• Le siège de Calais

    1) Le siège est décidé

     En se retirant, les armées allemandes laissaient derrière elles sur la côte des îlots de résistance fortement fortifiés, baptisés F e s t u n g e n (forteresses). Tel était le cas de Boulogne, de Calais (avec comme position intermédiaire, le cap Gris-Nez, où des batteries fortement armées commandaient le détroit du Pas—de-Calais), de Dunkerque.

     Les besoins des armées alliées allaient décider du sort de ces villes du littoral. Tandis que l’armée américaine se réservait le port du Havre, le maréchal Montgomery, commandant le 21° groupe d’armées, était invité à s’emparer au plus tôt d’Anvers, dont le port serait affecté aux besoins des armées anglaise et canadienne .

     Le 13 septembre, le maréchal Montgomery demandait au général Crerer, commandant la première armée canadienne, de s’emparer au plus vite d’Anvers et des ports du Pas-de-Calais. Puis, le même jour, le maréchal fit savoir au général Crerer qu’il était prêt à renoncer aux opérations contre Calais et Dunkerque, mais qu’il convenait de s’attaquer le plus tôt possible à Anvers et à Boulogne.

     Toutefois, pour assurer la sécurité des transports dans le détroit, il fut décidé de s’emparer également de Calais et du Griz-Nez. Quant à la ville de Dunkerque, elle devait être simplement bloquée.

    Le plan établi par l’état-major canadien pour la prise de Calais constitua l’opération « Undergo ». Son. déclenchement fut retardé par suite de la longueur inattendue du siège de Boulogne.

     Le soin de prendre Calais fut confié à la 3éme division canadienne commandée par le major-général Spry. Elle comprenait les 7e, 8e et 9e brigades, grossies de divers éléments non endivisionnés, tant canadiens que britanniques.

     La garnison allemande était évaluée à 5.500 hommes.

    Elle avait à sa tête le lieutenant-colonel Schroder. « Ce poste lui fut donné parce qu’il se trouvait par hasard dans les environs et pas du tout parce qu’il était doué de capacités spéciales pour le remplir. .. Après une carrière militaire très ordinaire dans l’Est, il avait été affecté à la 59e division d‘infanterie dans le Pas-de-Calais. Quand cette division évacua Calais le 30 août 1944, Schrôder fut laissé en arrière pour commander la défense de ce port jusqu’au dernier retranchement, >> (1)

     Mais Schroder ne se faisait aucune illusion, semble-t-il, quant à la durée du siège qu’il se préparait à soutenir. Il savait! les armées allemandes en pleine retraite et incapables de lui apporter le moindre secours, il n’ignorait certainement pas le piteux moral des unités placées sous ses ordres. Certes la discipline a conservé toute sa rigidité, mais dès qu’ils échappent à l’autorité de leurs chefs, les soldats de la Wehrmacht ne se cachent pas pour dire que la guerre est finie pour eux et qu’ils se rendront aux Tommys a la première occasion.

     (1) Shulman, La défaite allemande' à l'ouest. p. 235.

    2) Les Canadiens observent Calais (5-24 Septembre)

     C’est donc à la 3" division canadienne qu‘incombait la tâche de s’emparer de Boulogne et de Calais. Les premiers éléments de cette grande unité firent leur apparition dans la région le 5 septembre, après avoir constaté que Boulogne était fortement occupée par les Allemands, ils vinrent s’installer à cheval sur la Route nationale Calais-Boulogne, dans les environs de Bonningues, envoyant des détachements au sud et à l’est de Calais.

     Cependant le commandement canadien décidait de réduire tout d’abord Boulogne. L’attaque commença le 10 septembre, mais dès le 9, les Canadiens s’étaient emparés de Wissant, afin d’isoler complètement Boulogne de Calais.

     Les Canadiens vont se borner désormais à observer cette dernière place. Ils ne reprendront leur progression que le 24 septembre, après la chute de Boulogne. (1)

     Devant l’imminence du siège, le commandement de la Festung (forteresse) de Calais a été confié au lieutenant colonel Schrôder. C’est lui qui présida aux destructions dont nous avons parlé dans le chapitre précédent ; peut-être même est—ce lui qui les ordonna.

