joué dès le xiie siècle un rôle actif dans la quête des terrae novae (« terres nouvelles ») gagnées sur la mer. Les abbayes s’illustrent très tôt dans cette démarche, même si globalement cette zone géographique littorale a vu moins d’abbayes s’implanter qu’en Flandre comme Bergues, Furnes… À ces efforts chrétiens se joint le pouvoir laïc puisqu’on défriche ou poldérise au nom de Dieu. À l’est de l’Aa, la politique du comte Philippe d’Alsace32 se traduit par la canalisation de l’Aa, la création de canaux et d’une administration de l’eau performante dès 116933

    En revanche, à l’ouest de l’Aa, le pouvoir comtal en la personne de Mathieu d’Alsace, plus préoccupé à guerroyer qu’à œuvrer dans ce sens34, a une action moins efficace. D’ailleurs, le Calaisis, jusqu’au xiiie siècle, est intégré au comté de Boulogne et relève aussi du comté de Guînes. Les voies d’eau principales font l’objet d’une attention particulière comme, par exemple, la rivière de Guînes. Ces axes fluviaux perpendiculaires au littoral, en cours de fixation grâce aux dunes et aux oyats35, sont vitaux pour la plaine car ils permettent d’évacuer les eaux issues des Hauts d’Artois, de l’hinterland culminant à environ 10 mètres d’altitude, ou les eaux maritimes pénétrées par les échancrures littorales lors des fortes marées36. Cette évacuation est indispensable pour drainer cette zone encore amphibie. À cette époque, le Pays de Langle entre Oye et l’Aa est encore une zone marécageuse, tout comme les terres basses dites « marais de Guînes » entre Hames et Guînes. Il s’agit de cuvettes naturelles dénivelées dont l’altitude estinférieure au niveau de la mer et où les eaux s’engouffrent facilement. À l’est de Dunkerque, on peut observer un phénomène similaire au niveau des groote Moere, de la plaine maritime flamande. L’auteur de la carte signale tous leswatergangs aménagés durant la présence anglaise. Le Pale revêt pour les Anglais une importance capitale car il est source d’approvisionnement pour la garnison, mais aussi pour les populations locales qu’il est difficile d’estimer.

     Le nom de Vinfil, petite voie d’eau située entre Ardres et Les Attaques37, provient du patronyme d’un propriétaire terrien anglais nommé Wingfield. Les parties les plus humides, aquarellées en bleu, ressortent nettement sur la carte et témoignent de leur précarité à cette époque. En 1570 une marée d’équinoxe spectaculaire favorise la pénétration des eaux marines et provoque des pertes humaines et animales s’élevant à 40 000 victimes aux dires des chroniqueurs. Même s’il faut émettre une réserve quant à ces données chiffrées, l’événement n’en reste pas moins marquant !

    Tous les axes terrestres figurent sur le document ; les chemins sont fréquemment bordés d’arbres. Certains longent les voies d’eau et portent des noms significatifs. Dans l’espace compris entre Guemps et Marck, on peut ainsi relever The North lead streetThe Mark leade streetThe Collam street dont les noms portent la direction de la localité voisine vers laquelle on se dirige. Toutefois, plus on s’avance vers l’Aa, plus on constate que l’influence flamande est grandissante au niveau des toponymes, l’Aa étant une véritable « frontière » dans toutes les acceptions possibles (politique, économique, culturelle, voire linguistique)38. La mixité de plusieurs influences est aussi réelle dans les institutions urbaines de Calais, à savoir les influences artésienne, française et flamande39. Au hasard, dans le périmètre voisin de la localité d’Offekerque (Vieille-Église), on relève la Dyp street (rue profonde) ou The waye from Marck heth to Saint Pieters ou The slange street (la rue sinueuse). Enfin, proche de Guemps, des noms commeRitter street ou The knight street peuvent nous interpeller. Était-ce un lieu de prédilection des passages de cavaliers ? Plus surprenant encore, c’est l’absence de figuration de tout ce qui a trait à l’infrastructure que nous venons de mentionner. Ainsi, entre Gravelines et Oye est indiquée Fromoye sluse (écluse à froment) et pourtant à aucun endroit du plan n’est représentée une écluse. Dans le même ordre d’idées, près de Oye est signalé Oye bridge (pont d’Oye) sans qu’aucun pont ne soit dessiné. Et c’est ainsi sur l’ensemble du document, exception faite du Capel Bridge à côté de la chapelle Saint-Thomas près de Saint-Folquin (Saint-Falkques). Plus curieuses encore sont les mentions de Crane Brooke ou de Crane streut à la sortie de Marck en direction de Coulogne. Y avait-il présence de grues à cet endroit ? Cela paraît peu probable dans la mesure où le port est éloigné et qu’il n’y a pas a priori de rupture de charge ou nécessité de transborder et d’utiliser un overdrach40. Pourquoi un tel choix dans la terminologie ? Des interrogations demeurent. Une telle précision ne peut qu’étonner et nous amène dès lors à nous interroger sur la véracité du document.

