• Des souris et des hommes

    Peut-on commencer cette partie portant sur l’histoire humaine des producteurs de dentelle sans commencer par parler du petit patron ? Calais a toujours compté un nombre impressionnant de petits patrons, et cela pour la simple raison que la plupart des entreprises étaient de petite taille, ne comptant qu’un à deux métiers, parfois trois. Et que finalement le patron était ni plus ni moins qu’un ouvrier à son compte, et non à son propre compte car il n’était le plus souvent qu’un façonnier [24]. Aussi, la frange entre petit patron et ouvrier n’est pas si large qu’il n’y paraît. Et ceux qui « ont réussi » sont si peu nombreux qu’il serait historiquement préjudiciable de les montrer en exemple, tant il est difficile, voire impossible d’en tirer une leçon. L’oralité calaisienne a conservé les traces de ces expériences. Ici, on a coutume de dire qu’il faut trois générations dans une vie d’entreprise : la première crée l’entreprise, la seconde la conforte, et la troisième la coule. À étudier un certain nombre d’exemples, c’est bien ce qui se dégage des généalogies d’entreprises. Les premières générations sont principalement issues des classes ouvrières. Souvent il s’agit d’un mécanicien ou d’un dessinateur, source créative de l’entreprise. La seconde génération suit la voie tracée par le père, et conforte l’assise de l’entreprise. L’atelier devient plus gros, le nombre de machines augmente avec le capital. La troisième génération est une charnière dans l’histoire de l’entreprise. Une fois le capital économique constitué, il manque un capital symbolique fait d’une position culturelle élevée, d’un réseau de notables, etc. Aussi les plus clairvoyants vont acquérir un capital symbolique absent en faisant faire des études à leurs enfants, selon le modèle sociologique bien connu6. C’est pour cette raison que les générations issues de l’après-guerre                                              

    6 Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Ed. de Minuit, 1980 

    ont connu des médecins, des avocats et des notaires parmi les descendants de patrons qui ont le mieux réussi durant les deux générations précédentes. Du reste on trouve le même phénomène chez les tullistes, et principalement les contremaîtres chez qui l’on voit des enfants destinés aux carrières d’enseignants dans des collèges et des lycées. 

    Être petit patron d’entreprise 

    Être patron se transmet de père en fils suivant un modèle que l’on retrouve souvent. L’entreprise, la plupart du temps fondée par le grand-père à la fin du XIXe siècle, est transmise au père. À cette génération, le père conforte l’entreprise qui peut compter une dizaine de métiers. Lorsque le fils s’installe, le père achète quelques métiers dans un atelier voisin et laisse la nouvelle entreprise ainsi fondée entre les mains de son fils. Il s’agit d’une sorte de parcours initiatique, ou plutôt d’une période d’essai : le fils doit faire ses preuves sans pour autant faire courir de risque à l’entreprise paternelle. Comme généralement l’entreprise fut constituée à partir d’un fonds familial, la répartition des parts est toujours source de conflits, et finalement, d’éclatement de l’entreprise. Il est ainsi plus simple de créer un nouvel atelier, même de petite taille, que de transmettre un patrimoine économique jamais complètement détenu par la famille restreinte. D’une famille de dentelliers depuis la fin du XIXe siècle, cet ancien petit patron vit seul dans une maison typiquement calaisienne non loin du centre ville. Trois marches assez larges permettent l’accès au perron de cette maison qui compte un étage. Le couloir dessert un salon, puis une salle à manger pour se jeter dans une cuisine sous verrière. Une arrière-cuisine s’ouvre sur un jardin minuscule encadré de hauts murs qui permettent de préserver une intimité. L’entreprise du grand-père fut vraisemblablement établie grâce à une alliance avec un oncle. Il s’est par conséquent marié avec une cousine. Quant à lui, il a vécu seul avec sa mère aujourd’hui décédée. « C’est une entreprise qui a été créée par mon grand-père. C’était avant 1900. Lui, à l’époque, il avait onze métiers, des petits métiers 146 pouces. Et puis il a acheté des métiers Jardine 174 pouces en 1906 : quatre métiers qu’il a mis boulevard Debré, qui étaient destinés à mon père. J’ai connu ces métiers là, j’étais encore jeune. Ils ont été détruits à la libération de Calais, en 1944. Nous on s’est réinstallé avec les dommages de guerre. On a eu le premier métier en 1954, le premier métier neuf. Un métier qui venait d’Angleterre, mais qui était vraiment pas au point du