• Le détroit du Pas-de-Calais

    Le détroit du pas de Calais histoire d'un goulet mythique

    Le détroit du pas de Calais s’étend sur 185 kilomètres de longueur, pour une largeur variant entre 31 et 65 (1) kilomètres et une profondeur maximale de 72 mètres. Certains le limitent de Calais au cap Gris-Nez, sur le-littoral français, et de South Foreland à Dungeness du côté anglais. Toutefois, du fait de ses origines, il semble plus juste de le situer entre deux lignes parallèles, l'une s'étendant d'Hastings à l’estuaire de la Canche à l'ouest, l'autre allant de North Foreland à Gravelines à l'est (2)

    Le détroit du Pas-de-Calais

     

    Un détroit aux multiples appellations

     Fretum morinrum (détroit des Morins) pour Grotius, Fretum Oceani (détroit de l'océan) pour Tacite ou encore Fretum Britannicum (détroit britannique) pour Strabon, ce goulet reçut aussi les appellations de détroit de Calais de la part des Français, et de Dover Strait et de Passage de la part des Anglais. Le nom de pas de Calais (pas signifiant détroit ou passage resserré entre deux terres) n’apparut que plus tard, aux alentours du Moyen-Âge, lorsque Calais, occupé par les Anglais, devint le point de transit des navires effectuant la traversée entre l’Angleterre et la France.

    Il est difficile de dater avec précision la naissance de ce détroit entre la France et l’Angleterre, un fossé dont la physionomie s’est modifiée au cours du temps. Seule certitude : à la n du Miocène, la presqu’île d’Angleterre était soudée au continent (le Kent et le Boulonnais n’ont—ils pas les mêmes traits physiques ?). Cette constitution géologique concordante fut confirmée à l’occasion des travaux de prospection pour la construction du tunnel sous la Manche, et on a pu reconstituer exactement le prol de la bande de l’isthme enlevée par la mer. Ce « cordon ombilical » en forme de pont ouvrit aux animaux de l’époque quaternaire une voie de passage du continent vers la presqu’île britannique (ossements d’ours et de hyène trouvés dans des grottes anglaises).

    D’après les géologues, la rupture de l’isthme débuta vers la n de la période glaciaire. La fonte des glaces, combinée à un léger affaissement de la terre, provoqua une élévation du niveau de la Manche et de la mer du Nord. La mer commença par pénétrer dans les embouchures des rivières, les agrandit, puis, vraisemblablement au début du Néolithique, découpa les collines de craie en petites îles rongées par les courants et réduites en bancs de sable (Verne, Colbart...). La communication directe entre l’Angleterre et la France disparut, laissant comme uniques témoins les falaises crayeuses des deux côtés du détroit.

      Sous les feux de l'Histoire

     Ce fossé, placé à un endroit stratégique entre deux grandes nations, joua très tôt un rôle historique important. Dès l’Antiquité, lorsque Jules César franchit la Manche à Gesoriacum (Boulogne—sur—Mer) pour conquérir l’Angleterre, le détroit se trouvait sur la grande route du commerce maritime de Londres, ce qui explique la préoccupation constante d’en assurer le contrôle total et de faire du Kent une sorte de bastion avancé en cas de conflit avec les nations continentales. Après Guillaume le Conquérant, cette « douve » gigantesque protégea efficacement l’Angleterre, et conditionna, pour une bonne part, son histoire et son développement maritime.

     Au XIème siècle, l’Angleterre créa la Confédération des cinq ports (Hastings, Sandwich, Douvres, Romney, Hythe), une milice maritime chargée de la protection du Kent contre les envahisseurs.

     Les barons de la Confédération devaient mettre à la disposition du roi d’Angleterre, une fois par an pendant quinze jours, une flotte de vingt vaisseaux, en échange de quoi les habitants des ports ne payaient pas d’impôts. Au cours des siècles suivants, en sus d’une plus large autonomie, de nouveaux privilèges leur furent accordés comme le droit d’exécuter les criminels de leur juridiction (les coupables étaient poussés du haut des falaises de Douvres). L’apogée de la puissance des cinq ports se situa vers la fin du XIIIe siècle, la confédération étant alors la plus grande force maritime d’Angleterre. Pour s’enrichir plus vite, les marins reçurent du roi d’Angleterre, en 1242, l’autorisation de ravager les côtes françaises.

