• La misère partagée par les Calaisiens

     Les Calaisiens, vivant dans une ville quasiment détruite, ont subi les privations alimentaires et les réquisitions pour le STO.

    En ces périodes de crise, les privations alimentaires furent le lot quotidien de la population. Il n'y avait plus rien de disponible dans les magasins aux vitrines devenues désertes. Les cartes d'alimentation avaient été établies. Le rationnement était tout à fait insuffisant. Les adolescents de ces années quarante en subirent les mauvaises conséquences. Leurs croissances en cours demandaient au contraire une nourriture copieuse. Des soupes populaires avaient été créées pour les plus désavantagés. De nombreux vagabonds, dont le nombre augmentait, se rendaient fréquemment aux cuisines roulantes de l'armée d'occupation. A cet endroit, ils récupéraient quelques pauvres restes avec une légère honte. Parmi ces maigres surplus figurait le pain gris foncé au goût amer et rance. Ces malchanceux se contentaient de cette nourriture. Des maisons de Secours Populaire Français avaient été établies dans chaque ville ainsi que des Maisons des mères. Dans ces dernières, des réunions avaient lieu deux fois par semaine. Durant ces rassemblements, les épouses des prisonniers se communiquaient les cartes de correspondance de ces derniers. Le format spécial ne permettait qu'un message restreint.

    Au cours de cette guerre mondiale, 1 830 000 hommes attendaient la fin des hostilités derrière les barbelés. D'autres épouses espéraient avec impatience le retour de leurs conjoints enrôlés de force dans le service obligatoire du travail. Le nombre de ces travailleurs S.T.O. s'élevait à 600 000 réquisitionnés. 60 000 d'entre eux furent portés disparus suite à des sévices ainsi qu'aux nombreux bombardements des usines allemandes. Chacun portait sa peine et ses déceptions durant ces cinq années misérables. D'autre part, les forces d'occupation pourchassaient avec ténacité tous les individus qui pouvaient contrarier leur néfaste propagande et leur ruineuse activité.

    Au-delà de ces sévices continuels, les résistants étaient poursuivis par la police de la milice. De nombreuses lettres anonymes aboutissaient dans les boîtes aux lettres des Kommandantur. La population vivait le règne de la terreur, faute aux dénonciateurs zélés. C'est ainsi que la Société Textile de mon père subit plusieurs perquisitions. Un Français collaborateur s'empressa de signaler à cette police répréhensive qu'il existait des caches d'armes dans le grenier de l'usine de Dentelles Leavers. Il est vrai que quelques employés de cette entreprise avaient adhéré au réseau de Résistance "Sainte Thérèse" dont Monsieur Gustave Boulanger était membre actif. Monsieur Gustave entre autre approvisionnait mon père en petits sacs de blé nécessaires à son minuscule élevage de poules.

    Ce modeste poulailler comportait un effectif de six poules et un coq très vaillant. Ces volailles nous fournissaient quelques oeufs frais par semaine. Par contre, toute la famille était réveillée chaque matin au lever du jour par le chant du coq. Un matin, vers sept heures, deux véhicules allemands arrivèrent avec leur dizaine d'occupants devant la porte d'entrée des bureaux de la fabrique. Une minutieuse perquisition fut entreprise dans le grenier du bâtiment et cette importante opération dura toute la journée. Heureusement, un employé de service de cette Kommandantur avait réussi, grâce à son dévouement pour la bonne cause, à communiquer le contenu de la dénonciation à un membre proche de ce réseau. La veille de cette opération, les quelques armes entreposées dans les combles, avaient été rapidement subtilisées.

    Un autre brillant collaborateur de 1941, signala aux forces d'occupation, que des officiers français avaient abandonné leur automobile Matford, lors de la débâcle. Ce véhicule, réquisitionné par l'armée française, avait été garé dans le garage de l'usine de dentelles. Aussitôt, ce véhicule fut récupéré le lendemain par les occupants, qui proférèrent de fortes menaces répréhensibles envers mon père, propriétaire du local.

