• L'évacuation de Calais et la libération

    1) Négociations et évacuation (29-30 septembre)

    Les opérations se poursuivirent le 29 septembre. Les troupes canadiennes s’emparèrem de la citadelle : quelques éléments franchissant la Rivière Neuv::, prirent pied dans la ville.

     Les Canadiens attaquent également les ouvrages du cap Gris-Nez et obligent les défenseurs à se rendre ; 1600 prisonniers tombent ainsi entre leurs mains.

     L’état-major canadien prit alors ses dispositions pour l’assaut final de la ville. Des troupes furent transférées à l’Est de Calais, l’attaque devant être conduite à la fois par l’Est et par l’Ouest. L’artillerie s’organisa << pour soutenir l’assaut de l’infanterie par un feu sans précédent (1). De son côté, l'aviation se disposait à pilonner les positions allemandes.

     Mais pendant que s’effectuaient ces préparatifs, des négociations étaient engagées entre les camps adverses.

     Il semble bien qu’à ce moment ultime du siège, le désir d’engager des pourparlers soit égal des deux côtés.

     Le 28 septembre, dans la soirée, Georges Alloo, des F.F.I., apporta à M. Coton, commissaire central. une note du commandement canadien, proposant l’ouverture de négociations pour la reddition de la ville le lendemain à 10 heures à Pont—d’Ardres L’acceptation du commandement allemand fut immédiate.

     Le 29 septembre, les parlementaires allemands sont exacts au rendez-vous. Ils apportent une requête de leur chef tendant à faire déclarer Calais ville ouverte. 

     (1), Notice de l'état major canadien : le siège et la prise de Calais

    Cette proposition est rejetée et il est décidé qu’une nouvelle réunion aura lieu à Calais même, à 11 h. 30. Toutefois, le représentant canadien déclare, avant que l’on se sépare, que le haut commandement assiégeant acceptera la reddition de la garnison de Calais tout entière, à condition qu’elle se produise avant le 30 septembre, à midi.

     Dans notre brochure : Les journées dramatiques des 29 et 30 septembre 1944 à Calais. p. 32, nous avons publié un récit de cette entrevue capitale de la Kommandatur.

    M. Benoît, ancien adjoint au Maire de Calais, a bien voulu le refaire et le compléter pour nous. Nous tenons à l’en remercier bien vivement. C‘est son récit que nous publions à peu près intégralement, Nos concitoyens y trouveront la preuve que leurs intérêts on été dignement défendus par leurs édiles, MM. François et Benoit. Nul doute que l’histoire de Calais pendant la guerre, qui sera écrite un jour, nous voulons l’espérer, ne leur rende l’hommage qu’ils méritent.

    Ainsi le 29 septembre, à 11 heures, une auto dépose à la Kommandantur, trois officiers alliés (un canadien, un anglais, le commandant français d’aviation Mengin, officier de liaison auprès de la 3è division canadienne) et Georges Alloo. Sitôt leur arrivée, MM. François et Benoit furent appelés à la Kommandantur ; ils s’y rendirent, accompagnés de M. Coton, commissaire central et de M. Parent, commissaire du 1er arrondissement Sitôt introduits dans le bureau où se trouvaient les officiers alliés,, le commandant Mengin leur dit : << Messieurs, voilà 36 heures que nous discutons avec le Colonel commandant la garnison pour obtenir la reddition de Calais et ce, sans résultat. Cela ne peut durer et nous sommes décidés à aller très vite. Nous vous avons convoqués pour tenter une dernière fois d’obtenir cette reddition. Nous sommes disposés, si c’est nécessaire à rendre les honneurs à l’armée allemande, celle—ci ayant combattu avant de se rendre. j’espère que vous serez plus heureux que nous ».

    Cinq officiers allemands, dont le lieutenant-colonel Schroder, font bientôt leur entrée dans la salle.

     Le commandant Mengin prend aussitôt la parole. Il rappelle aux Allemands qu’aucun résultat n’a pu être obtenu au cours des négociations précéderfltes, que l'armée canadienne est toujours disposée à accorder les honneurs de la guerre à la garnison si elle est disposée à capituler mais qu ’en cas de refus, Calais sera rasé M. François intervient alors et s’adressant aux officiers allemands, leur dit .

     « Messieurs, vous allez vous battre à armes inégales. Je vous demande d’éviter la destruction de notre ville; assez de sang a été versé, assez d’innocents ont été tués. Je vous confirme les termes de la lettre que je vous ai adressée; je suis âgé, la vie n’a pour moi plus d’importance. Je suis prêt à vous servir d’otage et à donner ma vie, si cela peut se faire, pour sauver celles de mes concitoyens. >>

     M. François est pâle ; il a, dit un témoin,les larmes aux yeux. Le lieutenant-colonel Schroder semble ébranlé mais un des officiers qui l’accompagnent, le voyant faiblir, le regarde et lui fait signe de tête : non.