     Le début du XIV“ siècle marqua le déclin de la confédération. La situation maritime évolua et les petits navires disparurent. Avec l’ensablement progressif de la côte, seuls subsistèrent Douvres et Hastings. Ce n’est qu’en 1852, que la loi les aligna sur les autres municipalités anglaises.

    Chez les Français, la piraterie était de mise au début du XIIIe siècle, notamment avec Eustache, ancien moine de l’abbaye de Samer, près de Boulogne, et pirate du détroit. Philippe Auguste le nomma en décembre 1215 à la tête de la flotte française pour chasser Jean d’Angleterre. À cet effet, 800 navires furent rassemblés de Wissant à Calais. Débarqué en mai 1216, Eustache arriva à Londres quelques jours plus tard, mais négligea les villes côtières, restées fidèles à Jean d’Angleterre. Les 23 et 24 août 1217, la flotte française fut défaite au large de Douvres par les Anglais. Eustache eut la tête tranchée et les cinq ports se partagèrent le butin. Par la suite, au XIVe siècle, les pirates monégasques de Grimaldi, basés à Calais, reprirent le flambeau en semant la terreur sur les côtes anglaises du détroit.

    Le détroit du Pas-de-Calais

    Combat naval entre L’invincible Armada et la flotte anglaise en 1588 On reconnaît les bâtiments anglais, plus petit et plus maniables que les navires espagnols. ( Photo Roger-Viollet )

     Au cours des siècles, le détroit eut toujours une grande importance stratégique dans les conflits européens. Théâtre de grandes batailles navales et tombeau de la Marine espagnole qui y essuya une cuisante défaite en 1588. Les navires espagnols, coincés dans le détroit, furent incendiés par des brûlots, tandis que les restes de l’armada, harcelés à Gravelines, s’épuisèrent après onze jours de tempête et sombrèrent dans le canal Saint- Georges.

     Deux siècles plus tard, Napoléon tenta à son tour de conquérir l’Angleterre. En 1804, il fit réunir la Grande Armée près de Boulogne-sur— Mer et cona la flotte à l’amiral de Latouche-Tréville. Un projet qui sera abandonné l’année suivante.

    En juillet 1940, Hitler envisagea lui aussi d’occuper l’Angleterre et donna l’ordre de préparer l’invasion nommée « Opération Seelôwe ». Les troupes devaient notamment embarquer à Calais et à Boulogne. Le transport à travers le détroit demandait plus de 155 bâtiments de transport, 1 720 péniches, 470 remorqueurs et un millier de vedettes. Le débarquement était prévu entre Ramsgate et la baie de Lyme ; mais à la suite de la bataille d’Angleterre, Hitler abandonna son projet et retira ses troupes. Le détroit venait encore une fois de sauver l’île saxonne (3).

    Le détroit du Pas-de-Calais

    Projet fantaisiste d'attaque contre l'Angleterre en 1803. Les troupes françaises passent en marche forcée par le tunnel sous la Manche pendant que bateaux et montgolfières attaquent par mer et par air. (Photo Roger-Viollet).

    L‘épopée de la traversée du détroit

     C’est dans le Kent que se constitua le premier service de voyageurs vers 1285. Une ordonnance de sa Gracieuse Majesté confiait le « passage » à une corporation de navires de Douvres qui obtint le monopole du transport des voyageurs, à des tarifs exorbitants ; seuls les ambassadeurs, les nobles et les pèlerins pouvaient effectuer la traversée. Ce n’est qu’au début du XIIe siècle qu’apparurent les premières communications maritimes régulières entre la France et l’Angleterre par des cotres. Un siècle plus tard, les voyageurs se font plus nombreux, cotres et lougres deviennent plus rapides et sont vite reconnus comme les meilleurs d’Europe.

     L’idée d’un ouvrage fixe permettant une liaison à pied sec entre Calais et Douvres est ancienne À 1’ occasion des projets d’invasion de Napoléon, 1’ingénieur des Mines Albert Mathieu pro- posa à l’empereur en 1805 un projet de tunnel sous-marin destiné à la conquête de 1’ Angleterre. Il consistait en une route pavée, éclairée par des becs à huile et permettant aux diligences d’effectuer la traversée en cinq heures. Un officier, Quatremère-Disjonval, proposa même à Napoléon de faire traverser le détroit aux soldats de la Grande Armée en leur faisant chevaucher des dauphins apprivoisés.

    En 1803, un Anglais dessina un tunnel immergé composé d’éléments métalliques. En août 1850, on immergea le premier câble sous—marin entre Calais et Douvres, un câble de 200 tonnes, mesurant 24 milles de longueur. A la même époque, un Français imagina une jetée de 32 km de longueur, d’une hauteur de 6 m au-dessus de la mer et recevant 4 voies ferrées.

