• A la mi-octobre 1914, le maire doit rassurer les commerçants de la cité des Six Bourgeois hésitant à se faire payer en billets de banque ou en monnaie de nickel belges.

    Janvier 1915 : la présence de milliers de Belges change la vie à Calais

    Réfugiés belges embarquant sur un paquebot à la Gare Maritime (Archives municipales 43Fi45).

    L a Banque de France acceptera de leur faire l’échange au pair, sans aucune difficulté, de toute la monnaie belge reçue en paiement de marchandises ». De plus, « la Banque de France se tient à la disposition des personnes de passage à Calais qui désireraient échanger leur monnaie belge contre de la monnaie française ». 

    Des bâtiments entiers sont réquisitionnés pour accueillir les militaires en provenance de Belgique qui doivent organiser leur séjour tout en restant sur le pied de guerre. C’est ainsi que le Grand Théâtre est mis à la disposition du Quartier Général belge. Plusieurs soldats y sont solennellement jugés en Conseil de Guerre. Rappelons que les communes aux alentours de Calais ainsi que Dunkerque et sa région sont également concernées par l’accueil d’une grande partie de l’armée belge qui a dû se replier face à l’avancée allemande.

    Au départ, les choses se font forcément dans l’urgence. On met par exemple en dépôt des dizaines de locomotives belges à Calais afin d’éviter que l’ennemi ne s’en empare. Mais les machines, laissées sans surveillance sur les voies de triage de la Gare Maritime et des Baraques, deviennent le terrain de jeu de gamins imprudents, risquant de se blesser - mais surtout, craint-on à l’époque, d’endommager le matériel ! « Sans compter, lit-on dans le Phare de Calais, « que les cuivres et les parties métalliques démontables pourraient bien prendre quelque jour le chemin du brocanteur ». 

     

    Vols et recels

    Les services de l’intendance belge s’implantent dans les hangars Paul Devot. D’autres magasins belges s’installent soit à bord des navires, soit dans les locaux de la Chambre de Commerce ou des gares. Les marchandises ainsi entreposées sont très vite « mises en coupe réglée par des civils et militaires » comme le dénonce la presse locale qui rapporte des «vols importants de chemises, boîtes de sardines, sacs de café, brownings, munitions »aboutissant à l’arrestation de dix individus en décembre 1914. Parmi eux, un couple d’aubergistes calaisiens de la rue du Roule, faisant office de receleurs.

    C’est ce couple qui a mis la police sur la piste, car, pour tirer un profit immédiat des vols, il avait laissé en dépôt des lots de chemises dans différents magasins de Calais, afin de faciliter leur vente rapide. Le procès en correctionnelle a lieu début janvier 1915. Dans sa plaidoirie, l’avocat des aubergistes explique qu’ils ont « accompli des prodiges de dévouement pour les réfugiés et qu’ils avaient même adopté puis élevé deux petits Français qui combattent aujourd’hui les Allemands ». L’homme écope de 40 jours de prison ferme, sa femme de la même peine avec sursis. Quant à leurs complices, ce sont des soldats belges qui se voient infliger des peines allant jusqu’à 8 mois d’incarcération.

    Des larcins se multiplient et sont rapportés dans la presse. Le 18 janvier 1915, un soldat au parc automobile belge prénommé Prosper et âgé de 34 ans, venu à vélo à la Chambre de Commerce, porte plainte au commissariat place d’Armes car il s’est fait voler sa bicyclette. Le lendemain, un gendarme belge surprend dans un wagon stationné dans la zone portuaire le jeune Achille, 18 ans, habitant au Fort-Nieulay, en train de dérober un pain de munition. Procès-verbal pour tentative de vol est dressé. On dénonce des adolescents subtilisant des journaux dans les boîtes que la municipalité a fait placer aux principaux carrefours pour recueillir les publications dont les Calaisiens n’ont plus usage, afin de les remettre normalement aux soldats soignés dans les nombreux hôpitaux de la ville.

     

    Esprit de solidarité

    Mais l’esprit de solidarité prévaut toujours. Au cours du mois de janvier 1915, le Petit Calaisien se fait l’écho de collectes régulières destinées à réunir de l’argent pour aider précisément tous ces blessés. Les sommes réunies sont souvent modestes, mais proviennent de milieux très divers : 5, 30 fr ont été réunis par les employés au Matériel du Dépôt central du Génie belge de Calais ; 3, 15 fr par un cafetier-coiffeur sis au 41 rue Cambronne ayant organisé une quête dans son établissement; 3,30 fr sont versés par un télégraphiste du génie belge qui a touché le cœur de plusieurs personnes après avoir chanté en public. L’institutrice de l’école mixte Waldan met en place une souscription auprès de ses élèves qui permet de réunir 29, 35 fr.

    La présence de militaires belges sur le sol de Calais peut aussi s’avérer salutaire dans les situations difficiles. Le 11 janvier, Joseph Eschweiler, du corps des mitrailleurs, sauve de la noyade une jeune femme de 36 ans dans le canal près du pont Mollien. Mais rien n’a pu sauver le petit Jules Wasselynck, 10 mois, tombé dans les eaux de l’avant-port le 13 janvier 1915. Le bébé et son père, réfugiés belges, embarquaient à bord du Malte pour être évacués loin de Calais.

    Qu’est-il arrivé ? Suite à un remous, la passerelle permettant d’accéder au bateau se retire brusquement alors que Louise Callewaert, 53 ans, porte le bébé dans ses bras. Un douanier, un sous-brigadier et l’équipe des lamaneurs justement présente sur place parviennent à repêcher la femme avant qu’elle n’expire. Mais ce n’est plus qu’un pauvre petit cadavre qui est extrait de la mer : « la douleur du père faisait peine à voir » lit-on dans le Phare de Calais. Ce drame jette la lumière sur la situation encore chaotique qui règne à Calais, où civils en partance et militaires prenant leurs marques se côtoient au milieu d’une population qui n’est elle-même pas exempte de privations.

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  • 26 août 14: les soldats belges en déroute entrent dans Calais

    Conformément au plan Schlieffen, les troupes allemandes envahissent la Belgique le 4 août 1914. Si l’armée belge remporte quelques succès ponctuels comme à Haelen le 12 août, elle doit organiser une difficile résistance en se concentrant d’abord à Liège (qui tombe le 16 août), à Dinant (qui tombe le 23 août), à Namur (qui tombe à son tour le 24 août) avant de tenter de défendre Anvers.

    C’est dans ce contexte de recul inexorable de l’armée belge que Calais voit arriver les premiers soldats de ses régiments en déroute le 26 août. Le Petit Calaisien raconte comment les habitants du quartier de la rue Van Grutten et de la rue Colbert accueillent à bras ouverts un groupe de soldats belges stationnant à l’intérieur des barrières de Calais-Triage et dont certains se sont aventurés à escalader les clôtures.

