• HISTOIRE de la Bibliothèque de Calais 1790 – 1877

    Sous l'ancien régime, l'Instruction Publique, au sens actuel du mot, n'existait pas ; quelques instituteurs, payés maigrement par les villes, enseignaient bien aux enfants « le rudiment » à grand renfort de coups de férule, mais l'instruction secondaire se faisait soit, pour les riches, sous la direction de précepteurs ecclésiastiques, soit dans les couvents.

    Ces derniers seuls pouvaient s'offrir le luxe d'une bibliothèque ; nous disons bien « le luxe », car les livres coûtaient alors beaucoup plus cher qu'aujourd'hui; de plus, l'on trouvait facilement parmi les religieux l'érudit patient et consciencieux qui présidait aux destinées de la Bibliothèque. Nous citerons comme exemple fameux la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Victor de Paris, ouverte aux étudiants tous les jours comme les bibliothèques modernes et qui comptait en 1789, 1800 manuscrits et 50.000 imprimés.

     La Ville de Calais possédait à la veille de la Révolution, entre plusieurs autres, les couvents des Minimes établis en 1558, et des Capucins arrivés en 1620; on y donnait l'instruction et tous deux possédaient une bibliothèque.

     Nombre de volumes provenant des Capucins se trouvent à la Bibliothèque de Calais, avec la mention : Aux Capucins de Calais, (1), ou : Ex Bibliotheca P. Capucinorum; pour les Minimes, nous avons mieux, c'est le catalogue de leur bibliothèque en 1719, déposé au greffe le 27 février 1790 par Charles -Joseph Andry, le supérieur, en raison de la loi du 14 Novembre 1789 (2) : « ...Dans tous les monastères... où il existe des bibliothèques... les dits monastères seront tenus de déposer aux greffes... des municipalités les plus voisines des états et catalogues des livres qui se trouveront dans les dites bibliothèques... »

    Ce catalogue comprend 145 folios ; il est ainsi intitulé : « Bibliotecae Patrum Minimorum Caleti novus index, pro facullate loci « commoditate visitationis et utilitate studiosi facili methodo digestus, 1749. » Il renferme 15 séries comprenant 2140 volumes, les voici: A, Sacra Scriptura. — B, Concilia et Juristae. — C, Sancti Patres — D, Interprétés Sacrae Scripturæ. — E, Theologi, — Scholastici. — F, Casuistae. — G, Concionatores. — II, Spirituales. — I, Historici Sacri. — L, Historici prophani. - M, Controversistæ. — N, Humanistae. — 0, Philosophi et Medici. - P, Libri Extraneorum Idiomatum. — R, Libri Prohibiti.

    Ce serait un bon cadre pour la série : Théologie, d une bibliothèque encyclopédique moderne ; à la fin sont les certificats de bon entretien des Frères Visiteurs qui inspectèrent le couvent de 1750 à 1789. Nous avons bien aussi à la bibliothèque un manuscrit (no 60), portant: « Fonds venu des Capucins », qui contient 534 volumes dans l'ordre alphabétique des auteurs, mais il est probable que ce catalogue ne fut rédigé qu'après la disparition du couvent par le séquestre.

    (1)Notamment, les deux incunables.

    (2)Bibl. Calais, Ms 67.

    Le 17 avril 1791, le district de Calais envoyait au département le relevé total des livres et titres trouvés dans les maisons religieuses; il s'établissait ainsi:  

     

    Capucins                                           2119 livres                                           11 liasses de titres

    Minimes                                           2140                                                   74           

    Bénédictines                                   200                                                        25

     Dominicaines                                  Néant                                                    22

     Carmes d'Ardres                           323                                                        35  

    Bénédictines d'Ardres                   74                                                          102  

    Abbaye de Licques                        326                                                         832

    Le total pour le district de Calais s'élevait donc à 5.182 livres et 1101 liasses de titres. (1) Le citoyen Berruet exécuta le catalogue des Minimes pour lequel il reçut 270 livres. (Octobre 1791).

    Les émigrés et ci-devant nobles furent aussi dépouillés ; notamment le duc de Charost ; il est vrai que plus tard il lui fut rendu 147 ouvrages. 

    Ces livres furent laissés provisoirement dans les bibliothèques des Minimes et des Capucins. Le district payait 24 livres par mois pour leur location aux acquéreurs de ces immeubles. En 1794 fut nommé un « commissaire bibliographe » du district, ce fut Grégoire Goyer.

    Ce premier bibliothécaire de Calais mérite de nous arrêter un instant, car c'est une curieuse figure de la Révolution dans notre ville.