tout. Parce qu’ils n’avaient plus fabriqué de métiers depuis de nombreuses années, et quand ils ont redémarré, ils n’avaient plus le personnel qualifié d’autrefois. De sorte qu’on a eu un métier qui était épouvantable. On a été plus d’un an avant de le mettre en route, à faire beaucoup de frais dessus. Après on en a eu un deuxième, et finalement pour le troisième, on a acheté un métier d’occasion qui marchait beaucoup mieux que ceux-là. Dans le temps, mon père a fait de la Valenciennes, c’est-à-dire des petites bandes pour la lingerie. Après ça, il s’est mis à faire des volants, parce que c’est toujours pareil, y a des vogues comme ça. Par moments c’est des petites bandes qui se vendent, après ça c’est autre chose. Et puis, c’était pendant la crise de vingt-neuf à 1936. Il y a eu une forte crise. Pendant ces périodes-là, mon père a réussi à re-fabriquer de la dentelle avec des volants pour la robe. Et puis après il est revenu à la Valenciennes, enfin vous savez, c’est... En ayant pas beaucoup de métiers on ne peut pas non plus faire grand chose. Vous avez des grosses maisons, ils peuvent se permettre d’avoir toute une gamme d’articles. Ils peuvent aussi bien faire de la Valenciennes, de la lingerie, et puis de la laize, des volants, enfin beaucoup de choses, mais quand on n’a que deux, trois, ou quatre métiers, on est assez limité. C’est pas grandchose quoi... » Reste qu’une grande proportion d’ateliers ne compte qu’un à deux métiers. Impossible dans ces conditions d’espérer recueillir des archives d’entreprises. Tout ce pan de l’histoire technique et économique de Calais a disparu avec les artisans qui l’ont constitué. Il reste des noms, des lieux, quelques dates tout au plus… Et la mémoire d’anciens patrons du tulle. Dans les petites entreprises, le personnel doit être polyvalent, posséder un maximum de compétences. Car la chaîne opératoire reste incompressible. De sorte que plusieurs étapes sont effectuées par une même personne.  « Chez nous, c’était pas une très grosse entreprise, reprend cet ancien patron. Pour la fabrication, vous avez le tulliste, bien entendu, pour faire tourner le métier. Mais vous avez la wheeleuse, qui elle remplit des bobines en cuivre. On avait une wheeleuse, bien qu’on a pas eu une affaire très importante après la guerre quand on s’est réinstallé. On avait que deux métiers en location. On avait une wheeleuse, mais elle remontait. Elle faisait du remontage aussi. Chose qui est assez rare, mais enfin, dans une petite entreprise, il faut bien… Alors vous avez des remonteurs, vous avez aussi les presseurs. Parce que la wheeleuse remplit ses bobines. Après vous avez le presseur qui les visite, qui fait un tri. Il trie les bobines, les grosses, les moyennes. Les fines. Il met les grosses ensemble dans une presse pour les presser plus fort, les moyennes, les fines, tout ça c’est séparé. À l’époque, les presses hydrauliques n’existaient pas. On mettait une presse dans un boîtier, puis avec une clef on tournait à la main. Alors quand les bobines étaient pressées, il fallait les chauffer. Après, c’est le remontage, il faut les remettre dans les métiers. Un wappeur pour faire les rouleaux et puis celui qui avait des chaînes c’est un ourdisseur. Les grosses maisons ont des ourdisseurs chez eux. Mais autrement les petits fabricants, il fallait faire faire ça chez des ourdisseurs publics. » Enfin, le rythme de l’entreprise est donné par « les hauts et les bas » qui sont des constantes tellement régulières qu’elles sont considérées comme « naturelles ». « Il y a toujours eu des hauts et des bas dans la dentelle, depuis toujours ». Pourtant, il fut une époque où le respect des réglementations en matière de travail offrait une marge de liberté pour le patron qui semblait ne pas s’en priver. « À l’époque, on pouvait licencier comme on voulait. Ça serait maintenant, c’est plus embêtant. Maintenant quand on veut licencier, il faut encore donner des indemnités, mais à l’époque ça n’existait pas tout ça. On avait besoin de quelqu’un, on embauchait, on n’avait plus besoin de lui, on licenciait, et puis c’était tout. » Cette facilité d’exercice était utilisée également par l’ouvrier qui pouvait quitter une entreprise du jour au lendemain [29]. Sauf que l’ouvrier possédait un carnet d’état de service qu’il faisait signer dans chaque entreprise. Dans ces petites entreprises, quelques métiers produisaient une même dentelle, parfois durant plusieurs années, voire décennies. Aussi le choix des machines est-il prépondérant dans la logique de la conduite de l’entreprise. « Les métiers qu’on avait avant-guerre, c’était de quinze points. Quand on s’est réinstallé après la guerre, mon père a préféré des douze points parce que les quinze points c’est fort délicat. Les chariots sont très fins, et avec la température, une différence de deux ou trois degrés et le métier ne marche plus. Il faut tout le temps être là à régler. Tandis qu’un douze points c’est moins délicat. » Les petits patrons sont proches de l’entreprise. Ils vivent souvent à l’intérieur et connaissent assez bien la technique des machines pour repérer et éviter les fraudes de toutes parts, et notamment du tulliste. C’est sur ce dernier, longtemps considéré comme un « seigneur », que repose l’ensemble de la chaîne des opérations de fabrication de la dentelle. 