     

    Accueil chaleureux des Calaisiens

    Revenant de Liège, on les presse d’expliquer ce qu’ils ont vécu. On leur sert à manger et à boire, on leur bourre les poches de pain, de conserves, et de menues douceurs. « Je ne sais comment vous remercier, sais-tu, de ce que tu m’as fait » disent maladroitement ces soldats qui remettent aux Calaisiens en guise de reconnaissance quelques trophées pris aux Allemands : casques, sabres, morceaux de manteaux de uhlans, boussoles, médaillons, voire coup-de-poing américain !

    Au sifflet de départ du train, toute cette petite troupe s’éparpille bien vite. Le 27 au matin, ce sont 63 soldats belges des 2e, 7e, 13e régiments d’infanterie, du génie, des grenadiers et des chasseurs à pied appartenant au 4e corps de volontaires qui font leur entrée dans Calais. Ils sont conduits Place d’Armes où ils attirent une foule compacte, tenue à distancepar le poste de garde, baïonnette au canon, pendant que le personnel sous les ordres du gouverneur remplit les formalités pour leur embarquement.

    Un reporter du Phare de Calais en profite pour interviewer un soldat d’infanterie, blessé au pied d’un coup de crosse allemande lors d’un tout récent combat d’avant-garde. Se faisant un peu prier, le militaire explique qu’il faisait partie d’un groupe de 100 hommes envoyés en reconnaissance qui repoussèrent une attaque en tuant au fusil et à la baïonnette 130 Allemands et en faisant 70 prisonniers !

    « Et vous, combien en avez-vous descendu ? » demande le journaliste. « Je ne sais pas,répond-il. Vous savez, quand on tue, on voit bien les hommes tomber, mais on ignore lequel d’entre nous a tapé juste ». Son voisin le force à avouer qu’il en a tué sept et à montrer« son petit coupe-chou tout rouge encore du sang allemand ». Est-ce comme souvenir qu’il le conserve ainsi ? « Quand mon pied sera guéri, et ça ne sera pas long j’espère, je repartirai au feu et c’est dans le corps du huitième Prussien que je dégringolerai que je laverai ma baïonnette », rétorque le jeune Belge !

    Départ pour Folkestone

    Un tel succès militaire – un peu trop beau  pour être vrai - conjugué à une telle fureur de combattre est tellement dans l’esprit va-t-en-guerre du temps qu’on peut subodorer que le journaliste fait ici plus œuvre de propagande que d’information. Il est très vraisemblable en revanche que le départ de ces soldats ait effectivement donné lieu à une  manifestation patriotique franco-belge  comme le dit le titre de l’article.

    Un piquet d’infanterie doit être mis en place à la Gare Maritime pour écarter les Calaisiens et les maintenir à distance du bord. Sous les ovations d’une foule criant « Vive la Belgique ! Vive la France ! », les soldats s’embarquent sur Le Nord  à destination de Folkestone. Le général Bérard, gouverneur de Calais, s’est également déplacé pour les saluer.  Un remorqueur voisin hisse le drapeau belge et actionne sa sirène.

    Tous les Calaisiens ne partagent cependant pas cet enthousiasme. On lit dans le Phare de Calais du 28 août : « Il paraît à chaque détour de rue un soldat belge isolé. On a fait fête à un groupe de braves qui ont pris le paquebot. C’était justice. La mine, la tenue de ces hommes disaient qu’ils avaient été au feu, tout en eux proclamait les souffrances endurées et les dangers courus. Mais que dire des autres, de ceux qui individuellement parcourent la ville sinon que, pour une partie au moins, ce sont des fuyards. J’en ai vu dont l’uniforme était aussi frais qu’à la parade, dont les chaussures étaient impeccables. Ceux-là n’ont point combattu ; ceux-là ont lâché pied et préféré se promener dans une région moins dangereuse »

    Cet extrait témoigne à la fois d’une méfiance envers ceux qui sont identifiés comme de potentiels déserteurs, et de l’atmosphère étrange régnant dans la ville, où l’on peut croiser au hasard un soldat belge en errance. La réalité de la débâcle en train de se dérouler outre-Quiévrain n’est pas dévoilée dans la presse locale, laquelle, à l’instar du Petit Calaisien, ne cesse de faire ses gros titres sur les victoires françaises et les pertes énormes de l’ennemi. La présence de ces hommes faisant retraite face aux Allemands en dit bien plus long aux habitants que toutes les "nouvelles télégraphiées" destinées à les informer !

    Magali Domain 

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  • Comment Calais a-t-elle vécu son premier Noël de la Grande Guerre ? le Phare de Calais du 25 décembre explique les efforts de chacun pour amener un peu de chaleur à l’hôpital.

    25 décembre 1914 : un peu de la chaleur de Noël pour les blessés

    Des infirmières s’affairent à décorer de houx et de gui une salle de l’hôpital militaire de Calais à la Noël 1914.

    Comment Calais a-t-elle vécu son premier Noël de la Grande Guerre ? Cette fête évoque en premier lieu la joie des enfants recevant des cadeaux. Dans le Phare de Calais du 25 décembre, on explique : « Les vitrines de nos bazars calaisiens s’illustrent des nouveautés de l’année. Les étalages regorgent de jouets étincelants. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les âges, pour toutes les bourses. Il y en a de pacifiques et de guerriers, mais beaucoup plus de ceux-ci que de ceux-là ».

     

    Une atmosphère particulière

    On sait que les enfants ont été, entre 1914 et 1918, imprégnés d’une véritable  culture de guerre  par le biais de leurs amusements : « Les gamins joueront aux tranchées, manieront un minuscule et inoffensif 75, une mitrailleuse automatique, un cuirassé démontable, alors que les gamines habilleront et déshabilleront une infirmière ou conduiront un défilé de poupées costumées en ambulancières de la Croix-Rouge ». Le patriotisme des parents qui achètent des cadeaux de Noël dans les magasins de Calais en 1914 n’est pas en péril car « tous les jouets sont, cette année, de fabrication bien française » ! 

    La fête de Noël et son réveillon évoquent également la chaleur d’un foyer où tous les membres de la famille sont réunis au grand complet. Or, dans presque tous les logis, au moins un père ou un fils, un frère, un époux est absent car mobilisé pour défendre son pays face à l’invasion ennemie. C’est la raison pour laquelle le 25 décembre 1914 revêtit, selon le Petit Calaisien, l’allure d’ « une journée de calme et de recueillement. Les tristesses de l’heure présente avaient enlevé l’entrain coutumier. L’âpre bise qui souffla toute la journée donna même, l’après-midi, à nos boulevards, moins d’animation qu’un dimanche ordinaire ».