    Une source crédible

     

     La carte est surprenante par la minutie des détails dessinés. Il n’existe à ce jour aucun plan aussi précis de l’époque médiévale malgré la longue présence anglaise de 1347 à 1558. Le plan d’Henri VIII conforte cette représentation41 et nous retrouvons pour le Pale les voies d’eau parallèles, au niveau du Pays de Langle par exemple. Les mentions ajoutées concernant la Great River, le fleuve Aa, corroborent des événements réels. Ainsi, la date de 1440 accompagnée du nom de John de Luxembourg (Jean de Luxembourg) nous rappelle le nouveau tracé de l’Aa42 par rapport à Gravelines afin de relancer ce port ancien confronté à des problèmes bien connus d’ensablement43. Si l’on se penche sur Coulogne, bourgade proche de Saint-Pierre44, de Calais, qui possédait un château, on constate qu’il n’est pas représenté sur la carte, et ce à juste titre puisqu’il aurait été détruit à la suite du droit d’arsin vers 123745. En revanche, la représentation de Collam Hill sans habitations est étonnante alors que l’habitat semble plus dense dans la partie basse vers Old River et Guisnes River. La paroisse principale devrait logiquement se situer sur un des points les plus élevés de Coulogne, mais c’est un moulin qui est mentionné. L’autre exemple qui peut retenir notre attention est celui de Guînes ; le château qui avait servi de place-forte avancée face à la France jusqu’en 155846 n’est pas indiqué : une paroisse y est représentée, ainsi qu’une tour qui ressemble à la tour de l’Horloge47 pourtant bien postérieure ! Une palissade semble mentionner un espace fortifié modestement par rapport à la basse ville, alors que la ville haute n’est plus entourée de remparts48. En revanche, en direction du marais de Guînes, plusieurs espaces amphibies49sont indiqués et des habitations précaires (représentées ici en noir et blanc, les autres étant en couleur) longent le canal de Guînes. Ces dernières sont même placées au-dessous de la voie canalisée et sont même encore de nos jours victimes des moindres inondations. Les détails figurant sur la carte permettent d’appréhender le réseau urbain ; en dehors du fait qu’à Oye le château fortifié est distinct du bourg, qu’à Hames l’espace fortifié est insulaire, distinct de deux autres ensembles tels Lamps torn et Hameswel, on constate une certaine hiérarchie entre les localités elles-mêmes. Guînes est plus importante que Hames, l’habitat est plus serré qu’à Coulogne mais on ne peut qu’être surpris par la précision relative de l’habitat (fermes à cour fermée, bâtiments isolés, rectilignes, petits…). À partir de quelles trouvailles étayer sa représentation spatiale ? Même si des siècles séparent la date de la présence anglaise de la carte proposée, force est de constater que bien des points sont corroborés par d’autres documents (du type manuscrit) plus chiches dans la description de l’espace. Puisse la poursuite de nos investigations sur les manuscrits anglais (Fine, Patent rolls) nous apporter un éclairage nouveau sur l’espace étudié.

