• L’histoire de Jean de Calais

    Auteur Jean Castilhon (1720-1799)

    Date d'édition: 1862

        Au nord des Gaules, sur le bord de la mer, est une ville appelée Calais. Un des principaux et des plus riches négociants de cette ville avait un fils unique, à qui il avait donné toute l'éducation nécessaire pour lui former l'esprit et le corps. La nature l'avait doué des charmes de l'un et des grâces de l'autre ; aussi ses maîtres le virent bientôt dépasser leurs espérances.

    Il s'attacha bientôt à l'art de naviguer, et lorsqu'il eut joint la pratique à la théorie, il fut le plus brave et le plus excellent homme de mer de son temps. Son jeune courage ne lui permettant pas de languir dans une molle oisiveté, il engagea son père à lui équiper un vaisseau assez fort pour nettoyer la côte d'un nombre infini de corsaires, que le grand négoce des habitants de Calais y avait attirés , et qui faisaient mille brigandages dans ces mers.

    Jean de Calais ayant exterminé les pirates débarque dans l'île d’Orimanie.

    Son père loua son audace, et lui fournit abondamment tout ce qu'il lui fallait pour l'exécution d'un si beau projet. Tout étant prêt, il mit à la voile, et sa valeur, soutenue par sa prudence, le servirent si bien, qu'ayant battu ces voleurs de mer en plusieurs rencontres, il les détruisit si parfaitement, qu'il n'en paraissait plus.

    Ces nouvelles portèrent les habitants de la ville de Calais à un tel degré de reconnaissance, qu'ils lui préparèrent des arcs de triomphe, en joignant son nom à ce- lui de la ville , comme lui étant redevable de sa tranquillité et de la sûreté de son commerce : ce qui fait que l'historien ne le donne jamais à connaître que sous le nom de Jean de Calais.

    Ce jeune héros était près, par son retour, de jouir des honneur, qui l'attendaient, lorsque son vaisseau fui battu par une si cruelle tempête , qu'il fut porté dans des mers inconnues. Le calme ayant succédé à l'orage, Jean de Calais ayant mis en usage tout ce que l'art et l'expérience lui avaient appris pour trouver les terres, découvrit une île ; il s'en approcha ; et ayant mis sa chaloupe en mer, il aborda au bord d'un bois, dans lequel il entra suivi de huit soldats. Sa surprise fut extrême de le trouver taillé et coupé par de grandes et belles allées ; cette attention lui parut extraordinaire dans un pays qu'il avait cru inhabité ou barbare ; mais son étonnement eut de quoi s'augmenter, lorsque s'étant avancé, il entendit parler flamand, langue qui lui était familière. Il conduisit ses pas du côté des voix qu'il venait d'entendre, et vit trois hommes superbement vêtus qui s'approchèrent de lui avec politesse.

    Jean de Calais les pria de lui apprendre dans quel pays il était, et s'il y avait sûreté pour lui et pour sa troupe. Qui que vous soyez, lui répondit celui qui paraissait être au-dessus de tous les autres, je trouve surprenant que vous ignoriez que vous êtes dans l'Orimanie, état florissant, où règne le roi du monde le plus juste, de qui la sagesse a dicté les lois auxquelles il s'est soumis lui-même, et dont l'observation religieuse fait le bonheur de cet empire ; ne regrettez point d'y être abordes, vous y serez en assurance. Montez sur cette hauteur, ajouta-t-il, qui vous cache la grande et superbe ville de Palmanie , qui sert de capitale à ces riches états ; vous y verrez une rivière majestueuse qui forme le plus beau port de l'univers, et dont l'abord est la sûreté de toutes les notions.

    Jean de Calais le remercia, et charmé des grâces que lui faisait la fortune, il s'avança sur le sommet qui lui cachait la ville; il découvrit le plus beau pays du monde : il descendit dans cette capitale, le cœur rempli de joie; mais étant arrivé dans une grande place, il vit le corps d'un homme déchiré par des chiens : cet objet lui fit horreur, il se repentit de s'être en- gagé si avant. Il demanda cependant pourquoi dans une si grande ville, et dont on lui avait dit que les lois étaient si sages, il ne se trouvait pas quelqu'un assez charitable pour faire donner la sépulture à ce malheureux.

    On lui répondit qu'il subissait la peine de la loi, qui ordonnait que tous ceux qui mouraient sans payer leurs dettes, seraient jetés aux chiens pour en être la proie, et que leurs âmes étaient errantes, sans que les intelligences éternelles leur donnassent le lieu de repos destiné aux justes; qu'on faisait cette punition publiquement , parce qu'il se trouvait souvent des personnes assez généreuses pour acquitter les dettes de ces malheureux, et faire donner la sépulture à leurs corps.

    Sur la place publique il vit le cadavre d’un homme déchiré par les chiens, parce qu’il était mort sans payer ses dettes.

    Il n'en fallut pas davantage à l'âme magnanime de Jean de Calais : excité par la compassion, il fit publier sur-le-champ, à son de trompe par toute la ville, que les créanciers de cet homme n'avaient qu'à lui faire voir leurs titres, et qu'il s'offrait de les acquitter; et le lendemain ayant fait entrer son vaisseau dans le port, il prit l'argent nécessaire pour satisfaire à sa parole; il la tint exactement, et fit d'honorables funérailles au cadavre du débiteur.

    Après avoir reçu du suprême magistrat et du peuple les louanges qu'une pareille action méritait, il ne songea plus qu'à prendre les hauteurs de cette terre favorable, pour en pouvoir donner connaissance à sa patrie, et lui ouvrir un chemin qui facilitât un négoce utile aux deux nations.

    Un soir qu'il se retirait d'assez bonne heure sur son bord, il aperçut un vaisseau qui venait de mouiller auprès du sien, sur le pont duquel il vit deux dames fondant en pleurs : elles étaient magnifiquement parées, et leur air fit juger à Jean de Calais qu'elles étaient d'une naissance distinguée. Il s'informa à qui appartenait ce vaisseau : il apprit qu’il était à un corsaire qui venait d'entrer dans le port, et que les deux personnes qu'il voyait étaient deux esclaves qu'il vendrait le lendemain.

     Le cœur sensible de Jean de Calais fut touché de leur malheur, et il forma le dessein de les retirer de l'abîme dans lequel elles allaient tomber. Pour cet effet il manda le corsaire, et sans marchander du prix, il donna au pirate tout ce qu'il voulut, et fit venir les deux esclaves sur son bord.  

    Mais quelle fut sa surprise lorsqu'elles eurent ôté leur voile, de voir deux jeunes beautés capables d'attendrir l'âme la plus barbare ! Les pleurs qu'elles répandaient ne faisaient qu'augmenter leurs charmes, et semblaient leur servir d'armes pour vaincre tous les cœurs; une des deux surtout frappa celui de Jean de Calais d'un trait qu'il ne put parer.