     M. Benoit s’adresse à son tour au calme] : << Vous avez des enfants et sous votre capote de soldat bat certainement un cœur de père. Votre conscience vous interdit, pour satisfaire un orgueil personnel, de faire tuer des femmes et des enfants En obtenant les honneurs militaires, vous venez de recevoir une satisfaction que beaucoup d’officiers n’ont pu avoir. Votre amour-propre de soldat n’aura donc rien à se reprocher >>

     Nouvelle hésitation du colonel, nouveau refus. « Dans ce cas reprend le commandant Mengin, c'est la destruction de la ville >>.

     M. François se tourne vers le colonel Schrôder et lui dit : « Alors c’est votre dernier mot ? >>. La réponse vient incisive : << Oui >>.

     Pour tenter un dernier effort, M Benoît demande qu’on apporte un plan de la ville. S’aidant de celui- -ci, il propose que l’on rassemble toute la population dans un secteur déterminé par la rue des Fontinettes, le boulevard Jacquard (côté est) la rue de la Pomme d’ Or, le canal de Saint-Pierre (côté ouest) et la rue Martyn (côté nord); Canadiens et Allemands prendront l’engagement de ne pas bombarder ce secteur et de ne pas s’y battre. Les officiers acceptent et à ce moment, il semble que Calais pourra être en partie épargné.

     L’officier canadien s’adresse alors au colonel allemand : << Où allez—vous vous battre ?. Le colonel montre sur le plan les fortifications. Le Canadien poursuit "Mais vous savez bien que nous ne tarderons pas à vous repousser : où allez—vous vous replier ? — Sur Calais-Nord. Dans ce cas, vous vous replierez l’arme à la bretelle et sans combats de rues". Le colonel Schroder se refuse à prendre un tel engagement.

     Alors le commandant Mengin reprend la parole « Dans ce cas il n’y a rien de fait, Nous ne pouvons pas accepter de combats de rues. Il ne reste donc qu’à évacuer la ville ». Et le Canadien, s’adressant aux représentants de l’administration municipale : << Messieurs vous avez fait l‘impossible pour préserver votre ville et sauvegarder la vie de vos concitoyens, mais vous constastez qu’il n’y a pas d’entente possible ».

     « Il faut aller vite, dit alors le commandant Mengin ; nous voulons en finir ; nous donnons 24 heures pour l’évacuation de la ville >>. Malgré les instances de M. François, il se refuse à prolonger ce délai. Le colonel Schroder accepte alors de mettre à la disposition de la population, des camions de l’armée allemande, avec leurs conducteurs. Le transport des enfants, des infirmes, des vieillards sera possible grâce à un stock de 12.000 litres d’essence, habilement camouflé par les soins de la municipalité.

     Le commandant Mengin demande encore que la population soit avertie de l’évacuation par voie d'affiches.

    Mais M. François lui répond : << La population ne voudra pas évacuer. Je connais mes concitoyens ! ils sont courageux et préféreront risquer leur vie plutôt que d’abandonner leurs demeures ». Il est convenu finalement avec le colonel Schroder que le commandant Mengin se rendra place Crêvecœur et parlera à la population en présence d’un officier allemand qui sera le capitaine Bottcher.

    Le commandant Mengin arrive place Crévecœur vers 13 heures. Il se place aussitôt sur le perron de l’ancien hôtel de ville. A ses côtés se trouvent M. Benoit et Georges Alloo Le capitaine Bottcher prend place à sa droite, lui faisant face.

     La nouvelle de la venue place Crêvecœur du commandant Mengin s’est vite répandue et une foule de 3 a 400 personnes s’es‘t rassemblée en hâte. Elle accueille le commandant par un immense cri de : Vive la France ! D’un geste, le commandant lui impose silence, puis il parle : « Hier vous avez refusé d’obéir à l’ennemi qui vous ordonna d’évacuer votre ville. Le gouvernement provisoire de la République que je représente ici, vous félicite de votre attitude.

    Nous avons multiplié nos efforts pour obtenir la reddition de la ville ; l’ennemi ne veut pas se rendre il sera exterminé. Il s ’agit maintenant de sauver des vies qui seront nécessaires pour la reconstruction de la France. Aussi je viens vous dire : cette fois, il faut évacuer la ville. L’évacuation se fera jusqu’à demain une heure (heure allemande) au midi (heure française). Vous prendrez la route de St-Omer et vous irez jusqu’à Pont-d’Ardres, où tout est prêt pour vous recevoir ».

