• Les câbles sous-marins

    Une industrie nouvelle introduite en France

    La Société générale des Téléphones, privée en 1889 de l'exploitation des réseaux téléphoniques qu'elle avait installés en France, et auxquels elle avait su donner une si vigoureuse impulsion, s'est engagée, depuis deux ans, dans l'étude et la mise en pratique d'une industrie nouvelle pour la France, celle des câbles sous-marins.

    Les câbles sous-marins

    Fig. 1. Usine à câbles sous-marins de la Société des Téléphones à Calais, vu intérieur de l'usine prise des machines motrices.

    Nous voyons, sur le programme de la Société des Ingénieurs civils du 20 mars, une communication au sujet de l'industrie des câbles sous-marins, et nous ne voulons point ici déflorer le sujet qui doit être traité dans quelques jours, par notre collègue, M. E. Vlasto, avec une compétence toute spéciale. Mais nous avons pu nous procurer des vues de l'usine que la Société générale des Téléphones a fait construire à Calais, et nous avons cru intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs, non seulement les différents aspects de l'usine de Calais, mais encore les quelques renseignements qu'il nous est permis de donner sur cette industrie, pour la première fois introduite en France, avec les moyens lui permettant de s'y acclimater. Nous renvoyons, pour l'historique de l'industrie des câbles, à l'excellent ouvrage de Mr Wûnschendorff, où il faudra chercher tout ce qui peut intéresser la fabrication, les essais et la pose des lignes sous-marines. Faisons d'abord remarquer que la valeur totale des câbles sous-marins posés et fonctionnant aujourd'hui dans le monde entier, s'élève à UN MILLIARD de francs; que l'accroissement annuel, non moins que le renouvellement de ce réseau, qui, aujourd'hui, a une moyenne de vingt ans d'existence, offre à cette industrie un vaste champ d'action. L'heure était, sinon propice, du moins indiquée, pour qu'à son tour la France prit rang après l'Angleterre, et même, — devons-nous l'avouer, — après l'Italie.

    L'extension heureuse de notre domaine colonial nous imposait de ne pas rester à la merci d'une puissance amie, mais qui peut se trouver elle-même avoir besoin de ses moyens de réparation ou de pose de câbles aux antipodes. D'ailleurs, en Angleterre, contrairement à l'esprit qui domine chez nous, on estime que l'Etat ne doit ni fabriquer, ni entretenir des lignes sous-marines. Ce sont donc les particuliers qui, seuls, pourraient se charger de nous céder leurs bateaux et leurs usines. Or, ceux qui sont au courant des faits immédiats qui ont précédé l'ouverture des hostilités en 1870 — et ils sont rares — se souviennent quel prix la Direction des Postes et Télégraphes français a dû payer le câble immergé entre Paris et Rouen, et quels malheurs eussent pu être évités, quels services eussent été rendus, si ce câble avait été posé à loisir et avec sang-froid.

    La Société générale des Téléphones, encouragée, nous le supposons du moins, par l'État, s'est donc décidée à entrer à son tour dans la lice, ou trois ou quatre grosse usines d'Angleterre et une Italienne, 

    nous avaient devancés. Les quatre usines anglaises sont les « Siemens brothers », la « Telegraph Construction and Maintenance C°». l' « India Rubber Gutta Percha and Telegraph Works C°» et « Henley's Works », toutes situées sur la Tamise. En Italie, poussée, soutenue, subventionnée directement et indirectement par l'Etat, la Société Pirelli, à la Spezzia, prospère, un peu artificiellement, aux frais du budget, et fait honorable figure, grâce à l'intelligence et à l'activité de son fondateur, M. Pirelli.

    La Société des Téléphones fabriquait depuis longtemps, à Bezons, des âmes pour les câbles sous-marins côtiers, que l'État faisait armer dans sa petite usine à réparations de la Seyne. Quand l'occasion se présenta propice pour un premier essai — celui du câble de la Martinique à la Guadeloupe, longueur 100 milles marins environ — la Société des Téléphones la saisit avec empressement. Ce câble, qui réussit parfaitement, fut posé en janvier 1890.

