• Le siège et la libération de Calais (sept 1944)

    AVANT-PROPOS

     Dans une plaquette publiée en 1945 sous le titre : Les journées dramatiques des 29 et 30 septembre 1944 à Calais, nous avons essayé d’évoquer la physionomie des deux jours d’angoisse vécus alors par les Calaisiens, en même temps que nous formulions quelques remarques sur la capitulation allemande.

     Mais la besogne de l’historien n’est pas chose aisée. A peine a-t-il formulé une idée que de nouveaux documents, de nouveaux faits, l’obligent à réviser son jugement.

     Il en est ainsi pour ce qui concerne le siège de Calais. La Voix du Nord, dans ses numéros des 21 et 22 septembre 1946, a présenté une nouvelle version de la capitulation, qui mérite d'être examinée et retenue. D’autre part M. le Colonel Ballard Ménard, attaché militaire auprès de l’ambassade du Canada à Paris, a bien voulu nous faire parvenir une notice, rédigée par l’état-major canadien, sur « le siège et la prise de Calais >>.

     Enfin, dans un ouvrage récemment publié, l’auteur présente le siège de Calais de la façon suivante : << Quant à Calais, dit-il, il faudra, pour en venir à bout“, procéder à un siège en règle, ponctué d’assauts d’infanterie, de tirs d’artillerie et de violents bombardements. L’ennemi s’accroche désespérément à cette partie de la côte où sont installés ses puissants canons défendant le Chanel >>. Nous verrons si ce texte correspond à la réalité.

     Le présent travail a pour but de donner un récit aussi exact que possible, en tenant compte de la documentation que nous avons recueillie, des péripéties du siège de Calais.

     En 1945, le public ;calaisien a réservé à la brochure mentionnée plus haut un accueil dont nous lui sommes reconnaissant. Nous osons espérer qu’il en sera de même aujourd’hui et à tous nos lecteurs, nous adressons un cordial remerciement.

     Paul PILANT

  • 1) Dans l'attente du débarquement

     La question du débarquement des forces anglo-saxonne en Europe, en vue de créer un second iront, fut posée dès 1942 et elle le fut par le gouvernement soviétique. Les armées allemandes menaient alors leur offensive contre la Russie avec des moyens colossaux et les hautes autorités soviétiques, gouvernement et commandement, insistaient vivement auprès des Alliés pour obtenir d’eux un effort massif contre l’Allemagne.

     Mais ces derniers n’avaient pas encore les moyen suffisants pour mener une offensive de grande envergure contre le Reich. C’est ce que Winston Churchill se chargea d’aller expliquer à Staline au cours du premier voyage qu’il fit en U.R.S.S. en août 1942. Il se rencontra à Moscou avec M. Harriman, représentant personnel du Président Roosevelt. Ainsi la réunion prit le caractère d’un véritable conseil de guerre interallié, où la question du second front fut examinée sous tous ses aspects.

     Désormais cette question sera à l’ordre du jour de toutes les conférences alliées. A Casablanca (14 au 26 janvier ]943), Roosevelt et Churchill tombent d’accord pour accorder la priorité aux opérations en Europe, le front méditerranéen et le front d’Extrême-Orient n’étant considérés que comme des théâtres secondaires. A Téhéran, en novembre 1943, Roosevelt, Churchill et Staline se rencontrent pour la première fois. Le communiqué final publié à la suite de cette réunion déclare que l’accord est complet entre les << Trois Grands >> au sujet des opérations à venir dans « l’est. l’ouest et le sud ».

     On peut s’étonner de la lenteur mise par les Anglo-Saxons à créer ce front de diversion, malgré les demandes de plus en plus pressantes des Russes. C’est que les risques à courir étaient considérables et qu’il fallait à tout prix éviter un échec. Si l’opération décisive de la guerre échouait, le bilan devait en être catastrophique; pertes immenses en hommes et en matériel, opinion anglo-saxonne fortement ébranlée dans sa confiance en l’issue favorable de la lutte, par contre raidissement du moral allemand et par suite, prolongation de la guerre de plusieurs années.

     Or le problème à résoudre était particulièrement ardu : il fallait débarquer des forces très importantes avec des milliers de chars et de camions et une quantité incroyable de munitions et d’approvisionnements ; puis disposer de la supériorité aérienne pour assurer la protection de la tête de pont ainsi créée, en même temps que pour empêcher la concentration de renforts en vue de la contre-attaque; enfin, pendant tout le temps de la bataille, assurer le débarquement en un flot continu des troupes fraîches, de leur matériel, de leurs approvisionnements, de dizaines de milliers de tonnes d’essence.

     C’est seulement à la fin de 1942 que les Anglo-Saxons furent vainqueurs dans la bataille de l’Atlantique et que leurs convois purent gagner la Grande-Bretagne sans trop de difficultés. Cette victoire était la condition nécessaire à l’établissement d’un second front. C’est alors que les états-majors se mirent à l’œuvre. Mais en raison de la tâche colossale a effectuer, dix—huit mois furent nécessaires pour la préparer

     Les Allemands n’ignoraient rien des projets alliés. Et c’est pour y faire échec qu’ils dressèrent, depuis le cap Nord jusqu'à Biarritz, ce formidable ensemble de fortifications auquel ils donnèrent le nom de Mur de l’Atlantique.

     Celui-ci, après le débarquement allié, en Afrique du Nord, s’étira jusqu’à la Côte d’Azur pour devenir le Mur du littoral européen.

     Les Allemands affectaient de croire que la percée de ce système fortifié était impossible. Dans son message du jour de l’an 1944, Hitler proclamait : "Je le dis en pleine confiance au peuple allemand : où que les Alliés débarquent, ils recevront l’accueil qu’ils méritent" . Le 5 janvier 1944, Gœbbels affirmait aux correspondants de presse japonais à Berlin que << quel que fût le lieu où l’ennemi tenterait un débarquement et quelle que fût la date de cette tentative, des armées allemandes étaient prêtes à l’écraser ». (1).

     Enfin le 9 mai 1944, après une minutieuse inspection des côtes françaises, le maréchal Rommell déclarait que << depuis les champs de tulipes de la Hollande jusqu’à Hendaye et à Nice, le mur du littoral européen ferait de toute tentative de débarquement une aventure sanglante pour l’assaillant. >>. (2)

     Mais si les Allemands n’avaient aucun doute quant à la certitude du débarquement, ils ignoraient où celui-ci se produirait.

     Le simple raisonnement indiquait que le débarquement ne pouvait avoir lieu que sur un point du littoral à proximité de l’Angleterre, tant pour permettre une rotation suffisamment rapide des navires de transport appelés à effectuer plusieurs voyages entre l’Angleterre et le continent que pour donner leur pleine efficacité aux chasseurs basés en Grande—Bretagne.

     De ce fait, la côte norvégienne, la côte danoise et le littoral au sud de la Loire se trouvaient hors de cause.

    Le littoral allemand et le littoral hollandais étaient eux-mêmes trop excentriques. Restait la côte depuis Anvers jusqu’à Brest. Et sur cette vaste étendue littorale, les Allemands accordaient une attention particulière au secteur Ostende, embouchure de la Somme, en raison de sa proximité immédiate de l’Angleterre et aussi parce qu’ils travaillaient à établir dans l’arrière-pays un grand nombre de rampes de lancement pour bombes volantes. Ils donnaient une telle importance à ce nouvel engin de guerre qu’ils s’imaginaient les Anglo-Saxons disposés à de grands sacrifices pour faire cesser au plus vite la menace qui péserait sur l’Angleterre du fait de l’emploi de cette "arme secrète"

     (1) Le Monde, 7 Juin 1945. Dès 1943, un des subordonnés de Goebbels déclarait à la tradio : « Toute attaque ennemie, même la plus puissante et la plus acharnée qu’il soit possible d’imaginer, est vouée à l’échec » (Courtabessis, ouvr, cité, p. 28).