    Né en 1742 de François Goyer et de Marie-Antoinette Daudenthun, Grégoire Goyer entra aux Capucins de Calais ; il dut mener 1:'1 pendant de longues années la vie calme et studieuse du cloître, mais les idées nouvelles s'infiltraient même dans les couvents, peut-être Goyer les admit-il trop vite au gré de ses supérieurs, toujours est-il qu'il quitta la communauté en avril 1790 et se réfugia chez les frères des Ecoles Chrétiennes. Il était très goûté à Calais comme confesseur et comme prédicateur; sa tolérance, ses idées larges lui avaient valu la place d'aumônier des « Amis de la Constitution D, et de la Garde Nationale, lorsqu'en mai 1790, l'évêque de Boulogne, Mgr de Partz de Pressy lui retira le droit de prêcher et de confesser ; la municipalité adressa aussitôt une lettre suppliante à l'évêque, lui faisant remarquer que le père Goyer n'avait fait que profiter des décrets autorisés par le Roi. Mais Mgr de Pressy n'admettait pas cette conduite; ce n'était sûrement pas un partisan de la Révolution, ses 78 ans, dont 47 d'épiscopat, l'empêchaient de pactiser avec les idées nouvelles. (2)

    (1) Arch. Comm. L. Série T.

    (2) Fonte et Reboul. Calais sous la Révolution. — 1889. — p. 70-72.

    Le père Goyer se vit donc forcé de choisir entre l'Eglise et la Nation; il opta pour cette dernière et le 30 janvier 1791, avec les abbés Faudier, Gavet et Modewyck, il prêta serment à la Constitution, jurant d'être fidèle « à la Nation, à la Loy, au Roy. » Ce furent les quatre seuls prêtres réfractaires de Calais. (1) Le 15 mai 1791, Faudier fut élu curé de la ville, et Goyer partit pour Saint-Omer où il devint vicaire de la paroisse Saint-Bertin.

     Le 30 septembre 1793, revenu à Calais, il fut nommé vicaire à Notre-Dame par son ami Faudier, qui avait épousé en juin, une demoiselle Dubreuil. Le 18 novembre, tous deux brûlèrent leurs lettres d'ordination au pied de l'arbre de la liberté, se séparant ainsi définitivement de l'Eglise catholique. La déclaration de Goyer, écrite et signée de sa main, est à la Bibliothèque. Malgré ses erreurs religieuses, l'abbé Goyer était un érudit et un travailleur; ce qui lui valut au commencement de 1791 d'être nommé, comme nous l'avons dit plus haut, commissaire bibliographe du district. En raison de sa surdité qui l'empêchait de remplir ses devoirs de vicaire, il avait demandé cette place par lettre du 25 février 1794. Ce n'était pas une mince besogne ; près de 6.000 livres étaient à débrouiller et à classer selon les instructions du 15 mai 1791 et du 27 janvier 1794. Ces décrets, très explicites, donnaient tous les renseignements nécessaires sur la confection des fiches et des catalogues, et il fallait s'y conformer sans retard.

    Le 19 floréal an II (8 mai 1794) Goyer se transporte au dépôt des livres et constate que, malgré les ordres donnés « les Bénédictines et les Dominicaines ne faisaient qu'un corps avec les Minimes, les Carmes et les Capucins, à l'exception des Prémontrés de Licques qu'on a laissés isolés ». Devant ce fouillis, il propose à l'administration :

    1°) Le transport des livres dans « la ci-devant maison des frères d'Ecoles » (rue du presbytère) en se réservant comme lieu de travail « le ci-devant presbytère.

    2°) D'obtenir gratuitement toutes les fournitures de papeterie nécessaires, dont 700 cartes à jouer qu'il avait déjà retenues au « Café National (2).

     3°) De pouvoir faire fouiller les cabinets d'histoire naturelle du district.

    4°) De faire requérir des menuisiers pour confectionner des « banquettes », c'est-à-dire des rayons.

    (1) Bib. Calais. Ms Pigaut de Lépinoy  t. V. p. 22.

    (2) La circulaire du 15 mai 1791 prescrivait en effet de se servir de cartes à jouer en guise de fiches.

