• Entre culture dentellière et racines calaisiennes

    La culture dentellière est ainsi la somme de l’histoire des femmes et des hommes, ouvrières et patrons, durant bientôt deux siècles. Cette industrie se stabilisera-t-elle ? Les dernières décennies ont vu avec effroi tout un pan de cette culture sombrer dans le marasme et l’inactivité, le chômage et la peur des lendemains sans bruit [18-20-39]. Calais a longtemps vécu au rythme des métiers Leavers, du balancement des bielles [9], et du mouvement saccadé des engrenages elliptiques. « Nous savons que la seule chose que nous ayons à faire dans la vie, c’est de recevoir et de transmettre », écrit Bernard Stiegler. Cette pensée résume-t-elle la finalité d’une culture technique comme celle du tulle ? Finalement, c’est bien la question de la transmission des savoir-faire qui donne à la culture technique son état au regard d’une vie ou d’une mort industrielle. Transportons nous un moment dans cette culture. Calais repose aujourd’hui sur une mémoire, celle des cinq mille ouvriers licenciés durant les quarante dernières années. Inutile de chiffrer avec précision. La précision ne sert qu’à noyer le poisson. Cette mémoire reste présente où que l’on aille à travers la ville. Elle cristallise deux siècles de savoirfaire, de travaux pénibles, de tâtonnements, juste pour voir dans un magasine la célébration d’un mariage princier, ou la publicité pour un sous-vêtement de grande classe, trop cher. Que signifie le paradoxe de ce savoir-faire jamais récompensé ? La récompense se trouve peut-être dans le travail, valeur incontournable jusque dans les années 1980. Pour comprendre cela, il faut aller au cinéma. En 1950, Calais compte sept cinémas répartis dans la ville : l’Alhambra, le Calaisiana, le Ciné Gymnase, le Cinéma Pax, l’Élisée, le Kursaal, et le Théâtre des Arts. On y diffuse les derniers films à la mode. C’est la sortie du vendredi soir. Les ouvriers s’y montrent, chacun dans leur quartier. Dix ans plus tard, deux cinémas viennent rejoindre cette liste : le Crystal-Palace et le Familial. Les années soixante sont l’âge d’or du cinéma à Calais qui se poursuivent jusqu’au début des années 1970. Ce besoin d’évasion qu’offre le cinéma peut se comprendre en regard de l’activité industrielle qui règne à Calais. Ne parlons pas d’émancipation. Au contraire, le cinéma d’hier comme aujourd’hui la télévision sont là pour endormir ou faire rêver, c’est-à-dire, pour montrer l’inaccessible et l’impalpable ; que le beau se trouve toujours derrière l’écran. En 1971, on dénombre encore sept cinémas, bien que sur la liste des dix cinémas recensés en 1960, le Ciné Gymnase, le Kursaal, le Familial et le Pax aient disparu. L’Élisée change pour le Colisée. Changement de raison sociale qui marque peut être le début d’une restructuration des salles de cinéma. Il ne s’agit pas forcément d’un mobile économique puisqu’il faut noter l’arrivée du Cinéma Paroissial de l’église Ste Marie-Madeleine . Ainsi, le cinéma perd son monopole laïque au profit d’une dimension confessionnelle. Dans un esprit d’innovation, l’Eglise comprend son intérêt à toucher le peuple dans ses loisirs. En 1980, il reste cinq cinémas sur Calais : l’Alhambra, le Cinéma Paroissial, le Crystal Palace, le Théâtre des Arts et un nouveau le Dauphin. L’on pourrait faire se corréler le taux d’équipement en postes de télévision avec la disparition des salles. Mais cela serait imparfait sans prendre en compte la monté du chômage et de l’individualisme. Aujourd’hui, l’Alhambra existe toujours sous le nom de Cinéma des Arcades. Cette salle est subventionnée par la municipalité. Jusqu’au début 2000, il existait également un cinéma d’Art et d’essai nommé Louis Daquin, dans un ancien théâtre municipal. Aujourd’hui, les gens ne se font plus de cinéma. C’est un peu cette image que j’ai à l’esprit lorsque je regarde les photographies de Michael, et toutes ces traces qui témoignent d’une activité intense, mais aujourd’hui révolue. Les théoriciens, ethnologue des techniques, nous informent sur les schémas nécessaires à l’incorporation du processus du savoir-faire. Grossièrement, le savoir-faire se décompose selon deux axes : d’un côté il y a une partie que l’on peut apprendre dans un ouvrage ou un manuel, de l’autre, il y a ce que l’on ne peut qu’apprendre sur le tas. L’idée générale qui découle de cette théorie laisse penser qu’armé d’un bon livre dans une main tout individu pourvu de ses facultés pourrait devenir « spécialiste » ou détenteur d’un quelconque savoir-faire pour peu qu’il ait effectué un stage en entreprise. Les ethnologues n’ont jamais dit cela. Mais un raccourci basé sur un souci de rentabilité pourrait faire arriver à cette conclusion. Or, dans tout savoir-faire, il y a une part insoupçonnable et insoupçonnée  - que l’on appelle aussi tour de main - qui fait que l’on est professionnel ou non. Cette part intime liée à l’expérience se raccroche également à l’histoire de la personne. 