     (1) D'après la Voix du Nord, 21 Septembre 1946.

    Mais si le commandement allemand avait conservé quelque espoir de prolonger la résistance, il n’aurait certes pas permis les allées et venues entre la ville et les localités occupées par les Canadiens, qui se prolongèrent jusqu’aux derniers jours du siège. Nombre de Calaisiens, enfourchant leur bicyclette, se rendirent sans obstacle à Wissant, à Bonningues, à Hardinghem ; ils rentraient le soir, rapportant des cigarettes et du ravitaillement. Ils rapportaient aussi des journaux et c’est par eux que nous connûmes les premières proclamations du nouveau préfet du Pas—de-Calais.

    Pour qui sait la hantise de l’espionnage chez les Allemands, une telle tolérance est la preuve qu’ils se sentaient vaincus par avance.

     Toutefois pour atteindre l’épilogue, les Calaisiens devaient connaître bien des jours douloureux.

     Le 6 septembre, dans la matinée, ceux qui circulaient sur le boulevard La Fayette ne furent pas peu surpris de voir des sentinelles postées à toutes les rues partant du boulevard en direction du Nord. Ces militaires prétendaient interdire l’accès de ces rues à tous ceux qui n’y habitaient pas.

     On eut le secret de l’énigme au début de l’après-midi quand des affiches furent apposées prescrivant aux habitants des rues situées au sud des boulevards Gambetta, La Fayette et de l’Egalité de quitter la ville avant 18 heures et de s‘en éloigner par la route de Boulogne ou par celle de Saint—Omer. Ainsi en moins de trois heures, la cité devait être vidée des deux tiers au moins des habitants qu’elle renfermait.

     Un petit nombre seulement de nos concitoyens, moins d’une cinquantaine, se présenta aux portes de la ville. Ils furent d’ailleurs renvoyés par les Allemands. Et à 18 heures, les rues se vidèrent, les portes se fermèrent. Calais était une ville morte où résonner seulement le pas des patrouilles ennemies.

    Dans la nuit, une cinquantaine d’hommes furent arrêtés à leur domicile. Ils furent d’ailleurs relâchés le 7 au matin .

     Le 7 septembre, le lieutenant-colonel Schroder adresse une lettre menaçante à M. François, maire de Calais. Il déclare tout d’abord que le refus de la population d’exécuter l’ordre de la veille est un sabotage absolu. Dans ces conditions, continue-t'il , « la Wermacht se voit obligée de prendre des mesures draconniennes en faisant sauter des quartiers de la ville sans considérer si ces quartiers sont habités ou non. La population ne sera pas avertie >> Enfin Schrôder annonce l’établissement de l’Etat de siège et termine en prescrivant à l’administration municipale de faire évacuer 50 % de la population avant 14 heures.

     Le Maire de Calais répondit le jour même par une lettre digne et fière. Il repoussa tout d’abord l‘accusation de sabotage, déclara impossible l’évacuation en raison de la brièveté du temps imparti aux habitants et protesta contre la menace incluse dans la lettre du colonel, lui demandant de réviser ses ordres au sujet de la destruction de certains quartiers de la ville. Et il terminait en le priant de faire en sorte que les souffrances inutiles soient épargnées aux Calaisiens. << Si ma liberté en dépend, ajoutait-il, prenez-la.. Si cela ne suffit pas, ma vie est à votre disposition, si ce sacrifice est de nature à épargner à notre population les affres de l’exode >>. ’

     Ajoutons tout de suite que la municipalité, soucieuse de sauvegarder la vie des habitants, invita le 11 septembre, puis le 18, la population à quitter la ville aussi nombreuse que possible, << en raison de la situation militaire et des risques de bombardements aériens >>. Ces appels ne furent que peu écoutés.