    Carte du Calaisis sous la domination anglaise

    Celui-ci mérite par son histoire une étude plus développée. Calais a trop souvent occulté l’histoire de toutes les localités de son hinterland qui lui sont intrinsèquement liées. Un tel document, même s’il a ses limites et doit être l’objet d’une étude attentive, demeure d’un apport indéniable ; il mérite l’admiration pour la précision et son aspect esthétique, tout en obligeant l’historien à garder un esprit critique indispensable à toute recherche scientifique ; cette carte permet enfin de constater toute l’évolution du Calaisis entre le Moyen Âge et la période actuelle.

    Carte du Calaisis sous la domination anglaise

    NOTES

    1 Arch. dép. Pas-de-Calais (Dainville). Remerciements à P. Marcilloux et E. Young.

    2 Un terrier d’Édouard IV et un plan d’Henri VIII ont permis d’étayer la source étudiée (Public Record Office et British Museum Librairy, n° 407).

    3 On peut trouver une similitude avec le Pale autour de Dublin et de Drogheda que les Anglais installés en Irlande fortifient contre les incursions des Gaëls dès le xiie siècle. Chose surprenante, cette région s’étend approximativement sur une trentaine de kilomètres. Le mot Pale dériverait du latin palus (le terme de palissade aurait la même racine).

    4 Jean-Marie MoeglinLes Bourgeois de Calais. Essai sur un mythe historique, Paris, 2002.

    5 Stéphane Curveiller, « La reprise de Calais en 1558 », Société, guerre et religion en France et aux Pays-Bas (xve-xixe siècles)Mélanges Alain Lottin, Arras, 2000, p. 133-146.

    6 S. Curveiller (dir.), Histoire de Guînes des origines à nos jours, Balinghem, 2007.

    7 Ernest RansonHistoire d’Ardres depuis son origine jusqu’en 1891, Saint-Omer, 1988, p. 121-135.

    8 S. Curveiller (dir.), Histoire de Guînes…, op. cit.

    9 Bertrand Schnerb, « Un projet d’expédition contre Calais en 1406 », StéphaneCurveiller (dir.), Les champs relationnels en Europe du Nord et du Nord-Ouest : des origines à la fin du premier Empire, actes du 1er colloque historique de Calais, 12-14 novembre 1993, Balinghem, 1994, p. 179-192.

    10 Philippe Contamine (dir.), L’économie médiévale, Paris, 1993, p. 347-349. Dans le Libelle of Policy, l’empereur Sigismond rappelle à Henri V, roi d’Angleterre, que Calais est une des deux prunelles du détroit.

    11 S. Curveiller, « La présence anglaise à Calais au Moyen Âge », Bulletin historique et artistique du Calaisis, n° 140-141, 1995, p. 1-16 ; A. DutaillyLes ravages anglais en Flandre maritime pendant la guerre de Cent Ans, mémoire de maîtrise d’histoire, dir. Jean-Pierre Arrignon et S. Curveiller, université d’Artois, 2004.

    12 Jean KerhervéHistoire de la France : la naissance de l’État moderne (1180-1492), Paris, 1998 ; voir en particulier la carte p. 150 qui met parfaitement en valeur les principales chevauchées anglaises du xive siècle.

    13 Denis Clauzel, « Terrorisme et contre-terrorisme à la fin du Moyen Âge : le singulier destin de Calais », Bulletin historique et artistique du Calaisis, n° 127-128, mai-juin 1992, p. 176-198.

    14 Hôpital figurant sur le document Seynt Ingvelt Hospital ; nous avons également connaissance d’une maladrerie (léproserie) à Marck-en-Calaisis, mais celle-ci n’est pas représentée. S. CurveillerLa vie hospitalière à Calais des origines à nos jours, Tournai, 1997.

    15 F. LennelCalais par l’image. notices historiques, 1904-1906, réimpr. La Sentinelle, 1996, t. 1, p. 96.

    16 La garnison représente au maximum 1 100 hommes à la fin du xive et au début du xve siècle ; par la suite, elle se réduit à 800 hommes, voire même 500 hommes.

    17 Le château de Guînes abrite la deuxième garnison anglaise du Pale, après la reprise d’Ardres par les Français.

    18 La situation est similaire au moins jusqu’à la période révolutionnaire. AlbertVion, « Des années difficiles », chapitre iv de l’Histoire de Calais, Alain Derville et A. Vion (dir.), Dunkerque, 1985, p. 163.