    Décidément, le 25 décembre 1914 ne pouvait pas être un Noël comme les autres. Le maire de Calais, Charles Morieux, demanda à ses concitoyens de n’envoyer aucune carte de vœux ou de visite à l’occasion des fêtes de fin d’année en raison de la surcharge de travail que cela occasionnerait aux services postaux, prioritairement mobilisés pour les correspondances militaires. Cette demande faisait suite à une décision du conseil municipal interdisant aux guichets de l’administration des Postes d’accepter tout courrier timbré à moins de 0,05 franc entre le 15 décembre 1914 et le 15 janvier 1915.

     

    Réconforter les soldats blessés

    Un aspect de la fête chrétienne de Noël que l’on oublie parfois aujourd’hui, c’est la solidarité envers ceux qui sont dans la souffrance. Cette dimension, plus que toute autre, a sans doute été présente dans l’esprit de la population calaisienne, alors que des milliers de soldats, essentiellement belges et britanniques mais aussi français sont soignés, loin de chez eux, dans les très nombreux hôpitaux militaires qui ont vu le jour dans la cité. Tout va être mis en œuvre pour communiquer un peu de l’atmosphère féérique de Noël à ces malheureux qui ont été blessés, souvent gravement, au front, où l’on enregistre au même moment quelques brefs cessez-le-feu.

    Avec l’appui de la Croix-Rouge, des arbres de Noël, aux branches desquels ont été accrochés de menus présents, ont été dressés dans les hôpitaux militaires. « Chacun recevra son petit cadeau consistant en un objet utile : blague, porte-monnaie, porte-crayon, briquet, etc. et aussi un petit paquet de tabac, lequel est remplacé par des bonbons pour ceux qui ne fument pas » lit-on dans le Phare de Calais. « Parmi les petits objets accrochés aux branches, se trouvent des poupées, des ours, des trompettes, des martinets... Sur l’un de ces arbres, nous avons même vu un face-à-main. Et tous nos blessés, nous disait une brave infirmière, devant notre surprise, s’amuseront avec ces petites fantaisies comme de grands enfants ».

    Des concerts donnés par des artistes confirmés ou reposant sur l’exécution d’hymnes nationaux et de doux chants rappelant le pays lointain précèdent souvent la distribution des cadeaux, qui s’accompagne d’un repas amélioré où l’on trinque à la victoire des Alliés et à l’écrasement de l’Allemagne. A l’hôpital Lamarck, situé 3 rue de la Rivière et qui accueille uniquement des blessés de nationalité belge, le réveillon a connu un éclat particulier grâce au concours des femmes britanniques volontaires de la First Aid Nursing Yeomanry (FANY).

    Toutes les salles de cet hôpital, qui était il y a encore quelques semaines une école primaire, sont décorées de fleurs multicolores. Les patients capables de marcher accompagnés de leurs infirmiers se pressent autour d’un grand sapin surchargé de cadeaux. Les hommes atteints de fièvre typhoïde - les cas se sont multipliés de façon inquiétante sur le front depuis quelques semaines – ne sont pas oubliés, mais se voient remettre un présent directement dans la salle qu’ils occupent.Tous reçoivent un paquet de vêtements chauds.

    Les demoiselles du FANY virevoltent de l’un à l’autre pour servir du thé, gâteaux et confiseries circulent : « La joie rayonne sur toutes les figures et plus d’un brave soldat souffrant, une heure auparavant, oublie momentanément la douleur » rapporte le journaliste du Phare de Calais, ajoutant que « dans les autres ambulances de la ville, chacun rivalisa de bonté pour apporter aux blessés et aux convalescents un reflet de la joie du foyer abandonné ». 

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  • En août 1915, la Première Guerre mondiale dure depuis un an. Un an que la mobilisation des hommes affecte l’économie locale

    Après un an de guerre, les fabricants de dentelle en crise

    Environ 75% des tullistes sont mobilisés et les commandes diminuent  une situation difficile pour les fabricants.

    Depuis maintenant un an que la guerre dure, l’industrie des tulles et dentelles de Calais tourne au ralenti. Dès les premières semaines du conflit, le problème des ouvriers tullistes mobilisés en très grand nombre – ouvriers qui ne peuvent être remplacés en raison du haut degré de qualification et de spécialisation qui est le leur – est apparu comme difficilement surmontable… et il s’ajoutait à d’autres (lire notre édition du 20 août 2014).

     

    Malgré le fait que depuis août 1914 l’Allemagne a perdu des parts de marché dans les pays étrangers qui lui sont hostiles, la place de Calais, qui espérait tirer parti de cette nouvelle donne, voit la demande inexorablement diminuer. Durant l’été 1915, la crise dans laquelle se trouve ce secteur économique clef de la ville amène la Chambre Syndicale de l’Association des Fabricants de Dentelles à faire publier dans la presse un texte adopté à l’unanimité moins quatre voix à l’issue de son Assemblée Générale du 13 août.

     

    Contraintes de la location en usine

    Ce texte fait état d’une question intrinsèquement liée à l’organisation du travail dans les «usines à tulle » calaisiennes. Rappelons qu’à Calais les nombreux petits patrons dentelliers ne possédant qu’un nombre limité de métiers louent un emplacement au sein d’une usine.  

    Travaillant de manière isolée pour ne pas dévoiler leurs produits à leurs voisins et concurrents, tous bénéficient de la force motrice mise à leur disposition par l’usinier. À l’époque, la vapeur reste la technique toujours usitée.

    L’emploi de la force motrice est facturé par le propriétaire de l’usine à proportion du temps de fonctionnement mensuel de la machine à vapeur, fonctionnement impliquant consommation de charbon, emploi de main-d’œuvre et usure du matériel. Tous les fabricants installés dans la même usine sont soumis à un même type de bail dont le montant varie selon le nombre de leurs métiers… mais pas selon le temps d’utilisation de ces derniers.

    Or, depuis un an certains fabricants sont astreints à payer la totalité de leur bail alors que leur activité ne couvre qu’un faible nombre d’heures. Car si, dans l’usine où ils sont installés, ne serait-ce qu’un seul fabricant – plus heureux au niveau des commandes ou disposant d’un personnel conséquent – sollicite l’emploi de la machine à raison de vingt heures par jour, ceux qui ne l’ont utilisée que six ou sept heures doivent cependant acquitter un loyer identique !

    Les petits patrons eux-mêmes mobilisés, et qui de ce fait ont dû confier momentanément la gestion de leur entreprise à leur premier employé, à un parent ou à un ami de confiance, sont soumis au même régime, défavorable pour eux puisque leurs métiers ne tournent bien sûr pas à plein. Infliger une telle charge à ces hommes, qui risquent à tout moment leur vie en combattant pour la France… n’est-ce pas une « honte » ?