     Le Tulliste 

    Les années 1960 sont une période riche dans l’histoire de la dentelle à Calais. Les ouvriers participent à la reconstruction de leurs outils de travail. Peu d’ateliers ont été touchés par les bombardements de dernière heure. Si Calais nord a été entièrement rasé, les ateliers de Saint-Pierre ont été épargnés. Pour autant, le manque de matière première et la restructuration du parc machine se sont étalés sur près d’une décennie après 1945. Durant cette période qui va aller jusqu’en 1970, beaucoup d’ouvriers travaillaient dans de minuscules ateliers, parfois seuls. Pour cet ancien tulliste de 59 ans, comme pour la plupart des hommes, la dentelle a commencé à l’âge de quinze ans. « J’ai monté sur un métier assez jeune, du fait que je suis rentré à peu près à quinze ans, à peine quinze ans. J’ai rentré en apprentissage chez les établissements Wissock à Calais. Et à l’époque, j’étais en apprentissage à quinze ans. Je me souviens du salaire : c’était cinq cents francs anciens par semaine. Malgré tout c’était peu. Et mon père m’avait pris dans la dentelle parce que j’avais commencé comme électricien. Mais comme je n’avais pas trouvé d’emploi définitif, j’ai parti dans la dentelle. Au départ, il m’a pris avec eux au métier, directement. Logiquement j’étais censé faire du remontage, travailler en similaire quoi. J’en ai fait un petit peu, mais très peu. En fait, j’ai monté directement sur le métier. J’ai appris directement avec mon père. Et puis, disons qu’à quinze ans et demi seize ans, mon père était malade. Il avait été prisonnier de guerre. Il est tombé malade un jour et puis je suis resté tout seul sur le métier. Mon employeur m’a laissé travailler. » Rapidement, l’apprenti tulliste gagne le droit de monter seul sur son métier [48]. C’est souvent au hasard d’un remplacement que le jeune tulliste doit faire ses preuves. Alors, avec une fierté non dissimulée, il grimpe sur le pont de sa machine et lance la « déclinche » [7] pour une série de racks. Souvent qualifié de « seigneur de la dentelle » le tulliste se saigne aussi aux quatre veines pour arriver à sortir ses dessins [3]. « J’avais pas réellement mon métier puisque je travaillais sur le métier de mon père qui était malade. Mais tous les soirs par contre, je travaillais jusqu'à huit heures, neuf heures le soir. J’avais déjà fait une approche sur le métier en étant seul. À vrai dire, au départ c’est pas essentiellement difficile d’apprendre la dentelle, puisque en fait je faisais de la Valenciennes. C’est un article assez simple, et quand on fait la même chose, on s’y habitue rapidement. Chez Wissock, mon père a travaillé plus de dix ans, et il a toujours travaillé sur le même dessin pendant dix ans. C’est-à-dire qu’au moment où moi et mon père on a quitté les établissements Wissock, on avait toujours travaillé sur le même dessin : un article en coton. Il m’a dit avoir changé une fois de dessin, il y avait simplement une mouche en plus, un petit motif en plus. Il fallait le savoir pour savoir que le dessin avait été modifié d’un petit peu. Mais à l’époque l’employeur travaillait, travaillait, autant qu’il fabriquait, autant il vendait. C’est plus le cas aujourd’hui. Aujourd’hui on change de dessin dès fois peut être plusieurs fois par semaine. Et j’ai changé d’atelier avec mon père, j’ai changé ici là, c’était en octobre 56, chez les établissements Kockenpoo, qui étaient situés rue du 29 juillet. Et là, j’ai pris mes quarts avec lui. Là on était partenaires à part entière. L’un travaillait le matin, l’autre l’après-midi à tour de rôle. » Toute une vie à faire la même dentelle, n’est-ce pas s’enfermer dans une routine sereine ? On comprend mieux à présent le choc que ces ouvriers ont subi à partir des première vagues de licenciement, dans les années 1970. Aucune préparation n’avait été faite. L’assurance d’un travail régulier, sur le long terme, était aussi rassurant que celle de fabriquer toujours la même dentelle, le même tulle. 