     (2) Le Monde. 7 juin 1945.

    C’est pourquoi le haut commandement allemand voulut donner au << Mur de l’Atlantique >> dans la zone susmentionnée une force tel-’le que les assauts alliés viendraient s’y briser.

     Le littoral fut littéralement truffé de blockhaus, d’abri, de dépôts de munitions, soigneusement camouflés.

    C’est l’Organisation Todt qui accomplissait ce travail grâce à une main-d’œuvre civile recrutée dans la région même ou amenée d’autres pays européens soumis à l'occupation nazie ( Belgique., Hollande).

     Pour mesurer l’habileté consommée qui présida à l’érection de ces ouvrages bétonnés, il suffisait de parcourir Calais et ses environs. Le PC. édifié dans le Jardin de l’Hôtel de Ville est surmonté d’un ensemble ruiniforme destiné à tromper l’aviation. Les abris dressés en plusieurs points de la ville ont urne épaisseur de béton telle qu’elle semble défier les bombes les plus puissantes.

     Les plages furent munies de défenses accessoires propres à empêcher, pensaient les augures allemands, toute tentative de débarquement : profusion de barbelés s‘agrippant a des pieux métalliques où à des poteaux en ciment et formant une barrière quasiment, infranchissable, mines à profusions enterrées dans le sable. Ceux qui ont vu la plage de Calais avant qu’elle ne soi-t nettoyée ont pu se rendre compte de l’ampleur des préparatifs allemands.

     Sur la terre ferme, les Allemands avaient établi le long des routes des chicanes anti-tanks destinées à entraver la marche des engins blindés. Les routes devaient d’ailleurs être minées au moment opportun. Des champs de mines avaient «été établis parallèlement à la côte, couvrant de vastes étendues, sans aucun souci des cultures. Qui ne se souvient de ces clôtures de fil barbelé, avec de place en place un placard portant une tête de mort et le fatidique Minen ?

     Hâtons—nous d’ailleurs d’ajouter que bon nombre de ces champs ne contenaient aucun explosif. Aussi quand le moment de la moisson arriva, les propriétaires des terres prétendument minées coupèrent tranquillement leur blé ou leur avoine, puis engrangèrent leur récolte à la stupéfaction des Allemands, qui, d’ailleurs ne firent aucune opposition.

    Mais le commandement allemand comptait surtout sur l’inondation, partout où elle était possible, pour entraver l’avance alliée au cas où la mise à terre d’un corps de débarquement réussirait. L’absence de relief dans cette plaine de la Flandre maritime, dite aussi plaine des wateringues, qui affecte la forme d’un triangle dont les sommets seraient Sangatte. Saint-Omer et Dunkerque, facilitait l’occupation. 

     La plaine du Calaisis forme une portion de cette Flandre maritime dont il vient d’être question. Chacun sait qu’elle est menacée constamment par l’inondation et que l‘évacuation des eaux vers la mer est assurée par de nombreux canaux ou watergands aboutissant à un collecteur (la Rivière Neuve), lequel conduit à la mer les eaux ainsi drainées dans les terres du voisinage.

     En empêchant le collecteur de remplir sa fonction, les Allemands réussirent à recouvrir le Calaisis presque tout entier d’une nappe d’eau, qui submergea cultures et pâturages et obligea bon nombre d’habitants à évacuer les habitations dispersées à travers la campagne (Marais-de-Guines, par exemple).

     Chaque visite d’un haut chef amenait inévitablement la découverte de lacunes dans le système défensif imaginé par les Allemands. Elle était régulièrement suivie de destructions (par exemple Cette charmantes maisonnettes du Virval, qui s’étendaient à gauche de la route des Attaques, entre le fossé des fortifications et la voie fermée de Dunkerque, lesquelles furent dynamitées pour dégager le champ de tir des fortifications) ou du renforcement des ouvrages existants, pour lequel la main-d’œuvre civile était largement réquisitionnée (en mai 1944, les élèves des collèges de garçons de la ville furent mis à contribution pour un travail de ce genre). ,

     La dernière trouvaille en cette matière est dûe, dit-on, au maréchal Rommel. Il s'agissait d’entraver l’atterrissage sur les arrières des troupes allemandes des parachutistes et des formations aéroportées. Dans ce but, les “Allemands décidèrent de faire de vastes plantations de troncs d’arbres ayant 3 à 4 mètres de hauteur, espacés d’une dizaine de mètres, souvent reliés entre eux par des barbelés. Pour se procurer les troncs nécessaires, bois et boqueteaux furent intensément exploités et une main-d’œuvre nombreuse fut requise. C’était une pitié vraiment de voir s’abattre sous la hache des vandales, ces arbres qui constituaient la parure de maints paysages.

     Et non contents de couvrir la campagne de ces piquets, les Allemands en plantèrent même dans l’intérieur de la ville (place de l’Hôtel de Ville, place de la gare, terrain du Racing Club).

     Enfin sur plusieurs des voies d’accès à la ville, les Allemands utilisèrent des << portiques Cointet >>, sortes de portes en acier placées sur des rouleaux et provenant, dit-on, de la ligne Maginot, en 1940.

     Le << mur de l’Atlantique >> n’avait pas, semble-t'il, la solidité qu’on lui a prêtée. Les inspections qu’en fit le maréchal Rommel lui causèrent une profonde déception ; il le considérait comme une vaste duperie inventée par la propagande nazie. (1).

     Philippe Henriot, le « Gœbbels de Vichy », avait, dans ses allocutions radiophoniques, évoqué maintes fois les malheurs qui fondraient sur les villes littorales en cas d’un débarquement allié et indiqué que le gouvernement vichyssois envisageait une évacuation en masse des populations côtières pour les soustraire au massacre auquel elles étaient vouées.

     A la mi-février 19440 l’évacuation totale de la ville de Calais fut décidée par les autorités allemandes (2). Les départements d’accueil prévus par le gouvernement français furent la Nièvre et la Marne, Les départs devaient s’effectuer en plusieurs échelons, le dernier étant constitué par les fonctionnaires et les autorités municipales.

     (1) Général anglais, Desmond Young, Rommel (Paris—Presse, 23 avril 1950).

    (2) L’affiche annonçant l’évacuation fut apposée le 14 février.

     Toutefois les Allemands interdirent aux ouvriers qu’ils employaient de quitter la ville. Et comme un certain nombre d’entre eux avaient abandonné les chantiers dès l’annonce de l’évacuation, ils furent invités par voie d’affiches à réintégrer immédiatement le travail sous peine de graves sanctions. Bientôt d'ailleurs, les autorités occupantes autorisèrent les familles des ouvriers qu’elles employaient à demeurer à Calais.

     Les premiers échelons d'évacuation comprenaient les personnes âgées, les infirmes, les titulaires de secours ou de pensions. Toute une organisation avait été mise sur pied par les autorités municipales, en accord avec la Croix—Rouge, pour présider à leur départ : centres de rassemblement pour les personnes et les bagages avec des moyens de transport pour les vieillards et les infirmes ; garde-meubles pour la conservation des mobiliers abandonnés, trains spéciaux pour le transport à destination.

     Aux Calaisiens se joignirent des habitants des communes environnantes, atteintes également par l’ordre évacuation : Coquelles, Blériot-Plage, Coulogne. Marck. 