     À l’occasion de l’Exposition universelle de 1867, l’ingénieur des Mines Aimé Thomas de Gamond présenta le premier plan détaillé d’un tunnel qui devait joindre le cap Gris—Nez à la baie d’East Wear au moyen d’une voie ferrée associée à deux chemins piétonniers ; le coût global était évalué à 170 millions de francs. L’année de sa mort (1876) commencèrent les premiers creusements du puits de Sangatte.

    Le détroit du Pas-de-Calais

    En 1804, Napoléon envisage à son tour de conquérir l’Angleterre. Il fit réunir la Grande Armée près de Boulogne-sur—Mer et confia la flotte à l’amiral de Latouche-Tréville,(Photo Tallandier).

     La première tentative de forage eut lieu en 1880 ; mais en 1882, 5 552 mètres seulement avaient été creusés, et les travaux s’arrêtèrent. L’idée renaîtra en 1958 avec le Français Basdevant qui proposera un tunnel routier et ferroviaire, et en 1978 avec une proposition des chemins de fer français et anglais. En 1984, François Mitterrand et Margaret Thatcher relèvent le défi. Un appel d’offres est lancé auprès des promoteurs privés. Le projet retenu est celui du double tunnel ferroviaire de la société Eurotunnel. Les premiers forages commencent en décembre 1987. Sept ans plus tard, le tunnel entre en service.

    Un patrimoine naturel d'exception

     Le littoral français du détroit constitue une zone privilégiée de migrations d’oiseaux qui y trouvent un espace riche en espèces végétales.

    À proximité des estuaires s’étend un littoral argileux nourri par l’apport des fleuves côtiers. C’est le point de rencontre de l’eau douce et de l’eau salée du détroit, du sable et dc la craie. L’étonnant estuaire de la Slack, au sud d’Ambleteuse, est verrouillé par un fort de l’époque de Vauban. Plus au sud, la rive Nord de l’estuaire de la Canche constitue à bien des égards un véritable paradis naturel, étonnant par sa diversité et son originalité. Prés—salés, dunes littorales, bancs de sables et vasières se succèdent,pour le plus grand bonheur des mammifères, amphibiens, libellules et oiseaux migrateurs qui se côtoient harmonieusement parmi 603 espèces végétales.

     Quelle vue saisissante sur le détroit et la côte anglaise que celle depuis les caps du Blanc-Nez et du Gris-Nez ! La falaise du cap Blanc-Nez, d’une blancheur éclatante, est le refuge d’une myriade de fossiles marins millénaires et offre de confortables nichoirs aux goélands argentés. Le cap Gris—Nez sert de point de repère aux oiseaux migrateurs.

    Entre les deux caps, derrière le cordon dunaire littoral, s’étale majestueusement la baie marécageuse de Wissant. Oasis d’eau douce en milieu salé, ce marais est le refuge des oiseaux limicoles et palmipèdes praticiens d’apnée profonde.

     Les vents violents du détroit ont créé le long du littoral de vastes dépressions paraboliques, refuges d’une flore variée. Citons le platier d’Oye, polder naturel formé par l’apparition de bancs sableux. Sur ses 500 hectares, la salinité des eaux et l’humidité ambiante offrent de parfaites conditions à l’établissement d’oiseaux nicheurs (avocette élégante…) et migrateurs (bruant des neiges, bernache cravant..) au milieu des saules, des dunes et des orchidées.

    Le détroit du Pas-de-Calais

    Ces merveilleux fous flottants sur leurs drôles de machines

     Nombre d'originaux jugèrent banal de franchir le détroit à la nage et optèrent pour des moyens plus hétéroclites. En 1862, un Anglais confectionna un radeau de branches et de pailles et réussit à rejoindre Calais depuis Douvres. En août 1875, le capitaine américain Boyton franchit le détroit avec une combinaison flottante en moins de quinze heures. En 1878, un Américain traversa le détroit sur des skis—flotteurs. En 1883, un Anglais fit le trajet juché sur un tricycle aquatique. Plus récemment, certains ont tenté la traversée sur un lit d'époque victorienne monté sur flotteurs, à bord d'une baignoire, d'une bouteille de whisky en contre-plaqué, d'un canard gonflable, d’une Fiat 500 et d'un drakkar.