    À Calais, il a fallu deux siècles pour former des tullistes, des esquisseurs, des wheeleuses, des ouvriers et des ouvrières spécialisées. Un simple transfert de technologie vers l’Orient et s’en est fini de la culture tullière calaisienne. On aura compris que les secrets et les savoir-faire, s’ils se construisent dans le temps, ne sont pas l’apanage d’une seule population. Avec le temps, les moyens théoriques et une certaine habileté, chacun peut reproduire des gestes que l’on qualifie d’exceptionnels. Il reste que l’âme n’est pas transportable. Je ne suis pas mystique, je pense simplement à cette partie ineffable dans l’acquisition des savoir-faire qui relève tout autant de la vie calaisienne en dehors du travail. C’est la bistouille et le « rattach’min’tien » qui font du tulliste un homme de valeur. Sans ses bouts de chandelles, ses baleines de parapluie et ses balles perdues, le tulliste n’aurait pas mobilisé son intelligence à la cause du travailleur. Sans le salaire au rack, quelle aurait été la motivation nécessaire qui a rendue possible l’invention du petit outillage ? Par exemple, le crochet est un outil fabuleux constitué d’une balle perdue récupérée dans les dunes lors de promenades. Cette balle une fois vidée du plomb qu’elle contient sert de bague de sertissage à l’outil. Le crochet lui-même est fabriqué dans une baleine de parapluie. Le manche est en bois, parfois travaillé avec une volonté esthétique. Ce n’est pas un vulgaire instrument, c’est un outil personnel que l’on apprend à faire très jeune comme s’il s’agissait d’un rite de passage. La patine des années inscrit les formes du geste mille fois répétés du passage des fils dans le métier. Pour l’essentiel, ce savoir-faire s’acquiert en entreprise, à l’exemple de cet ancien tulliste qui commença son apprentissage en 1949, en travaillant le jour à la reconstruction de Calais, et le soir comme remonteur. « Quand j’avais terminé ma journée, j’allais rejoindre mon frère qui était tulliste chez DétantDelplace. Et puis à sa table de remontage, il me donnait quelques chariots. Je commençais à apprendre à remonter. Je me disais : si un jour il y a une opportunité, une place de remonteur de libre, je la tenterais pour ne pas rester dans le bâtiment ». Comme bon nombre de tulliste, cet homme a commencé son auto-formation sur le tas, durant ses heures libres, et sans être payé. En quelques semaines, il a acquit un niveau de compétences suffisant pour se lancer dans l’aventure industrielle. L’apprentissage sur le tas est toujours préféré chez l’ouvrier comme chez le patron. Cet apprentissage pouvait débuter de bonne heure. « Pendant les vacances scolaires, raconte cet autre tulliste, j’allais travailler au cimetière. J’allais faire des inscriptions sur les tombes et après je partais m’apprendre avec mon père ou mon grand-père. Mais je préférais mon grand-père parce qu’il était mieux pour travailler. Je partais de quatorze heure à minuit, m’apprendre. Alors je commençais à apprendre à remonter, démonter avec les ouvriers. À cette période-là il n’était pas question de laisser tomber un chariot par terre ou une bobine parce qu’il y avait le tulliste qui était derrière. Il vous attrapait. Vous aviez un coup de pied sans les fesses. Moi, je suis appris comme ça, et après, en 1952 (à 14 ans), je suis rentré à l’Institut Jacquard avec l’abbé Sens. Alors je suis ressorti en 54 ». La particularité de l’apprentissage s’inscrit dans la forme rhétorique même du discours. À Calais, on s’apprend soi-même. Formule grammaticale curieuse qui fait considérer l’apprentissage comme une reproduction mimétique de gestes, plutôt que comme son intellectualisation. Comme si l’on apprenait la dentelle par habitude. N’est-ce pas là que viennent s’inscrire les schèmes incorporés de l’habitus bourdieusien ? Cet apprentissage basé sur une expérience personnelle renvoie bien à cette concurrence que souligne Geneviève Delbos. « L’expérience est en effet “privée“, incommunicable doublement, dans la mesure où les mots ne peuvent se trouver, parce qu’il n’est dans l’intérêt de personne de la communiquer, dans un monde où les voisins les plus proches sont aussi les concurrents les plus immédiats ». Qu’advient-il lorsque la concurrence est en premier lieu familiale ? Comme nous le voyons, la possibilité est offerte aux enfants de se rendre dans les ateliers pour effectuer les premiers apprentissages sous le contrôle du tulliste. Le patron semble fermer les yeux, car c’est une pratique tellement courante qu’il n’en peut être autrement. « Bien souvent dans la semaine j’allais voir les machines qui tournaient ». Sur le chemin de l’école, le bruit que font les machines derrière les murs d’enceinte attirent l’enfant soucieux de découvrir le travail de son père. D’autre fois, la femme du tulliste envoie son fils porter la gamelle. Autant de prétextes plus ou moins justifiés pour se trouver en contact avec la machine, et déjà le monde ouvrier. Ainsi, l’on prépare l’enfant à son futur environnement technique. En quoi le patron peut-il s’en offusquer ? On n’a jamais envie de faire un métier que l’on ne connaît pas, ou dont on n’a jamais entendu parler. Tout au moins, il faut s’en être fait une représentation, une image. Celle du tulliste est largement favorisée par les nombreuses visites que les enfants font à leurs parents tout au long de leur jeunesse. Et les occasions sont nombreuses dans cet univers parsemé de dentelle. « J’avais toute ma famille qui était dans la dentelle. Aussi bien mon grand-père, mon père, mes oncles, mes tantes, et mes grands-oncles aussi, ils étaient dans la dentelle. Maintenant, il y a encore mon frère et il y a mon fils ». La généalogie s’arrête le plus souvent au grand-père, alors détenteur du patrimoine familial et des valeurs qui l’accompagne.  