     Puis ce fut au tour des enfants d’âge scolaire (6 à 14 ans) de quitter Calais, en compagnie de leurs maîtres et maitresses. Ils furent dirigés sur le département de la Mayenne. Et comme les collèges avaient fermé leurs portes,

    bon nombre de leurs élèves, tant masculins que féminins, se rendirent dans des villes de l’intérieur, afin de pouvoir continuer leurs études. 

     A la fin de février, les autorités allemandes décidèrent de suspendre l’évacuation (l). Calais avait perdu 18 à 20.000 habitants, qui allaient pendant de longs mois souffrir au loin de la nostalgie de leur ville natale.

     Il se produisit encore dans les mois suivants un certain nombre de départs volontaires, qui devinrent plus nombreux lors des bombardements aériens de mai. Mais les partants de cette seconde période demeurèrent surtout dans le voisinage de Calais, à Ardres, à Guines, afin de pouvoir facilement veiller sur leurs intérêts.

     (1) L’affiche fut apposée le 24 février.

     Pour éviter l’extension des réquisitions de travail parmi les jeunes gens de l’enseignement du second degré demeurés à Calais, l’autorité académique décida, en mai 1944, d’organiser un centre de repli dans la Creuse. La direction en fut confiée à M. Boucher, directeur du collège moderne de garçons, lequel quitta Calais dans la seconde quinzaine de mai, emmenant avec lui presque une centaine d’élèves et une partie du personnel des deux collèges.

     2) Le débarquement de Normandie et l'avance alliée

     Possédant de façon incontestée la maîtrise des airs, les Alliés entreprirent à partir de mars 1944, une offensive aérienne de grand style. Cette action, préludant au débarquement en Europe occidentale, avait pour but de réduire la capacité de production de l’Allemagne industrielle de façon telle que sa puissance offensive soit sensiblement diminuée.

     Cette tâche était dévolue aux bombardiers anglais et américains, dont les Calaisiens entendirent si souvent les vrombissements au cours des nuits de mai et de juin 1944, en même temps qu’ils constataient avec satisfaction l’affaiblissement toujours plus marqué de la réaction des batteries côtières allemandes de D.C.A. .

     Cette offensive au cœur de l’Allemagne s’accompagnait d’attaques de moindre envergure, exécutées par des bombardiers moyens et des bombardiers-chasseurs, sur les installations militaires des côtes françaises et sur les voies de communications routières et ferroviaires utilisées par les Allemands sur notre territoire.

     Calais et toute la région constituaient un des bults de cette offensive de harcèlement.

     Notre ville fut particulièrement éprouvée. Le 9 mai, vers onze heures, les avions britanniques attaquaient les installations ferroviaires depuis les Fontinettes jusqu’au dépôt des machines. Toutes les rues avoisinantes furent fortement endommagées et on compta 34 morts dans la population civile. Une seconde attaque eut lieu le même jour, vers 23 heures, sur le quartier du Petit-Courgain ; elle visait la station des lignes téléphoniques souterraines ; celle-ci fut à peine endommagée, mais les maisons particulières du voisinage subirent des dégâts considérables. Heureusement la plupart des habitants avaient transporté leurs pénates ailleurs pour la nuit.

     Une nouvelle attaque eut lieu le lundi 29 mai, lendemain de la Pentecôte, vers 18 h.30. Elle portait de nouveau sur le central téléphonique du Petit-Courgain. On releva 150 points de chute et il y eut de nouveau des dégâts importants aux habitations. On n’eut que deux victimes à déplorer.

     Les jours suivants, les appareils aériens s’en prirent aux ouvrages fortifiés de la côte ainsi qu’aux voies ferrées de la région, ce qui amena une grande perturbation dans la circulation des trains. La ligne de Dunkerque fut coupée et les convois furent détournés par Saint-Omer ou supprimés. Désormais les trains comprirent une plate-forme portant des mitrailleuses servies par dès soldats de la Wehrmacht. 

     Les 3 à 4 juin, deux quartiers de Calais sont encore une fois durement touchés : ce sont le Fort-Nieulay et le Petit-Courgain, Les dégâts matériels sont considérables et 48 habitants trouvent la mort au cours de ces deux bombardements.

     Cependant des attaques réitérées se produisaient sur toute la région côtière.. Leur violence trompa les Allemands. Quand l’attaque fut déclenchée le 6 juin sur les côtes de Normandie. ils crurent qu’il s’agissait seulement d’une feinte et que le véritable débarquement se produirait quelque part, entre Ostende et la baie de la Somme. C’est pourquoi ils maintinrent‘ inutilemt vingt-cinq divisions au moins au nord de la Somme et ne réunirent que des forces insuffisantes pour parer au débarquement allié (1).

     Lorsqu’ils voulurent effectuer les regroupements nécessaires, il était trop tard : l’action de l’aviation alliée et celle des forces françaises de l’intérieur ava‘ient complètement paralysé le réseau ferroviaire.

     L‘erreur du commandement allemand est inexcusable. La présence de hauts-fonds et de bancs de sable au large des côtes de la Mer du Nord et du Pas-de-Calais rendait impossibles les évolutions d’une flotte considérable, telle que celle nécessaire à un débarquement massif d’hommes et de matériel . Il y a tout lieu de penser que la présence à proximité des côtes du Pas-de-Calais de nombreuses rampes de lancement pour bombes volantes obnubilait son raisonnement ; surestimant cette arme encore secrète, il pensait ainsi que nous l’avons dit déjà, que les Britanniques tenteraient de s’emparer au plus tôt des rampes en question pour détruire la menace qui allait surgir quelques jours plus tard.

     Toujours est-il que le 2 juin, le général Dittmar, commentateur militaire de la radio allemande, déclarait au micro : << Je crois à l’invasion >>. Il ne pouvait se montrer meilleur prophète.

     Le 5 juin… l’aviation alliée fut particulièrement active sur Calais-Nord et les environs immédiats de la ville.

    Vers midi le bruit se répandit que des tracts avaient été lancés, annonçant un bombardement massif du dépôt des machines de la S. N. C. F. pour l’après- -midi. On vit les gens courir affolés, emportant des ballets et le soir des Calaisiens plus nombreux que d’habitude, quittèrent la ville pour passer la nuit à la campagne.

     Le débarquement de Normandie se produisit le 6 juin, aux premières heures de la journée. La nouvelle fut connue en ville entre 7 et 8 heures, et ce fut un ruée vers les boulangeries où, en quelques instants, la marchandise tout entière fut enlevée. Beaucoup durent attendre l’après-midi pour s’approvisionner en pain.

     A la Kommandantur, les sentinelles furent triplées. Les ouvriers travaillant pour les entreprises allemandes furent renvoyés. La vérification des papiers par les postes établis aux portes de la ville se fit plus sévère.

     Enfin les voitures d’ambulance des pompiers furent réquisitionnées par l’autorité occupante. Elles ne devaient plus revenir à Calais.

     Dans la nuit du 6 au 7 juin, alors que les passages d’avions se succédaient au-dessus de la ville, l’attention des habitants fut attirée par un bruit inaccoutumé. Quelques-uns, plus curieux que les autres, mirent le nez à la fenêtre et virent une flamme rouge se déplaçant dans le ciel. Les Allemands venaient d’inaugurer l’ère des bombes volantes.

     Les Calaisiens firent connaissance les jours suivants avec ces nouveaux engins de guerre. Leur passage était très irrégulier : tantôt isolés, tantôt suivant la même trajectoire par deux ou par trois, ils survolaient la Ville de jour comme la nuit. Leur arrivée était annoncée par un bruit particulier, de sorte que chacun pouvait les observer.

     Les soldats allemands ne se cachaient pas pour dire que la bombe volante amènerait la victoire allemande. Au cours des premières journées, on les voyait se précipiter tout joyeux et écarquiller les yeux pour voir le merveilleux engin dû au génie teuton. Mais leur enthousiasme ne fut qu’éphémère.

