• Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    La Basse-ville de Calais, simple faubourg rural de jardiniers au début du XIXe siècle, est devenue en 1900 le “Nottingham français”, capitale incontestée de l’industrie des tulles et dentelles à la mécanique en Europe continentale.

    En 1920, puis en 1930 l’économie de la ville est frappée de plein fouet par la crise du commerce international et la fermeture de son principal débouché sur le marché américain. Le chiffre d’affaires de l’industrie dentellière passe de trois—cent-cinquante millions de francs en 1931 à cinquante millions en 1934.

    De cette activité omniprésente, Paul Villy ne nous donne dans son œuvre connue que de faibles échos: Deux clichés représentent l’incendie de l’usine Gaillard...

    Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    Paul Villy, Incendie de l‘usine Gaillard, 1904

    ... en 1904, et la photographie de mariage de la fille du grand créateur de dentelles Henry Ball. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette absence qui, prend valeur de symbole. Peut-être Villy a-t-il consacré des photographies à l’industrie tullière que nous ne connaissons pas, c’est probable. D’autre part, les préoccupations d’un électricien “photomanne” ne sont peut-être pas tournées vers une activité qui lui reste étrangère. Les usines ne sont sur ses photographies connues, qu’un simple arrière-plan, une masse sombre, une cheminée hiératique.

    Paul Villy s’attache plus à son quartier de résidence et de travail: la place Crèvecœur, le “coin Maxton” au carrefour du boulevard Lafayette et de la rue du Four à Chaux qu’il photographie de manière quasi-exhaustive, avec de véritables portraits de son magasin ou des boutiques de ses voisins commerçants. A Saint—Pierre, la vie quotidienne des ouvriers est bien sûr fortement marquée par l’activité industrielle, mais le décor urbain s’ingénie à cacher l’usine, souvent enchâssée derrière un décor résidentiel ou commercial comme par exemple l’usine Bacquet proche du domicile de Villy.

    Un grand nombre de photographies datent de 1930, année particulièrement difficile pour l’industrie tullière, aucune d’elles ne nous laisse deviner cette crise, peut-être parce que ce sont les derniers mois fastes de l’industrie qui furent la raison d’être de Saint-Pierre-lès-Calais.

    C’est comme un retrait pudique sur un présent difficile en voie de devenir passé dépassé que cette absence.

    Ce regard sur sa ville n’en prend que plus de valeur pour les habitants du Calais d’aujourd’hui, à l’heure où le vieux Saint-Pierre connaît des bouleversements au moins aussi importants que ceux qu’il connut à l’époque où naissait Paul Villy. Les transformations du magasin du boulevard Lafayette en témoignent. Le nom du photographe encore visible sur le pignon ouest de son ancienne boutique s’estompe peu à peu, tandis que le rez—de—chaussée s’est métamorphosé en un très moderne café. Les sites représentés par les clichés de Villy, entrés au musée des Beaux—Arts de Calais, comme les usines à tulle démolies du vieux Saint-Pierre depuis peu, faisant ainsi disparaître à jamais le patrimoine industriel de notre ville, appartiennent désormais à l’Histoire.

    Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    Vieux Saint—Pierre 1930

    Signé, en bas et à droite: P. Villy.

     Mention manuscrite en bas et à droite: Vieux St Pierre Il existe dans une collection particulière un cliché identique daté 1929

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.105)

     Le quai du Commerce est vu depuis la rive droite du canal de Calais, baptisée quai de la Gendarmerie. On aperçoit le débouché de la rue Vauban. C’est ici le berceau de l’industrie fondatrice de la ville de Saint-Pierre, la banlieue qui accueille les mécaniciens tullistes anglais au début du XIXème siècle, soit près du canal, soit le long de la “rivière de l’abyme” qui rejoint le canal un peu plus en amont.