    Après avoir donné quelque temps à l'admiration que lui inspirait son amour naissant, il les consola, leur dit qu'elles étaient libres, et qu'un respect inviolable suivrait l'action qu'il venait de faire; qu'en les retirant des mains du pirate, il n'avait point d'autre dessein que de les rendre à leurs parents, sans espoir d'aucune rançon.

    Ces paroles généreuses rassurèrent les belles captives. L'air noble de Jean de Calais, et les grâces qui accompagnaient toutes ses actions, touchèrent leur cœur, et les termes les plus obligeants lui marquèrent leur reconnaissance. Quelque temps après il mit à la voile, et sa navigation fut si heureuse qu'il se trouva bientôt sur les côtes d'Albion , où le mauvais temps l'obligea de relâcher.

    Pendant le voyage il ne passait presque pas de moments sans être auprès de ses esclaves; et comme il était jeune, insinuant et fait pour plaire, il trouva bientôt le chemin du cœur de celle qui l'avait charmé : le même trait les blessa si profondément, qu'ils ne purent se le cacher longtemps : ils s'aimèrent, ils se le dirent, et ne consultant que la vivacité de leurs sentiments, ils se jurèrent un amour éternel.

    Lorsque Jean de Calais fut assuré de son bonheur, il pria cette jeune beauté de lui déclarer qui elle était, et par quel accident elle et sa compagne avaient été enlevées par le pirate. Ne croyez pas, ajoutât-il, que ma curiosité ait nul motif désobligeant : qui que vous soyez, il n'est rien que je ne trouve fort au-dessous de vous; et pour vous prouver ce que je dis, je vous donne ma foi dès ce moment, et sans en savoir davantage, je vous prie de vouloir bien m'accepter pour époux.

    Jean de Calais ayant payé les dettes de ce malheureux débiteur, lui fit donner une sépulture honorable.

    Je reçois avec plaisir, lui répondit la belle esclave, la foi que vous m'offrez; je vous donne la mienne, et fais tout mon bonheur d'être à vous pour jamais : mais pour ma naissance, souffrez que je vous en fasse un mystère, que je trouve nécessaire au repos de ma vie. Qu'il vous suffise de savoir que le ciel ne m'a pas fait naître indigne de vous, et d'apprendre que je me nomme Constance et ma compagne Isabelle. Je n'ai point soupçonné votre curiosité d'avoir rien d'offensant pour moi; ne vous offensez pas non plus du silence que je m'impose : notre amour l'exige de moi. Je dois me taire pour être à vous, et je veux éloigner de mon esprit tout ce qui pourrait m'empêcher de suivre un penchant plus fort que ma raison. Jean de Calais était trop amoureux pour presser la belle Constance après un tel aveu ; il lui promit de ne lui en plus parler ; et, sans consulter davantage, ils s'unirent pour jamais.

    Cependant Isabelle qui avait été témoin de leur amour et de leur union, prenant le moment où Jean de Calais était occupé à donner des ordres dans son vaisseau, ne put s'empêcher de marquer sa surprise à Constance sur l'action qu'elle venait de faire. Quoi ! Madame, lui dit-elle, est-il possible que l'amour vous aveugle assez pour oublier qui vous êtes ? Croyez-vous pouvoir vous cacher toujours, et que les nœuds que vous venez de former ne soient point rompus lorsqu'on saura où vous êtes ? Je ne parle pas de moi ; dans quelque obscurité que vous me fassiez vivre, attachée à votre sort sans nulle réserve, je ne m'en séparerai jamais ; votre seule gloire m'intéresse, et je ne puis voir sans douleur que vous abandonniez l'espoir le plus brillant pour écouter votre tendresse.

    - Je ne m'offense point, ma chère Isabelle, lui répondit Constance, du discours que tu me tiens ; je me suis dit mille fois les mêmes choses, mais l'amour est le plus fort. Le sort brillant dont tu me parles n'a rien que d'affreux pour moi, ne pouvant le partager avec ce que j'aime; et je trouve l'obscurité qui te gêne au-dessus du destin le plus éclatant, puisqu'elle me donne la liberté de suivre mon penchant; mes nœuds dureront toujours en gardant mon secret, et je ne le découvrirai jamais, ou du moins que lorsque je verrai qu'on ne pourra les rompre qu'en faisant rejaillir sur moi une honte mille fois plus grande que celle de mon hymen avec le plus aimable homme du monde; et puisque tu me chéris assez pour ne point me quitter , pousse encore cette tendresse à chérir ma tranquillité, et à ne jamais découvrir un secret dont elle dépend.

    C'est de cette façon qu'elle imposa silence à sa compagne, qui ne voyant point de remède à ce qu'elle appelait un malheur, se résolut d'obéir. L'heureux Jean de Calais, charmé de posséder Constance, rendit grâces au ciel des dons qu'il en avait reçus; et comblé des faveurs de la fortune et de l'amour, il se rembarqua, et le temps favorable à ses vœux le fit aborder au port de Calais. Le bruit de son retour fut bientôt répandu; son père et tous les habitants de la ville furent le recevoir, et lui rendirent les honneurs que méritaient ses actions héroïques.

    Le lendemain, il vit un corsaire qui voulait vendre deux jeunes dames qui pleuraient amèrement; il paya au corsaire une forte rançon pour leur liberté.

    Mais quelle fut la douleur de ce jeune héros, de voir son père désapprouver son mariage avec Constance ! L'histoire sincère qu'il lui-fit de la façon dont il l'avait trouvée, irrita son courroux ; et quelque vive que fût la peinture que Jean de Calais lui fit de son amour pour elle et de ses vertus , ce père sévère ne put lui pardonner devoir pris un engagement qui lui paraissait fort au-dessous de lui, et il n'épargna rien pour l'obliger à l'abandonner ; mais il protesta qu'on lui arracherait plutôt la vie ; qu'il avait donné sa foi à la personne du monde qui en était la plus digne, et qu'il la lui garderait jusqu'au tombeau. Le vieillard, plus irrité que jamais de sa résistance, le bannit de sa maison ; malgré les sollicitations des principaux de la ville, qui s'intéressaient pour lui, il lui ordonna de ne plus paraitre à ses yeux.

    Jean de Calais, sensiblement touché de l'outrage que son père faisait à sa chère Constance, se retira dans une maison qui était près du port, avec elle et sa fidèle compagne. Ces altercations entre le père et le fils ne purent lui être cachées : sa fierté en fut alarmée, et malgré tout son amour, elle fut sensible aux mépris que le père de son époux parut avoir pour elle.

    Cependant elle ne se démentait point; toujours tendre, toujours fidèle, elle consola Jean de Calais; et l'année de son mariage était à peine finie, qu'elle accoucha d'un fils qui fit toute l'attention de ce cher époux pendant plusieurs années, qui se passèrent sans qu'il pût attendrir son père; mais enfin, pressé par des amis communs, il consentit à fournir à Jean de Calais de quoi équiper un second vaisseau, pour porter et établir un négoce éclatant avec les nations qu'il avait découvertes, espérant que l'absence et les hasards lui feraient oublier Constance et son fils.