     

    Une union sacrée réclamée

    Se plaçant sur un plan moral, les membres de la Chambre Syndicale s’adressent à l’ensemble de la profession : « Ne croyez-vous pas, messieurs, que nous sommes en train de commettre envers cette partie de la fabrique malheureuse, un acte déloyal et foncièrement égoïste ? Qu’on ne puisse pas dire qu’au moment où la France s’immortalise dans un élan merveilleux d’union sacrée, il s’est trouvé en France une cité industrielle qui a aidé à la ruine de ceux des siens qui, absents du foyer familial, faisaient sur l’autel de la patrie le sacrifice de leur vie ». Une solution est donc proposée.

    Elle consisterait dans une limitation des heures de travail à Calais qui « amènerait une plus grande diffusion des ordres à remettre, une meilleure répartition de la main-d’œuvre et du salaire ». Du coup, « bon nombre de métiers arrêtés faute d’ouvriers pourraient se remettre en route et la fabrique, de ce fait, s’attacher à nouveau à la recherche d’articles qui soutenant notre belle renommée, prépareraient l’avenir commercial de notre place ».

    La barre est fixée à 12 heures par jour : si tous observent ce quota, « nous donnerions ainsi l’exemple d’un beau et généreux mouvement de fraternité envers nos confrères malheureux» déclarent les fabricants. « La solidarité patronale [est] une vertu au même titre que la solidarité ouvrière », ajoutent-ils, bousculant sans doute par là quelques susceptibilités.

     

    Il est clair que la mesure a de quoi déplaire à certains. « Allons-nous dans le domaine de la dentelle comme dans d’autres, nous laisser encore distancer par d’autres pays ? » s’exclame un fabricant sous couvert d’anonymat dans Le Phare de Calais. « Non, n’est-ce pas ? Et pourtant cela pourrait arriver si l’on vient à nous imposer de ne tourner qu’un certain nombre d’heures par jour » ajoute-t-il après avoir fait remarquer que, le commerce étant la force vitale d’un pays, c’est « faire du patriotisme [de faciliter] son extension ».

     

    Respecter le black-out

    Aux yeux de beaucoup, une réduction volontaire de l’activité est effectivement malvenue, à l’heure où des profits peuvent être espérés et où les frais généraux des fabricants augmentent du fait de la multiplication de contributions et de majorations de toutes sortes mais aussi du renchérissement des matières premières.

    Les porte-paroles de la Chambre Syndicale opposent à cela un argument non négligeable : les précautions exigées de la population calaisienne face aux risques de raids aériens s’appliquent aussi aux usines. Il faut respecter un black-out total pour ne pas révéler aux zeppelins ou aux avions ennemis la position de la ville qu’ils viennent bombarder.

    « On n’empêche pas, dans les grandes maisons de verre que sont nos usines, un rayon de lumière de filtrer ! On n’empêche pas un ouvrier qui a trop chaud d’ouvrir une fenêtre ou bien d’aller à la cour ! » soulignent-ils, n’ignorant pas qu’avec le changement prochain de saison, l’obscurité tombera plus vite. « Enfin, ce qu’on n’empêche pas, quelque soin qu’on ait pris de barricader ses fenêtres ou ses portes, c’est le bruit des métiers de monter vers le ciel, et de guider les pirates de l’air par l’ouïe aussi sûrement que par la vue ».

    Leur conclusion est sans appel : « Quel est l’usinier qui voudrait prendre cette effroyable responsabilité de risquer le massacre de tout un quartier pour quelques heures de travail de nuit ? » Reste à voir si elle sera entendue.

     

    Magali Domain

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  •  Bombardements meurtriers pendant la Grande Guerre

    En 1915, rue de la Rivière, dans la cave de cette maison, une employée de la chambre de commerce avait été tuée.

     

    La situation des Calaisiens durant la Première Guerre mondiale était très différente de celle vécue lors du second conflit. Calais était une base stratégique. Cinq mille soldats y vivaient : Belges, Anglais, Portugais Américains, Français... Les Allemands n’occupaient pas Calais et les bombardements étaient alors nettement moins sophistiqués, et pourtant très meurtriers car les civils n’avaient pas été évacués de Calais-Nord. Des immeubles seront détruits sans atteindre le degré des destructions qui défigureront Calais-Nord lors de la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements de la Première Guerre avaient débuté le 15 septembre 1914. La dernière alerte aura lieu le 25 septembre 1918.

    En quatre ans, les Allemands bombarderont Calais 68 fois, six fois par zeppelins, une fois par mer, le reste par avions, causant 278 morts, dont 108 civils, et 528 blessés, dont 206 civils. Les habitants du quartier, proches d’objectifs militaires, payeront un lourd tribut. Les impacts de bombes n’épargnaient pas non plus les quartiers résidentiels. Les trésors patrimoniaux seront protégés ou mis à l’abri. Portes et fenêtres au rez-de-chaussée du musée ont ainsi été protégées par des sacs de sables et des collections ont été mises à l’abri. La façade du musée subit pourtant quelques dégâts le 27 septembre 1917.

     

    Les Bourgeois de Calais seront déplacés en mars 1918 pour être remisés dans les caves de la mairie. L’église Notre-Dame ne sera pas épargnée. Lors d’un bombardement en mars 1915 ayant pour cible la rue de la Rivière, l’église toute proche avait été touchée. La chapelle latérale et la chapelle absidiale ont été sévèrement touchées, soufflées par l’explosion d’une torpille lâchée d’un zeppelin. En décembre 1917, des bombes larguées endommageront cette nuit-là le presbytère de Notre-Dame.

     

     Bombardements meurtriers pendant la Grande Guerre

    Un biplan, de type Gotha, abattu en janvier 1918 et exposé comme trophée de guerre devant le jardin Richelieu

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  • Calais attaqué une deuxième fois par un zeppelin

    « La ville reposait tranquillement. La nuit était opaque, pas de lune ; au ciel, des nuages noirs roulaient et un brouillard pas trop intense, une forte brume plutôt, ombrait les maisons et les monuments. Le vent était faible. C’était donc un temps tout propice pour commettre un attentat. Une vraie nuit de crime et d’attaques sournoises » : c’est ainsi que débute un article du Phare de Calais en date du 20 mars 1915, titré « Une grêle de bombes sur Calais ». 

    Nouvelle attaque nocturne

    Nous sommes au cœur de la nuit du 17 au 18 mars 1915. Il est environ minuit et quart lorsque le vrombissement d’un moteur, probablement de dirigeable, se fait entendre. Le bruit provient de la mer. Mais, à travers l’opacité des ténèbres et alors qu’aucune lumière artificielle ou presque ne vient éclairer la nuit, il est impossible de distinguer quoique ce soit dans le ciel. Cependant, les sentinelles, sur leurs gardes après que la ville ait fait l’objet d’une première attaque nocturne par zeppelin le 22 février précédent, n’hésitent pas à donner l’alarme.