    Ces invectives stipulaient le délit de manque de déclaration et de détention de matériel militaire réquisitionné. Les cinq années d'occupation apportèrent des moments douloureux amenés par le cortège des dénonciations. Les lettres anonymes fleurissaient sur un environnement malsain. Beaucoup d'individus réglaient leurs comptes de cette manière.

    Sur un petit terrain d'environ trois cents mètres carrés, voisin de la fabrique, mon père avait constitué un petit jardin. Les privations alimentaires de l'époque, suscitaient à ceux qui possédaient une petite parcelle de ne pas perdre la précieuse production. Ce lamentable jardin, mal ensoleillé et entouré de hauts murs, ne reproduisait que quelques kilos de pommes de terre et de légumes divers. Mais il contenait surtout un magnifique poirier qui trônait fièrement au centre de celui-ci. Cet arbre fruitier, nous délivrait, avec délice, de belles poires vertes et très sucrées. Cette simple récolte suffisait à la justification de son entretien.

    Un matin de 1941, un officier allemand, voisin mitoyen de ce terrain, s'empressa de s'approprier le petit jardin perdu au centre de la ville. Ce dernier, jusqu'à ce jour, n'avait retenu l'intérêt de personne. Une forte altercation s'ensuivit entre mon père et ce militaire accapareur. La dispute s'envenima et une nouvelle fois se termina au poste de la Kommandantur du Boulevard Lafayette de Calais. Étant donné de nombreuses décorations militaires de mon père, ancien combattant de 14/18, il n'y eut pas de suite fâcheuse à ce malheureux incident. Les militaires d'occupation observaient un certain respect aux anciens combattants de la Première Guerre mondiale. Par contre, l'officier prédateur bénéficia immédiatement d'un ordre de réquisition du modeste jardin daté du jour même. La justice injuste de l'époque, fut ainsi rendue.

    Juste après la libération, de nombreuses lettres de résistants de la dernière heure affluèrent vers les bureaux des commissariats de quartiers. Ces missives anonymes dénonçaient une nouvelle fois d'autres Français. Ces derniers auraient sympathisé, selon les dénonciateurs, avec l'ennemi durant l'occupation. Les auteurs de ces lettres étaient souvent les mêmes rédacteurs des correspondances néfastes des années précédentes. La plupart du temps, les accusations provenaient de vengeances personnelles. La mission des délateurs continuait la sale besogne. Cette correspondance s'effectuait, dans l'ombre, seul espace vivable, pour les lâches malfaisants.

    Pendant les moments d'accalmie, il existait un motif de consolation, en apercevant autour de nous des gens encore plus malchanceux. Toutes ces brutales perturbations avaient provoqué, sur certains malheureux, des déséquilibres d'ordres mentaux. Les individus, moins résistants mentalement, s'étaient affaiblis davantage. C'est ainsi, qu'après une pluie de bombes de la R.A.F., un certain chanteur des rues dénommé "Léon" entonnait avec force et résolution, la chanson "Je t'ai donné mon coeur". Des spectateurs bienveillants applaudissaient le ténor improvisé, avec des signes de commisération teintés d'une certaine pitié.

    Ce pauvre garçon ne réalisa jamais tous les dangers qui planaient autour de lui. Son inconscience semblait le préserver des sombres réalités. Dans un genre de situation comparable, un déséquilibré dépenaillé arpentait rapidement les rues, en insultant les passants avec de grosses injures. Il transportait constamment à la main, une grande boîte de fer blanc qui lui servait de gamelle. Les gamins du quartier l'avaient surnommé "Boite à clous". Ce malheureux faisait souvent queue devant les cuisines roulantes des occupants.

    En cette période d'occupation, même les simples d'esprits étaient abandonnés à leur pauvre sort. En ces temps très troublés, personne ne passa au travers de cette misère provenant des conflits respectifs.

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