• Le bombardement du 25 septembre 1944

    Le bombardement du 25 septembre 1944

     

    À partir de l'année quarante, chaque propriétaire de maison se mit à l'ouvrage pour construire un abri avec des moyens très restreints. Un très grand nombre de caves furent étayées à l'aide de poutres en bois, supportant les plafonds, reliées entre elles par des traverses consolidantes.

    Des bancs de bois rudimentaires fabriqués sommairement avec des planches de récupération avaient été placés contre les murs. Les entrées des caves comportaient un genre de sas en béton avec une entrée sur le côté de la façade de l'immeuble. Sur le mur extérieur, un écriteau comportait la mention "cave abri" avec le nombre de personnes pouvant y séjourner. C'est dans une de ces caves abri, le 25 septembre 1944, que je devais ressentir une des plus grandes frayeurs de la période des raids aériens.

    En effet, au cours d'une alerte précédée des sons stridents des sirènes de la ville de Calais, j'étais descendu avec ma famille dans la cave abri du numéro quatre-vingt-huit de la rue du Vauxhall. Le bombardement commença et comme à l'accoutumée il nous parut interminable. Les bombes semblaient tomber en même temps de partout. Puis les déflagrations se rapprochèrent dangereusement. Tout à coup, la cave abri se mit à trembler avec des trépidations et des secousses ressemblant à un tremblement de terre. Les bancs balancèrent sur le sol et les explosions devinrent assourdissantes.

    Brutalement un gros nuage suffoquant s'ensuivit. Ce nuage composé de poussière, de fumée, de ciment pulvérisé, de plâtre éclaté, gêna rapidement notre respiration. On ne voyait plus rien de précis au-delà de trois mètres. Les bombes étaient tombées sur notre immeuble. La première réaction dans cette terrifiante situation est de fuir au plus vite l'abri souterrain pouvant devenir un tombeau avec l'effondrement de la construction.

    Depuis le début de la guerre, nous nous étions rendus compte que de nombreuses victimes civiles étaient décédées, ensevelies sous le poids des décombres.

    Mon père sortit le premier et constata le sinistre. D'énormes flammes commençaient à gagner les étages de sa chère usine de Dentelles Leavers qui était mitoyenne à l'immeuble. À cet instant, il fut possible de remarquer dans son regard une sorte d'effondrement résigné accompagné d'une indescriptible tristesse.

    L'incendie dura la nuit entière avec une force dévastatrice du fait d'un matériel contre l'incendie déficient. La belle usine dans laquelle claquaient habituellement les bruits caractéristiques du métier Leavers, sons mécaniques et réguliers, était irrémédiablement condamnée.

    Les vingt-huit superbes métiers à Dentelles Leavers, fierté des vingt années de pénible travail de mon père, agonisaient dans un déluge caractéristique. Les poutres et les planchers brûlaient en créant une véritable fournaise. Les machines qui tombaient des niveaux supérieurs provoquaient de sourds grondements.

    Ces chutes étaient accompagnées d'une multitude de flammèches. Le secteur était enveloppé comme par un très épais brouillard. Une odeur prenante de bois brûlé, de caoutchouc calciné, de cendres incandescentes accaparait brutalement les soldats du feu.

    Le lendemain matin, il ne restait plus rien de l'imposante usine de quatre étages. Dans un décor des plus désolants, il ne subsistait plus qu'un énorme tas de briques, de ferrailles, de gravas et de matériaux fumants. C'est ainsi que par un bombardement allié de la Royale Air Force et à quelques semaines de la libération se terminait l'occupation des troupes allemandes.

    Entre ces bombardements, la population observait avec crainte les fréquents passages des bombes volantes appelées V-1. Ces V-1 décollaient des rampes de lancements dissimulées dans la forêt d'Éperlecques, située entre Calais et Saint-Omer sur un secteur ayant une certaine altitude, propice à leurs envols et leurs trajectoires. Ces bombes volantes étaient composées d'un fuselage trapu, lequel était encadré par deux petites ailes rectangulaires. De couleur très sombre, elles dégageaient un aspect mortuaire. Au-dessus du fuselage, une grosse tuyère projetait vers l'arrière une énorme flamme rouge aux reflets sinistres violet et jaune.

    Ce moteur à réaction émettait un son très grave et pesant. Ces bombes volantes porteuses d'une forte charge d'explosifs représentaient bien l'image et le symbole de la cessation de la vie. Ces bombes se déplaçaient parfois à basse altitude et semblaient voler au-dessus de nos têtes à distance rapprochée.

    Quelquefois le système de guidage ou un mauvais équilibre de l'engin le faisait dériver de son itinéraire prévu. Il allait alors s'écraser n'importe où au hasard du mauvais sort. Beaucoup de civils, une nouvelle fois, furent victimes de cette arme machiavélique. Il me venait parfois l'idée de comparer ces fusées néfastes à de funestes bourdons géants. Ces bombes auraient pu figurer pour l'époque dans une histoire de science-fiction dans laquelle on nous décrit des monstres apocalyptiques.

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