     Dans la forêt de Guines, à quelques kilomètres de Calais, une colonne de pierre célèbre la première traversée du détroit en aérostat par Blanchard des Andelys, le 7 janvier 1785.

     Chez les nageurs, Salati, grognard napoléonien prisonnier des Anglais, fut le premier à traverser le détroit à la nage en 1818. Sur 4 000 nageurs qui ont tenté la traversée jusqu'à maintenant, 400 seulement l'ont réussi. Les conditions sont difficiles car la température de l‘eau se situe entre 10 et 15°C, les courants atteignent 4 nœuds et les creux, 2 mètres par beau temps... 

     

     Le détroit du Pas-de-Calais

    La falaise du cap Blanc-Nez est le refuge d‘une myriade de fossiles marins millénaires et offre de confortables nichoirs aux goélands argentés. (Photo CEADEC). 

     Le Côté anglais offre également une vue magnifique sur le détroit, du haut des falaises vertigineuses dc Beachy Head, près d’Eastbourne, ou, des 169 marches du Old light house (promontoire de Dungeness). Les réserves naturelles abondent tout le long de la côte du détroit. La forêt de Warren au pied des falaises de Folkestone en est un exemple remarquable.

    Le détroit du Pas-de-Calais

    Avec 70 000 tonnes de poissons débarqués chaque année et traités sur place, Boulogne—sur—mer est le premier port français de pêche. (Photo CDT pas de Calais).

     Les rives fortifiées du détroit

     Le long du détroit s’échelonnent blockhaus allemands, remparts antiques et forteresses médiévales, témoignages de l’histoire agitée de cette région.

     Sur la rive française, Calais, l’ancienne ville forte, détruite pendant la seconde guerre mondiale. De son passé, la ville conserve trois ouvrages militaires de l’époque de Vauban : le fort Risban chargé de défendre le port, la citadelle qui protégeait la Cité, et enfin le fort Nieulay dont les écluses pouvaient inonder la région.

     Sur la route des villes fortifiées, le très actif port de Boulogne (70 000 tonnes de poissons débarquées chaque année et traitées sur place) avec ses remparts fortifiés et son Château polygonal à cinq tours rondes édifié au XIIIème siècle par le comte Hurepel, fils de Philippe-Auguste.

    Du côté anglais, le littoral du Kent peut s’enorgueillir de posséder de splendides châteaux et de nombreuses forteresses évocatrices. L’imposante place-forte d’Henri VIII, à Walmer, fut le siège des gouverneurs des cinq ports à partir de 1730.

    Citons également la charmante ville médiévale de Rye, avec ses ruelles pavées et ses maisons fleuries du XIIème siècle.

    Dominant l’horizon, le donjon de la forteresse de Douvres, à la silhouette massive, est la porte naturelle de l’Angleterre. Sous le château, une ville souterraine a été creusée à près de soixante mètres de profondeur à l’époque de la bataille d’Angleterre. À quelques kilomètres, la forteresse inexpugnable dc Deal, construite sous Henri VIII, évoque la rose des Tudor. On trouve également le long de la côte des constructions destinées à contrer les menaces d’invasions napoléoniennes (tours dites « Martello », telle que celle de Dymchurch).

     (1) En 1681, Philippe La Hire, fameux géomètre de Louis XIV mesura pour la première fois la largeur du détroit. Il évalua la distance entre le château de Douvres et le bastion de Risban à 21 560 mises.

     (2) De nos jours, on estime que les côtes du détroit, sous l’effet permanent des courants, sont rongés d‘une vingtaine de mètres par siècle ; ce qui veut dire que le détroit s’élargit d’à peu près quarante mètres tous les cent ans. Il est probable que les rivages du Kent s’enfoncent encore à raison de trente centimètres par siècle.

    (3) Wimereux fut sauvegardée des bombardements anglais durant la seconde guerre mondiale car elle hébergeait une population anglaise et... une station météorologique allemande.

    Les chiffres du tunnel sous la Manche

     -5,5 millions de passagers utilisent le tunnel chaque année 2,2 millions de voitures, camions et autocars

    -14 000 personnes ont travaillé sur le chantier

    -2500 kilomètres de câbles électriques

    -650 à 1 000 TGV Eurostar par mois

    -450 à 644 trains de marchandises par mois

    -150 km : distance totale des trois tunnels

    -30 trains chaque heure dans chaque direction

    -1% : pente moyenne du tunnel

    Le détroit du Pas-de-Calais

     

     

    Tirée du magazine Cols Bleus du 21 novembre 1998