• Le phare nous conte ses souvenirs

    LE PHARE NOUS CONTE SES SOUVENIRS

     Voici plus de cent trente ans que mes rayons éclairent chaque nuit le ciel de notre cité.

     La vieille Tour du Guet ayant perdu sa tête à la dernière guerre et la vénérable église Notre—Dame n'ayant pas encore retrouvé son chœur, je me crois en droit de prétendre au titre de Doyen des Calaisiens en activité.

     Loin de moi de vouloir revendiquer, à l'aube du premier jour de l'année, la visite majorale d'usage. Après une nuit de Saint-Sylvestre, l'ascension de mes 271 marches constituerait une pénible épreuve sportive !

     Cette situation élevée m'a permis de suivre, tout au long de leur existence, plusieurs générations de Calaisiens et d'être témoin des importantes transformations survenues autour de moi.

     En cette époque où vedettes du sport et du music—hall, personnalités politiques. acteurs de la scène et de l'écran, estiment devoir livrer leurs souvenirs à la postérité, j'ai décidé, moi aussi, de rédiger mes mémoires. En primeur, je vous en présente quelques extraits qui se rapportent plus particulièrement au Courgain.

     4 Septembre 1845

     A l'angle NORD-EST des fortifications, on entreprend les premiers déblais en vue de ma construction. Ce bastion est dit "de la Couleuvrine“ ayant été autrefois défendu par une pièce d'artillerie ainsi dénommée.

     Ce sera le seul événement que l'auteur des "Annales de Calais", Charles DEMOTIER, retiendra pour l'année 1845.

     15 Octobre 1848

     Il aura fallu trois ans à mes constructeurs pour en arriver à ma girouette, et aujourd'hui, pour la première fois, ma lanterne est allumée.

     Les Calaisiens sont fiers de moi, et le gardien m'a confié que ma maquette en coupe verticale allait être exposée au Musée de la Marine, à Paris.

     Mes fonctions étant essentiellement nocturnes, je profite de mes loisirs pour contempler, tout au long de la journée, le panorama qui s 'étend à mes pieds.

     Sur la gauche, la cité des Six Bourgeois forme un vaste rectangle enserré dans ses remparts; sa vie est réglée par les cloches de Notre-Dame, les sonneries de l' horloge du beffroi et les appels du guetteur de la Tour du Guet.

    Le phare nous conte ses souvenirs

    La maquette en coupe verticale

    Le phare nous conte ses souvenirs

    Panorama sur les fortifications et le Courgain

    Loin de moi de vouloir revendiquer, à l'aube du premier jour de l'année, la visite majorale d'usage. Après une nuit de Saint-Sylvestre, l'ascension de mes 271 marches constituerait une pénible épreuve sportive !

     Cette situation élevée m'a permis de suivre, tout au long de leur existence, plusieurs générations de Calaisiens et d'être témoin des importantes transformations survenues autour de moi.

     En cette époque où vedettes du sport et du music-hall, personnalités politiques. acteurs de la scène et de l'écran, estiment devoir livrer leurs souvenirs à la postérité, j'ai décidé, moi aussi, de rédiger mes mémoires. En primeur, je vous en présente quelques extraits qui se rapportent plus particulièrement au Courgain.

    19 Août 1849 :

     Mon attention est attirée par des coups de sifflet se mêlant aux flonflons d'une fanfare. Là-bas, la foule se presse à la nouvelle gare. La façade disparaît derrière les drapeaux et les oriflammes,tandis qu'un nuage de vapeur s'étire au-dessus de la toiture. Le premier train vers Paris va prendre son départ !

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    Le phare de la porte du Havre, à gauche, la Découverte

    25 Septembre 1853 :

     Le Courgain est en liesse, la visite de Sa Majesté l'Empereur est annoncée ! Pour lui faire honneur, les Courguinoises ont revêtu leur plus belle mise et 1es marins ont érigé à l'entrée du Courgain un imposant arc de triomphe avec des avirons, des bouées et des fanaux.

     Au soir de cette journée mémorable, le gardien m'apprend que l'Empereur n'a omis aucune rue dans sa visite.