    Non loin du centre ville, dans le quartier aujourd’hui reconverti en parking, se trouvait anciennement un fabricant de métiers Jacquard du nom de Quillet. Dans les commerces avoisinants, les vibrations provoquées par l’étau-limeur étaient telles qu’une bouteille placée sur une table finissait par se rapprocher d’un bord et tomber. Le bruit ambiant comme les vibrations n’étaient pas perçu alors comme une source de pollution de l’environnement, mais comme un mouvement rassurant, voire protecteur. Tant qu’il y avait du bruit, cela signifiait qu’il y avait du travail. Et, nous l’avons vu, du patron à l’ouvrier, Calais est bercée par le travail. Cette valeur qui aujourd’hui fait défaut était à la base de la genèse de cette cité laborieuse. Les femmes, elles aussi, ont leur part d’histoire. 

    Les ouvrières et le travail en atelier 

    Dans les années soixante, Calais employait [cinq à six mille salariées, dont 60%] de femmes. En plus des entreprises de dentelle, il existait quelques entreprises de confection où se dirigeaient les ouvrières, dans des grands ateliers. Francine, alors jeune fille, allait, dans les années 1965 découvre la dure réalité du travail. À travers son expérience, elle nous raconte la pénibilité des tâches dans un contexte de confort naissant.  « À l’époque, on était payé toutes les semaines. Dans ta fiche de paye, c’était directement en liquide. Il n’y avait pas de banque. On ne mettait pas en banque ni rien, on était payé à l’heure. Moi j’ai démarré à cinquante centimes de l’heure à quatorze ans. Et comme chez Galler ils payaient plus, je suis partie chez Galler à seize ans. Et là chez Galler, j'ai fait un peu de tout à l'atelier finition. J'ai métré au clou, parce qu'on métrait les pièces. Après j'ai fait plieuse sur bobine, en vérifiant les défauts. J'ai fait écailleuse au « pyro », et chez Stéco je faisais écaillleuse à la main aussi. Après j'ai fait écailleuse en machine, et effileuse en machine aussi. C'était des grandes machines avec des rouleaux, et en bout de rouleau t'avais une manivelle. On était à deux ou trois sur le même rouleau. On prenait plusieurs fils dans la main, et on tournait avec la manivelle. Il n'y avait pas de moteur. On tournait avec la manivelle et on tirait les fils comme ça. Quand il y en a un qui cassait tu le rattrapais et tu recommençais. On effilait des pièces comme ça à longueur de journée. Je me rappelle que chez Galler on faisait dix heures par jour. On commençait à sept heures au matin jusqu'à midi, et deux heures sept heures. On faisait sept heures midi le samedi matin. On faisait cinquante-cinq heures par semaine. Ça je m'en souviens bien. Entre deux, on n'avait pas de cantine. On repartait à la maison à pied. Et bon, on faisait cinquante-cinq heures par semaine. Je venais à Solex parce qu'on avait un hangar pour ranger les Solex et les vélos. Parce qu'il n'y avait pas de voitures. Personne ne venait travailler en voiture. On était tous à Solex ou à vélo. » « Après, j'ai fait écailleuse sur machine avec les roues. T'avais une pédales et quand tu mettais en route, tu réglais ta roue avec des petits boutons sur les côtés. Alors celui-là c'était fort, celui-là tu desserrais. Tu réglais en fonction du tulle que tu écaillais. Parce que t'avais des fois des gros brodeurs, mais des fois t'avais des  brodeurs très très fins. Et quand c'était très très fin, souvent, tu coupais dedans. Là c'était plus vendable. Il fallait le rendement aussi. On était au rendement. Quand j'étais plieuse, il fallait faire cinquante pour cent. Tu vois, on était au rendement. Alors t'avais le droit de manger, par exemple pour déjeuner là au matin parce que t'es là depuis sept heures, mais sans t'arrêter de travailler. Il fallait que tu travailles en mangeant. Après ça s'est