    Malgré les difficultés de transport et de transbordement, ce câble, qui dut être porté au Havre par chaland, embarqué sur bateau allemand — car aucun anglais ne voulut s'en charger — pour Halifax, déposé sur le quai, rechargé sur le vapeur français le "Pouyer Quertier", ce câble servit d'expérience utile à l'usine de Bezons. On croyait si peu en France à la réussite de cette tentative que, contrairement à ce qui se fit en Italie, ou même en Angleterre, lors des premiers câbles, aucun représentant de l'État ne suivit l'opération.

    Peut-être ignorait-on même qu'elle dût avoir lieu.

    Ce premier succès décida de l'industrie nouvelle; on reconnut que l'emplacement de Bezons-sur-Seine était peu convenable; les difficultés de la crue, de la baisse des eaux, les chômages de l'été et les glaces de l'hiver, rendaient les transports trop aléatoires. Après de nombreuses recherches et études, on se décida pour Calais. Le nouveau port d'accès si aisé, le bassin Carnot, avec sa grande profon(leur, supérieure il 8 mètres, le prix du terrain, la facilité d'approvisionnement en charbon anglais, belge ou français, la main-d'œuvre abondante dans le Nord, le caractère sérieux de la race, furent autant d'arguments qui décidèrent du choix. La situation de l'usine dans une place forte importante était aussi à considérer. 

    Les câbles sous-marins

    FlG.  2. — Perspective latérale de l'usine à câbles sous-marins de la Société des téléphones, à Calais. 

    A Calais on était, à tous les points de vue, placé au moins,aussi bien que les Anglais;on avait, de plus, sur eux l'avantage du bassin à flot; les courants de la Tamise,au moment des marées, rendent parfois réellement critique la situation des gros vapeurs en chargement.

    Le port de Calais choisi, le terrain acheté en août 1890, il fallait construire l'usine. Les études furent rapidement menées et les commandes de machines données aux constructeurs. Les chaudières furent fournies par MM. Weyher et Richemond, les machines (trois de 90 chevaux) par M. V. Brasseur, de Lille, ainsi que les transmissions.

    Les machines spéciales d'armature des câbles furent commandées en Angleterre. Les délais furent rigoureusement stipulés, et tout fut si bien prévu et assuré, que — fait bien audacieux — à la date même où la Société générale des Téléphones achetait le terrain de sa nouvelle usine, elle acceptait une commande de 8 millions de francs de câbles sous-marins (réseau Cayenne-Brésil et Martinique-Cayenne),à livrer, moitié en mars et moitié en juin 1891.

    En huit mois (mai-décembre), la coquette usine, dont nous reproduisons les vues principales, était en pleine fièvre de fabrication. A la date où nous écrivons, la première partie de la commande est exécutée, et dans quelques jours aura lieu l'embarquement sur le vapeur destiné à la pose. Un câble sous-marin se compose des éléments suivants:

    1° Un conducteur en cuivre, généralement une cordelette de sept fils de cuivre de haute conductibilité;

    2° Une gaîne isolante en gutta-percha, composée de trois couches successives alternant avec une couche agglutinante de composition Chatterton.

    Ce cuivre et cette gutta, dont le poids et les dimensions varient avec la longueur des câbles, forment la partie réellement utile, ce qu'on appelle l'âme du câble. Il faut la protéger contre les chocs autant pendant le transport que pendant l'immersion et dans le fond des mers. Une armature est donc indispensable.

    3° Cette armature est variable avec les profondeurs d'immersion et avec la nature des fonds. Elle est toujours composée d'une gaîne en filin au jute tanné qui protège la gutta contre la pression des fils de fer. Sur cette gaîne vient l'armature en fil de fer. Ce fil de fer ou d'acier est de section et de résistance variables suivant la profondeur; plus les fonds sont grands, plus le poids du câble tend à le briser et plus la résistance de rupture doit être grande. Ordinairement, la force de résistance varie entre quatre et dix tonnes.

    Quand le câble est destiné à des fonds supérieurs à cent brasses, où ne peuvent les atteindre ni les ancres des navires, ni le mouvement des flots (les fonds supérieurs à cinquante brasses sont dans une immobilité parfaite et les vagues y sont inconnues), on ne se préoccupe de donner aux fils d'armature que la résistance nécessaire à la pose. Quand, au contraire, on se rapproche des côtes, il faut prévoir les ancrages, le ressac, l'usure par les galets, par les roches. Il faut donc donner aux câbles d'atterrissage non seulement double armature, mais encore renforcer cette armature par des diamètres de fils qui atteignent 7 et 8 millimètres.

