• L'évacuation de la ville de Calais

    L'évacuation de la ville de Calais

    Cette période angoissante se prolongea encore plusieurs semaines. En effet, l'ordre d'évacuation de la population calaisienne avait été ordonné suite au siège de la ville par les troupes canadiennes. Évacuer à vingt kilomètres des lignes ennemies semble facile si l'on possède les moyens de locomotion nécessaires. En ces circonstances, aucun véhicule ne fut disponible. Et, c'est comme à la retraite après la défaite que les réfugiés quittèrent la ville en marchant.

    La population se mit en marche en direction de la route de Saint-Omer où le secteur avait été libéré. Un énorme cortège prit forme sur des kilomètres de longueur. Certains tenaient une valise à la main, d'autre un sac à dos ou les deux à la fois. On apercevait également des voitures d'enfants surchargées, des voitures à bras, très utilisées pendant ces restrictions, des brouettes et des charrettes ayant des roues de bicyclette. En résumé, tout ce qui pouvait circuler au moyen de la force physique formait cette longue file continue.

    Après quelques heures de marche lente et pénible, la colonne de réfugiés arriva enfin dans le secteur libéré par les troupes canadiennes. Cette foule était enfin libre mais dans un pays fortement dévasté. J'ai encore une fois une triste pensée pour mon père, amputé de guerre 14/18 où il avait perdu la jambe droite. Pour se déplacer, avec plus d'aisance, il avait abandonné sa jambe artificielle à son domicile et c'est à l'aide de deux béquilles qu'il avait effectué ce trajet. Je constatais, une nouvelle fois, que ces guerres successives n'apportaient en fin de compte que malheur et désolation, essentiellement envers les petites classes de notre société.

    Après l'évacuation tourmentée de 1940 et cette deuxième retraite forcée, la recherche d'un logement provisoire s'avéra indispensable. C'est, en définitive, dans une brasserie désaffectée de Brèmes les Ardres que notre parcours se termina. Quatre pièces vacantes d'anciens bureaux étaient disponibles. La municipalité du village avait aménagé sommairement ces locaux ainsi que d'autres bâtiments vides. Par un effet du plus grand hasard, mon père rencontra Monsieur Brillet qu'il avait rapatrié de Saint Brieuc, quatre années auparavant. Ce monsieur nous rendit l'ascenseur. Commerçant de son état, il nous approvisionna durant ces deux semaines en alimentation. Ce ravitaillement pour notre petit groupe représenta un véritable sauvetage.

    Ensuite, des transports de toute nature, provenant de restes de matériels roulants, s'articulèrent tant bien que mal. Notre famille regagna ainsi notre chère maison du cent dix du Boulevard Gambetta. Quelquefois un malheur n'arrive jamais seul. Notre chère habitation avait reçu pendant notre absence trois obus de canon de 75 de l'artillerie canadienne. Après l'ultimatum lancé aux troupes allemandes par les Forces Alliées, la ville, qui avait déjà tant souffert, fut bombardée plusieurs jours par les libérateurs.

    Un obus était tombé juste sur la façade de notre maison, un autre dans la cour avait sectionné un gros arbre et le troisième avait abouti devant la porte du garage où stationnait notre Viva Quatre. Des éclats d'obus avaient transpercé les portières du côté droit provoquant l'explosion des glaces. Ce valeureux véhicule, qui avait traversé tant d'embûches, était victime à son tour des mauvais événements.

    Le 8 mai 1945, l'armistice était enfin signé. Par contre, avec mon cousin, il restait en cette occasion quelques trophées à s'approprier et quelques souvenirs à conserver de ces moments difficiles. Profitant de la confusion générale et de l'ordre non encore établi, les blockhaus et fortifications longeant la plage furent visités.

    C'est ainsi que nous sommes devenus les heureux détenteurs d'armes et de munitions.

    Pendant le conflit, ces armes nous avaient sournoisement séduits. Pour ma part, j'avais récupéré plusieurs baïonnettes allemandes, un revolver barillet de calibre 7,65 mm ainsi qu'un gros colt d'ordonnance de 9 mm. Mon cousin récupéra à son tour un magnifique fusil Mauser, de nombreuses munitions ainsi qu'un étrange lance fusée de calibre 4 comportant deux canons.

    Ces armes, par la suite, sont devenues de véritables objets de collection pour amateurs avertis. Puis, une année s'écoula, marquant la fin de nos étranges occupations, une page venait d'être tournée, l'avenir nous réservait d'autres surprises. Dans le courant de l'année 1947, mon cousin J.P. devança l'appel sous les drapeaux en qualité d'engagé volontaire à l'âge de dix-huit ans. Il avait pris cette décision un peu surprenante, car orphelin de son état, il ne laissait personne derrière lui selon une simple déclaration. Malheureusement, suite à une existence assez trépidante, il nous quitta à l'âge de 40 ans. Le paludisme et autres maladies, contractées en Indochine, avaient fini par prendre le dessus sur son organisme affaibli.

    En ce qui me concerne, j'effectuais mon service armé en 1952 avec ma libération en 1954. Puis en 1956, je fus rappelé pour une période de six mois en direction de l'Algérie pour participer au soi-disant maintien de l'ordre de ce territoire. Mon cousin avait ramené d'Indochine, dans ses bagages, une merveilleuse citation à l'ordre du Régiment ainsi que la prestigieuse Croix de Guerre. En ce qui me concerne, je ne rapportais dans ma valise qu'une médaille commémorative des opérations du maintien de l'ordre en A.F.N.

    Quarante ans plus tard, l'état m'accorda la qualification de combattant car le conflit avait reçu entre temps l'appellation de guerre. Toutes ces décisions gouvernementales arrivaient un peu tard à mon sens.

    En attendant, ces cinq années de guerre mondiale suivies par ces deux années de service armé m'avaient privé de ma véritable jeunesse. Un indiscutable gaspillage durant ces belles années perdues.

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