    L'armement fut bientôt prêt : quoiqu'il flattât les désirs de Jean de Calais , par l'espoir d'acquérir une nouvelle gloire, il ne put voir approcher le jour de son dé- part sans ressentir une douleur amère d’être obligé de se séparer d'une épouse et d'un fils qu'il aimait si tendrement.

    Constance de son côté n'était pas plus, tranquille ; les périls où allait s'exposer Jean de Calais, et la crainte qu'un fatal oubli ne la chassât de son cœur, troublaient également son repos. Elle répandait ses pleurs dans le sein de sa chère Isabelle, qui les partageait avec un zèle digne de l'un et de l'autre; mais enfin l'amour offrit à Constance un moyen de retenir son époux dans ses chaînes, et d'obliger son père à rougir du cruel traitement qu'il lui avait fait souffrir.

    Elle cacha son dessein à sa fidèle Isabelle, craignant qu'elle ne l'en détournât mais lorsqu'elle vit qu'il n'y avait plus que peu de jours à s'écouler jusqu'au départ de Jean de Calais, elle se jeta à ses genoux, en le priant de ne pas lui refuser deux grâces qu'elle avait à lui demander.

     

    Jean de Calais épris d’une des deux dames, nommée Constance, l’épousa.

     

    Ce tendre époux la releva, et l'embrassant avec les témoignages de l'amour le plus vif, lui jura qu'il était prêt à lui out accorder. - Je vous conjure donc, répondit-elle, de me faire peindre sur la poupe de votre vaisseau, avec mon fils et ma chère Isabelle; lorsque cela sera exécute, et que vous serez au jour de votre embarquement, je vous dirai la seconde grâce que j'exige de votre tendresse.

    Jean de Calais ne trouvant rien dans cette demande qui ne flattât sa passion, en lui donnant occasion d'avoir sans cesse devant les yeux ce qu'il avait de plus cher consentit avec plaisir. Il employa à cet ouvrage les plus habiles peintres qu'il put trouver. Ils travaillèrent si promptement, qu'ils ne retardèrent point le départ de Jean de Calais, qui voyant le temps favorable, voulut en profiter pour s'embarquer. 

    Alors la généreuse Constance l'accompagnant jusqu'à son vaisseau : Voici le jour, lui dit-elle, les yeux baignés de larmes, où tu me dois accorder la dernière grâce que j'ai à te demander ; tu me l'as promise. Tourne la poupe de ton vaisseau du côté de Lisbonne, et va mouiller le plus près que tu pourras du château, de cette ville ; c'est là que tu verras à quel point je t'aime, et quels sacrifices t'a fait mon amour.

    Quoique Jean de Calais ne pût comprendre le sens d'un pareil discours, il lui promit d'exécuter ce qu'elle souhaitait Ils s'embrassèrent, et s'étant séparés avec peine, il fit mettre à la voile, l'âme remplie d'espoir, d'amour et de douleur. Il tint parole à Constance ; et sa navigation ayant été heureuse, il vint aborder directement sous le château de Lisbonne.

    L'arrivée et la beauté de son vaisseau  attirèrent presque toute la ville sur son bord ; le roi de Portugal même sentit exciter sa curiosité par tout ce qu'on en dit, et voulut en juger par ses yeux. Il descendit de son château, sui vi d'une cour nombreuse. Jean de Calais le reçut avec tous les honneurs dus à la majesté royale. Ce prince fut charmé de sa bonne mine, de ton esprit et de l'air de grandeur qu'il répandait dans ses moindres actions.

    Il examina avec soin la construction de son vaisseau; mais lorsqu'il eut jeté les yeux sur le tableau qui en ornait la poupe, il ne put s'empêcher de marquer son étonnement par un cri qui attira les regards de toute la cour sur ces objets. Chacun parut être agité du même trouble que le roi ; mais voyant qu'il gardait le silence, personne n'osa le rompre, et renferma ses pensées dans le fond de son cœur.

    Jean de Calais revint dans son pays avec sa jeune épouse; mais son père irrité de son mariage avec une esclave, les bannit de sa maison.

    Jean de Calais, surpris des divers changements qu'il remarquait sur le visage du roi, lui en demanda respectueusement la cause, et le supplia de lui dire s'il était assez malheureux pour qu'il eût trouvé dans son vaisseau quelque chose qui lui déplut. Non,  répondit le roi, en se faisant effort pouf se remettre, je suis charmé que toussez abordé en ces lieux; je veux que vous y soyez reçu comme vous le méritez; mais je vous défends d'en sortir sans mon ordre.

    A ces mots il se retira, et sa cour le suivit, sans avoir la hardiesse d'ouvrir la bouche sur ce qu'elle venait de voir. Le roi entra dans son cabinet, l'âme agitée de tant de différents mouvements, qu'il avait peine à les démêler lui-même. Il s'était bien aperçu que ceux qui étaient avec lui, avaient eu la même idée : ce qui le détermina à s'instruire au plus tôt de la vérité, pour ne pas donner le temps à ses courtisans de divulguer des choses que lui seul devait savoir. Cette résolution prise, il fit dire à Jean de Calais de venir le trouver.

     Ce jeune guerrier notait pas plus tranquille que le roi : il ne pouvait comprendre ce qui avait causé son trouble à la vue du portrait de Constance. Les dernières, paroles de cette chère épouse lui revenaient dans la mémoire, et les rassemblant avec les actions du roi, il cherchait à pénétrer le mystère qu'elles renfermaient,  lorsqu'il reçut l'ordre du prince.

    Il y fut, en remettant au ciel le soin de l'éclaircir. Le roi le fit entrer seul avec lui dans son cabinet, et lui montrant un visage ouvert : Je suis persuadé, lui dit-il, que ce qui s’est passé tantôt vous a donné de l'inquiétude; je ne puis vous cacher que j'en ai une que vous pouvez dissiper. J'ai pris pour vous une estime particulière, et je n'épargnerai rien pour vous le prouver, si vous ne me déguisez point la vérité.

    —-L'ambition d'acquérir quelque gloire, répondit Jean de Calais en se baissant profondément, ne peut entrer, Seigneur, dans les âmes capables de mensonges; l'honneur et la probité seront toujours les guides de mes actions et de mes paroles. Je ne voudrais pas, au péril de ma vie, manquer à ce qu'ils exigent de moi, même avec mes plus grands ennemis. Jugez, Seigneur, si j'en serais capable avec un prince dont la justice et les vertus font mon admiration.

    Jean de Calais faisant armer un vaisseau pour un autre voyage, fit peindre le portrait de sa femme et de son enfant à la poupe de ce vaisseau.

