• Le Courgain en 1772 et en 1829

    LE COURGAIN EN 1772 ET EN 1829

    Sous l'Ancien Régime et jusqu'à la seconde moitié du 19°Siècle, les administrateurs calaisiens s'occuperent trés peu du Courgain qu'ils considéraient comme un quartier de pauvres gens, turbulents, auxquels lorsque la misere  était pas trop insupportable, on distribuait de maigres secours pour évité les émeutes. Il en résulte que nous avons très peu d'informations pour cette période de la vie des Courguinois.

     Deux auteurs, pourtant, se sont penchés sur la vie du Courgain maritime :

     - en 1772, le Docteur Daignan, médecin chef de l'hôpital Militaire de Calais, qui publia un "Mémoire sur le sol, l'air et les eaux du Calaisis", dans lequel un chapitre est réservé au Courgain,

     - en 1829, le Docteun Annaud, un médecin calaisien, qui obtint le prix de l'académie Royale d'Arras pour un "Mémoire sur la topographie et l'hygiene publique à Calais", dans lequel il traite, pour une partie, de la vie courguinoise et qui ne fut jamais édité.

     Ce sont des extraits de ces deux mémoires que nous presentons ci-après à nos lecteurs.

     LE COURGAIN EN 1772, par le Docteur DAIGNAN :

     .... Sur la droite de la Porte du Havre, vers l'est et à côté du port, est un bastion très considérable qu'on appelle le COURGAIN, et qui n'est séparé de la ville que par un fossé très profond : ce bastion qui, au jugement des connaisseurs, est un des plus beaux morceaux de ce genre, domine sur la mer, sur l'entrée du canal et sur le port; c‘est l'endroit où sont rassemblés tous les pêcheurs et autres gens de mer; les rues y sont distribuées à peu près comme dans la ville, mais elles sont si étroites et les maisons y sont si serrées qu'il y règne toujours un air de malpropreté et une humidité malsaine. Il y a dans ce bastion un Commandant particulier et un logement pour deux compagnies de la garnison, ces petites casernes appuient sur le fossé qui sépare le bastion de la ville; elles en reçoivent continuellement des exhalaisons qui sont le plus souvent infectées, ce qui les rend malsaines,elles sont d'ailleurs propres et bien bâties ......

     ... Les habitants du Courgain forment un peuple marin, qui ne ressemble pas plus à celui de la ville que s'il en était à cent lieues; tout y est matelot ou pécheur : endurcis dès l'enfance par les fatigues de la mer ou par les injures du temps, ils sont petits mais membreux robustes et vigoureux.

    Ils vivent durement et souvent misérablement; leur industrie bornée fixe leurs facultés à un degré de médiocrité qui répond bien & l'étymologie du nom de lieu qu'ils habitent : dominés par l'espoir d'un gain facile qu'ils attendent des passagers qui vont et viennent d'Angleterre, ils négligent des ressources plus assurées qu'ils trouveraient dans la pêche : leur nonchalance à cet égard est telle qu'ils ont absolument abandonné aux étrangers la pêche et la préparation du maquereau et du hareng, qui devrait faire la fortune de cette ville; ils n'y sont occupés qu'à ce qu'il y a de plus vil; habitués à fumer, ils sont passionnés pour le tabac et l'eau de vie.

     Les femmes, chargées de toutes les peines du ménage, ont beaucoup plus à souffrir que les hommes,elles sont sans cesse sur le rivage presque toutes nues, a fouir le sable pour attraper des vers qui servent d'appâts pour amorcer le poisson, a chercher des moules et à pêcher des sauterelles; de la les unes vont courir à la ville vendre ce qu'elles ont attrapé, les autres rentrent chez elles, ou elles chargent les hameçons de ces vers ou d'autres substances animales putréfiées, au milieu d'une chambre serrée, ou l'air est toujours humide et infecté par les exhalaisons de cet appât et des personnes mêmes.

     La nourriture ordinaire de ces gens là est du poisson, des crustacés ou des coquillages mal préparés, des tartines, et du thé pour toute boisson. C'est ici le lieu de dire encore quelque chose contre cette liqueur, il est bien singulier qu'une boisson aussi fade ait tellement pris faveur. qu'elle soit généralement adoptée dans la partie septentrionale de la France et dans tous les pays du nord. L'empressement et la satisfaction avec laquelle on se livre sans besoin à cette boisson, annonce une espèce de volupté qu'il n'est pas naturel d'attribuer à la force de la seule habitude: il faut croire que lorsque cette habitude est confirmée, c'est un besoin, car on y est sujet à des défaillances fort fréquentes auxquelles on ne manque pas de remédier avec de l'eau de vie lorsqu'on en a la faculté, si même on n'a pas l'attention de les prévenir. Quoi qu'il en soit, personne ne fait un si grand excès de thé dans ce pays-ci que les femmes du Courgain ; il est vrai qu'elles n'ont pas de bonne eau a boire, aussi boivent-elles du thé au moins quatre fois par jour. sans vouloir croire que le fréquent usage des boissons chaudes relâche l'estomac, déprave les sucs digestifs, affecte les nerfs, amollit les chairs, et détruit la forme de la circulation; quoi qu'on puisse dire, elles supportent plus volontiers la privation de toute autre chose.