     Dans la sixième rue, on lui a montré le local dans lequel doit être transférée la Chapelle de la quatrième rue; il a alors remis une somme de 1.000 francs pour contribuer aux travaux d'aménagement.

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    Le phare vu de la Grande Rue du Courgain

    Le phare nous conte ses souvenirs

     

    La passerelle établie sur le fossé en 1864

    Jui11et 1864 :

     Les Courguinois ont obtenu satisfaction dans leurs revendications pour faciliter leurs allées et venues vers la ville.

     Fini le long détour par le rempart Nord et la Porte du Havre ou la Porte de la mer pour rejoindre la Place d'Armes ! Une passerelle vient d‘être établie sur le fossé, à la hauteur de la rue de la Poissonnerie, permettant ainsi de rejoindre la rue de Thermes.

    11 avril 1867 :

     Depuis trois ans, je me suis trouvé aux premières loges pour assister à la construction de l'église du Courgain, la chapelle de la sixième rue étant devenue trop exigus pour recevoir tous les paroissiens du quartier.

     Le 20 avril 1864, la première pierre en a été posée, les maçonneries ont été terminées à la fin de l'année 1865, le clocher en 1866, et aujourd'hui. l'église est livrée au culte en grande cérémonie.

     6 Août 1867 :

    C'est une étrange construction qui a été édifiée depuis le début de l'année au—dessus du fossé.

     Une estacade de bois part d'une porte percée dans le rempart Nord, juste avant le Jardin Banse; puis elle suit le fossé et contourne le Courgain jusqu‘à la Porte de l'Estran et rejoint le quai de Marée de la jetée Est.

     Une voie ferrée a été établie sur cette estacade et aujourd'hui, le passage du premier train rassemble une foule de badaud 

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    L'estacade de la voie de chemin de fer établie en 1867

    1882 a 1895 :

    Cette période a été marquée par une intense activité des démolisseurs.

     Ce fut d'abord, en 1882, la démolition de la Porte de la Mer et d'une partie du rempart Nord, suivie au mois de septembre du comblement du fossé sur la longueur du Courgain.

     Puis en 1883 et 1884, on a démantelé la fortification Est. C'est avec regret que  les Calaisiens ont assisté à l'abattage des grands arbres du Cours Berthois et à la disparition de leur promenade favorite.

     Enfin, en 1895, ce fut le tour du dernier vestige du mur du rempart nord, puis de la Porte du Havre et de la Porte du Courgain.

     

    Le phare nous conte ses souvenirs

    Le phare et l'église en 1884, après démantèlement du cours Berthois

    Le phare nous conte ses souvenirs

    Le cours Berthois, on aperçoit le phare en haut et à droite

    Entre temps le nouveau port s'est créé et le Courgain s'est étendu vers le Nord par de nouveaux îlots aux larges rues et aux maisons plus modernes.

     Toute cette transformation porte un nom : le progrès !

     J'aurais mauvaise grâce de m'en plaindre puisque, grâce à lui, ma lanterne fonctionne avec l’éclairage électrique depuis le 1e Octobre 1885.

     Cette puissante lumière attire chaque nuit de nombreux oiseaux. et au petit matin. il n'est pas rare que le gardien ramasse quelques malheureux volatiles ayant laissé leur vie dans le choc contre les vitrages.

     Quand leur état le permet, il les porte alors chez un Calaisien passionné d'ornithologie et naturaliste aux heures de loisirs que lui laisse sa profession de Commissaire-Priseur. Et c‘est ainsi que petit à petit, se constitue la collection d'oiseaux naturalisés que mes visiteurs peuvent admirer dans la vitrine du premier étage.

     

    Le phare nous conte ses souvenirs

    Le nouveau Courgain, la rue Constant Dupont

    Lundi 20 Juin 1910 :

    Calais vit des heures pénibles....

     Le 26 Mai 1910, éperonné par le paquebot, le submersible PLUVIOSE a coulé au large du port, entraînant dans la mort son équipage dont un enfant du Courgain, Auguste Delpierre.

     Dans une atmosphère de deuil, j'ai assisté au renflouement de l'épave et à son retour au port.Aujourd'hui, les premiers corps ont été sortis du submersible et conduits à la Chapelle Ardente, installée non loin de moi, à l’Entrepôt des sucres.