    — Ainsi donc, lui dit le roi, vous n’avez point de peine à m'avouer quelles sont les deux femmes et l'enfant que vous avez fait peindre sur la poupe de votre vaisseau ? - Non, Seigneur, lui répondit  promptement Jean de Calais; l'une des deux est ma femme, l'enfant est son fils et le mien, et l'autre est une de ses amies, que j'ai tirée avec elle d'un funeste esclavage. Le roi de Portugal soupira, et répandant quelques larmes qu'il ne put ca- cher : Et de laquelle, lui dit-il, êtes-vous l'époux ? — De la plus belle, répondit Jean de Calais. — Et son nom quel est il ?continua le prince. — Constance, répondit-il. — Et celui de sa compagne ?— Isabelle. — Ah ! s'écria le roi, je n'en puis plus douter. Mais, reprit-il, achevez d'être sincère en me contant en quel temps et comment ces deux personnes sont tombées entre vos mains, et de quelle façon vous vous êtes résolus, cette Constance et vous, à engager votre foi ?

    Alors , sans hésiter , Jean de Calais rapporta fidèlement au roi de Portugal tout ce qui lui était arrivé depuis qu'il était parti la première fois du lieu de sa naissance , et quoiqu'il affectât de parler de lui avec modestie , il en dit assez pour faire connaître de quelle utilité sa valeur avait été à sa patrie : il conta ensuite son naufrage sur les côtes de l'Orimanie, son aventure touchant le cadavre, et enfin la manière dont il avait délivré Constance et Isabelle.

    — J'adorai Constance, continua-t-il du premier moment que je la vis; en la fréquentant, j'admirai sa vertu, son courage à supporter ses malheurs, et je ne vis point de plus grande félicité pour moi, que d'être uni à elle pour jamais.

    J'eus le bonheur de lui plaire : elle accepta ma foi ; mais elle m'a caché sa naissance avec un soin extrême. Il est vrai que je ne l'ai jamais pressée là-dessus. Mon cœur, content de sa vertu dédaigna de s'instruire de ce qui doit le moins attacher les âmes généreuses : la mienne préféra l'esclave, qui mérite la couronne, aux reines dont les sentiments ne répondraient pas à la grandeur de leur rang. J'en ai un fils qui fait tout mon bonheur et celui de sa mère ; et c'est pour obéir à cette chère épouse, que j'ai tourné la poupe de mon vaisseau du côté de ces lieux. J'ignorais son dessein ; j'ignore aussi le vôtre, Seigneur, dans le récit que vous avez exigé de moi ; mais je sais que , quels qu'ils puissent être , je serai toujours fidèle à Constance, et que je ne m'en séparerai jamais. Voilà, Seigneur, l'exacte vérité que vous m'avez demandée. Heureux, si elle peut exciter dans votre âme les sentiments d'estime que je cherche à m'acquérir parmi les nations où mes desseins et le hasard me font aborder.         — Oui, dit le roi en l'embrassant, ta vertu a trouvé le chemin de mon cœur; et pour reconnaître ta sincérité par une franchise pareille, apprends que cette épouse qui t'est si chère, est la princesse ma fille, unique héritière de cet empire, et que sa compagne Isabelle est fille du duc de Cascaës.

    Jean de Calais ayant abordé au port de Lisbonne, le roi du Portugal vint visiter son vaisseau. A la vue du portrait peint à la poupe, il jette un grand cri.

    O ciel ! s'écria Jean de Calais, qu'il m'est glorieux, Seigneur, de vous avoir conservé ce précieux trésor ! Mais hélas !dans quel abîme de maux cette aventure va-t-elle me plonger ?

    — Non, non, lui répondit le roi, rassure les esprits sur ce que tu peux craindre; je suis aussi généreux que toi: sans connaître ma fille que pour une esclave, tu n'as pas dédaigné de l'attacher à toi par des nœuds légitimes, tu n'as point attaqué sa vertu par des feux criminels, tu l'as tirée d'un esclavage où cette vertu aurait peut-être pu triompher de la violence d'un amour odieux. Tu l'aimes, tu lui es cher; le secret qu'elle t'a fait de sa naissance me le prouve, puisque sans doute elle craignait, en la déclarant, que j'empêchasse un hymen que j'aurais pu trouver inégal, ne vous connaissant pas. Elle t'a conjuré d'aborder en ces lieux avec son portrait, sûre que je la reconnaîtrais, et que ton mérite toucherait mon âme, comme il a touché la sienne; de plus, elle t'a donné un fils, et sa gloire aujourd'hui demande que tu sois son époux, quoiqu'il lui eût été autrefois défendu de faire une semblable alliance. Je t'accepte donc pour gendre, continua ce grand prince, et je reconnais ton fils pour le mien.

    Jean de Calais ne put s'empêcher de l'interrompre ; il se jeta à ses pieds; les termes les plus touchants prouvèrent sa reconnaissance pour ses bontés, et son amour pour la princesse; le roi le releva avec tendresse, — Ce n'est pas assez, continua ce prince , mon cher Jean de Calais, que mon consentement, il faut que mon conseil l'approuve; mais je parlerai de façon à lui faire connaître que c'est ma volonté, et la joie que mon peuple aura de revoir sa princesse, lui fera tout accorder.

    Alors ce monarque lui conta qu'environ au temps qu'il avait marqué dans son récit, Constance et Isabelle furent enlevées par des corsaires qui les trouvèrent se promenant au bord de la mer, où leur jeunesse imprudente les avait fait venir sans gardes et sans secours; qu'il n'avait rien négligé depuis près de cinq ans pour savoir ce qu'elles étaient devenues; mais que toutes ses recherches ayant été inutiles , il avait langui jusqu'à ce jour dans une morne tristesse ; qu'il avait fallu l'éclat de son arrivée pour exciter sa curiosité. — Je rends grâces au ciel, continua-t-il, de m'avoir écouté, puisqu'il m'a rendu par tes mains ce que j'ai de plus cher.

    Après cela, ce prince fit appeler tous les principaux de ça cour, qui l'avaient accompagné dans le vaisseau de Jean de Calais, et leur ayant permis de dire ce qu'ils pensaient des personnes qui y étaient peintes, ils s'écrièrent tous que c'étaient la princesse sa fille et la fille du duc de Cascaës. Le roi leur avoua la vérité; et comme Jean de Calais avait reçu ce prince a son bord avec une magnificence extrême, il n'y en eut pas un qui ne le trouvât digne de posséder un bien qu'il s'était acquis en le leur conservant.

    Jean de Calais raconte ses aventures au roi, qui est fort étonné d’apprendre que sa fille, qui avait été enlevée par des pirates, est sa femme.

    Le roi fit assembler son conseil, et proposa la chose en prince qui souhaitait que l'on fût de son avis. Personne n'en eut un contraire; le seul don Juan, premier prince du sang, s'opposa fortement au bonheur de Jean de Calais; mais quoique son éloquence fût animée par des raisons secrètes et qui lui étaient sensibles, il fallut céder au nombre. Le roi, qui croyait que l'intérêt et la gloire de l'Etat l'avaient fait parler, ne lui en voulut point de mal; et comme on résolut qu'on équiperait une escadre pour aller chercher la princesse , il en donna le commandement à don Juan, et ordonna que Jean de Calais l'accompagnerait. Cet honneur ne le consola point des pertes qu'il faisait. Ce prince aimait depuis longtemps la princesse de Portugal; il était neveu du roi, et par conséquent héritier de l'empire, si Constance venait à manquer ; mais son amour ayant mis des bornes à son ambition, il s'était flatté qu'un heureux hymen pourrait un jour satisfaire l'un et l'autre. La perte de la princesse avait ralenti sa passion et réveillé ses prétentions au trône ; et lorsqu'il apprit qu'elle était vivante, mais entre les mains d'un autre, qui lui ravissait à la fois sa maîtresse et l'empire, l'amour et l'ambition reprirent toutes leurs forces, et furent bientôt accompagnées de ce que la haine ci la jalousie peuvent inspirer de plus terrible contre un rival.