    D’où l’idée qu’il existe une forme impalpable et pourtant incontournable dans la transmission des savoir-faire. Et c’est à l’intérieur de l’atelier que l’on peut prétendre en capter son essence. La complexité du monde dentellier ne se réduit pas à une simple lutte des classes ouvrières et patronales. Il n’y a aucun argument en la faveur ou la défaveur des uns et des autres. Tous ont contribué à cristalliser une situation sociale qui n’a pas su évoluer en temps et en heure. Les uns étaient heureux de voir les autres apprendre à travailler. Cette conservation des idées et des modes de faire était aussi source de garantie et d’assurance. « Pour vivre heureux, restons cachés », m’a dit un jour le patron de la plus grosse entreprise. Lors de ses obsèques, l’église de Saint-Pierre était bondée d’ouvriers qui venaient témoigner à cet homme une reconnaissance qui, à mon avis, va audelà d’un paternalisme affiché. Ce fragile équilibre  aujourd’hui disparu entre ouvriers et patrons a trouvé son origine dans cette culture technique symbolisée par le métier Leavers. 

     

    “La main rit devant le temps 

    Pleure et sourit, se maquille. 

    À cœur joie, elle virevolte 

    Celle qui trime et trame 

    Encore joyeuse de faire“ 

     

    Noël Jouenne 

    Ethnologue, a travaillé durant trois années auprès des dentelliers avec l’association TRAME-DENTELLE DE CALAIS. 

    Membre du Laboratoire d’Anthropologie Urbaine du CNRS. 

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