     Cependant les journées passaient. Ceux qui avaient la rare fortune de posséder encore un poste de radio répandaient parmi leurs amis les nouvelles de la bataille de Normandie. On en connut les péripéties, les difficultés des premiers jours, la prise de Cherbourg (27 juin), puis la ruée des blindés américains vers la Bretagne et la vallée de la Loire, la délivrance de Nantes et d’Angers {10 août), d'Orléans (17 août), l’entrée triomphale du général de Gaulle à Paris (25 août).

     Et voici que les forces alliées se mettent en marche vers le nord. Le 31 août, elles sont signalées à Amiens. Alors l’impatience des Calaisiens ne connait plus de bornes : on calcule combien de jours il faut encore attendre la délivrance, les plus exaltés comptent par heures. Un commerçant avisé met en vente des drapeaux tricolores et voit son stock épuisé en une demi—journée. Bon nombre de Calaisiens préparent en cachette des drapeaux anglais, américains, canadiens. La nouvelle s’est répandue en effet que la tâche de délivrer Calais incombera aux troupes canadiennes et on tient à leur faire fête, on rêve d’un défilé triomphal, sous les fleurs et les acclamations.

     (1) Darcy, Histoire de la guerre 1939-1945

    Appendice

     En ce qui concerne l’erreur commise par les Allemands au sujet du point de débarquement, le témoignage du général Eisenhower est particulièrement précieux.

     Voici ce que le généralissime allié écrit dans son rapport sur Les opérations en Europe des forces expéditionnaires alliées : La répartition des attaqués (aériennes) fut arrangée de telle sorte qu’elle indiquait l’intérêt, spécial que nous prenions au Pas-de—Calais. Nous espérions également que le bombardement des rampes de lancement des torpilles aériennes (V 1) serait faussement interprété en notre faveur. 

     « Après le commencement de l’assaut, le 16 juin, nous continuâmes à maintenir nos concentrations dans le sud-est de l’Angleterre et notre déploiement de navires réels et simulés dans l’estuaire de la Tamise aussi longtemps que cela fut possible, dans l’espoir que l’ennemi estimerait que la tête de pont de Normandie était une attaque de diversion et que l’assaut principal et positif aurait lieu dans le Pas-de—Calais quand la diversion aurait rempli son but.

     « La 15e armée allemande demeura sans bouger dans le Pas-de-Calais jusqu’à la dernière semaine de juillet...Ce ne fut pas avant le 25 juillet que la première division de la 15° armée fit mouvement dans la direction de l’ouest, essayant trop tard et sans succès de renforcer le front qui s’écroulait en Normandie. >>

     Le major Shulman, de l’armée canadienne. après avoir interrogé de nombreux officiers généraux de l‘armée allemande, dépeint ainsi, dans son ouvrage : La défaite allemande à l’ouest, les concepts de l’état—major nazi au sujet du débarquement allié : « La Basse-Normandie était écartée comme bonne zone du débarquement parce qu’elle n’avait pas de bons ports offrant des facilités à l’envoi d’approvisionnements et de renforts. Là encore les services de renseignements allemands avaient mal rempli leur tâche, car ils ne savaient rien des ports artificiels (les ports Mulberry) qu’on avait constitué en Angleterre pour parer à ce défaut. On avait bien signalé à Berlin ces grandes constructions flottantes dans la Tamise, mais on estimait qu’elles devaient servir d’élévateurs de manutention de grains, ou étaient destinées à servir de quais d’accostages dans un port capturé dont les installations seraient détruites >>.

     Hitler par sa Seule intuition, prétendit tout d’abord que le débarquement aurait lieu en Basse-Normandie. Puis il changea d’idée : << il insistait pour que la ligne de côte française faisant face à Douvres demeurât fortement garnie. Ce ne fut qu’au début d’août que Hitler abandonna l’idée qu’un second débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais >>. Mais il était trop tard pour acheminer vers la Normandie les forces massées le long du Pas-de-Calais…

    3) Calais en Août 1944

     En dépit des événements que nous venons de rappeler, la vie des troupes allemandes continue, en apparence du moins, à se dérouler sur le même rythme que les mois précédents. Certes les détachements défilent sans scander leur marche de ces chants qui ont offusqué nos oreilles si longtemps, mais depuis Stalingrad, les Allemands ont perdu l’habitude de chanter. Nous sommes frappés de l‘aspect juvénile de la plupart des militaires de la Wehrmacht ; beaucoup paraissent âgés de 17 ans au plus. Mais les hommes de la Wehrmacht et de la Kriesgsmarine continuent à arpenter placidement nos trottoirs, le fusil en bandoulière et la serviette à la main ; on ne se croirait jamais à la veille d’un siège.

     Il convient cependant de noter la multiplication depuis quelques mois des unités cyclistes, ce qui laisserait supposer que l’armée allemande manque de véhicules automobiles et d’essence.

     Ajoutons que les avions alliés sillonnent toujours nombreux le ciel de notre ville. Et les bombes volantes continuent, de jour comme de nuit, à prendre le chemin de l’Angleterre ; le passage de ces gros cigares déclenche une violente canonnade semblant provenir des côtes anglaises que l’on perçoit nettement quand le vent est favorable ; sans doute nos voisins s’efforcent-ils d’arrêter la marche de ces projectiles aériens par un tir de barrage nourri.

    Mais voilà que le 17 août, dans la matinée, on apprend qu’un attentat a été commis la nuit précédente aux usines Brampton, arrêtant momentanément la marche des ateliers . La surveillance exercée par les postes placés aux portes de la ville est aujourd’hui beaucoup plus rigoureuse , nous le constatons nous—même à Saint-Pierre-Halte, où nous voyons les hommes de garde arrêter les véhicules et les visiter minutieusement ; faire ouvrir aux ménagères qui vont au Virval s’approvisionner en lait leur sac ou Leur panier, réclamer à celles-ci leur carte d’identité ; faire descendre les voyageurs de l’autobus d’Ardres et examiner leurs bagages. On sent nos occupants tenaillés par la crainte des << terroristes >>.

     Et dans l’après—midi, une affiche apprend aux Calaisiens que le couvre-feu est ramené à 20 heures et que les cafés et cinémas sont fermés jusqu’à nouvel ordre. Il en sera ainsi jusqu’au 26 août : alors l’heure du couvre—feu sera reportée à 21 h. 30 et les autres sanctions seront levées.

     C’est à partir du 26 août que la défaite allemande apparaît de façon évidente aux yeux ravis des Calaisiens.

     Les groupes de << bagnards >> (condamnés aux travaux publics) ont depuis quelques jours déjà cessé de marteler nos boulevards de leurs sabots. Voici que les divers services des chemins de fer quittent Calais à leur tour.

     Le dimanche 27 août, les promeneurs suivent avec intérêt le défilé des troupes allemandes sur les boulevards, Alors que des détachements se dirigent vers le boulevard Gambetta, d’autres marchent en sens inverse vers la place de la Nation. Les hommes sont couverts de poussière et paraissent exténués. Beaucoup de ces groupes marchent en file indienne sur les trottoirs, tellement la crainte des avions est grande parmi les troupes ennemies.

     Le 30 août, urne affiche avise la population que le couvre-feu est désormais fixé de 20 heures à 6 heures.

     Le 31 août, à la fin de l’après-midi, des soldats allemands postés place de la Nation, rue des Fontinettes, boulevard Jacquard, place de l’Hôtel de Ville, arrêtent les cyclistes et s’emparent de leurs véhicules. Evidemment les premiers passants ne peuvent éviter la saisie, mais la chasse ne demeure pas longtemps fructueuse, car les cyclistes prévenus déposent leurs machines chez des amis et rentrent à pied à leur domicile.