    Ce fut avec ces sentiments que don Juan s'embarqua avec Jean de Calais, dont la vertu , l'espoir et la joie fermaient le cœur à des soupçons qu'il eût même rejetés, s'il eût été en état ou capable de les concevoir, On fit partir une corvette pour donner avis à Constance de tout ce qui s'était passé à Lisbonne, et pour la préparer à son départ.

    Cette belle princesse avait vécu dans une grande retraite depuis qu'elle s'était séparée de son époux : son fils et Isabelle étaient sa seule compagnie ; elle s'entretenait souvent avec elle de l'étonnement qu'elle s'imaginait bien que le roi son père aurait eu, Isabelle, qui n'avait su son dessein qu'après le départ de Jean de Ca- lais , tremblait dans son âme que le roi ne lui fît un mauvais traitement ; elle marqua quelquefois sa crainte à Constance , mais en cherchant des détours pour ne la pas alarmer mal à propos. La princesse qui pénétrait tout ce qu'elle n'osait lui dire, la rassura. 

    - Le roi mon père, lui disait-elle, a de la tendresse pour moi ; il sera charmé de me recevoir ; la vertu de Jean de Calais le touchera ; enfin, je suis persuadée que mon bonheur sera parfait. — Mais, madame, lui répondait Isabelle, puisque vous aviez cette pensée , pourquoi l'avoir exécutée si tard ?qui peut vous avoir empêché d'instruire le roi de votre aventure ?

    Le roi de Portugal reconnait Jean de Calais son gendre, et le fait proclamer par les grands du royaume.

    C'est un effet de mon amour, lui disait la princesse, je voulais attendre que le ciel remplît mes désirs en me rendant mère , afin que le roi mon père trouvât sa gloire intéressée à cimenter les nœuds que j'ai formés; et si mon époux ne fût point parti, je l'aurais engagé moi-même à effectuer ce que j'avais projeté.

     Cependant, madame, ajoutait Isabelle, si le roi désapprouve vos feux, s'il ne vent pas reconnaître Jean de Calais pour votre époux? - J'aurai, dit la princesse, la satisfaction d'avoir prouvé mon amour à ce que j'aime, en lui sacrifiant le trône où j'étais née; j'aurai le plaisir de faire voir à son père que celle qu'il regarde comme une vile esclave, eût été reine si elle eût moins estimé son fils ! C'était avec de tels discours qu'elles écoulèrent le temps de l'absence.

    Cependant don Juan fit tant de diligence, et le vent fut si favorable, que l'escadre arriva presque aussitôt que la corvette d'avis. Aux nouvelles qu'elle apporta, tout le pays fut en mouvement; chacun s'empressa à rendre ses respects à la princesse, de qui la joie ne put s'exprimer, en voyant son projet réussir si glorieusement pour elle et son cher époux.

    Le père de Jean de Calais, se repentant du mépris qu'il avait marqué, fut le premier à engager toute la ville à lui rendre les honneurs qu'exigeaient sa naissance et son rang; il lui demanda pardon en présence de tous, de son manque de respect et son zèle éclata si sensiblement, que la princesse lui dit, en l'embrassant et l'appelant son père, qu'elle ne se souviendrait jamais de ce qui s'était passé, et qu'elle l'oubliait sans peine , en considération d'un époux qui lui était mille fois plus cher que la vie.

    - Cette princesse eut à peine reçu les hommages de la ville de Calais, que le port retentit de mille cris de joie, qui annoncèrent l'arrivée de l'escadre. Les habitants magnifiquement vêtus se mirent sous les armes, et furent en bon ordre recevoir Ion Juan et Jean de Calais qui débarquèrent au bruit des trompettes et des timbales. Les chemins étaient remplis de monde, es fenêtres garnies de dames, et un peuple innombrable les accompagna jusqu'à hôtel-de-ville, où le principal magistrat avait fait loger la princesse avec son fils et Isabelle, pour lui faire plus d'honneur.

    Le roi impatient de revoir sa fille, fait partir une flotte commandée par Jean de Calais et Don Juan, pour aller la chercher.

    Elle vint recevoir son époux et don Juan sur le perron qui séparait son appartement de l'escalier. Elle était environnée des dames les plus qualifiées de la ville. Don Juan, comme ambassadeur, s'avança le premier, mit un genou en terre, et lui baisa la main. Jean de Calais parut ensuite, qui fit la même action ; mais la princesse , bien loin de lui présenter la main, ouvrit ses bras , et se jetant dans les siens en le faisant relever, elle l'embrassa mille fois, en lui disant tendrement que ce n'était pas à lui à lui rendre des respects , qu'il fallait désormais qu'il partageât avec elle.

    L'amour de ces deux époux attendrit toute l'assemblée : leur grâce et leur beauté attiraient son admiration, et l'on fut bien longtemps sans rien entendre que : Vive Jean de Calais et la princesse de Portugal !

    Tant de marques de bienveillance de la part du peuple, et d'amour de celle de la princesse, déchiraient l'âme de don Juan; il se contraignit cependant, et voulant faire croire que ses ordres étaient d'assez grande importance pour n’être pas rendus publics, il demanda une audience particulière à Constance; mais cette princesse, qui connaissait le fond de son cœur, voulut s'épargner un entretien qui aurait pu lui être désagréable  et lui répondit tout haut qu'elle n'avait point de secret pour son époux , qu'il pouvait s'expliquer de tant lui , et que sachant Les bontés du roi pour Jean de Calais, ses ordres devaient lui être communiqués comme à elle.

    Don Juan sentit toute l'étendue de ce refus; il avait autrefois parlé de son amour à Constance, qui l'avait toujours traité avec indifférence. Ainsi il ne douta point que la crainte d'entendre ses plaintes, et le mépris qu'elle faisait de sa tendresse ne le fit agir de la sorte; il résolut dans son âme de s'en venger, et continuant de dis- simuler sa rage et ses desseins, il rendit à la princesse un compte exact de ce qui s'était passé entre le roi et Jean de Calais, et finit en le conjurant de la part de ce prince, de partir incessamment.

    Les habitants de Calais donnent des fêtes en l’honneur de Jean de Calais et de la princesse de Portugal.