amélioré un petit peu parce qu'il y avait un appareil de boisson. T'avais café, thé, citron, et t'avais des soupes aussi. Tu pouvais arrêter un quart d'heure pour aller boire un café au distributeur, mais dans l'atelier même, sous l'œil de sous-maîtresse. Fallait demander. Pour les toilettes c'était pareil. Par exemple t'allais aux toilettes, il y avait un système de clefs accrochées à un tableau, et lorsque tu enlevais la clef il y avait un signal rouge qui s'allumait. Le contremaître dans son bureau le voyait. Donc il voyait au moment où tu allais aux toilettes, et le temps que tu mettais. Et quand tu revenais, tu raccrochais la clef et ça s'éteignait. Mais si tu allais trois quatre fois dans la matinée aux toilettes, il t'appelait, et il te demandait : « Mais qu'est-ce qui se passe, comment ça se fait, vous ferez pas votre rendement, tout ça ». Alors bon, nous on disait : « Monsieur on est indisposé ». Parce que t'avais des filles qui allaient fumer dans les toilettes, parce qu'on avait pas le droit de fumer sur place. Puis à l'époque les filles ne fumaient pas, si tu veux c'était assez rare. Donc elles allaient fumer dans les toilettes, elles étaient assez longues. On était contrôlé comme ça aussi en fait. Tu passais devant son bureau, tu devais obligatoirement passer. C'était un grand bureau monté sur une estrade avec une verrière, et t'étais obligée de passer devant son bureau pour décrocher la clef pour aller aux toilettes. Il voyait tout. Après t'avais la sous-maîtresse qui était plus bas elle sur une estrade. Si tu restais trop longtemps. Bon des fois quand on est jeune, on parle, on s'amuse, on chante. Elle venait nous dire : « Bon vous travaillez mademoiselle ? ». Moi le rendement je l'ai jamais fait. J'ai jamais fait cinquante pour cent de rendement. » Malgré ces difficultés, cette pénibilité du travail répété, Francine garde un assez bon souvenir de cette période. « J'ai bien aimé tout en fait. Aussi bien le pliage sur bobine, écaillage en machine, l'écaillage en la main, l'écaillage au « pyro ». Je l'ai gardé d'ailleurs. Le métrage au clou, effilage, tout. Je ne sais pas si c'est le fait d’être jeune, mais j'ai adoré travailler dans les usines à tulle. Ça me plaisait, on s'amusait. On plaisantait, on rigolait. Il y avait une bonne ambiance. Il n’y avait pas de compétition entre ouvriers. C’était très rare quand t'avais quelqu'un qui était dans les jambes du patron, qui allait raconter. Moi je me souviens, peut être que je vois ça avec les yeux de la jeunesse, mais je me souviens qu’il n’y avait pas vraiment de disputes. Par contre il y a un truc où moi j'ai pas trop apprécié, mais enfin c'est peut être du fait que j'étais polyvalente. Parce que quand t'étais dégourdie, tu parles qu'ils s'en apercevaient tout de suite. Donc je faisais un peu de tout. Quand il manquait quelqu'un, je prenais ça place. Il n’y a que brodeuse que je n'ai jamais fait. J'ai horreur de coudre. Mais du fait que j'étais comme ça on me donnait cinquante centimes à l'heure de plus. Mais on m'avait dit : « Tu ne le dis pas ». Il ne fallait pas que je le dise à mes copines. Si bien que quand on me donnait ma fiche de paye – chez Galler c'était des enveloppes transparentes, et les billets étaient placés pliés de telles manière que tu voyais la fiche – tu voyais combien t'avais. Alors comme on comparait nos fiches de paye, il fallait bientôt que je me cache parce que j'avais cinquante centimes de l'heure de plus. Je n’appréciais pas ça parce que, puisque j'étais polyvalente, je faisais un peu de tout. Il n’y avait pas de raison de le cacher. » Les ateliers de finition étaient essentiellement un domaine de femmes, bien que quelques hommes étaient là pour assurer le contrôle du travail. « C'était bien parce que dans l'atelier