     C’est au tour de l’organisation Todt et des entreprises allemandes de quitter Calais. Le licenciement du personnel français est terminé le 1er septembre. Et dans l’après-midi on voit défiler, par groupes, des travailleurs étrangers qui, escortés par des gendarmes et des hommes armés de l’organisation en question, prennent la route de Dunkerque.

     Les 2 et 3 septembre, de violentes explosions se font entendre à plusieurs reprises. Ce sont les ouvrages du port (quais, écluses, grues) que les Allemands font sauter. Puis le 4 septembre, c’est au tour des ponts reliant Calais—sud à Calais—Nord ; seul subsiste la pont Richelieu, qui demeurera intact jusqu’a la capitulation.

     Cependant que le vandalisme des Allemands s’acharne sur notre ville, les troupes alliées ont poursuivi leur avance. Le siège de Calais va commencer.

     

     

     

     


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  • 1) Le siège est décidé

     En se retirant, les armées allemandes laissaient derrière elles sur la côte des îlots de résistance fortement fortifiés, baptisés F e s t u n g e n (forteresses). Tel était le cas de Boulogne, de Calais (avec comme position intermédiaire, le cap Gris-Nez, où des batteries fortement armées commandaient le détroit du Pas—de-Calais), de Dunkerque.

     Les besoins des armées alliées allaient décider du sort de ces villes du littoral. Tandis que l’armée américaine se réservait le port du Havre, le maréchal Montgomery, commandant le 21° groupe d’armées, était invité à s’emparer au plus tôt d’Anvers, dont le port serait affecté aux besoins des armées anglaise et canadienne .

     Le 13 septembre, le maréchal Montgomery demandait au général Crerer, commandant la première armée canadienne, de s’emparer au plus vite d’Anvers et des ports du Pas-de-Calais. Puis, le même jour, le maréchal fit savoir au général Crerer qu’il était prêt à renoncer aux opérations contre Calais et Dunkerque, mais qu’il convenait de s’attaquer le plus tôt possible à Anvers et à Boulogne.

     Toutefois, pour assurer la sécurité des transports dans le détroit, il fut décidé de s’emparer également de Calais et du Griz-Nez. Quant à la ville de Dunkerque, elle devait être simplement bloquée.

    Le plan établi par l’état-major canadien pour la prise de Calais constitua l’opération « Undergo ». Son. déclenchement fut retardé par suite de la longueur inattendue du siège de Boulogne.

     Le soin de prendre Calais fut confié à la 3éme division canadienne commandée par le major-général Spry. Elle comprenait les 7e, 8e et 9e brigades, grossies de divers éléments non endivisionnés, tant canadiens que britanniques.

     La garnison allemande était évaluée à 5.500 hommes.

    Elle avait à sa tête le lieutenant-colonel Schroder. « Ce poste lui fut donné parce qu’il se trouvait par hasard dans les environs et pas du tout parce qu’il était doué de capacités spéciales pour le remplir. .. Après une carrière militaire très ordinaire dans l’Est, il avait été affecté à la 59e division d‘infanterie dans le Pas-de-Calais. Quand cette division évacua Calais le 30 août 1944, Schrôder fut laissé en arrière pour commander la défense de ce port jusqu’au dernier retranchement, >> (1)

     Mais Schroder ne se faisait aucune illusion, semble-t-il, quant à la durée du siège qu’il se préparait à soutenir. Il savait! les armées allemandes en pleine retraite et incapables de lui apporter le moindre secours, il n’ignorait certainement pas le piteux moral des unités placées sous ses ordres. Certes la discipline a conservé toute sa rigidité, mais dès qu’ils échappent à l’autorité de leurs chefs, les soldats de la Wehrmacht ne se cachent pas pour dire que la guerre est finie pour eux et qu’ils se rendront aux Tommys a la première occasion.

     (1) Shulman, La défaite allemande' à l'ouest. p. 235.

    2) Les Canadiens observent Calais (5-24 Septembre)

     C’est donc à la 3" division canadienne qu‘incombait la tâche de s’emparer de Boulogne et de Calais. Les premiers éléments de cette grande unité firent leur apparition dans la région le 5 septembre, après avoir constaté que Boulogne était fortement occupée par les Allemands, ils vinrent s’installer à cheval sur la Route nationale Calais-Boulogne, dans les environs de Bonningues, envoyant des détachements au sud et à l’est de Calais.

     Cependant le commandement canadien décidait de réduire tout d’abord Boulogne. L’attaque commença le 10 septembre, mais dès le 9, les Canadiens s’étaient emparés de Wissant, afin d’isoler complètement Boulogne de Calais.

     Les Canadiens vont se borner désormais à observer cette dernière place. Ils ne reprendront leur progression que le 24 septembre, après la chute de Boulogne. (1)

     Devant l’imminence du siège, le commandement de la Festung (forteresse) de Calais a été confié au lieutenant colonel Schrôder. C’est lui qui présida aux destructions dont nous avons parlé dans le chapitre précédent ; peut-être même est—ce lui qui les ordonna.

     (1) D'après la Voix du Nord, 21 Septembre 1946.

    Mais si le commandement allemand avait conservé quelque espoir de prolonger la résistance, il n’aurait certes pas permis les allées et venues entre la ville et les localités occupées par les Canadiens, qui se prolongèrent jusqu’aux derniers jours du siège. Nombre de Calaisiens, enfourchant leur bicyclette, se rendirent sans obstacle à Wissant, à Bonningues, à Hardinghem ; ils rentraient le soir, rapportant des cigarettes et du ravitaillement. Ils rapportaient aussi des journaux et c’est par eux que nous connûmes les premières proclamations du nouveau préfet du Pas—de-Calais.

    Pour qui sait la hantise de l’espionnage chez les Allemands, une telle tolérance est la preuve qu’ils se sentaient vaincus par avance.

     Toutefois pour atteindre l’épilogue, les Calaisiens devaient connaître bien des jours douloureux.

     Le 6 septembre, dans la matinée, ceux qui circulaient sur le boulevard La Fayette ne furent pas peu surpris de voir des sentinelles postées à toutes les rues partant du boulevard en direction du Nord. Ces militaires prétendaient interdire l’accès de ces rues à tous ceux qui n’y habitaient pas.

     On eut le secret de l’énigme au début de l’après-midi quand des affiches furent apposées prescrivant aux habitants des rues situées au sud des boulevards Gambetta, La Fayette et de l’Egalité de quitter la ville avant 18 heures et de s‘en éloigner par la route de Boulogne ou par celle de Saint—Omer. Ainsi en moins de trois heures, la cité devait être vidée des deux tiers au moins des habitants qu’elle renfermait.

     Un petit nombre seulement de nos concitoyens, moins d’une cinquantaine, se présenta aux portes de la ville. Ils furent d’ailleurs renvoyés par les Allemands. Et à 18 heures, les rues se vidèrent, les portes se fermèrent. Calais était une ville morte où résonner seulement le pas des patrouilles ennemies.

    Dans la nuit, une cinquantaine d’hommes furent arrêtés à leur domicile. Ils furent d’ailleurs relâchés le 7 au matin .

     Le 7 septembre, le lieutenant-colonel Schroder adresse une lettre menaçante à M. François, maire de Calais. Il déclare tout d’abord que le refus de la population d’exécuter l’ordre de la veille est un sabotage absolu. Dans ces conditions, continue-t'il , « la Wermacht se voit obligée de prendre des mesures draconniennes en faisant sauter des quartiers de la ville sans considérer si ces quartiers sont habités ou non. La population ne sera pas avertie >> Enfin Schrôder annonce l’établissement de l’Etat de siège et termine en prescrivant à l’administration municipale de faire évacuer 50 % de la population avant 14 heures.