    Les artilleurs, qui sont à leurs postes, font feu sans discontinuer, au jugé, mais en espérant que leurs tirs obligeront l’aéronef à prendre de la hauteur. Le crépitement des mitrailleuses et le son des canons se mêlent. Les réflecteurs ont beau fouiller la nuit, le dirigeable reste invisible. C’est le fracas des bombes qu’il largue qui permet enfin de le repérer au niveau du Fort-Nieulay. Quelques bombes explosives tombent sur des terrains agricoles, ne causant aucun dégât. Mais plusieurs bombes incendiaires touchent des habitations.

     

    La première chute sur le rebord d’un toit puis s’écrase sur le perron donnant sur le jardin, créant un trou d’un mètre de diamètre, déchiquetant des arbres et réduisant à néant une partie du mobilier du logement. Dans un périmètre de près de cent mètres alentour, toutes les vitres volent en éclat. Une autre bombe explose cour Marchant, impactant une petite maison habitée par un sexagénaire, sauvé d’une mort très probable par hasard : le lit dans lequel il dormait s’effondre dans l’excavation produite par le projectile tandis qu’une épaisse poutre du plafond vient s’abattre sur les bois du lit formant une sorte de bouclier.

    L’église du Fort-Nieulay est également touchée : son toit est percé de part en part, plusieurs de ses vitraux sont fracassés. Une bombe tombe dans la cour Depledt, endommageant sept logis, d’autres chutent dans un terrain situé près du canal des Pierrettes, derrière la ferme Landrin, et dans la cour même de cette ferme. Pour l’instant, les dégâts à déplorer ne sont que matériels. Continuant sa route pour se diriger vers la gare de Calais-Triage, le zeppelin sème cette fois la terreur en provoquant la mort de plusieurs personnes.

    Sept morts, plusieurs blessés

    Une première bombe incendiaire endommage le mur de clôture du dépôt de charbon de la gare ; une deuxième projectile cause un trou d’environ deux mètres de diamètre sur un mètre de profondeur dans un tas de charbon; trois autres explosent non loin d’une guérite de planton ; la sixième finit sa course sur un wagon de seconde classe immatriculé B-1927, dans lequel dorment des chauffeurs et des mécaniciens de la Compagnie du Nord, employés au dépôt de Calais.

    Le wagon prend feu instantanément, l’incendie se communiquant très vite au véhicule voisin. Attirés par la détonation, deux réservistes originaires des Landes, qui gardaient les voies, accourent et sont fauchés net par un septième projectile qui éclate à leurs pieds. D’autres soldats qui les accompagnaient sont blessés par des fragments de cette bombe. Les pompiers, rapidement sur place, parviennent à stopper les flammes mais ne retirent que cinq corps carbonisés du wagon qui s’était embrasé.

    Les cheminots décédés, âgés d’une trentaine d’années, étaient originaires d’Hazebrouck, d’Hellemmes, de Fives-Lille. Au poignet de l’un d’entre eux, on retrouve une montre en acier, noircie de charbon, sans verre et dont les aiguilles marquent 12h 43, chose étrange car, d’après les dires de l’époque, la durée du raid du zeppelin n’aurait pas excédé un quart d’heure. Trois autres cheminots, grièvement blessés, sont extraits du wagon B-300 qui était stationné à côté du B-1927. Ils sont l’objet de soins intensifs. En tout, sept morts sont donc à déplorer.

    Après son attaque visant la gare de Calais-Triage, le dirigeable allemand poursuit sa route vers la gare centrale puis survole Calais-Nord pour prendre ensuite la direction de Dunkerque, non sans avoir ponctuellement lâché d’autres bombes, notamment sur l’église Notre-Dame, déserte à cette heure. Le reporter du Petit Calaisien relève ironiquement qu’un projectile s’est écrasé en face de l’ancien logement de la mère de l’ex vice-consul d’Allemagne à Calais, Paul-Henry Stavenhagen.

    L’avant-port est aussi touché, mais une bombe est engloutie dans un bassin, les autres ne causant que des dégâts mineurs. On le voit, le zeppelin n’a pas vraiment choisi ses cibles : s’il vise sans doute prioritairement les nœuds de communication que sont les gares ou le port, il cherche aussi à provoquer la panique chez les civils. Dans l’obscurité, les pilotes auraient de toute façon les pires difficultés pour être précis dans leurs largages.

    Ceux qui survolaient Calais dans la nuit du 17 au 18 mars 1915 ne l’ont sans doute pas voulu, mais ils ont indirectement touché l’hôpital Lamarck, situé rue de la Rivière. Des infirmières et des blessés ont été sévèrement atteints par des morceaux de verre provenant de fenêtres brisées par le souffle d’une explosion. Ce fait, particulièrement choquant, permet aux journaux locaux et nationaux de dénoncer une nouvelle fois la « barbarie teutonne » et d’attiser davantage la haine dans les esprits. 

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  • Grande Guerre: Calais évacue plus de 80 000 réfugiés belges

    Plus de 80 000 : c’est le chiffre qu’Albert Chatelle et Gaston Tison avancent dans leur livre "Calais pendant la Grande Guerre". On peut raisonnablement les suivre dans cette évaluation, même si elle est forcément grossière. D’après eux, entre la mi-octobre et le début du mois de novembre 1914, ce n’est pas moins de 30 000 civils belges qui ont été évacués de Calais par chemin de fer, et 52 000 par voie maritime. En plus de l’afflux concomitant de milliers de militaires blessés, on imagine aisément à quel point le visage de la ville dut être métamorphosé durant ces terribles semaines.

    Une mère sans ses enfants

    La population fait tout ce qu’elle peut pour réconforter ces réfugiés, mais se trouve souvent impuissante, comme devant cette mère de famille de 33 ans (photo), originaire de Nip-Emmixten, près d’Anvers, hébergée temporairement 125 rue Martyn. Elle fait cette déposition au commissariat de Calais courant octobre 1914 : « Il y a trois jours, fuyant l’ennemi, je passais à Adinkerque avec mes 5 enfants, lorsque l’un d’eux, me quittant la main, s’approcha d’un groupe de soldats qui défilaient sur la route, afin de leur demander quelques biscuits. 

    Je m’élançais après lui, laissant sur le chemin trois autres enfants (Maris 15 ans, Sophie 10 ans, Marie-Joseph 9 ans) ainsi qu’un quatrième, un petit garçon de 5 ans, Franciscos, qui se trouvait sur une petite voiture que traînait un paysan. Lorsque je revins, quelques instants plus tard, mes enfants avaient disparu. Ils n’avaient fort probablement pas aperçu mon départ et avaient continué leur route. Toutes les recherches que je fis en cours de chemin pour les retrouver sont restées infructueuses". 