finition, t'avais des filles et des garçons. C’était en majorité des filles en finition, parce que c'est quand même du travail de femme. Mais il y avait aussi deux ou trois hommes, dont mon chef. J'avais seize ans, il en avait seize aussi, mais lui il était déjà mon chef. Il s'occupait de la manutention, de tout ce qui était envoi, de tout ce qui était finition. À ce moment-là deux ou trois garçons, ce n’était pas trop. Quand je mettais les pièces au clou, t'en avais qui n'étaient pas tellement longues, qui faisaient vingt ou vingt-cinq mètres. Il fallait que tu les décolles du clou, que tu les allonges à terre, que tu les plies à quatre et que tu mets de la ficelle pour faire des ballots. Et puis en fin de journée j'avais une montagne de ballots parce que c'est tout ce que j'avais métré. Fallait que je mette le métrage et tout. Le numéro de la dentelle, et puis quelle usine ça correspondait. Et bon ben moi, ça, mais quand j'avais des pièces qui faisaient dès fois cent cinquante mètres de long, je sais plus exactement les longueurs, mais je pouvais pas le décoller du clou, c'était trop lourd. Donc fallait que j'appelle René mon chef qui le faisait, et au soir il venait avec un grand chariot et il prenait tous les ballots. Je faisais ça dès fois des journées complètes. Donc j'avais les bras comme ça. Et puis dès fois je faisais plieuse sur bobine, dès fois je faisais effileuse, dès fois je faisais écailleuse, je faisais un peu de tout. C'est peut-être pour ça que j'aimais bien dans le fond parce que c'était pas monotone. Et j'allais même dans les réserves ranger les pièces et tout avec ma copine. Alors là on se marrait parce que il n'y avait personne pour nous surveiller, c'était. On était tout le temps, constamment surveillé malgré tout. On pouvait parler, je ne dis pas que c'était le bagne au contraire, on pouvait parler mais fallait pas non plus provoquer ou faire ouvertement tout ça quoi. Parce que quand moi j'étais plieuse t'avais une rangée de tables dans ce sens-là, et t'avais une rangée de tables dans l'autre sens. Donc moi j'étais comme ça et ma voisine était comme ça, ce qui nous permettait de pouvoir se parler. Alors on travaillait mais en se parlant, et dès fois, bon la sous-maîtresse elle voulait pas parce qu'elle disait qu'on ne voyait pas passer les défauts de la bande. Parce que si tu parles, tu regardes ta voisine parce que tu parles, et t'as tellement l'habitude, ta bobine elle tourne, tu passes ta bande comme ça là, et puis dès fois plus ou moins il y a des défauts, alors t'étais obligé de couper la bande. Tu roulais, tu mettais une épingle, et tu jetais à une jointeuse, qui était trois quatre machins plus loin. Alors tu faisais un gros nœud, et puis tu lançais ta bande à la jointeuse qui elle la récupérait. Alors elle avait de fois des joints qui tombaient comme ça de tout le tour, puis elle te faisait le joint. Alors tu ramenais ta bande et puis tu refaisais. Pour une jeune femme, travailler en atelier signifiait aussi connaître une possibilité d’évasion. Juste avant 1968 et les grands mouvements de grève, Francine se rappelle bien l’ambiance des ateliers, et ce qu’on y chantait. « C'était des chansons. Bon ben Piaf, beaucoup. Moi je me rappelle que mes copines chantaient beaucoup Piaf. On n’avait pas tellement de vedettes modernes comme maintenant. Aznavour aussi qu'on chantait, et surtout, on se racontait beaucoup d'histoires. On était là assises entre nous, on se racontait beaucoup d'histoires. Des histoires assez paillardes en fait. Je me rappelle juste d'une chose, j'avais une copine qui était marrante comme tout. Elle nous comparait quand on rentrait, si tu veux elle disait : « Maintenant on éteint l'atelier, on est chez Madame Claude ». Puis elle disait : « Allez les filles, au travail, au