     Le Maire de Calais répondit le jour même par une lettre digne et fière. Il repoussa tout d’abord l‘accusation de sabotage, déclara impossible l’évacuation en raison de la brièveté du temps imparti aux habitants et protesta contre la menace incluse dans la lettre du colonel, lui demandant de réviser ses ordres au sujet de la destruction de certains quartiers de la ville. Et il terminait en le priant de faire en sorte que les souffrances inutiles soient épargnées aux Calaisiens. << Si ma liberté en dépend, ajoutait-il, prenez-la.. Si cela ne suffit pas, ma vie est à votre disposition, si ce sacrifice est de nature à épargner à notre population les affres de l’exode >>. ’

     Ajoutons tout de suite que la municipalité, soucieuse de sauvegarder la vie des habitants, invita le 11 septembre, puis le 18, la population à quitter la ville aussi nombreuse que possible, << en raison de la situation militaire et des risques de bombardements aériens >>. Ces appels ne furent que peu écoutés.

     Toujours est—il que l’état de siège établi le 7 septembre impose aux Calaisiens une claustration qui menace d’être pénible. La circulation n’est permise que de 11 heures à 13 heures pour les besoins du ravitaillement. Les cafés, les restaurants et les magasins autres que ceux du ravitaillement sont fermés. Magasins et banques ne peuvent ouvrir que de 11 h à 13 heures. Enfin « quiconque se trouve en dehors de ces heures dans la rue, sur le seuil de la porte ou à la fenêtre, sera abattu. Fenêtres et port-es doivent être fermées >. Ne sont autorisées à circuler, en dehors des deux heures accordées à la population que les personnes appelées hors de leur demeure par des nécessités impérieuses (médecins, infirmières, employés du. gaz et de l'électricité, etc.) ; elles doivent être munies d’un brassard blanc portant l’estampille de la Kommandantur. 

     

     Et les journées vont se dérouler l’une après l’autre dans une monotonie que rien ne vient rompre. Dès 11 heures, les rues s’animent. Les ménagères courent chez le boulanger, chez le laitier et le marchand de légumes. La. ville étant privée des eaux de Guines, on vase ravitailler chez l’heureux possesseur d’un puits ou d’une citerne, cependant que les pompiers circulent dans les rues avec leur camion-citerne pour aider à l’approvisionnement en eau potable.

     

     La plupart des hommes profitent de ces deux heures de liberté pour se dégourdir les jambes sur les boulevards. Puis à 13 heures, rues et boulevards se vident peu à peu et. bientôt c’est le silence jusqu’au lendemain.

     

     Ajoutons encore, que dans les églises, la messe du matin avait été reportée de 6 heures à 11 h. 15 ou 11 h. 30. Les fidèles qui voulaient s’approcher de la table de communion pouvaient le faire à condition d’être à jeun depuis quatre heures seulement.

     

     3) Le siège de Calais (24-28 Septembre).

     

     Cependant les troupes canadiennes avaient poursuivi l’investissement complet de la place. Désormais Calais était complètement isolé de l’extérieur.

     

     Le 22 septembre, Boulogne capitulait, rendant disponibles toutes les troupes de la 3° division canadienne. L’état-major de cette unité se mettait aussitôt en mesure de réaliser le dispositif d’attaque pour Calais ; et les troupes occupaient leurs positions de départ. Ce même jour, vers 18 heures, les Positions allemandes sont copieusement bombardées par l’aviation alliée. Quelques bombes tombent sur Calais—Sud, notamment sur la rue Vauban, où une dizaine de maisons sont détruites.

     

     L’artillerie canadienne poursuit, au cours de la nuit du 24 au 25, le pilonnage des positions allemandes. Le tir reprend à plusieurs reprises dans la journée du 25 et plusieurs obus tombent à l’intérieur de la ville dans le courant de l’après-midi, (rue des Fleurs et rue Champailler).

     

    De son côté l’aviation exécute une attaque entre 11 h. et 12 h. 30 ; elle porte sur la zone du Fort-Nieulay et sur Calais-Nord. «

     

     Pendant cette journée du 25 septembre, les troupes canadiennes, laissant quelques unités en observation devant les défenses du cap Griz-Nez, entreprennent leur progression en direction de Calais. Le soir, elles ont atteint Escalles et les Noires-Mottes et bordent la ligne des hauteurs du Boulonnais, qui dominent la plaine du Calaisis. Dans. la nuit, les batteries du Blanc—Nez étaient enlevées.

     

     Le 26 septembre, les Canadiens, sous la protection des chars, poursuivent leur marche en avant et atteignent Sangatte. Le mauvais état des routes entrave l’avance des véhicules blindés et l’infanterie, insuffisamment soutenue, ne progresse qu’avec lenteur.

     

     De nouveau l’aviation déclenche une violente attaque vers 11 heures. Dans les abris où la population s’est réfugiée, le sol tremble sans interruption. Bientôt l’artillerie se met également de la partie et quelques obus tombent sur la ville, faisant quelques victimes dans la rue Neuve.

     

     C’est au cours de cette attaque aérienne que fut anéanti le plus vénérable monument de Calais—Nord. Les Allemands avaient installé dans le clocher de d’église Notre-Dame un poste d’observation. Pour le détruire, l’aviation s’acharna sur l’édifice et réussit finalement à abattre le clocher, en même temps que les voûtes étaient gravement endommagées. L’histoire de l’église Notre-Dame est intimement liée à celle de la cité et les vieux Calaisiens déploreront longtemps encore la disparition de leur église paroissiale, témoins des bons et des mauvais jours du passé..

     

     Le 27 septembre, les Canadiens font un nouveau bond en avant et s'emparent du Fort—Lapin et du Fort-Nieulay. Quelques unités traversent en bateau la région inondée et s’approchent du sud de la ville. De son côté l’aviation lance une attaque dès 9 h. 30 du matin et le bombardement se poursuit jusque passé midi. Un chapelet de bombes tombe rue Neuve, détruit plusieurs maisons et cause la mort d’une dizaine de personnes.

     

     Bien que la résistance de l’ennemi soit toujours acharnée, les Canadiens continuent leur progression dans la journée du 28 septembre et atteignent les abords de la citadelle. Le nombre des prisonniers dépasse alors 2.000.

     

     A 10 heures commence l’habituel défilé des bombardiers britanniques. Pendant plus d'une heure, les appareils vont survoler la ville, mais les chutes de bombes font beaucoup moins de bruit que les jours précédents. On entend quelques explosions dans la direction de Calais-Nord et du Fort-Vert, puis les avions disparaissent et le ronronnement de leurs moteurs s’éteint peu à peu.

     A plusieurs reprises,, au cours de l’après-midi, une cannonade assez violente se fera entendre. Vers 16 heures, quelques obus viennent s'abattre Place Crévecœur et rue Dampierre.

     Il faut bien dire que les attaques aériennes se produisant régulièrement à l’heure autorisée pour la sortie gênent considérablement le ravitaillement. Plus de badauds sur les boulevards, en quête des derniers bobards ; plus de ces stations au carrefour des quatre boulevards, où l’on discutait avec animation, où l’on échangeait les dernières nouvelles apportées par la radio. Les ménagères vont tout d‘une traite chez leurs fournisseurs rasant les murs, prêtes à s'enfoncer dans l’abri proche si le moindre danger surgit, puis elles rentrent chez elles en courant. D’ailleurs le 28 septembre, une affiche fait savoir aux habitants que les heures de sortie seront changé es à partir du lendemain et fixées de 14 à 16 heures. Pourvu que les bombardiers britanniques ne modifient pas aussi leur horaire !