    19 En particulier l’état des feux de 1469, Arch. dép. Nord, série B.

    20 S. Curveiller, « Les abbayes en Flandre maritime méridionale au Moyen Âge »,Les religieux et la mer, Amiens, 2001, p. 27-42.

    21 Anne-Dominique Kapferer, dans Histoire de Boulogne-sur-Mer, A. Lottin(dir.), Lille, 1983, p. 61-62.

    22 S. Curveiller, « Philippe d’Alsace, un prince hors du commun », Tous azimuts, n° 13, 2002, p. 159-170.

    23 En 1097, l’abbaye d’Andres obtient la confirmation de ses possessions et passe du stade de prieuré à celui d’abbaye, dont le premier abbé est Ghislebert.

    24 S. Curveiller, « Les abbayes en Flandre maritime… », art. cit.

    25 Édouard Perroy utilise l’expression de « réduit calaisien » dans Le Moyen Âge, Paris, 1956 ; D. Grummitt parle plutôt d’un « îlot continental » à propos des Anglais dans Calais 1485-1547 : a study in early Tudor politics and government, thèse, Londres, 1997.

    26 Yves CoutantTerminologie du moulin médiéval dans le comté de Flandre, Tongeren/Liège, 1994.

    27 Apparus vers 1180 en Occident d’après Jacques Le GoffLe xiiie siècle, Paris, 1982.

    28 On oppose en particulier le Houtland (arrière-pays couvert, surélevé) et leBlootland (pays nu, découvert) de la plaine maritime, séparés par l’ancienne ligne de falaises mortes.

    29 À partir du xiie siècle essentiellement.

    30 DervilleL’agriculture du Nord au Moyen Âge, Lille, 1999, p. 251-264. Voir essentiellement la partie sur l’Artois.

    31 Leur largeur variait entre 8 et 24 pieds.

    32 S. Curveiller, « Philippe d’Alsace… », art. cit.

    33 S. Curveiller, « Le problème de l’eau dans le bailliage de Dunkerque au Moyen Âge », Revue du Nord, LXXII, n° 287, 1990, p. 497-509.

    34 D. Kapferer, dans Histoire de Boulogne-sur-Mer…, op. cit., p. 61-62.

    35 Plusieurs documents renferment des plaintes concernant la dégradation des dunes par les lapins de garenne (Arch. dép. Nord, B 906, 13929 et 13929 bis).

    36 En 1570, les chroniques mentionnent un ouragan dans la région dunkerquoise ayant entraîné la perte de 30 000 âmes et 80 000 bêtes à cornes lors de cette marée de Toussaint (Louis Lemaire, Histoire de Dunkerque des origines à 1900, 1976). On peut éventuellement douter de la véracité de ces chiffres mais non de l’ampleur des dégâts.

    37 S. Curveiller (dir.), De Colonia à Coulogne 2000, Tournai, 2000, p. 46.

    38 S. Curveiller, « Territorialités, institutions et sources fiscales en Flandre maritime au Moyen Âge », Revue du Nord, LXXIX, n° 322, 1997, p. 897-919 ; JeanBonnemasonLes langues de France, Mouans, p. 17 et 26.

    39 DervilleHistoire de Calais, Lille, 1985, p. 29-33.

    40 Passage par lequel à l’aide de cordages, de poulies et de planches, on permettait aux embarcations de franchir les dénivellations importantes des rivières.

    41 F. LennelCalais par l’image…, op. cit., t. I, p. 92-106.

    42 S. CurveillerGravelines entre patrimoine et histoire, chap. i, Gravelines, 2007. En août 1440, les autorités audomaroises obtiennent la possibilité de creuser un nouveau lit à l’Aa, à partir du pied du château. L’octroi est obtenu auprès de Jean de Luxembourg, alors seigneur foncier de Gravelines, et concerne la concession de 160 mesures (71 hectares) de pâturages situés entre l’ancien havre, la digue des fossés urbains jusqu’à la tour de Drincham et le sablon.

    43 R. RoffinLe tonlieu de Gravelines au cours du Moyen Âge, DES, Lille, 1953.

     

    44 Village de pêcheurs à l’origine de Calais.