travail » (tapant dans ses mains), comme si elle était une mère maquerelle quoi. On se marrait. On chantait, oui, on chantait beaucoup, mais beaucoup Piaf. C'était beaucoup Piaf, Brel et Aznavour. Par contre il y avait des dames avec qui je travaillais – qui avaient déjà à cette époque-là quarante ou cinquante ans – c'était des chansons, je ne sais pas : style Damia. C'était des chansons où tu pleurais quand tu les écoutais parce qu'il y avait de quoi te pendre. C'était vraiment pas joyeux. Alors il y en avait une c'était Ginette, je m'en rappellerais toujours, elle avait à peu près quarante-sept ans à ce moment-là, c'est-à-dire l'âge que j'ai maintenant. Moi j'en avais dix-sept, elle avait cet âge-là, mais elle, elle chantait toujours des chansons de son temps à elle. Et moi je lui disais toujours : « Ginette arrêtez ! vous allez nous faire pleurer ». Mais elle, ça lui plaisait. Alors elle était en train de plier et de chanter. On l'entendait fatalement. Pour ça on était libre quand même, de parler, de chanter, du moment qu'on travaillait. Parce que t'étais quand même là cinq heures, de deux heures à sept heures, c'était quand même assez long. Pas de coupure, à part le fait que t'ailles aux toilettes, ou boire un café, des choses comme ça. Parce que t'avais pas de pose. Il fallait que tu manges en travaillant, il n'y avait pas de pose. Mais, sinon l'ambiance, moi j'ai beaucoup aimé. » Si l’atelier est comme un lieu d’expression, de défoulement, de non retenue, c’est parce qu’à la maison, ces jeunes filles-là n’ont pas la liberté que leur âge réclame [25]. Ainsi, pour une ouvrière née en 1943, le monde s’ouvrait avec l’entreprise. Évidemment, l’ambiance varie d’un atelier à l’autre, comme d’une époque à l’autre. « Je me souviens, raconte Simone, que quand on était beaucoup, on tirait la dentelle. On pouvait chanter, tout ça en travaillant. C’était du Johnny Halliday, c’était un peu de tout quoi. C’était les chanteurs et les chanteuses de l’époque, du Sheila, un peu de tout. Tandis que maintenant, c’est plus pareil. Les gens sont moroses. C’est plus du tout de la même manière. » Lors des ducasses de quartier, comme c’est traditionnellement le cas à Calais, Simone n’avait pas le droit de sortir s’amuser. « Les ducasses, c’était gai. Mais enfin moi je n’avais pas le droit d’aller, mes parents ne voulaient pas. J’ai été élevé avec un beau-père qui était assez sévère. Je n’avais pas le droit de sortir, je n’avais pas le droit d’aller aux ducasses, je n’avais pas le droit, ah oui. Alors à la maison, je travaillais. Jamais eu le droit… Enfin si, on entendait la musique, tout ça, de la chambre. C’était agréable. » Cette curieuse absence de ressentiment, curieuse acceptation d’une contrainte qui marque un état de soumission face à l’autorité parentale n’est pas un récit isolé. Aussi, l’atelier et le travail des femmes peuvent être pris comme une ouverture sur un monde moins cruel, moins autoritaire, et qui finalement permet de comprendre pourquoi on se retrouve face à cette apparente docilité de l’ouvrière. « La tradition de l’Ecole de Chicago, écrit Manuelle Faveau, a montré que les habitants des villes voient plutôt les aspects positifs de la condition urbaine, et recherchent dans une évasion réelle ou imaginaire, le remède à un malaise et une angoisse. C’est pour cela que l’on sentait une joie des Calaisiens de parler d’un autrefois, d’un quartier idéalisé avec des fêtes et une enfance heureuse ». Permanente dans les esprits et les récits, cette idéalisation d’un autrefois renvoie aussi à une permanence sociale et urbaine qui a été bouleversée ces trente dernières années. 

    « Entre culture dentellière et racines calaisiennesUn parcours un peu technique »

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