     Le commandant a terminé. Alors une Marseillaise, grave, émouvante, éclate, une Marseillaise qui remue l’âme, car c’est spontanément qu’elle jaillit des lèvres des témoins de cette Scène.

     Alors commence l’exode qui va se poursuivre jusqu’au 30 septembre, à midi. Les uns ont chargé leurs objets les plus précieux dans des valises ou dans des ballets qu’ils portent sur le dos. D’autres utilisent les véhicules les plus hétéroclites : voitures à bras, brouettes, bicyclettes, remorques, voitures d’enfants. Ceux qui ont encore une auto transportent personnes, matelas, objets mobiliers.

     Les voitures de la Croix-Rouge circulent inlassablement entre Calais et Pont-d’Ardres, transportant les personnes âgées, les infirmes, les femmes ayant des enfants en bas-âge. L‘embarquement se fait place Crévecœur, sous la direction de M. le doyen Deseille, qui prodigue à tous encouragements et consolations. Quelques camions allemands participent à ces évacuations.

     Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur ce sujet que nous avons traité de façon détaillée dans notre brochure citée plus haut.

     Beaucoup de Calaisiens arrentèrent aux Attaques ; la population, sous l’impulsion de M. Rivemet, maire. et de l’abbé Decool, curé de la paroisse, leur offrit une hospitalité généreuse. D’autres poursuivirent leur calvaire vers Ardres, Audruicq,, Guemps, Tournehem, etc., recevant partout un accueil empressé.

    2) L'assaut final et la libération (80 Septembre - 1er Octobre)

     Le 30 septembre, vers 11 heures, des parlementaires allemands demandent à entrer en contact avec le commandement canadien. Ils sont dirigés sur Pont-d’Ardres. Ils viennent annoncer que la garnison accepte de se rendre à 15 heures. Mais l’état-major canadien repousse cette proposition. << Nous avons donné aux Boches, hier, l’occasion de se rendre, dit un officier d‘artillerie ; ils n’ont pas su en profiter ; tant pis pour eux ! >>.

     Il est conseillé aux officiers allemands, si leur offre est sincère, de hisser le drapeau blanc et de faire sortir de la ville la troupe, désarmée, les bras en l’air.

     A midi, l’attaque est déclenchée. Les ”troupes canadiennes l'attaquent à la fois par l’est et l’ouest. De son côté l’artillerie arrose copieusement la ville et les positions allemandes à partir de 13 heures.

     Les «: Cameron Highlanders >> de Ottawa attaquent à l’est, le long de la route côtière et de la route de Calais à Gravelines. Ils rencontrent peu d’opposition, les soldats allemands se rendent sans combattre.

     D‘autres troupes canadiennes attaquent à l’ouest et ne tardent pas à pénétrer dans la ville. La résistance faiblit d’instant en instant. Sur le soir, le lieutenant—colonel Schrôder se rend aux attaquants.

    Mais avant que la lutte ne soit finie, les Allemands ont incendié les principales usines à tuiles de la ville, voulant sans doute détruire une industrie concurrente.

     Le commandant Mengin avait déclaré qu'il voulait être le premier Français à pénétrer dans Calais. Vers 16 heures, son auto se mit en route, sous la protection de quelques chars canadiens. Le capitaine Vendroux et Alloo suivaient dans une autre voiture. Un tir de barrage peu nourri d’ailleurs, précédait les chars.

     Le cortège s’approchait du Virval quand les chars firent halte. Les observateurs d’artillerie, croyant sans doute à une résistance imprévue, firent augmenter la densité du barrage, mails celui-ci ne se produisit plus cette fois en avant des chars, mais en arrière.

     Le commandant était descendu de son auto. Un obus tomba à quelques mètres de lui et le renversa, mortellement blessé. Transporté à Ardres, il expirait dans la soirée.

     Les opérations de nettoyage de la ville se poursuivirent toute la nuit et pendant une partie de la journée du 1er octobre. Les troupes canadiennes furent aidées par les F.F.I. de la région.

     Le total des prisonniers allemands se monta en définitive à 7.000. Les pertes canadiennes ne dépassaient pas 300 tués.

     Quelques jours plus tard, les Calaisiens pouvaient réintégrer leur domicile. Au fur et à mesure de leur retour. les fenêtres se garnissaient de drapeaux. La ville de Calais marquait ainsi qu’elle avait repris sa place dans la grande famille française.

    Par PAUL PILANT Docteur ès-lettres de l'université de Clermont

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