    Constance lui dit qu'elle était prête, et que rien ne pouvait la retenir, dans l'impatience qu'elle avait d'aller rendre grâce roi de toutes ses bontés. Après tous ces compliments pleins d'une cérémonie qui gênait également ces heureux époux, l'importuné don Juan se retira dans l'appartement qu'on lui avait préparé, et laissa Jean de Calais et sa belle princesse en liberté. Que ne se dirent point ces tendres époux !avec combien d'ardeur n'expliqua-t-elle pas la vive reconnaissance que lui inspirait le sacrifice que Constance avait prétendu lui faire en lui cachant sa naissance et son rang ! Et quelle joie ne fit- le pas paraître de pouvoir partager avec ni les honneurs qui y étaient attachés! Je ne finirais jamais, si je prétendais décrire tout ce qu'ils se dirent.

    Ainsi, pour abréger une histoire dont la suite a des événements encore plus surprenants que ce que je viens de vous apprendre, je vous dirai que Constance et Jean de Calais récompensèrent magnifiquement le zèle des habitants de cette ville, et que, voyant le temps favorable à leur navigation, ils résolurent de s'embarquer pour profiter de la belle saison. Cette charmante famille, composée de Constance de son époux, de leur fils et de la fidèle Isabelle, abandonna Calais pour aller voir Lisbonne. Toute la ville les accompagna jusqu'il leur bord : on leur souhait un bonheur constant et durable.

    Don Juan fit mettre à la voile, en détestant dans son âme les faveurs dont le ciel comblait son rival, en rendant le temps et les vents propices à ses désirs.

    Jean de Calais et princesse s’embarquent pour retourner en Portugal; mais il survint une tempête. Don Juan, jaloux de Jean de Calais, le précipite dans la mer.

    Mais il n'eut pas longtemps à se plaindre du sort : le troisième jour de leur navigation, les cieux se couvrirent d'épais nuages, le vent devint furieux, et la mer agitée annonça le plus terrible orage qu'on puisse voir ; la foudre, la tempête et l'impétuosité des flots, battaient à la fois et sans relâche cette escadre malheureuse.

    Jean de Calais mit en œuvre toute son expérience pour garantir le navire qui portait tout ce qu'il avait de plus cher. L'amour qui l'animait paraissait seconder ses soins pour un bien si précieux ; mais le traître don Juan qui l'observait sans cesse, et dont la rage et la jalousie troublaient également le cœur et la raison , le voyant occupé dans le fort de la tempête à observer le temps, prit le sien si justement, que sans pouvoir être vu de personne, il vint derrière lui, et le poussa si rudement, qu'il le précipita dans la mer , dont les vagues gonflées et l'une sur l'autre , le firent bientôt perdre de vue à son barbare homicide.

    Cependant le gros temps faisait aller si vite le vaisseau dans lequel étaient Constance et don Juan, qu'on avait déjà bien fait du chemin sans qu'on s'aperçût que Jean de Calais y manquait. Mais la princesse, toujours attentive à son sort, alarmée de ne point le voir, le demanda, le fit chercher, et chacun s'empressant à la satisfaire, on n'entendit plus que des cris douloureux qui annoncèrent à cette malheureuse épouse qu'on ne le trouvait pas.

    Je n'ai point de termes assez forts pour vous exprimer son désespoir; la tempête ne l'intimide plus, une plus forte crainte lui donne le courage ; elle vient sur le pont, elle crie, elle appelle son époux , et les profonds abîmes du funeste élément retentissent du son de sa voix. Le perfide don Juan s'approche, et paraît le plus empressé à chercher Jean de Calais ; mais trop sûr de son destin, il lui fait entendre qu'un coup de vent l'a jeté dans la mer.

    Depuis deux ans la princesse pleurait son époux qu’elle croyait mort, et, pour obéir au roi, elle devait épouser le traite don Juan.

    Quelle affreuse nouvelle pour une femme si passionnée ! Elle s'arrache les cheveux, ses mains meurtrissent son beau visage, la vie lui fait horreur, et, pour la terminer, elle cherche à s'élancer dans la mer.                                                                       Don Juan se met au-devant d'elle; Isabelle embrasse ses genoux ; il n'est pas jus- qu'au moindre matelot qui ne quitte tout pour s'opposer à son dessein ; mais leurs soins sont inutiles, et sa douleur lui prêtant des forces, elle est prête à franchir les obstacles qu'on y met, lorsque Isabelle lui présente son fils, qui, lui tendant les bras, semble la supplier de vivre encore pour lui. Cet objet la saisit, l'étonné, l'arrête, et sans calmer son désespoir, il lui ôte le courage d'en suivre les mouvements, et ne pouvant plus supporter les maux qu'elle ressent, elle tombe évanouie dans les bras d'Isabelle.

    On profita de cette faiblesse pour l'arracher de cet endroit ; Isabelle et don Juan mirent leurs soins à la faire revenir; ils y réussirent, mais rien ne put calmer sa douleur. Le nom de Jean de Calais était sans cesse dans sa bouche. Don Juan voulut la consoler, mais la perte de son époux ayant redoublé sa haine pour ce prince elle ne voulut point l'écouter, et lui or- donna même de ne plus se présenter à elle le reste du voyage.

    La tempête cessa, la mer devint calme, et ces tristes vaisseaux arrivèrent à Lisbonne sans autre accident. La présence de la princesse répandit une joie universelle dans cette cour; mais lorsque le roi la reçut dans ses bras, et que ses pleurs et ses sanglots lui eurent appris la perte qu'elle avait faite, il ne put lui refuser des larmes : ce tendre père partagea sa douleur.

    Le bruit de ce malheur ne fut pas plus tôt répandu, que les grands et le peuple firent de leur part un deuil universel.

    Jean de Calais, après avoir couru de grands périls, parvint à la cour de Lisbonne, où la princesse et le roi furent heureux de le revoir.

    Le seul don Juan jouissait d'une secrète joie, espérant que le temps ferait finir leurs pleurs et l'amour de Constance ; mais pour y parvenir plus vite, il fit tant par des voies souterraines et qui ne pouvaient le trahir, qu'il engagea les peuples du royaume des Algarves à se révolter, sentant bien qu'il aurait le commandement de l'armée pour les remettre dans leur devoir.

    Cela ne manqua pas : le roi lui remit le soin de châtier ces rebelles. Alors charmé de voir réussir son dessein, il marcha contre les révoltés, qui s'étaient retranchés au bord d'une rivière. Il les attaqua, pénétra dans leurs retranchements, et après un combat de six heures, il remporta une victoire complète ; et poussant plus loin ses conquêtes, il prit toutes leurs villes, et fit punir les autres d'une rébellion qu'il avait fomentée lui-même ; il soumit de nouveau les Algarves au roi de Portugal , et revint à Lisbonne , où les états assemblés lui décernèrent les honneurs du triomphe.