     

    L’appel est lancé : si quelqu’un rencontre les enfants de Mme de Pauw, il doit contacter le commissariat de Calais. Les journaux locaux se couvrent de petites annonces indiquant qu’un tel, originaire de Belgique, est maintenant à Calais ou dans le Calaisis, et qu’il cherche à avoir des nouvelles de ses proches. Mais la place étant un camp retranché sous la menace d’une attaque, le gouverneur de Calais prend toutes les dispositions nécessaires pour que les civils belges qui s’y trouvent n’y soient qu’en transit.

    Evacuation impérative

    « Les habitants de Calais ont rempli complètement leur devoir, en accordant une hospitalité temporaire aux malheureuses familles belges, réfugiées dans la place. Il importe maintenant, afin de conserver le plus possible de ressources aux armées à ravitailler, que l’évacuation de ces fa milles ait lieu, à bref délai, sur le territoire que la France a organisé pour les recevoir. Le Gouverneur prie, en conséquence, les Calaisiens qui auraient encore chez eux des réfugiés belges, de vouloir bien les inviter à se rendre au port de commerce, pour y être embarqués » proclame le général Bérard le 21 octobre.

    L’évacuation ne se déroule cependant pas sans difficulté. Certains réfugiés souhaitent demeurer à Calais, où ils reçoivent tout ce dont ils ont besoin pour vivre correctement, en attendant un retour au pays qu’ils espèrent rapide. Les autres préfèrent pour la plupart quitter la ville en direction du sud par train. Mais les transports ferroviaires sont prioritairement réservés aux besoins de l’armée... et ne sont pas sans risque, comme en témoigne la collision qui s’est produite le 18 octobre entre un train transportant 2 000 réfugiés vers Rouen et un convoi de ravitaillement entre Marquise et Wacquinghem. Bilan : 50 morts (certains sont décédés de leurs blessures à l’infirmerie de Calais-Triage, plusieurs n’ont jamais été identifiés) et 200 blessés, ventilés dans les hôpitaux de Calais, déjà surchargés.

    Un bateau torpillé

    La voie maritime n’est pas beaucoup plus sûre. On sait que la rade de Calais est sillonnée par des sous-marins allemands. Le 26 octobre, 2 200 réfugiés belges (dont 200 enfants en bas âge) ont pris place sur le cargo Amiral Ganteaume qui doit les amener à La Pallice. A 16h20, alors que le bateau se trouve non loin du Gris-Nez, une énorme explosion le déstabilise à l’avant et fait pénétrer 3 000 m3 d’eau dans ses soutes.

    Présentant une brèche de dix mètres de long sur cinq mètres de hauteur, l’amiral Ganteaume a bel et bien été torpillé. Mais les lecteurs du Phare de Calais n’apprendront la vérité que 6 jours plus tard. Dans son édition du 27 octobre, le journal se veut rassurant : "Le capitaine, voyant son navire sur le point de sombrer, arbora les signaux de secours, et toutes les unités qui se trouvaient dans les parages répondirent aussitôt en venant prêter assistance au cargo-boat. C’est ainsi que la malle qui était en vue des jetées, rebroussa chemin pour aller coopérer au sauvetage. Les secours, promptement organisés, et activement menés, furent couronnés de succès, puisque tous les passagers purent être recueillis par les navires présents. Seuls périrent en mer une dizaine de réfugiés qui, effrayés du danger, s’étaient jetés à la mer". 

    Alors que le bruit a couru dans Calais que le navire avait coulé avec tous ses passagers, le bilan humain est effectivement réduit à une dizaine de victimes, qui ont été la proie d’un mouvement de panique. Les autres personnes à bord ont regagné saines et sauves le port de Boulogne-sur-Mer puis ont poursuivi leur chemin. Le bateau fut rapidement réparé. Face à tant de dangers, ceux et celles qui s’obstinent à rester chez l’habitant exposent leur hôte à l’amende : le 2 novembre, le Petit Calaisien rapporte qu’un tulliste de la rue Neuve s’est vu infliger une contravention pour avoir hébergé des réfugiés sans les avoir déclarés à la police.

     

     

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  • Durant la Grande Guerre, le Calaisis a constitué une base logistique de premier ordre au service des Alliés. Jean-Henri Gardy a détaillé ce pan d’histoire lors d’une conférence.

     

    Cet aspect assez méconnu de cette période de l’Histoire, particulièrement d’actualité en raison des commémorations du Centenaire, a été exploré en détail par Jean-Henri Gardy qui s’est servi d’une très riche iconographie pour illustrer son propos lors d’une conférence organisée par les Amis du Vieux Calais, dans l’auditorium du musée des Beaux-Arts.

    Le camp retranché de Calais, maillon essentiel de l’arrière-front

    Un Calaisis très cosmopolite

    Ce qui était désigné comme le « camp retranché de Calais » comprend dès le début de la Première Guerre mondiale de nombreuses communes. En milieu urbain, les établissements scolaires, industriels et les bâtiments publics sont réquisitionnés pour loger des milliers de soldats dans l’urgence, tandis qu’en milieu rural on utilise les granges, les hangars. Les Belges sont très nombreux dans la zone suite à leur repli face à l’avancée allemande. Les Britanniques affluent également.

    Les premiers arrivés de nos alliés occupent les sites les plus sûrs : d’abord la place forte de Calais, puis les villages aux alentours. Le gouverneur général de Calais occupe d’abord tout le rez-de-chaussée du musée de la Place d’Armes, vidé de ses œuvres d’art, et réside avenue de la gare (aujourd’hui avenue Wilson) ; l’état-major déménagera ensuite rue de la Harpe. Pour les Français, la zone constitue aussi un lieu de cantonnement, notamment au niveau de la Citadelle.

    La dispersion des établissements est très importante. Ce qu’on a coutume d’appeler le « camp belge » revient en fait à une multitude de petites organisations comprenant des lieux d’hébergement ou de soins coordonnés par l’armée belge. Sur le parvis de l’hôtel de ville, nos voisins d’outre-Quiévrain ont installé une cinquantaine de baraquements abritant des services divers, mais ils sont aussi implantés du côté du canal aux Crabes, route de Gravelines, ou non loin de la Citadelle…

     

    Le caractère éclaté des installations est également vrai pour le « camp anglais ». Il existera à Calais vers la fin de la guerre un modeste et unique « camp américain » vers le Fort Vert. Une foule très cosmopolite de soldats et de travailleurs marque le paysage de la ville pendant ces années de guerre. En effet, des personnes issues des colonies sont visibles à chaque coin de rue. La présence de Noirs – appelés alors communément « nègres » – venus du Congo belge est accueillie très positivement par la population.

     

    Jean-Henri Gardy explique que les Calaisiens, comme la plupart des Français de l’époque, voient au contraire d’un mauvais œil les Maghrébins, considérés comme de possibles traîtres en raison du souvenir laissé par les difficultés rencontrées par l’armée dans les colonies d’Afrique du Nord. On vient contempler en famille ceux qu’on désigne comme des « Papous », stationnés près de l’actuel pont Curie, qui entreposent dans leur abondante chevelure couteaux, cuillers, et autres menus objets. Un soldat originaire des îles Fidji est enterré au cimetière des Baraques.

