• L'immeuble de la Matelote

    La reconstruction du Courgain

    Les bombardements allemands de 1940 pulvérisèrent littéralement le quartier des pêcheurs de Calais, le Courgain Maritime. Hormis le phare et le monument aux Sauveteurs, aucun bâtiment ne fut épargné. Rien ne subsista des maisons si typiques du ”Vieux Courgain”, construites en hauteur, accolées les unes aux autres, où les familles nombreuses s’entassaient vaille que vaille sans bénéficier d'aucune commodité, en se partageant les différents étages, de la cave aux combles. Tout un pan du patrimoine historique calaisien, si cher au cœur des habitants de la Cité des Six Bourgeois, était ainsi réduit à néant.

    L'immeuble de la Matelote

    Pour les architectes chargés de la reconstruction après—guerre, soucieux de rationalité et d'efficacité, il n'était pas question de reproduire le plan d'origine du Courgain, constitué de sept rues très étroites et insalubres, n'offrant pas la moindre possibilité de circulation automobile. À leurs yeux, s’il était légitime de déplorer le fait que la guerre avait fait table rase du passé, il convenait néanmoins de se tourner résolument vers l'avenir : la situation apparaissait alors idéale pour concevoir un espace de vie plus large et conforme aux nouvelles normes de la modernité.

    Alors que la Chambre de Commerce et le groupement des propriétaires sinistrés avaient suggéré une extension du quartier vers le Fort Risban, le plan de reconstruction et d’urbanisme de Calais mis au point par l'architecte Gondolo, et adopté par décret le 15 octobre 1948, planifia cette extension du côté du phare et des anciens hangars à sucre. L'emplacement du Courgain contemporain demeura donc sensiblement le même que celui d'avant 1940 — sachant que le quartier primitif avait quasiment doublé de superficie au XIXe siècle, époque de la destruction des fortifications qui l'enserraient. Le principe des parcelles étirées en longueur fut repris, mais on sépare celles—ci par de larges rues ponctuées de dégagements pour l'implantation d'espaces verts.

    Il fallait reconstruire le plus rapidement possible 298 habitations sur deux hectares pour reloger rien moins que 5 000 personnes !

    Mais le débat fut vif entre des urbanistes empreints des thèses de l'architecture d’avant—garde et les Courguinois, qui s'opposèrent à une reconstruction faisant la part trop belle aux grands et froids immeubles collectifs : pas question pour eux de voir leur quartier transformé en caserne !

    Au Courgain, plus qu'ailleurs, le refus d'une rupture radicale avec le passé s'affirma haut et fort Cette farouche volonté de renouer les fils d'une mémoire qu'on craignait de voir disparaître déboucha sur un compromis : le principal bâtiment de logement du Courgain — pour lequel un permis de construire fut délivré en janvier 1949 - fut construit le long du quai Auguste Delpierre selon une esthétique pittoresque tenant compte des particularismes locaux, mais aussi de la présence poétique de la mer. Cependant, les frais engagés pour cette réalisation de prestige étant très lourds, il ne fut pas possible d'ériger d'autres édifices du même type dans le reste du quartier. Ainsi, alors que la majeure partie des immeubles du Courgain se présente globalement sous la forme d'assez monotones blocs de béton où l'effet d'horizontalité prédomine, l'imposant immeuble dit de la Matelote, œuvre de l'architecte Collodant, rayonne fièrement depuis 1955 (date de son achèvement) d'un superbe éclat sublimé par le miroir de l'eau, conférant à cette partie du port de Calais une très belle image de marque.

    Le toit (ci-dessous)

     Constitué de tuiles plates orangées et très pentu, il constitue un front défensif contre le vent violent venu de la mer et la pluie. Il contraste avec les toits plats de la plupart des immeubles datant de l’époque de la Reconstruction à Calais. 

     

      L'immeuble de la Matelote

     Détail du fronton principal (ci-dessus)

     La statue de la Matelote (dans sa niche).

    - le soubassement de pierre bien visible (petite ouverture circulaire sous les deux fenêtres aux volets sombres fermés permettant l’évacuation d’eau).

    - le toit et les lucarnes. 

    L'immeuble de la Matelote

    La Matelote (ci-dessus)

    Surnommée “Mélie” par les Anciens du quartier, c’est une Courguin0ise en costume d’apparat, coiffée de son soleil de dentelle. Le regard fièrement tourné vers la mer, cette statue sculptée par BUISSERET, haut placée dans une niche creusée dans le fronton principal côté bassin, évoque le folklore du quartier. On peut même dire qu’elle symbolise celui—ci. Sa présence est si marquante que “la Matelote” sert d’appellation courante à l’immeuble.

    L'immeuble de la Matelote

    Jeunes filles en costume d’époque lors des fêtes du Courgain maritime.

     La façade avant (ci-dessous)

     La présence de pignons droits ou à galbes d’inspiration flamande, le percement de nombreuses lucarnes, l’utilisation de pierres blanches acheminées des carrières boulonnaises pour l’habillage des murs, renvoient résolument au style dit «  régionaliste » employé ici en hommage aux traditions dont est porteur le quartier du Courgain

    L'immeuble de la Matelote

    La base de l’immeuble (ci-dessus)

     L’immeuble présente une ligne courbe, afin de refermer le quartier sur lui—même et de symboliser le caractère indépendant, bien réel avant—guerre, et encore ancré dans la mentalité des habitants. Contrairement à une idée reçue, il ne suit pas exactement le tracé de l’ancienne muraille, qui était rectiligne.

    L'immeuble de la Matelote

    Les évacuations d’eau (ci-dessus, ci-dessous)

    Elles sont une allusion aux canons qui sortaient des coques des navires de corsaires fréquentant les abords du Courgain à l’époque des guerres de course.

    L'immeuble de la Matelote

    Le soubassement avant (ci-dessus)

    Il surélève l’immeuble côté bassin. Il a été conçu comme une métaphore, à une moindre échelle, de l’ancienne muraille qui délimitait le Courgain.

    L'immeuble de la Matelote

    Le portail (ci-dessus)

    Avec son allure monumentale, il est un rappel des portes qu’il fallait franchir autrefois pour se rendre au Courgain ou en sortir, car le quartier était séparé du reste de la ville par un fossé et des fortifications. Ce passage sous voûte facilite les communications entre l’avant et l’arrière du bâtiment.

    L'immeuble de la Matelote

    La façade arrière (ci-dessus)

    Sa modernité affichée est en contraste absolu avec la façade avant, plus passéiste. Les architectes, qui optent ici pour le béton intégral, donnent à voir une structure dépouillée de toute ornementation anecdotique, où deux rangées de coursives sont desservies par trois superbes tours d’escaliers hélicoïdales ouvertes. Sont bien mis en lumière à la fois le caractère collectif de l’habitat et l’originalité de l’accès aux appartements : cet accès est en effet individuel, grâce aux cheminements extérieurs.

     

     

    Magali Domain, pour le comité de rédaction des Amis du Vieux Calais.

    Philippe Notebaert, pour les photos.

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