    Ce n'était pas encore assez pour lui : il les engagea, par ses intrigues, à demander la princesse en mariage, consentant que son fils régnât après lui. Cette union était si sortable, que les états l'approuvèrent, et la demandèrent au roi, qui, ne pouvant s'opposer à ce qui lui semblait juste, le proposa à la princesse, qui ne put l'entendre sans désespoir. Elle renouvela toute sa douleur, et elle protesta au roi qu'elle se donnerait plutôt la mort que i d'épouser un prince qui était l'objet de sa haine ; mais l'intérêt de l'état l'emporta sur ses raisons, il fallut obéir, et le jour fut pris pour la célébration de ce funeste hymen, que le peuple souhaitait avec ardeur. Le même moment fut destiné au triomphe de don Juan, pour lequel le roi avait ordonné au-dessous du château un feu superbe, disposé par plusieurs compartiments. Lequel devait offrir aux yeux un spectacle magnifique et nouveau.

    Il s'était écoulé près de deux ans depuis la perte de Jean de Calais, duquel il est temps que je vous entretienne. La mer ne lui avait pas été si funeste que don Juan l'avait espéré. Cet époux infortuné trouva dans les débris de quelque vaisseau qui avait fait naufrage, de quoi se sauver ; il combattit longtemps contre la fureur des eaux, et fut enfin poussé dans une île déserte, où il aborda dans l'état que vous pouvez juger que devait être un homme qui sort d'un semblable péril.

    Il fit longtemps réflexion sur sa triste aventure ; et malgré la douleur accablante qu'il ressentait de se voir si cruellement séparé de Constance et de son fils, il remercia le ciel de lui avoir sauvé la vie, espérant qu'il trouverait encore par sa bonté les moyens de rejoindre des objets si chers.

    Ce fut avec ces pieux sentiments qu'il parcourut cette île d'un bout à l'autre , sans y trouver aucune marque d'habitation. Il n'y vit que de timides animaux , auxquels il fut obligé de déclarer une innocente guerre, pour conserver , dans ces sauvages lieux , des jours que les eaux avaient respectés. Il y vécut de cette sorte les deux années que Constance avait passées à pleurer, sans qu'il vît aucune facilité qui pût lui donner l'espoir de la revoir.

    Le roi, indigné de la perfidie de don Juan, le fit mourir par le supplice du feu.

    Il commençait à s'abandonner à ces douloureuses réflexions, lorsqu'un jour, se promenant sur le bord de la mer, il vit un homme dans l'éloignement, qui lui parut venir droit à lui. La joie s'empara de son cœur, et voulant jouir au plus tôt d'une vue qui ranimait son espérance, et la confiance qu'il avait toujours eue dans les effets de la Providence, il doubla le pas, et l'ayant joint : Je me croyais seul dans cette île, lui dit-il en l'abordant, n'ayant jamais remarqué depuis que j'y suis , nul vestige qui pût me faire connaître qu'il y eût d'autre homme que moi. Je croyais y terminer mes jours malheureux sans espoir de secours ; mais votre présence fait renaître mes espérance, et si vous êtes seul avec moi, nous trouverons ! peut-être ensemble des moyens que je n'ai pu imaginer pour en sortir.

    - Il est vrai, lui répondit l'inconnu d'un ton grave, que cette ile était inhabitée avant ton abord , et je ne fais moi même que d'y aborder. — Comment cela se peut-il, lui répondit Jean de Calais ?mes yeux ne découvrent aucun navire qui ait pu vous porter. - Les chemins que j'ai pris, lui dit-il, sont inconnus aux hommes.

    Je vois, continua-t-il, en remarquant l'étonnement de Jean de Calais, que mon discours te surprend ; mais tu seras encore plus surpris, lorsque tu sauras que je ne viens ici que pour toi. Je te connais, Jean de Calais, je sais tous tes malheurs et la trahison du perfide don Juan ; mais sache que ce n'est pas là les seules peines qu'il te prépare; il est près d'épouser ta femme; elle t'aime toujours tendrement ; et quoiqu'elle croie ta mort certaine, elle t'est fidèle. La seule amitié paternelle et les raisons d'état dont on la rend victime, l'obligent à donner sa main à ce traître ; le jour de demain doit éclairer ce fatal hymen, et il sera le dernier de sa vie, si tu ne parais promptement.

    - Grand Dieu ! s'écria Jean de Calais, et comment pourrai-je empêcher tant de malheurs, en l'état où je suis ? Hélas! je supportais avec quelque patience ceux où, j'étais plongé, j'implorais encore le ciel avec quelque confiance, je me flattais que, sa bonté me tirerait d'ici, puisque elle, m'avait arraché à la mort, ta vue même avait cimenté cet espoir dans mon âme ; mais ce que tu m'annonces met le comble à mon désespoir. Mon perfide rival sera possesseur de Constance, si je ne parais ; il n'a qu'un jour à passer pour l'être Eh! par quel moyen puis-je paraître ? le vaisseau le plus léger, le vent le plus favorable, me seraient inutiles quand je les aurais ; mon seul secours doit être dans la fin de ma vie.

    — Calme ces transports , lui répondit l'inconnu je te dis que je ne suis venu ici que pour toi , et pour empêcher le mariage et le triomphe de don Juan : tu peux connaître ce que je puis par tout ce que je t'ai dit ; ainsi remets ton sort à la disposition divine, rappelle ta vertu, suis-en toujours exactement les lois, et tu sauras un jour par quelle raison le ciel prend soin de ta destinée.

     Jean de Calais était si surpris de ce qu'il entendait, et de la sûreté avec laquelle cet homme lui parlait, qu'il doutait s'il était éveillé ; mais faisant réflexion qu'il ne lui pouvait rien arriver de plus cruel que ce qu'on venait de lui annoncer , et qu'il n'é- tait pas en état de démêler le mensonge d'avec la vérité , il résolut de s'abandonner à l'inconnu, et lui promit tout ce qu'il voulut.

    Alors ils s'assirent auprès d'un arbre, et cet extraordinaire compagnon lui conta tout ce qui s'était passé à la cour de Portugal , depuis sa prétendue mort , et les efforts que Constance avait faits pour lui garde sa foi. Pendant ce récit, Jean de Calais ne put résister à la violence du sommeil qui vint l'accabler : malgré l'intérêt qu'il prenait à ce discours , il s'endormit.

    Mais qucl fut l'excès de son étonnement, lorsqu'à son réveil il se trouva dans une des cours du château de Lisbonne ! il regarda de tous côtés ; et bien sûr qu'il no s'abusait point , il ne douta plus du pouvoir de celui qui l'avait conduit dans ce lieu ; mais son embarras était extrême, de ne savoir comment il pourrait s'offrir aux yeux de la princesse ; l'état misérable où il était, ses habits en lambeaux , les pieds nus, une barbe d'une longueur proportionnée au temps qu'il y avait qu'il ne prenait plus soin de sa personne , lui faisait croire avec justice qu'on ne pourrait le reconnaître.

    Cependant l'espoir dont il se sentait animé, lui fit prendre le parti d'aller dans les cuisines. Un officier qui le vit, touché de compassion, lui permit de s'approcher du feu , et le destina sur-le-champ à porter du bois dans les appartements; il s'en acquitta exactement, cherchant dans son' esprit quel moyen il trouverait pour voir la princesse. Il concevait que les apprêts qu'on faisait étaient pour la fête qui devait lui être fatale ; et son cœur gémissait de n'entrevoir nul expédient pour la troubler.