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    Le canal des Pierrettes et l'abattoir municipal

    Signé, en bas et à droite : P. Villy

    Calais, collection particulière

     Le nouvel abattoir de Calais sud au pont Jourdan est l’œuvre de l‘architecte Debrouwer également chargé de la réalisation de l’Hôtel de ville. Décidée en 1919, la construction est achevée vers 1925. Le canal des Pierrettes, vu ici en direction de l’amont, sert d’émissaire aux wateringues du Calaisis mais également de déversoir des eaux résiduaires de l’abattoir, il devient dans ces circonstances un ruisseau de sang infesté de rats. Le boulevard Léon Gambetta qui devient la route nationale numéro un en direction de Boulogne après le pont, se termine à cet endroit par deux bureaux d’octroi, celui des recettes de l’abattoir et en face celui de la route de Boulogne destiné aux perceptions sur les marchandises qui entrent et sortent de Calais ; le café de l’Abattoir était tenu en 1925 par A. Vassal.

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    Course aux canards au pont Saint—Pierre 1914

    Calais, collection particulière

     Avec le carrefour des Quatre Boulevards, le quartier du pont de Saint-Pierre est le second centre fondateur de la commune rattachée à Calais en 1885. Non loin du pont qui permet à la route de Saint-Omer de croiser le canal de Calais, se trouvaient l’église et le premier Hôtel de ville de Saint—Pierre. Villy a placé son appareil photographique à l’extrémité sud du quai du commerce et nous fait découvrir l’animation d’un jour de fête mais également l’aspect d‘un quartier très pauvre à l’époque. De l’autre côté du pont, le quai de l’est devenu quai de l‘Yser n’est qu’un simple chemin de halage mal pavé. C’est là qu’ont été installés l‘orphelinat libre de garçons et l’imprimerie “des Orphelins”, ainsi que l’asile des petites sœurs des Pauvres. On ne découvre sur le cliché de Villy qu’un ensemble de petites bicoques dans lequel les Socialistes calaisiens ont installé en 1888 une boulangerie coopérative dénommée Société coopérative et ouvrière calaisienne. Il s’agit en fait d‘une boulangerie municipale. Au début du siècle le prix du pain que l’on y pratique fait référence pour la ville entière selon une politique municipale déjà en application à Calais sous le Second Empire. La haute cheminée que l’on découvre au delà du pont est sans doute le dernier vestige de la faïencerie anglaise de Saint-Pierre. Sur la même rive se trouve la biscuiterie Vendroux qui emploie non seulement une partie des ouvrières du quartier mais également celles de la campagne environnante jusqu'à Guînes. Les jeunes garçons enthousiastes qui barbottent, peut—être les orphelins du quai de l’est, concourent dans la populaire course au canard qui consiste tout simplement à capturer à la nage le volatile aux ailes entravées.

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    L’ancien Hôtel de ville de Saint—Pierre, Hôtel de ville provisoire du

    Grand-Calais 1905

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1905

    Calais, collection particulière

     Robert Chaussois décrit ainsi la classique façade de l’Hôtel de ville de Saint-Pierre : “Ce n’est qu’en 1956 que l’inscription en relief Hôtel de Ville, figurant au-dessus de la fenêtre centrale, fut remplacée par une plaque en marbre Palais de justice. De même, les tabatières éclairant les combles ont disparu au profit d’un toit uni en ardoises. Disparues aussi les balustres, garnies de quatorze vasques courant en corniche. Quant aux tympans surmontant chacune des sept fenêtres à l’étage, ils ont été remplacés par une décoration moins lourde: rosace et guirlande tombante en bas-relief. En revanche, les fenêtres en arc plein cintre du rez-de—chaussée n’ont pas changé, toujours protégées par des barreaux. Les coûteux travaux de restauration de cet édifice firent parfois renâcler les conseillers municipaux dont l’un a pu dire, un jour, que ce chantier était un véritable tonneau des Danaïdes” (1).

    Robert Chaussois nous apprend également que Villy a montré cette façade, très animée cette fois—ci lors des fêtes consacrées au mariage de Jean de Calais et de Constance du Portugal le 29 juin 1902, confirmant ainsi qu’une partie de la production du photographe était destinée à être vendue aux éditeurs de cartes postales.

    Le second Hôtel de ville de Saint-Pierre est encadré à gauche par la rue Raffeneau qui laisse découvrir l’imposante silhouette de l’usine Bacquet dont l’entrée était située boulevard Lafayette, et à droite par la rue Mongolfier qui fait l’objet du cliché suivant.

    Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    L‘église Saint—Pierre vue de la rue Mongofier 1926

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1926

    Calais, collection particulière

     Le charme désuet de la province française ressort dans ce cliché nostalgique de la rue Montgolfier, auparavant rue de l’Hôtel de ville.

    Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    Le marché de la place Crèvecœur au pied du palais de justice 1930

    Signé et daté, en bas et à droite: P. ViIly 1927

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.6)

     Le marché de la place Crèvecœur se tient le jeudi tandis que ceux de la place d’Armes ont lieu les mercredi et samedi. C’est sans doute en début d’après-midi que le boutiquier du boulevard Lafayette tout proche prend le loisir de venir saisir quelques croquis de ce marché très éventé. Son objectif est ici centré sur la conversation animée de la marchande et de sa cliente, en cette fin de marché où il faut conclure les affaires avec célérité.

    Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    Le marché de la place Crèvecæur à l’emplacement de l'ancien lavoir 1927

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1927

    Calais, collection particulière

     Comme sur la vue précédente l’attention du spectateur est focalisée sur le fripier à casquette allumant sa cigarette, tandis qu’une accorte Saint—Pîerroise apostrophe son compère. La vue est prise à l’emplacement actuel de la Bourse du travail édifiée à la place de l’ancien lavoir de Saint-Pierre-lès-Calais: Le bâtiment était couramment appelé le “lavoir”, alors qu’il abritait aussi le collège communal, la justice de paix, l’octroi et les contributions, avant d’être démoli par une bombe en 1918” (2).

    La belle maison à droite de la rue Néhou est occupée en 1925 par la veuve Paul Crèvecœur, professeur de musique et représentante en piano, sans doute descendante du donateur éponyme de la place à la ville de Saint—Pierre en 1836. On aperçoit à gauche une partie de la chapelle du pensionnat Saint-Pierre.

    Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    Le marché de la place Crèvecæur vu du côté ouest

    Calais, collection particulière

     Sur la gauche, le chapiteau est probablement celui du cirque Palisse installé place Crèvecœur lors de la foire d’hiver.

    Le charme discret de Saint-Pierre, 1e partie

    La foire d’hiver place Crèvecæur

    Signé, en bas et à droite: P. Villy

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.44)

     A partir de 1924, la foire d’hiver se tient du 24 janvier au 12 février une année sur la place Crèvecœur, l’année suivante sur la place d’ Armes. Le cirque Palisse installait ses tréteaux à Calais après avoir séjourné à Dunkerque, mais le directeur du cirque estimait que la place Grèvecœur lui était moins favorable tant au point de vue de la protection contre le vent qu’à celui du rendement financier, les enfants de Calais sud étant beaucoup moins fortunés que ceux de Calais nord.

    Le compromis suivant semble avoir été adopté vers 1930: La foire d’hiver se tenait une année sur la place d’Armes avec le cirque sur la Place Crèvecœur, et l’année suivante sur la place Crèvecœur avec le cirque place d’Armes. Monsieur

    Robert Malahieude se remémore les différents “métiers” pratiqués par les forains de l’époque : “Le plus grand établissement qui s’est installé plusieurs années durant était le Waterschut ; il se composait d’un imposant échafaudage rectangulaire à la base, avec deux rampes, une montante et une descendante.

    Ces rampes comportaient un chemin de roulement en bois, tout comme une voie de chemin de fer, sur les côtés droit et gauche un solide guide latéral. De grandes gondoles pouvant contenir plusieurs personnes munies de roues montaient sur la rampe montante grâce à une chaîne sans fin, se trouvant entre les deux rails. Au faite de la charpente, la voie de roulement permettait aux gondoles d’effectuer un demi-tour pour se présenter sur la rampe descendante en forte pente ce qui faisait qu’elle roulait à toute allure, pour amerrir dans un grand bassin d’eau, tout en soulevant de grandes gerbes d’eau à l’amusement de ceux qui étaient dans les gondoles et aussi des curieux” D’autres métiers tels la Petite Suisse ou le Majestic Railways faisaient la joie des tout-petits dans une époque où la vie quotidienne était souvent bien difficile.