    11 Novembre 1918 :

    En veilleuse depuis le 2 Août 1914, mes rayons ont retrouvé leur éclat. La guerre est finie !

     Elle m'aura réservé de fortes émotions. car au cours des bombardements par avions, j'ai été frequemment encadré par les points de chute : Place de l'Europe, rue de Madrid, rue de la Couleuvrine.

     Mais, c'est le 20 Mars 1918, vers 22 heures, que j'ai cru ma dernière heure arrivée ! Une torpille m'a frôlé dans un sifflement strident et a exposé dans le jardinet au pied de l‘escalier d'entrée. Je m'en suis tiré avec quelques carreaux cassés dans le logement du gardien.

     Vendredi 1° Septembre 1939 :

     Je crois bien qu'on va "remettre ça !“

     En fin de journée, le gardien MAQUIGNON a reçu un message téléphoné : il s'est alors dirigé vers un placard, et en a sorti le rideau noir soigneusement plié depuis le 11 Novembre 1918; il l'a accroché au pourtour de ma lanterne, ne laissant qu'un secteur d'ouverture vers la mer.

     Désormais, les Calaisiens passant Place de l'Europe ne verront plus, au dessus de leur tête, ce magnifique parapluie de mes seize rayons lumineux divisés en quatre faisceaux.

     25-26 Mai 1940 : 

     Les journées précédentes ont été marquées par une intense activité sur les quais et dans l'avant-port, mais aujourd'hui le port est curieusement vide.

     Et soudain, dans des explosions assourdissantes, des colonnes de fumée s'élèvent autour de moi et me cachent rapidement le Courgain et Calais—Nord.

     Quand ces fumées se dissipent, au soir du dimanche 26 Mai, il n'y a plus que des ruines à mes pieds ...et le silence....

     Serait-ce la fin du monde ?

     J'entends un bruit de bottes dans l'escalier de pierre, puis le martelement des marches métalliques du petit escalier donnant accès à ma lanterne, et je vois surgir d'étranges militaires que je n'ai jamais vus.

     Hélas ! j'en verrai souvent pendant les jours prochains, portant vareuses feldgrau, blousons noirs, ou uniformes à revers rouges.

     Quels que soient leurs grades, ils manifestent tous leur étonnement de voir le "Kanal" si étroit, et l'Angleterre si proche.

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    Le boulevard des Alliés en 1945, en bas et à droite la rue Pierre Mulard

    Le phare nous conte ses souvenirs

    Le phare et l'église en 1945

    15 Août 1950 :

     Pendant les cinq années de guerre, j'ai vécu en ermite, feignant d'ignorer la présence du guetteur de service. Plongeant mon regard dans les ruines du Courgain. je m'efforçais d'évoquer l'animation d'autrefois, les Courguinoises tendant leur linge en travers des petites rues, les enfants jouant à la guise, et les vieux marins assis sur le banc de la muraille.

     Lorsque je désespérais de voir renaitre un jour ce quartier qui m'était si cher, la rengaine du vieux Courgain me revenait en mémoire :

    "Le Courgain est bâti sur pierre,

    ”Le Courgain ne périra pas ! "

     J'en ai la preuve aujourd'hui !

     Une dernière et émouvante cérémonie se déroule devant le portail de la vieille église Saint—Pierre et Saint-Paul avant qu'on entreprenne sa démolition, tandis qu'un peu plus loin le premier immeuble reconstruit à l'emplacement de aa muraille accueille ses premiers habitants.

     Pour moi, j'ai repris mon service, un nouveau système optique à quatre rayons, plus moderne que le précèdent et tournant plus rapidement, continue à guider les navigateurs dans leur traversée du Détroit .

     Ayant ainsi résisté aux épreuves de deux guerres, j'ai confiance en l'avenir et je ne désespère pas de voir un Jour l'autoroute A 26 conduire jusqu'à moi les touristes gagnant la Grande—Bretagne.

     Paul copie conforme : Geonges WIART

     Tous documents et photos : collection de l'auteur.

     

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