     On a pu constater au cours de ces premières journées du siège que le moral des troupes allemandes continue à baisser, Les troupiers nazis ont une terreur folle des bombardements aériens et il est vraiment curieux de voir les sentinelles circulant sur les boulevards se précipiter, avec un ensemble parfait, dans les caves-abris quand retentit le bruit d’un avion. Puis tous proclament qu’ils ont en assez de la guerre, que leurs chefs ont perdu la raison pour vouloir lutter encore, mais qu’ils laveront les bras dès que se montreront les Tommys. Quelques-uns vont jusqu’à demander des vêtements civils aux Calaisiens avec qui ils sont en contact, afin de pouvoir déserter au plus tôt.

     Les consignes concernant la circulation ne sont plus appliquées avec la rigueur première. C’est ainsi que bien des Calaisiens se hasardent maintenant dans les rues pendant l’après-midi. Par contre les communications avec le dehors sont prohibées. Le dimanche 24 septembre, les habitants qui ont la touchante habitude de se rendre au cimetière se voient arrêtés à la Porte de Dunkerque. De même les mères de familles qui allaient, comme à l’accoutumée chercher du lait au Virval, sont empêchées de le faire.

     Cependant les voitures de la Croix—Rouge accomplissent quotidiennement le trajet Calais-Pont-d’Ardres. Elles évacuent malades, vieillards et infirmes. Depuis le 10 août en effet, sur les instructions des autorités civiles, un hôpital annexe de celui de Calais a été établi à Ardres. Deux religieuses de l’hôpital Saint-Pierre en ont pris la direction et l’ont mis en état de recevoir les Calaisiens infortunés que la situation militaire obligerait à quitter la ville.

     

     

     

     

     


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  • 1) Négociations et évacuation (29-30 septembre)

    Les opérations se poursuivirent le 29 septembre. Les troupes canadiennes s’emparèrem de la citadelle : quelques éléments franchissant la Rivière Neuv::, prirent pied dans la ville.

     Les Canadiens attaquent également les ouvrages du cap Gris-Nez et obligent les défenseurs à se rendre ; 1600 prisonniers tombent ainsi entre leurs mains.

     L’état-major canadien prit alors ses dispositions pour l’assaut final de la ville. Des troupes furent transférées à l’Est de Calais, l’attaque devant être conduite à la fois par l’Est et par l’Ouest. L’artillerie s’organisa << pour soutenir l’assaut de l’infanterie par un feu sans précédent (1). De son côté, l'aviation se disposait à pilonner les positions allemandes.

     Mais pendant que s’effectuaient ces préparatifs, des négociations étaient engagées entre les camps adverses.

     Il semble bien qu’à ce moment ultime du siège, le désir d’engager des pourparlers soit égal des deux côtés.

     Le 28 septembre, dans la soirée, Georges Alloo, des F.F.I., apporta à M. Coton, commissaire central. une note du commandement canadien, proposant l’ouverture de négociations pour la reddition de la ville le lendemain à 10 heures à Pont—d’Ardres L’acceptation du commandement allemand fut immédiate.

     Le 29 septembre, les parlementaires allemands sont exacts au rendez-vous. Ils apportent une requête de leur chef tendant à faire déclarer Calais ville ouverte. 

     (1), Notice de l'état major canadien : le siège et la prise de Calais

    Cette proposition est rejetée et il est décidé qu’une nouvelle réunion aura lieu à Calais même, à 11 h. 30. Toutefois, le représentant canadien déclare, avant que l’on se sépare, que le haut commandement assiégeant acceptera la reddition de la garnison de Calais tout entière, à condition qu’elle se produise avant le 30 septembre, à midi.

     Dans notre brochure : Les journées dramatiques des 29 et 30 septembre 1944 à Calais. p. 32, nous avons publié un récit de cette entrevue capitale de la Kommandatur.

    M. Benoît, ancien adjoint au Maire de Calais, a bien voulu le refaire et le compléter pour nous. Nous tenons à l’en remercier bien vivement. C‘est son récit que nous publions à peu près intégralement, Nos concitoyens y trouveront la preuve que leurs intérêts on été dignement défendus par leurs édiles, MM. François et Benoit. Nul doute que l’histoire de Calais pendant la guerre, qui sera écrite un jour, nous voulons l’espérer, ne leur rende l’hommage qu’ils méritent.

    Ainsi le 29 septembre, à 11 heures, une auto dépose à la Kommandantur, trois officiers alliés (un canadien, un anglais, le commandant français d’aviation Mengin, officier de liaison auprès de la 3è division canadienne) et Georges Alloo. Sitôt leur arrivée, MM. François et Benoit furent appelés à la Kommandantur ; ils s’y rendirent, accompagnés de M. Coton, commissaire central et de M. Parent, commissaire du 1er arrondissement Sitôt introduits dans le bureau où se trouvaient les officiers alliés,, le commandant Mengin leur dit : << Messieurs, voilà 36 heures que nous discutons avec le Colonel commandant la garnison pour obtenir la reddition de Calais et ce, sans résultat. Cela ne peut durer et nous sommes décidés à aller très vite. Nous vous avons convoqués pour tenter une dernière fois d’obtenir cette reddition. Nous sommes disposés, si c’est nécessaire à rendre les honneurs à l’armée allemande, celle—ci ayant combattu avant de se rendre. j’espère que vous serez plus heureux que nous ».

    Cinq officiers allemands, dont le lieutenant-colonel Schroder, font bientôt leur entrée dans la salle.

     Le commandant Mengin prend aussitôt la parole. Il rappelle aux Allemands qu’aucun résultat n’a pu être obtenu au cours des négociations précéderfltes, que l'armée canadienne est toujours disposée à accorder les honneurs de la guerre à la garnison si elle est disposée à capituler mais qu ’en cas de refus, Calais sera rasé M. François intervient alors et s’adressant aux officiers allemands, leur dit .

     « Messieurs, vous allez vous battre à armes inégales. Je vous demande d’éviter la destruction de notre ville; assez de sang a été versé, assez d’innocents ont été tués. Je vous confirme les termes de la lettre que je vous ai adressée; je suis âgé, la vie n’a pour moi plus d’importance. Je suis prêt à vous servir d’otage et à donner ma vie, si cela peut se faire, pour sauver celles de mes concitoyens. >>

     M. François est pâle ; il a, dit un témoin,les larmes aux yeux. Le lieutenant-colonel Schroder semble ébranlé mais un des officiers qui l’accompagnent, le voyant faiblir, le regarde et lui fait signe de tête : non.

     M. Benoit s’adresse à son tour au calme] : << Vous avez des enfants et sous votre capote de soldat bat certainement un cœur de père. Votre conscience vous interdit, pour satisfaire un orgueil personnel, de faire tuer des femmes et des enfants En obtenant les honneurs militaires, vous venez de recevoir une satisfaction que beaucoup d’officiers n’ont pu avoir. Votre amour-propre de soldat n’aura donc rien à se reprocher >>

     Nouvelle hésitation du colonel, nouveau refus. « Dans ce cas reprend le commandant Mengin, c'est la destruction de la ville >>.

     M. François se tourne vers le colonel Schrôder et lui dit : « Alors c’est votre dernier mot ? >>. La réponse vient incisive : << Oui >>.

     Pour tenter un dernier effort, M Benoît demande qu’on apporte un plan de la ville. S’aidant de celui- -ci, il propose que l’on rassemble toute la population dans un secteur déterminé par la rue des Fontinettes, le boulevard Jacquard (côté est) la rue de la Pomme d’ Or, le canal de Saint-Pierre (côté ouest) et la rue Martyn (côté nord); Canadiens et Allemands prendront l’engagement de ne pas bombarder ce secteur et de ne pas s’y battre. Les officiers acceptent et à ce moment, il semble que Calais pourra être en partie épargné.