     On conçoit bien qu'avec un pareil régime, leurs fibres intérieures étant perpétuellement macérées par un déluge d'eau chaude comme les.extérieures par l'humidité de l'air, elles doivent être sujettes à beaucoup de maladies : elles éprouvent, en effet, toutes celles qui proviennent d'engorgement, surtout des glandes, les fièvres intermittentes et putrides et le scorbut. Ces maladies font périr les gens du Courgain de bonne heure; comme les apoplexies. les affections nerveuses et les épanchements surtout à la tête, font périr ceux de la ville, tant hommes que femmes; car on ne voit plus aujourd'hui comme autrefois, des vieillards de l'un ni de l'autre sexe, sains et robustes; on y vieillit de bonne heure, ou l'on est infirme, plus encore parmi les hommes que parmi les femmes. Cependant les maladies n'y sont pas en proportion des causes, surtout parmi le peuple; sans doute qu'elles sont modérées par la fréquente exposition de ces gens au grand air et aux injures du temps qui les endurcissent.

    ....On ne voit au Courgain presque pas de mariages stériles; ils sont, au contraire, presque tous féconds, mais on perd beaucoup d'enfants; ces gens la s'allient entre eux, ce qui entretient une certaine union qui leur fait trouver des ressources dans leur médiocrité pour se mettre a l'abri de la mendicité .

    LE COURGAIN EN 1829, par le Docteur ARNAUD :

     Le Courgain, séparé de la ville par un fossé, est le quartier habité par les pécheurs et par presque tous les marins de Calais ainsi appelé COURGAIN a cause du peu de bénéfice que ses habitants y faisaient autrefois, Il est situé à l'est du port et au Nord-Est de la ville et plus avancé vers la mer de quelques pas, que cette dernière.

     Le circuit dans lequel est contenu le groupe de maisons qui le constituent est d'à peu près 600 mètres, il est aussi enfoncé dans les fortifications d'une figure triangulaire. La plupart de ses rues sont étroites; la Grande rue et la 2° et la 4‘ font exception à la règle, elles ont de 6 a 7 mètres de largeur. La première se dirige directement de l'ouest à l'est, en partant de la porte qui communique de ce quartier au port, les deux autres vont directement du nord au sud. Elles sont assez propres. Mais les rues connues sous le nom de 1', 3°, 5°, 6° et 7° sont des foyers d'infection. La rue du Rempart, ou rue Basse, le rempart du Nord et de l'est sont de vrais latrines. Il y a deux égouts au Courgain qui sont sans cesse obstrués par toute espèce d'immondices; les résidus de poisson, les filets dont on se sert pour la pèche exhalent ici l'odeur la plus infecte. Un grand nombre de malheureux habitent au Courgain des caves humides et profondes, presque sans lumière et peu aérées.

     La même maison appartient quelquefois à plusieurs particuliers, l'un possède une chambre en bas, l'autre possède le haut, etc... Eu égard à la largeur des rues, les maisons y sont beaucoup trop élevées mal construites et antiques., si l'on en excepte quelques unes dans la première rue, la 2°, la grande et la 4° qui possède deux étages et qui ont été reconstruites à neuf. Un grand nombre de maisons du Courgain ne possède ni cour, ni citerne, et les habitants sont réduits à faire usage de l'eau des fontinettes de la Basse—Ville qui est très mauvaise à certaines époques de l'année.

     Le Courgain possède aussi un grand puits muni d‘une pompe comme ceux de la ville; il est situé entre l'extrémité ouest de la grande rue et sud de la 1', près de la porte d'entrée, il est d‘une grande utilité pour les habitants de ce quartier. Au surplus, le Courgain n'offre rien de remarquable, si ce n'est l'industrie, les mœurs de ses habitants .....

     ..... Le fossé profond, encaissé entre deux murs, qui sépare le Courgain de la ville de Calais, admet les eaux de mer à marée haute, il est souvent envasé et rempli de substances animales en putréfaction provenant en partie des immondices de la ville qui s'introduisent journellement dans ce fossé par l'égout qui se trouve à l'extrémité de la rue de la Tête d'Or. Pendant les chaleurs de l'été, principalement marée basse, <2 fossé répand dans le Courgain et dans la partie de la ville qui l'avoisine, une odeur infecte et des miasmes qui ne manquent jamais de devenir causes productives de fièvres pernicieuses. Ajoutez que les habitants de la Grande rue du Courgain dont les fenêtres des maisons donnent sur ce fossé, ont la mauvaise habitude d'y jeter leurs immondices, leurs excréments et le résidu de poissons. Par ce moyen,ils entretiennent et rendent plus considérable le foyer d'infection, aussi dangereux pour la santé que désagréable pour la vue et l'odeur qui s'en exhale.