    Goyer présida donc au déménagement des livres, mais constata avec « douleur et indignation «  que beaucoup d'ouvrages avaient disparu, surtout parmi les plus richement reliés de la bibliothèque du duc de Charost. Il attribue cela « à une ignorance crasse ou à une cupidité mal entendue ». Il établit son bilan : 3.665 ouvrages formant 5.291 volumes, en plus 171 livres d'église, (missels, antiphonaires, etc.) et 566 de rebut, ce qui fait un total de 6.028 volumes (1). Il avait bien tout fait pour ne rien omettre, jusqu'à faire annoncer, au son du tambour, que ceux qui auraient encore des livres prêtés par les religieux, aient à les lui rapporter.

    Signalons en passant que les deux maisons occupées par Goyer et sa bibliothèque étaient destinées d'abord par la municipalité à un hôpital pour les « galleux et vénériens. » (2)

    Il existait donc, à la fin de 1794, un catalogue des livres réunis à Calais. Les fiches avaient été envoyées à la Convention, le registre alphabétique était resté ; nous l'avons encore maintenant. (3) C'est un volume de 223 pages, où tous les livres sont rangés dans l'ordre alphabétique strict; il est tout entier de la main de Goyer. Sur les 3.665 ouvrages qu'il contient, 147 sont marqués d'une croix (t). Ce sont ceux qui furent rendus au comte de Charost, par ordre de la municipalité de Calais du 29 thermidor an IV 16 août 1796).

    Au commencement de 1795 (pluviôse an III), Goyer reçut la clef du dépôt des livres afin qu'il pût s'en occuper; mais l'humidité avait déjà fort endommagé nombre de volumes et par délibération du district du 19 pluviôse an III (7 lévrier) on s'occupa de chercher un autre local. Les administrateurs songèrent alors à se faire donner une subvention de 5 ou 6.000 livres par la Commission de l'Instruction Publique ; celle-ci refusa. Les livres furent néanmoins transportés dans la maison des Frères des Ecoles Chrétiennes, contiguë au presbytère.

    Le 9 ventôse an III (27 février 1795) la Commission exécutive de l'Instruction Publique remerciait le district de l'envoi des cartes libellées selon les règles, mais donnait l'ordre que l'on dressât aussi le catalogue des livres d'Eglise et de ceux mis au rebut ;

    (1) Calais. — Arcli. Comm. L. Série T.

    (2) Calais. - Arch. Comm. Copie de lettres de la Municipalité (14 floréal an II au 29 vendémiaire an III).

    (3) Calais. - BibI. Comm. Ms 59.

    Elle ajoutait qu'il en sera fait un triage, car tous les ouvrages ne sont pas de nature « à entrer dans la composition d'une bibliothèque républicaine, niais cette opération délicate est réservée à une commission de savants... » (1).

    L'organisation de la bibliothèque fut terminée le 5 fructidor an III (22 août 1795) et le 7, Goyer était nommé préposé au triage des titres à Arras. Il quitta avec regret son travail, espérant bien y revenir vite, car, comme il écrivait aux administrateurs du district : « Je ne suis plus sourd, quand j'y travaille»

    Un mois après, le 6 vendémiaire an IV (28 Septembre 1795) il lut remplacé provisoirement par Le Poittevin, receveur de la douane.

    Nous avons du 12 floréal an IV (1er mai 1796) une sorte de petit rapport sur la bibliothèque de Calais (2). Il y est dit que le local est propre, bien aéré et éclairé; les livres y sont bien rangés, le public y vient volontiers. Les dépenses totales à cette date s'étaient élevées à 8.877 livres, 4 sols, 8 deniers. Bref, la municipalité se montrait satisfaite.

    Mais pendant les années 1797 et 1798, la Bibliothèque perdit par suite de différentes circonstances la plupart de ses ouvrages intéressants. Dès le 23 pluviôse an III, la Convention avait décidé qu'il faudrait rendre aux émigrés et nobles rentrés en grâce les biens dont ils avaient été privés « le respect des propriétés étant le Palladium de la Liberté ». La bibliothèque dut donc rendre, comme nous avons vu, 147 ouvrages au comte de Charost, et 662 à un certain anglais, Beckfort, grand partisan de la Révolution, paraît-il, et riche propriétaire (3) ; puis ce fut le 11 fructidor an VI (28 août 1798) la remise pour l'Ecole Centrale de Boulogne d'ouvrages de valeur, mais peu nombreux.

     (à suivre).

                                                                                                                                                                                                                                                 HENRI LEMOINE.

     (1)Bibliothèque Communale de Calais. — Liasse d'ancienne correspondance n° 3.

    (2) - Arch. Communales de Calais - D IV 6, 12 floréal an IV.

     

     (3) — Arch. Communales de Calais - D IV 7, 23 nivôse an VI.

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