     Toujours est—il que l’état de siège établi le 7 septembre impose aux Calaisiens une claustration qui menace d’être pénible. La circulation n’est permise que de 11 heures à 13 heures pour les besoins du ravitaillement. Les cafés, les restaurants et les magasins autres que ceux du ravitaillement sont fermés. Magasins et banques ne peuvent ouvrir que de 11 h à 13 heures. Enfin « quiconque se trouve en dehors de ces heures dans la rue, sur le seuil de la porte ou à la fenêtre, sera abattu. Fenêtres et port-es doivent être fermées >. Ne sont autorisées à circuler, en dehors des deux heures accordées à la population que les personnes appelées hors de leur demeure par des nécessités impérieuses (médecins, infirmières, employés du. gaz et de l'électricité, etc.) ; elles doivent être munies d’un brassard blanc portant l’estampille de la Kommandantur. 

     

     Et les journées vont se dérouler l’une après l’autre dans une monotonie que rien ne vient rompre. Dès 11 heures, les rues s’animent. Les ménagères courent chez le boulanger, chez le laitier et le marchand de légumes. La. ville étant privée des eaux de Guines, on vase ravitailler chez l’heureux possesseur d’un puits ou d’une citerne, cependant que les pompiers circulent dans les rues avec leur camion-citerne pour aider à l’approvisionnement en eau potable.

     

     La plupart des hommes profitent de ces deux heures de liberté pour se dégourdir les jambes sur les boulevards. Puis à 13 heures, rues et boulevards se vident peu à peu et. bientôt c’est le silence jusqu’au lendemain.

     

     Ajoutons encore, que dans les églises, la messe du matin avait été reportée de 6 heures à 11 h. 15 ou 11 h. 30. Les fidèles qui voulaient s’approcher de la table de communion pouvaient le faire à condition d’être à jeun depuis quatre heures seulement.

     

     3) Le siège de Calais (24-28 Septembre).

     

     Cependant les troupes canadiennes avaient poursuivi l’investissement complet de la place. Désormais Calais était complètement isolé de l’extérieur.

     

     Le 22 septembre, Boulogne capitulait, rendant disponibles toutes les troupes de la 3° division canadienne. L’état-major de cette unité se mettait aussitôt en mesure de réaliser le dispositif d’attaque pour Calais ; et les troupes occupaient leurs positions de départ. Ce même jour, vers 18 heures, les Positions allemandes sont copieusement bombardées par l’aviation alliée. Quelques bombes tombent sur Calais—Sud, notamment sur la rue Vauban, où une dizaine de maisons sont détruites.

     

     L’artillerie canadienne poursuit, au cours de la nuit du 24 au 25, le pilonnage des positions allemandes. Le tir reprend à plusieurs reprises dans la journée du 25 et plusieurs obus tombent à l’intérieur de la ville dans le courant de l’après-midi, (rue des Fleurs et rue Champailler).

     

    De son côté l’aviation exécute une attaque entre 11 h. et 12 h. 30 ; elle porte sur la zone du Fort-Nieulay et sur Calais-Nord. «

     

     Pendant cette journée du 25 septembre, les troupes canadiennes, laissant quelques unités en observation devant les défenses du cap Griz-Nez, entreprennent leur progression en direction de Calais. Le soir, elles ont atteint Escalles et les Noires-Mottes et bordent la ligne des hauteurs du Boulonnais, qui dominent la plaine du Calaisis. Dans. la nuit, les batteries du Blanc—Nez étaient enlevées.

     

     Le 26 septembre, les Canadiens, sous la protection des chars, poursuivent leur marche en avant et atteignent Sangatte. Le mauvais état des routes entrave l’avance des véhicules blindés et l’infanterie, insuffisamment soutenue, ne progresse qu’avec lenteur.

     

     De nouveau l’aviation déclenche une violente attaque vers 11 heures. Dans les abris où la population s’est réfugiée, le sol tremble sans interruption. Bientôt l’artillerie se met également de la partie et quelques obus tombent sur la ville, faisant quelques victimes dans la rue Neuve.