     Pour ôter aux habitants du Courgain l'occasion d'entretenir cette source de miasmes putrides on rendrait un grand service à l'humanité en les obligeant de condamner pour toujours les fenêtres et au réouvertures qui donnent accès sur ce fossé du côté du Courqain. Les personnes de la ville qui habitent les maisons voisines de ce fossé, ont la même habitude, on ne pourrait s'y opposer pour ce qui les regarde, qu'en exhaussant, de cinq pieds, le mur du côté de la ville..

     .... Quoique le Courgain ne soit séparé de la ville que par un large fossé, faisant partie des fortifications, la constitution physique et morale de ses habitants présente des caractères particuliers qui se font remarquer de tout le monde. Les habitants du Courgain sont forts et robustes, d‘une taille qui ne pêche sous aucun rapport. Leur teint est moins blanc que chez les habitants de la ville, mais il est plus animé. Les femmes, principalement, y sont douées d‘une susceptibilité prompte et rapide. Elles sont cependant sobres, laborieuses,bonnes mères, fidèles à leurs maris et charitables, mais elles sont grandes parleuses, crient beaucoup, pleurent facilement et se mettent dans des colères épouvantables. Elles se querellent et se battent ensemble pour la moindre contrariété, cependant, elles font bientôt la paix en prenant du thé plusieurs fois ensemble. Elles résistent facilement aux travaux et aux privations de toute espèce, Par exemple, dans les temps les plus désagréables, elles entrent dans l'eau de mer jusqu'aux extrémités supérieures pour pêcher des sauterelles, elles vont à marée basse parcourir les sable à une lieue de Calais pour chercher des vers pour l'appât du poisson. Elles ont la précaution en faisant ces courses d'être toujours en troupes et armées de pelles qui servent à fouiller le sable pour y trouver le ver du Hâvre pour la pêche au merlan et l'anguille de sable en appät de vase.

     Ces femmes sont tellement bien constituées qu'elles ont vraiment une apparence de virilité.Cependant leur physionomie n'est point désagréable et on en trouve même parmi elles qui peuvent passer pour des modèles sous le rapport des formes, de la taille, des traits de la physionomie et de la douceur du caractère.

     La plupart d'entre elles sont dévotes, superstitieuses, plusieurs croient aux charmes, aux sortilèges et aux revenants.

     Autrefois, elles craignaient beaucoup les bergers de Sangatte elles évitaient même de les rencontrer, si elles le trouvaient sur leur passage, elles le comblaient de politesses, dansaient toutes ensemble autour de lui, maintenant, elles se contentent de le saluer. Il n'y a pas de doute qu'avec le temps, elles deviendront moins superstitieuses. Elles ont également une grande confiance aux pèlerinages.

    Leurs femmes, toujours actives et industrieuses ne cessent de courir les rues de Calais pour vendre des sauterelles, du poisson frais ou salé; du fromage et un grand nombre d'autres marchandises. Il n'est pas rare d'en voir un grand nombre parmi elles qui, par l'unique produit de leur travail et de leur industrie nourrissent et entretiennent honorablement leurs enfants dans le temps que leur mari est au service de l'Etat ou infirme.

     Anciennement, le Courgain n'était habité que par des marins qui étaient tellement confiants entre eux qu'ils ne fermaient jamais à clé la porte de leur maison, lorsqu'ils s'absentaient, ils laissaient tout à l'abandon, linge et argent, et dans aucune circonstance, même les plus pauvres ne s'avisaient de leur voler la moindre des choses, mais depuis quelques années, les moeurs des habitants de ce quartier sont bien changées elles se corrompent de jour en jour. Maintenant, il est habité par des Flamands, des gens de la ville des anglais, etc.... Les soldats de la garnison qui y étaient rarement reçus autrefois et qui n'étaient même pas

    soufferts dans leurs amusements fréquentent maintenant les filles de ce quartier, vont au bal et à la promenade avec elles et les rendent tout aussi débauchées que celles de la ville. Il y a des salles de danse au Courgain, des cabarets, tabagies, cafés, etc...enfin tout ce qui est susceptible d'entretenir et de favoriser la débauche et les vices les plus en opposition avec leurs anciennes mœurs.

    Quelquefois, ils oublient de fermer la porte de leurs maisons, ils ont souvent à s'en plaindre : ils sont volés par leurs voisins mêmes. On voit donc que le temps et les circonstances ont tout changé chez ce bon peuple et bientôt, on n'apercevra plus chez eux le moindre vestige des habitudes, des manières simples et innocentes que tout le monde admirait encore, il y a à peine trente ans....

     On remarque beaucoup de vieillards au Courgain et principalement de vieilles faunes, résultat de leur vie simple et laborieuse. La génération qui commence dans ce quartier ne doit pas espérer de jouir de cet avantage.

     Ils parlent un patois presque entièrement français. Il possède beaucoup de mots dérivant de la langue celtique et de l'anglaise, etc...

     

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