    Il était enseveli dans ces tristes réflexions, lorsque le hasard fit descendre Isabelle dans les offices, voulant donne  elle-même quelques ordres. Jean de Calais la reconnut et la regarda si attentivement qu'elle ne put s'empêcher d'examiner ce  lui qui avait cette hardiesse ; elle ne pu méconnaître des traits si gravés dans son  souvenir : la ressemblance de ce malheureux avec Jean de Calais la frappa : elle 1parcourut des yeux avec son , et les ayant jetés sur ses mains qu'il affecta de lui faire voir, elle aperçut un diamant à son doigt, qu'elle reconnut pour étre le même que Constance avait autrefois donné à ce cher époux , et qu'il avait conservé malgré tous ses malheurs.

    Alors ne doutant plus que ce ne fut Jean de Calais lui-même, mais cachant son trouble, elle remonta dans l'appartement de la princesse , à laquelle elle conta son aventure , en ajoutant qu'elle n'avait osé parler devant tant de témoins à celui qu'elle croyait son époux, craignant de l'exposer dans le misérable état où il était.

    - Constance ne balança pas d'un moment à cette nouvelle : elle conjura Isabelle de chercher quelque prétexte pour lui faire voir cet homme. Elle y courut, et l'ayant trouvé chargé de bois, elle lui ordonna de le porter dans le cabinet de la princesse : elle les y attendait avec une impatience extrême. Jean de Calais obéit, posa son bois à l'endroit qu'Isabelle lui marqua ; mais ne voyant personne qui pût le contraindre, et la princesse qui le regardait avec attention, il se jeta à ses pieds.

    A cette action, Constance démêla aisément, sous cet équipage malheureux, l'homme du monde qui lui était le plus cher ; elle pensa expirer de joie, et, se jetant dans ses bras , leurs soupirs , leurs larmes et leurs sanglots furent longtemps les seuls qui exprimèrent les mouvement de leurs cœurs. Isabelle, qui avait eu soin de fermer la porte du cabinet, vint se joindre à eux ; et les priant de se calmer, leur fit connaître qu'il ne fallait perdre aucun instant pour avertir le roi du retour de Jean de Calais, afin de rompre l'hymen fatal dont on faisait les apprêts.

    Ce discours était trop sensé pour n'y pas faire attention. Nos tendres époux inter- rompirent leurs caresses pour prendre les mesures qui leur étaient nécessaires. Ils résolurent que la princesse enverrait prier le roi de lui faire la grâce de passer dans son appartement pour une affaire qui intéressait l'état et sa gloire; que le secret qu'elle demandait l'obligeait à le prier de venir seul, afin de n'avoir personne de suspect.

    Celui que Constance chargea de ce message s'en acquitta si bien, que le roi ne larda pas à se rendre seul chez la princesse sa fille. Il ne fut pas plus tôt dans son cabinet, que cette princesse se jeta à ses pieds, et lui prenant les mains : Seigneur, lui dit-elle, Jean de Calais est vivant, il est de retour, rendez-vous ses yeux témoins d'un hymen qui va causer ma mort ? Le roi de Portugal la releva, et malgré la surprise que lui donna cette nouvelle, il lui jura qu'elle devait tout attendre d'un père qui l'aimait tendrement.

    Jean de Calais, qui s'était caché, parut alors , et mettant un genou en terre : L'état déplorable où je parais à vos yeux, seigneur , lui dit-il, vous permettra-t-il de me reconnaître ? Le roi recula quelques pas, et le reconnaissant: 0 ciel ! lui dit-il, en lui tendant les bras , que vois-je ? En croirai-je mes yeux ? Quels mal- heurs vous ont éloigné de nous? Quel accident vous a mis comme vous êtes ? Et quel miracle nous rassemble ?

    Jean de Calais lui conta la trahison de don Juan, son abord dans l’île déserte, et l'étrange aventure qui l'en avait fait sortir et rendu à Lisbonne. Le roi sentit toute l'énormité du crime de don Juan, et jura que ce jour , qui devait être celui de son hymen et de son triomphe , serait celui de sa mort. Il consola Jean de Calais, le pria d'oublier ses infortunes, et de se mettre en état de paraître aux yeux de toute la cour; il embrassa la princesse , et rentra dans son appartement , si fortement irrité contre le traître , que l'ayant trouvé qui l'attendait avec grand nombre de seigneurs, il lui dit de le suivre sur l'édifice du feu pour lui faire remarquer quelque chose qui i manquait. Don Juan le suivit ; ils y entrèrent ensemble ; mais le roi le voyant occupé à examiner toutes les différentes espèces de machines, sortit adroitement de ce lieu, et l'y ayant enfermé, il ordonna sur-le-champ qu'on y mît le feu. Les ordres furent exécutés si promptement, que le perfide fut consumé avant qu'on sût ni le crime ni la punition.

    Le roi l'instant d'après manda les états qui étaient encore assemblés, leur exposa la perfidie de don Juan et son supplice.                                                                      Tous, d'une commune voix, approuvèrent sa justice, et détestèrent l'action de don Juan. Alors le roi fit venir Jean de Calais, qui fut reconnu de nouveau et proclamé héritier de l'empire, après la mort du roi, comme étant l'époux de la princesse, les états déclarant leur fils pour leur successeur. Cet événement singulier remit la joie dans la cour du roi de Portugal, qui fit inviter tous les grands du royaume, pour être témoins du bonheur de Jean de Calais et de la princesse, dont amour et la joie ne peuvent s'exprimer.

    Le jour de ce fameux festin où chacun ne pensait qu'aux plaisirs, on vit entrer dans le salon qui renfermait cette auguste assemblée, un homme dont la taille et l'abord surprirent également. On le regarda longtemps sans rien dire ; mais lui , s'avançant vers Jean de Calais : Reconnais , lui dit-il, celui qui t'a tiré de l'île déserte et conduit dans ce palais ; c'est moi qui conduisis le corsaire qui enlevait la princesse , près de ton vaisseau , où tu l'achetas sans la connaître ni l'avoir vue , et dans le seul dessein de lui rendre la liberté.                                                                                         Apprends, par ces expériences, combien le ciel chérit les hommes vertueux ; jouis on paix de ton bon heur, sois toujours sage, inviolable et modéré : le ciel ne l'abandonnera jamais ; tu seras véritablement prince , parce que tu devras ce titre à la vertu , plutôt qu'aux droits d'une naissance qui ne dépend point de nous, et dont en tire peu d'éclat quand la sagesse ne l'accompagne pas.

    Le spectre disparut, et laissa l'assemblée dans la joie et l'étonnement de l'heureux dénouement de celte aventure. On célébra avec magnificence l'union de Cons- tance et Jean de Calais , qui fut ratifiée authentiquement.

    Ainsi finit l'histoire de Jean de Calais, dont la mémoire ne s'éteindra jamais par les actions généreuses qu’il a faites pendant sa vie.

    FIN.

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