     L’officier canadien s’adresse alors au colonel allemand : << Où allez—vous vous battre ?. Le colonel montre sur le plan les fortifications. Le Canadien poursuit "Mais vous savez bien que nous ne tarderons pas à vous repousser : où allez—vous vous replier ? — Sur Calais-Nord. Dans ce cas, vous vous replierez l’arme à la bretelle et sans combats de rues". Le colonel Schroder se refuse à prendre un tel engagement.

     Alors le commandant Mengin reprend la parole « Dans ce cas il n’y a rien de fait, Nous ne pouvons pas accepter de combats de rues. Il ne reste donc qu’à évacuer la ville ». Et le Canadien, s’adressant aux représentants de l’administration municipale : << Messieurs vous avez fait l‘impossible pour préserver votre ville et sauvegarder la vie de vos concitoyens, mais vous constastez qu’il n’y a pas d’entente possible ».

     « Il faut aller vite, dit alors le commandant Mengin ; nous voulons en finir ; nous donnons 24 heures pour l’évacuation de la ville >>. Malgré les instances de M. François, il se refuse à prolonger ce délai. Le colonel Schroder accepte alors de mettre à la disposition de la population, des camions de l’armée allemande, avec leurs conducteurs. Le transport des enfants, des infirmes, des vieillards sera possible grâce à un stock de 12.000 litres d’essence, habilement camouflé par les soins de la municipalité.

     Le commandant Mengin demande encore que la population soit avertie de l’évacuation par voie d'affiches.

    Mais M. François lui répond : << La population ne voudra pas évacuer. Je connais mes concitoyens ! ils sont courageux et préféreront risquer leur vie plutôt que d’abandonner leurs demeures ». Il est convenu finalement avec le colonel Schroder que le commandant Mengin se rendra place Crêvecœur et parlera à la population en présence d’un officier allemand qui sera le capitaine Bottcher.

    Le commandant Mengin arrive place Crévecœur vers 13 heures. Il se place aussitôt sur le perron de l’ancien hôtel de ville. A ses côtés se trouvent M. Benoit et Georges Alloo Le capitaine Bottcher prend place à sa droite, lui faisant face.

     La nouvelle de la venue place Crêvecœur du commandant Mengin s’est vite répandue et une foule de 3 a 400 personnes s’es‘t rassemblée en hâte. Elle accueille le commandant par un immense cri de : Vive la France ! D’un geste, le commandant lui impose silence, puis il parle : « Hier vous avez refusé d’obéir à l’ennemi qui vous ordonna d’évacuer votre ville. Le gouvernement provisoire de la République que je représente ici, vous félicite de votre attitude.

    Nous avons multiplié nos efforts pour obtenir la reddition de la ville ; l’ennemi ne veut pas se rendre il sera exterminé. Il s ’agit maintenant de sauver des vies qui seront nécessaires pour la reconstruction de la France. Aussi je viens vous dire : cette fois, il faut évacuer la ville. L’évacuation se fera jusqu’à demain une heure (heure allemande) au midi (heure française). Vous prendrez la route de St-Omer et vous irez jusqu’à Pont-d’Ardres, où tout est prêt pour vous recevoir ».

     Le commandant a terminé. Alors une Marseillaise, grave, émouvante, éclate, une Marseillaise qui remue l’âme, car c’est spontanément qu’elle jaillit des lèvres des témoins de cette Scène.

     Alors commence l’exode qui va se poursuivre jusqu’au 30 septembre, à midi. Les uns ont chargé leurs objets les plus précieux dans des valises ou dans des ballets qu’ils portent sur le dos. D’autres utilisent les véhicules les plus hétéroclites : voitures à bras, brouettes, bicyclettes, remorques, voitures d’enfants. Ceux qui ont encore une auto transportent personnes, matelas, objets mobiliers.

     Les voitures de la Croix-Rouge circulent inlassablement entre Calais et Pont-d’Ardres, transportant les personnes âgées, les infirmes, les femmes ayant des enfants en bas-âge. L‘embarquement se fait place Crévecœur, sous la direction de M. le doyen Deseille, qui prodigue à tous encouragements et consolations. Quelques camions allemands participent à ces évacuations.

     Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur ce sujet que nous avons traité de façon détaillée dans notre brochure citée plus haut.

     Beaucoup de Calaisiens arrentèrent aux Attaques ; la population, sous l’impulsion de M. Rivemet, maire. et de l’abbé Decool, curé de la paroisse, leur offrit une hospitalité généreuse. D’autres poursuivirent leur calvaire vers Ardres, Audruicq,, Guemps, Tournehem, etc., recevant partout un accueil empressé.

    2) L'assaut final et la libération (80 Septembre - 1er Octobre)

     Le 30 septembre, vers 11 heures, des parlementaires allemands demandent à entrer en contact avec le commandement canadien. Ils sont dirigés sur Pont-d’Ardres. Ils viennent annoncer que la garnison accepte de se rendre à 15 heures. Mais l’état-major canadien repousse cette proposition. << Nous avons donné aux Boches, hier, l’occasion de se rendre, dit un officier d‘artillerie ; ils n’ont pas su en profiter ; tant pis pour eux ! >>.

     Il est conseillé aux officiers allemands, si leur offre est sincère, de hisser le drapeau blanc et de faire sortir de la ville la troupe, désarmée, les bras en l’air.

     A midi, l’attaque est déclenchée. Les ”troupes canadiennes l'attaquent à la fois par l’est et l’ouest. De son côté l’artillerie arrose copieusement la ville et les positions allemandes à partir de 13 heures.

     Les «: Cameron Highlanders >> de Ottawa attaquent à l’est, le long de la route côtière et de la route de Calais à Gravelines. Ils rencontrent peu d’opposition, les soldats allemands se rendent sans combattre.

     D‘autres troupes canadiennes attaquent à l’ouest et ne tardent pas à pénétrer dans la ville. La résistance faiblit d’instant en instant. Sur le soir, le lieutenant—colonel Schrôder se rend aux attaquants.

    Mais avant que la lutte ne soit finie, les Allemands ont incendié les principales usines à tuiles de la ville, voulant sans doute détruire une industrie concurrente.

     Le commandant Mengin avait déclaré qu'il voulait être le premier Français à pénétrer dans Calais. Vers 16 heures, son auto se mit en route, sous la protection de quelques chars canadiens. Le capitaine Vendroux et Alloo suivaient dans une autre voiture. Un tir de barrage peu nourri d’ailleurs, précédait les chars.

     Le cortège s’approchait du Virval quand les chars firent halte. Les observateurs d’artillerie, croyant sans doute à une résistance imprévue, firent augmenter la densité du barrage, mails celui-ci ne se produisit plus cette fois en avant des chars, mais en arrière.

     Le commandant était descendu de son auto. Un obus tomba à quelques mètres de lui et le renversa, mortellement blessé. Transporté à Ardres, il expirait dans la soirée.

     Les opérations de nettoyage de la ville se poursuivirent toute la nuit et pendant une partie de la journée du 1er octobre. Les troupes canadiennes furent aidées par les F.F.I. de la région.

     Le total des prisonniers allemands se monta en définitive à 7.000. Les pertes canadiennes ne dépassaient pas 300 tués.

     Quelques jours plus tard, les Calaisiens pouvaient réintégrer leur domicile. Au fur et à mesure de leur retour. les fenêtres se garnissaient de drapeaux. La ville de Calais marquait ainsi qu’elle avait repris sa place dans la grande famille française.

    Par PAUL PILANT Docteur ès-lettres de l'université de Clermont


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