     

    Les Chinois, recrutés par les Britanniques pour effectuer des tâches de manutention ou d’entretien, ont été, quant à eux, l’objet d’une profonde hostilité. A Audruicq, où ils étaient particulièrement nombreux, on leur attribue vols, viols voire meurtres. Vivant repliés sur eux-mêmes, ne pouvant pas communiquer avec les locaux en raison de l’absence d’interprète, on se moque de leur allure : ils circulent en effet avec de multiples manteaux et chapeaux superposés sur eux. A Ruminghem, on trouve un cimetière dédié aux membres du Chinese Labour Corps.

     

    Importance des voies de communication

     

    Parmi les trois ports de la Côte d’Opale, c’est essentiellement Boulogne-sur-Mer qui sert au transport des troupes venues d’outre-Manche, tandis que Calais et Dunkerque deviennent des plaques tournantes pour l’acheminement de matériel vers le front. Là encore, des lieux de stockage importants sont requis. Dans cette perspective, le choix de Calais apparaît particulièrement pertinent en raison de la densité des voies de communication qui relient la ville aux autres régions. Les Britanniques généralisent le ferry-boat pour éviter les ruptures de charge.

     

    Face à l’intensification des trafics au fil de la guerre, on entreprend de mettre en place des voies ferrées supplémentaires dotées de multiples dérivations, comme par exemple à Coulogne, où le canal revêt aussi une grande importance logistique, et où sont implantés les « camps Vendroux » qui abritent des munitions et une impressionnante montagne de produits pharmaceutiques. Lors d’une nuit de juillet 1916, l’immense camp d’Audruicq, où étaient entreposés munitions et matériel ferroviaire, est bombardé par des avions allemands, causant un énorme incendie.

     

    Beaucoup de femmes sont employées dans ces camps, et pas seulement celles de la WAAC (Women Auxiliary Army Corps). En effet, les femmes du Calaisis peuvent gagner un salaire et de l’autonomie en se mettant au service des Alliés pour des travaux de rangement, de tri, d’emballage, de réparation de casques abîmés… ou encore de fabrication d’armes. L’usine De Laire a produit par exemple des obus contenant du gaz asphyxiant : nul doute que des « munitionnettes » locales ont œuvré à leur montage.

    Le démantèlement des camps, par nature provisoires, durera au moins jusqu’en 1920. Le matériel militaire est lentement évacué, les autres éléments pouvant être récupérés comme les vêtements sont vendus aux enchères. Le temps limité de la conférence n’a pas permis d’assouvir complètement la curiosité d’un public dense, demandeur de précisions quant aux traces qu’ont pu laisser toutes ces installations, à la fois dans le sol et dans les mémoires. 

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  • Août 1914: visite chez les territoriaux cantonnés à Calais

    Au moment de la mobilisation début août 1914, un grand chassé-croisé s’est déroulé : alors que la majeure partie des Calaisiens rejoignait en train une garnison quelque part sur le territoire français, des bataillons des 5e et 7e territoriaux d’infanterie étaient affectés dans notre ville, où stationnent également, sur ordre de l’armée, certains soldats calaisiens.

    « On ne s’aperçoit guère en se promenant dans les rues de Calais, du départ de plusieurs de nos concitoyens tant l’animation est grande. Elle est due en grande en partie aux allées et venues des territoriaux qui profitent de leurs heures de liberté les uns pour visiter la ville, les autres pour goûter, en uniforme, les joies de la famille », raconte Le Petit Calaisien du 8 août.

    Grande animation

    dans la ville

    Les tramways sont bondés de soldats, dont l’allure martiale est vantée avec un ton patriotique, forcément de mise : « Les premiers jours de la mobilisation, nos braves vétérans paraissaient bien un peu engoncés dans leurs uniformes tout neufs. Mais quel changement depuis ! Ce ne sont plus de vieux bleus. On reconnaît même le coup de l’ancien dans la façon dont les plis de la capote sont tirés sous le ceinturon ».

    Ces soldats s’entraînent particulièrement au maniement du fusil. A lire le reporter du Petit Calaisien, leur volonté d’en découdre avec l’ennemi est remarquable : « Pas de carottes, pas de tireurs-au-flanc sur toute la quantité de territoriaux qui sont en ce moment dans notre ville. Il ne s’en est présenté à la visite qu’un nombre restreint. Et croirait-on que pas un n’a invoqué de lui-même un motif de réforme ? »

    Le gouverneur militaire de la ville, le général Bérard, les passe en revue une première fois le dimanche 9 août, sur la Place Crèvecœur et sur l’esplanade du hangar Paul Devot. La présentation des drapeaux déchaîne l’enthousiasme des Calaisiens venus nombreux assister au spectacle. Où logent ces 4 000 hommes ?

    Ils cantonnent au Théâtre des Arts, au théâtre municipal, à la Justice de Paix, à la mairie, place Crèvecœur, dans les écoles communales, dans des usines réquisitionnées. Après le départ du 8º RI de la Citadelle, ils occupent également ce lieu. C’est sans doute là qu’est effectué un reportage du Phare de Calais en date du 12 août qui commence ainsi : «Comme nous arrivions aux cantonnements, une compagnie rentre de marche. Allègrement et bien au pas, nos pioupious vont former les faisceaux et quitter le sac pour se rendre aussitôt au rapport. Le cercle formé, tandis qu’ils écoutent attentivement, derrière eux la corvée de patates dépose la ration de pommes de terre que chacun se met en devoir d’éplucher ».

    Le journaliste observe la distribution du courrier, très attendue puisque ces soldats sont séparés de leur famille. L’un d’eux s’écrie : « Décidément, la bourgeoise m’oublie, elle ne pense plus à mi ». L’atmosphère est très gaie dans toutes les compagnies : nous sommes encore au tout début de la guerre, les mauvaises nouvelles en provenance du front sont pour demain.

    Quelques saynètes sont relevées : là, c’est un lieutenant qui explique paternellement à ses hommes la différence entre le salut et rendre les honneurs ; ailleurs, ce sont des soldats qui repartent avec leur gamelle pleine de soupe au lard et leurs 750 grammes de pain. L’aménagement des cuisines est rudimentaire : une bâche soutenue par des pieux fichés en terre, une marmite posée sur deux tronçons de rails reposant sur un tas de briques, une table constituée d’une planche fixée sur des poteaux. « Dame ! A la guerre comme à la guerre ! » s’écrie complaisamment le reporter. Des gosses traînent aux alentours en quête d’un reliquat de soupe.