    4° Enfin, par-dessus l'armature en fil de fer galvanisé, on enroule trois couches, soit de ruban, soit de filin goudronné, séparées par 

    une composition posée à chaud, à base de bitume et de silice. Cette composition, élastique et en même temps très dure,sert de protection contre les nombreux ennemis perforants qui peuplent le fond des océans.

    Dans la manufacture des câbles, à Calais, les âmes sont fabriquées et essayées à Bezons, où le matériel et l'installation permettent une production supérieure à 600 milles marins par mois. Les âmes sont expédiées à Calais par wagons et sous bobines de route plombées, protégées contre le soleil et les chocs.

    Des essais électriques très sérieux, souvent répétés, sont faits avant le départ sur chaque bobine qui porte une longueur de 3 milles marins sans soudure aucune.

    Dès l'arrivée des wagons dans l'usine de Calais, les bobines sont mises sous l'eau dans un vaste magasin (fig.4) qui, par cuves distinctes contenant douze bobines chacune, peut loger l'approvisionnement de six semaines, soit 800 milles marins. Quatre cuves isolées, dont la température peut être à volonté maintenue à 12 ou 24°, servent aux essais électriques recommencés encore deux fois à Calais, d'abord à l'arrivée des bobines, puis à leur mise en fabrication. Ces essais ne sont d'ailleurs jamais interrompus: un service d'électriciens travaillant jour et nuit, comme l'usine, suit d'une façon continue l'isolement, la capacité et la résistance électrique des câbles. Une véritable comptabilité, très bien comprise, permet de comparer le câble à lui-même et de suivre ses variations, depuis l'usine de Bezons jusqu'au lovage en cuve du câble terminé. Les joints et soudures sont l'objet de soins tout spéciaux: ce sont les points faibles de la ligne sous-marine. Leurs variations sont surveillées et enregistrées avant l'armature.

    Le laboratoire des essais est certainement ce qu'il y a de plus ingénieux à Calais. Non seulement la marche et l'arrêt des machines sont enregistrés électriquement, mais la continuité des signaux et leur instantanéité sont telles qu'un défaut, un accident survenu au câble, sur la machine à armer, est découvert et signalé automatiquement avant que le câble blessé soit sorti des trente mètres qui représentent la longueur de la machine.

    Les câbles sous-marins

    Fig. 3. — Usine à câbles sous-marins de la Société des Téléphones, à Calais. — Vue des douze cuves à lover les câbles terminés. 

    Les bobines d'âmes sont chaque jour réparties entre les machines à recouvrir de filin tanné, et une fois recouvertes de leur double couche enroulée en sens inverse, elles sont lovées dans les cuves qui desservent les machines à armer. Après son passage sur ces dernières, le câble est lové dans des cuves immenses ayant dix mètres de diamètre, construites en béton aggloméré. Notre fig 3 représente une vue perspective de la batterie des 12 cuves de l'usine de Calais. L'usine à câbles sous-marins de la Société des Téléphones est, comme toute usine neuve où l'on n'a pas été gêné par le terrain, très méthodiquement et très largement installée. Les matières ne reviennent jamais sur leurs pas. En arrière des machines sont les générateurs, l'atelier de réparations, les dynamos donnant l'éclairage et la force motrice électrique aux magasins. Cinq travées de 14 mètres de portée, de 70 mètres de long, forment l'atelier principal auquel elles donnent un aspect grandiose. On n'a pas cherché l'effet ni le luxe, mais on a obtenu les deux, comme dans certaines galeries de l'Exposition universelle de 1889, par le sentiment du vrai et de l'utilité qui se dégage de l'aspect de cette salle couverte de 5 000 mètres superficiels.

    La production moyenne de l'usine est calculée pour 500 milles marins par mois, c'est-à-dire qu'un câble transatlantique donnerait à peine pour six mois de travail à l'usine. Mais se figure-t-on ce qu'il faut d'approvisionnement pour une telle puissance de production?

