• La place d'Armes

    Polémique autour de la reconstruction de la place d'Armes, après la Deuxième guerre mondiale Le "style caserne" envahit la place d'Armes

    La Deuxième guerre mondiale n'épargne pas la place d'Armes. En 1952, la reconstruction démarre. Mais celle-ci crée une polémique entre un architecte qui souhaite imposer un style moderne, et les Calaisiens qui réclament un modèle plus traditionnel... Deux historiens du lycée Sophie-Berthelot remontent le temps, et relatent la controverse... Le 23 décembre 1952, le maire de Calais, André Parmentier, ne peut cacher son soulagement et son enthousiasme après le vote favorable à la construction de la future place d'Armes. La raison a fini par l'emporter sur la passion mais l'esthétique de la future place ne fait vraiment pas l'unanimité.
    Jusqu'alors, les bâtiments reconstruits à Calais étaient de style "régional ", largement inspiré de l'hôtel de ville et donc assez familiers des Calaisiens.
    C'est ainsi qu'on reconnaît encore aujourd'hui les bâtiments en brique rouge orangé, aux façades couronnées d'un triangle ou d'une volute flamande. Ce sont les immeubles de la Matelote, du quartier de l'Esplanade et du Casino. Mais ce style typique du début de la Reconstruction calaisienne, volonté des architectes Georges Labro et Roger Poyé, déplaît fortement au ministre en charge de l'urbanisme. En visitant Calais en 1949, Eugène Claudius-Petit ne peut s'empêcher de comparer l'immeuble de la Matelote à « une architecture d'exposition de poupées au magasin du Printemps. » Il décide alors de nommer Clément Tambuté, un architecte-adjoint aux idées plus modernes, pour travailler aux côtés de Georges Labro.
    Le ministère demande aux deux architectes de repenser ensemble le projet de la place d'Armes et des entrées de Calais-Nord.
    Pour Labro, la future place doit garder son caractère historique : il souhaite conserver la tour du Guet, reconstruire à l'identique l'ancien hôtel de ville de Calais-Nord et entourer la place de bâtiments en brique rouge à l'architecture néo-flamande. Mais Tambuté impose ses choix et fait accepter par le Ministère un projet radicalement différent. Pour lui, la place d'Armes doit être deux fois plus grande pour le stationnement automobile et surtout d'un style très moderne : des bâtiments en béton, de forme géométrique, avec des toitures en zinc. Une ligne architecturale "internationale", qui correspond bien à l'air du temps mais qui est peu appréciée des Calaisiens qui la baptisent ironiquement "style caserne "ou "abidjanais ".
    Le projet de Tambuté ayant été validé par le ministère de la Reconstruction, c'est au conseil municipal de Calais, qui se réunit le 23 décembre 1952, de donner ou non son aval. Le délégué ministériel et l'architecte sont présents lors des débats. Les critiques fusent. Pour le conseiller Jacques Vendroux, ce nouveau style très moderne ne correspond pas « aux goûts des gens de chez nous. (...) Le goût de la laideur est devenu pour nos urbanistes quelque chose d'essentiel. Ils veulent des espaces libres, ils réclament des squares et des stades, mais quand ils prévoient l'édification de maisons d'habitation, leur rêve, leur modèle, leur archétype, c'est la caserne. » Pour un autre conseiller, les dimensions de la place d'Armes sont « incompréhensibles ». « Nous avions auparavant une place normale, gaie, vivante ; nous aurons maintenant, je le crains, je ne suis pas prophète, un véritable désert. Je vois que la place est bordée (...) par des constructions sans variété, constructions énormes, uniformes, qui ne feront qu'accentuer le caractère désertique du lieu. Je crois que sans être bien méchant, on peut donner le qualificatif de "morne" à la place d'Armes. » 
    « Esprit rétrograde »
    Devant ces nombreuses critiques, l'architecte Tambuté défend son projet. Il insiste sur la modernité des logements qui seront pratiques, spacieux et agréables : « A Calais, les ménagères vivent surtout dans la cuisine, cette pièce est donc accueillante, donnant sur la rue, de façon à ne pas isoler les occupants. » Il déclare « qu'il n'y aura pas d'uniformité, il y aura de la couleur (et même) des couleurs assez violentes, (...) des balcons, de grands pleins et de grands vides. » Il rassure les conseillers en conservant le caractère historique de la place principale de Calais : il garde la tour du Guet et prévoit même d'installer, si nécessaire, une copie du monument des Six Bourgeois sur la place d'Armes.
    Mais au fur et à mesure des discussions, Tambuté ne peut cacher son énervement. A deux conseillers municipaux particulièrement critiques, il déclare : « Vous êtes tous deux de Calais. Il y a un certain esprit un peu rétrograde au point de vue architectural. Vous faites l'éloge du XVIe  siècle, de la petite maison ; vous n'êtes pas dans le temps. Je fais l'éloge de la maison de notre époque. Je ne conçois pas l'architecture comme au Moyen-âge, avec la construction de petites maisons (...) Nous sommes au XXe siècle. Vous amusez-vous à coiffer des châssis d'auto comme des carrosses ? Non. Vous achetez la dernière Citroën. (...) Pourquoi voulez-vous que nos maisons ne soient pas construites de la même façon ? »Mais si Tambuté se fait volontiers cassant, le délégué du ministère, M. Morel, se montre plutôt persuasif et rassurant : il fait comprendre que le projet est l'aboutissement d'un long travail de dialogues et de discussions avec les sinistrés qui ont été intimement liés à l'étude. Il insiste sur l'urgence de la situation, le nombre des mal-logés, le coût avantageux du projet et le travail fourni aux entreprises locales. C'est pourquoi ce projet si décrié est finalement adopté par le conseil municipal. En 1953, les travaux peuvent enfin commencer sur la place d'Armes.
    Source Nord Littoral Laurent BUCHARD et Marc COPPIN

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