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     Départ du ballon, place Crèvecæur 1912

    Signé et daté, en bas et à droite : P. Villy 1912

    Mention manuscrite, en bas et à droite : Départ du Ballon Place Crèvecæur 1912. P. Villy

    Calais, collection particulière

     Lors des fêtes de Calais du neuf juillet eut lieu le traditionnel lâcher de ballon qui suscita le compte rendu suivant dans la presse locale:

    “A cinq heures déjà autour du ballon Ville de Calais qui se berce sur ses amarres, au centre de la place Crèvecœur, les trottoirs sont noirs de monde. Vers six heures, M. Dupuis donne le dernier coup d’œil à l‘installation. La brise, très faible, souffle du nord-ouest: c’est du moins la direction prise par les petits ballons pilotes expédiés précédemment. M. Sainsard désirerait vivement prendre part à l’ascension, mais, quelques instants avant le “lâchez tout” le vent s’élève, et M. Dupuis, contraint d’embarquer du lest, prend place seul dans la nacelle. A six heures vingt-cinq, le ballon, après le traditionnel “lâchez tout” monte majestueusement aux sons de la “Marseillaise” et au milieu des applaudissements enthousiastes de la foule. L’atterrissage se produisit vers sept heures et demie aux Hemmes d’0ye, dans la propriété de M. Leroux-Legrand, à environ cinq cents mètres de la côte. MM. Le Petit, rue Mollien, Fontaine Jules, Fontaine Léon, rue Pigault Lebrun et Sablon, qui se trouvaient à proximité et avaient assisté à l‘atterrissage, aidèrent M. Dupuis à dégonfler le Ville de Calais. On le remballa et le sphérique, réduit à sa plus simple expression, réintégra son magasin”. Henri Sainsard que les circonstances empêchent de prendre place dans la nacelle est un des pionniers locaux de l’aérostation et de l’aviation, “Délégué de l’Association aéronautique dès 1909, celui-ci devient un an plus tard commissaire de l’Aéroclub de France, fervent propagandiste de l’aviation, c’est après le succès remporté par le circuit européen d’aviation qui a fait escale dans notre ville en juin—juillet 1911, qu’Henry Sainsard lance l’idée et la souscription de la construction d’un véritable champ d’aviation au Beau—Marais” (3).

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    Lâcher de ballon place Crèvecæur, Signé, en bas et à droite: P. Villy

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.7)

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    La cour de l'usine à gaz de Calais sud 1898

    Signé et daté, en bas et à droite: P. VilIy 1898

    Calais, collection particulière

     Devenue par la suite usine électrique, l‘usine à gaz pour l’éclairage de la ville de Calais était située rue Thiers, aujourd’hui rue de la Commune de Paris. Outre l’extraordinaire gazomètre on reconnaît le pensionnat Saint-Pierre, un petit morceau de la façade de l‘Hôtel de ville et l’église Saint-Pierre.

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    Calais, Saint—Pierre 1932

    Signé et daté, en bas et à droite : P. VilIy 1932

    Mention manuscrite, en bas et à gauche : Calais St. Pierre

    Calais, collection particulière

     Un beau morceau de sociologie religieuse : le doyen de l’église Saint-Pierre, Denis Dufour et quelques communiants de l’année 1932. On reconnaît les armes de la ville de Saint-Pierre sur le second oriflamme en partant de la droite: un chevron d’or sur fond d’azur. On aimerait volontiers connaître l’identité et les souvenirs des petits angelots.

     

     

    1. Chaussois (Robert), “‘Le Palais de Justice, tel qu‘il était en l864, ne survit que par la carte postale", la Voix du Nord, édition de Calais, l4 décembre 1986.

    2. Chaussois (Robert), “Place Crèvecæur ou Place d’Armes les marchés publics sont recherchés“, la Voix du Nord. édition de Calais, 26 avril 1990.

    3. Fontaine (Raymond). La “D:”: Epoque” à Calais. Dunkerque, 1983. P. 157; voir également Mulard (Nelly), “Les voyages en ballon de Léon Vincent", Dossiers de l‘histoire calaisienne. 30 décembre 1979, p. 23.

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