    Le câble de 1000 milles marins actuellement lové dans quelques unes des cuves de l'usine (chaque cuve pouvant contenir environ Sort milles) a absorbé les matières suivantes en chiffres approchés: 

                        Ame (cuivre et gutta)                                                130.000 kilogr

             Filins et jutes divers                                                  400.000

                                 Filsd'acier.                                                         1.000.000         

    Compositions bitumineuses et goudrons.                             400.000

                         — TOTAL.                    1.930.0OO kilog

    L'usine emploie actuellement environ 300 ouvriers travaillant nuit et jour; sur ce nombre et ne travaillant que le jour, il y a 50 femmes qui mettent sur bobines le filin ou le jute.

    Les vues que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs représentent divers points intéressants de l'usine de Calais. La première (fig. 1) donne une vue d'ensemble prise auprès des machines jumelles motrices et dirigée suivant le sens du mouvement de la fabrication. On y distingue nettement l'arrivée des bobines d'âmes auprès des machines à recouvrir, l'arrière de ces machines et, dans le lointain, la silhouette de quelques-unes des 8 machines à armer.

    La figure 2 donne une perspective latérale de l'usine, qui occupe une surface totale de 20000 mètres carrés, dont 8000 couverts. La figure 3, prise d'une des fenêtres du bureau de la comptabilité, donne une perspective sur les 12 cuves à lover les câbles terminés: dans le fond, on aperçoit le bâtiment de la direction et des essais électriques.

    Enfin, la figure 4, représente l'intérieur du magasin aux âmes. On y distingue les cuves-magasins, les cuves à essais, et le pont roulant, qui permet avec la plus grande commodité la manœuvre des lourdes bobines en fer.

    Les câbles sous-marins

    FIG.4. - Usine à câbles sous-marins de la Société des Téléphones, à Calais. - Vue intérieure du magasin aux âmes. 

    Quand le câble fabriqué et lové doit être repris pour être mis à bord du navire qui doit le poser, des treuils placés sur le pont et mus par l'électricité, comme tous les treuils de l'usine, appellent le câble pour le faire passer des cuves de terre dans celles du bord. La distance de l'usine au bassin Carnot est de 150 mètres. Deux solutions se présentaient pour la franchir. Passer au-dessus des voies du nord, à 10 mètres en l'air, exigeait des supports, exposait aux intempéries, vent, neige, et aux accidents. La Société des Téléphones a préféré adopter la solution du tunnel et passer sous tous les obstacles sans gêner ni être gênée:elle est chez elle, l'entrée du tunnel se trouvant dans l'usine et la sortie débouchant à quelques mètres du navire en charge. La galerie souterraine,de forme ovoïde de 1m50 de hauteur, peut renfermer 3 câbles à la fois arrivant jusqu'au navire sur des rouleaux en fonte suspendus à la voûte. Elle contient, en outre, les lignes de transmissions électriques et téléphoniques reliant l'usine aux cuves du bord.

    On n'aura par cette courte note qu'une faible idée de l'usine de Calais, qui, malheureusement, comme les usines anglaises, est rigoureusement interdite à tout le monde. Les quelques personnes compétentes qui l'ont visitée, et qui avaient déjà vu les usines anglaises, déclarent sans hésitation que, ni au point de vue économique ni au point de vue de la puissance de production, aucune des usines rivales ne peut soutenir la comparaison. Nous voilà donc affranchis de l'impôt prélevé par l'Angleterre sur les câbles que nous étions obligés de lui acheter: depuis trente ans, la somme totale payée par nous n'a pas dû être moindre de 40 à 50 millions de francs.

    Nous souhaitons bonne chance à la Société générale des Téléphones, et nous la remercions d'avoir donné à l'industrie française un grand exemple; mais n'oublions pas, car ce serait de l'ingratitude scientifique, que si nous avons réussi du premier coup en France, nous le devons aux efforts, à l'intelligence,à la persévérance et à l'argent longtemps dépensé sans succès de nos rivaux et concurrents les Anglais.

    Au point de vue de l'organisation technique, de l'installation des machines spéciales tenues secrètes en Angleterre et qu'il a fallu, en quelque sorte, imaginer et créer de toutes pièces, l'honneur de cette belle organisation revient à M. E. Vlasto, qui s'est acquitté avec un rare mérite de cette tâche patriotique et utilitaire.       Max DE NANSOUTY.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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