     

     C’est au cours de cette attaque aérienne que fut anéanti le plus vénérable monument de Calais—Nord. Les Allemands avaient installé dans le clocher de d’église Notre-Dame un poste d’observation. Pour le détruire, l’aviation s’acharna sur l’édifice et réussit finalement à abattre le clocher, en même temps que les voûtes étaient gravement endommagées. L’histoire de l’église Notre-Dame est intimement liée à celle de la cité et les vieux Calaisiens déploreront longtemps encore la disparition de leur église paroissiale, témoins des bons et des mauvais jours du passé..

     

     Le 27 septembre, les Canadiens font un nouveau bond en avant et s'emparent du Fort—Lapin et du Fort-Nieulay. Quelques unités traversent en bateau la région inondée et s’approchent du sud de la ville. De son côté l’aviation lance une attaque dès 9 h. 30 du matin et le bombardement se poursuit jusque passé midi. Un chapelet de bombes tombe rue Neuve, détruit plusieurs maisons et cause la mort d’une dizaine de personnes.

     

     Bien que la résistance de l’ennemi soit toujours acharnée, les Canadiens continuent leur progression dans la journée du 28 septembre et atteignent les abords de la citadelle. Le nombre des prisonniers dépasse alors 2.000.

     

     A 10 heures commence l’habituel défilé des bombardiers britanniques. Pendant plus d'une heure, les appareils vont survoler la ville, mais les chutes de bombes font beaucoup moins de bruit que les jours précédents. On entend quelques explosions dans la direction de Calais-Nord et du Fort-Vert, puis les avions disparaissent et le ronronnement de leurs moteurs s’éteint peu à peu.

     A plusieurs reprises,, au cours de l’après-midi, une cannonade assez violente se fera entendre. Vers 16 heures, quelques obus viennent s'abattre Place Crévecœur et rue Dampierre.

     Il faut bien dire que les attaques aériennes se produisant régulièrement à l’heure autorisée pour la sortie gênent considérablement le ravitaillement. Plus de badauds sur les boulevards, en quête des derniers bobards ; plus de ces stations au carrefour des quatre boulevards, où l’on discutait avec animation, où l’on échangeait les dernières nouvelles apportées par la radio. Les ménagères vont tout d‘une traite chez leurs fournisseurs rasant les murs, prêtes à s'enfoncer dans l’abri proche si le moindre danger surgit, puis elles rentrent chez elles en courant. D’ailleurs le 28 septembre, une affiche fait savoir aux habitants que les heures de sortie seront changé es à partir du lendemain et fixées de 14 à 16 heures. Pourvu que les bombardiers britanniques ne modifient pas aussi leur horaire !

     On a pu constater au cours de ces premières journées du siège que le moral des troupes allemandes continue à baisser, Les troupiers nazis ont une terreur folle des bombardements aériens et il est vraiment curieux de voir les sentinelles circulant sur les boulevards se précipiter, avec un ensemble parfait, dans les caves-abris quand retentit le bruit d’un avion. Puis tous proclament qu’ils ont en assez de la guerre, que leurs chefs ont perdu la raison pour vouloir lutter encore, mais qu’ils laveront les bras dès que se montreront les Tommys. Quelques-uns vont jusqu’à demander des vêtements civils aux Calaisiens avec qui ils sont en contact, afin de pouvoir déserter au plus tôt.

     Les consignes concernant la circulation ne sont plus appliquées avec la rigueur première. C’est ainsi que bien des Calaisiens se hasardent maintenant dans les rues pendant l’après-midi. Par contre les communications avec le dehors sont prohibées. Le dimanche 24 septembre, les habitants qui ont la touchante habitude de se rendre au cimetière se voient arrêtés à la Porte de Dunkerque. De même les mères de familles qui allaient, comme à l’accoutumée chercher du lait au Virval, sont empêchées de le faire.

     Cependant les voitures de la Croix—Rouge accomplissent quotidiennement le trajet Calais-Pont-d’Ardres. Elles évacuent malades, vieillards et infirmes. Depuis le 10 août en effet, sur les instructions des autorités civiles, un hôpital annexe de celui de Calais a été établi à Ardres. Deux religieuses de l’hôpital Saint-Pierre en ont pris la direction et l’ont mis en état de recevoir les Calaisiens infortunés que la situation militaire obligerait à quitter la ville.

     

     

     

     

     

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