    Une haine affichée

    contre le Kaiser

    Les locaux où stationnent les soldats sont décrits comme très propres, avec leurs paillasses impeccablement alignées les unes à côté des autres. Ces dortoirs sont décorés de dessins satiriques, où Guillaume II est ridiculisé. On voit sur un mur le Kaiser mû par une ficelle en train de tomber dans une marmite bouillante : « C’est du singe ! » lance le cuisinier. Ailleurs, l’empereur allemand est représenté avec, juché sur son casque, un coq qui s’exclame : «Hardi les coqs! Nous tenons la ficelle ! »

    Dans une autre pièce, un écriteau invite à entrer : « Visitez la 15e. » Les soldats ont recouvert un cercueil d’un drap noir et d’une épitaphe disant : « Ci-gît le dernier des Hohenzollern ». Une chandelle fixée au goulot d’une bouteille a été placée du côté de la tête avec cette petite explication : « Plutôt mourir que de brûler pour lui ! »

    Au-dessus du lit de chaque sous-officier, un attribut dessiné de façon cocasse indique la profession de chacun dans le civil. L’un d’eux, professeur d’allemand, a dressé un tableau des mots les plus utilisés dans la langue de Goethe, cela peut toujours servir. Sur la porte d’un cantonnement, il est bien écrit : « Salle d’attente pour Berlin, 2e et 3e classe, départ… quand on voudra ».

    « Beaucoup, trouvant pesante l’inactivité, voudraient courir à la frontière sus à l’ennemi » conclut le journaliste qui claironne : « avec des gars aussi décidés, aussi confiants, aussi résolus que le sont nos territoriaux, comment voulez-vous que la France ne connaisse pas la victoire ! »

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  • 15 novembre 1914 : Calais fête le roi des Belges, Albert 1er

    A la mi-novembre, ils sont plusieurs milliers à se trouver dans l’enceinte de la ville et dans les environs. Alors que de gros efforts sont déployés pour évacuer les civils vers d’autres zones, beaucoup de militaires commencent à s’implanter de façon visiblement assez durable.

    En effet, une véritable base militaire belge s’organise à Calais depuis la mi-octobre, sous l’égide du lieutenant-général Clooten. Située à l’arrière-front, la ville, avec ses installations portuaires, représente un site idéal pour le cantonnement des soldats belges, persuadés, après le coup d’arrêt infligé aux Allemands lors de la première bataille de l’Yser, que le retour dans leur patrie ne saurait tarder.

    Une base militaire belge

    Le ministre de la guerre belge, Charles de Broqueville, attribue à Clooten le commandement supérieur des troupes belges de la région de Calais tout en lui déléguant des pouvoirs étendus sur le personnel belge de la zone. Le GQG (Grand Quartier Général) belge lui accorde en outre toute autorité pour la réorganisation et la mise en état des troupes de forteresse, la police et la discipline générale continuant de relever du gouverneur général de Calais.

    Les soldats belges sont cantonnés dans tout le Calaisis, divisé en trois secteurs : le secteur sud-ouest  comprenant les dépôts des 4°, 5° et 6° divisions d’armée, ainsi que les grenadiers, 1er et 2e carabiniers, 2e et 3e chasseurs à pied, 1er, 8e et 13e de ligne stationnant du côté de Saint-Inglevert ; le secteur sud regroupant l’artillerie et le génie de forteresse ainsi que leur dépôt, le corps des mitrailleurs et des télégraphistes, installé à Ardres et alentour ; le secteur sud-est comprenant trois divisions d’armée, 10 régiments de forteresse et le 1er chasseur à pied, établi sur le territoire d’Audruicq et à proximité.

    Aux yeux de tous ces militaires, la résistance dont leur souverain, Albert 1er, a fait preuve face aux Allemands devient un symbole de ralliement patriotique. C’est la raison pour laquelle, le 15 novembre, alors que les combats continuent, ils tiennent à célébrer solennellement la Fête du Roi à Calais, en l’église Notre-Dame, où se déroule une cérémonie exceptionnelle. Le vénérable lieu de culte est orné pour l’occasion d’une décoration toute spéciale.

    Célébration en l’église Notre-Dame

    Sur les piliers soutenant la nef sont disposés des trophées de drapeaux aux couleurs nationales des deux pays, et du cintre descendent de longues oriflammes belges et françaises. Le maître-autel est décoré de fleurs et éclairé de multiples lampes électriques courant le long des boiseries formant le fond du chœur. La population calaisienne, à la demande de la municipalité, a également pris soin de pavoiser les boulevards de drapeaux belges et français.

    Dans le chœur, des sièges sont réservés aux états-majors belges et français. Les généraux  Clooten et Ditte figurent en bonne place. Les autres sièges sont occupés par le haut clergé belge et par Monseigneur Debout, archiprêtre de Notre-Dame, entouré des membres du chapitre. Les officiers anglais se sont positionnés sur les premières rangées de chaises, à gauche de la nef, les officiers français étant à droite. Les nombreux autres officiels présents ont pris place immédiatement derrière.

    Une foule nombreuse se presse sur les bas-côtés de la nef et, dès neuf heures et demie du matin, plus une chaise n’est libre. Beaucoup de Calaisiens restent à la porte de l’église, archi-comble, et ne peuvent assister à la cérémonie. A dix heures, la messe est dite par l’aumônier belge, le chanoine Timmerman, assisté de son clergé. Des sonneries de clairons ponctuent les chants liturgiques. Le Te deum se termine par l’exécution de la « Brabançonne », l’hymne national de la Belgique.

    D’autres manifestations

    L’après-midi, un groupe rassemblant des soldats, des infirmiers et infirmières belges ainsi que des civils belges et français, va honorer la mémoire des Belges morts au champ d’honneur, inhumés à Calais. Partant du pensionnat Saint-Pierre, ce cortège se rend au cimetière Nord pour y déposer drapeaux et couronnes de chrysanthèmes. Cette manifestation spontanée se déroule sous de fortes rafales de vent accompagnées d’averses.

    Une messe solennelle en l’honneur du roi des Belges a lieu également le 15 novembre dans la matinée à Guînes, avec le concours de la musique des Guides. La petite église guînoise ne peut, elle non plus, contenir toute la foule. La prise d’armes prévue à midi sur la Grand’place, avec le concours des troupes des cantonnements voisins et en présence de nombreuses autorités civiles et militaires, doit être annulée en raison de la pluie battante. Le soir, au grand salon de l’Hôtel de Ville, un banquet réunit les officiers de l’armée belge et le maire de Guînes, Narcisse Boulanger, accompagné de toute l’administration municipale.

    Les proclamations et signes d’amitié se multiplient donc entre Français et Belges dans le Calaisis en cette période dramatique. Le roi Albert 1er en est informé et envoie un télégramme de remerciements, diffusé par l’intermédiaire du lieutenant-général Clooten. Très bientôt, ce sera son épouse, la reine Elisabeth, qui viendra en personne témoigner sa gratitude aux Calaisiens solidaires.

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