• Les enfants doivent quitter Calais

    Les enfants doivent quitter Calais

    Parmi toutes les évacuations vécues, la Kommandantur de Calais avait reçu des ordres supérieurs de la Oberfeld-Kommandantur de Lille afin de faire évacuer la ville les personnes non utilisées au maintien de l'administration, à l'économie et aux organisations sociales. Ce document était daté du mois de février 1944. Au mois de mars 1944, un autre ordre d'évacuation fut donné. Il concernait cette fois les enfants de 6 à 14 ans. Malgré ces instructions péremptoires, mes parents passèrent au-dessus de ces décisifs avertissements. Au cours de tous ces dangers permanents, la famille avait toujours choisi de rester groupée.

    Les risques pouvant survenir de partout, mieux valait donc braver ces dangers ensemble. Néanmoins, notre père nous envoya pour un séjour d'un mois à Sains-en-Gohelle chez les parents de notre belle-soeur.

    Ce séjour ne comporta rien de particulier et seule sa monotonie provoqua chez nous une triste mélancolie. Par contre, pour rejoindre ce village, les déplacements en chemin de fer étaient devenus assez dangereux. La chasse de la R.A.F. s'était mise en action pour détruire toutes les locomotives du réseau.

    Ces merveilleuses machines étaient particulièrement visées comme cibles préférentielles. La plupart d'entre elles avaient terminé leur carrière, stoppées net dans leur magnifique course, transpercées de milliers de balles de mitrailleuses. La vision d'une locomotive immobilisée et perdant sa vapeur de toute part représente un douloureux spectacle pour les cheminots très attachés à leur machine. Ces dernières au long de leur carrière devenaient au fil des années de véritables compagnes.

    Suite à ces attaques continuelles, des wagons plates-formes supportant des mitrailleuses de cette Défense Aérienne avaient été placés en tête et en fin de train de marchandises et de voyageurs. Des sacs de sable de protection formant un petit mur protégeaient les servants de cette défense (D.C.A). Par ce moyen de déplacement, j'avais rejoint la gare de Noeux-les-Mines sans subir d'attaques aériennes. Dès l'arrivée dans cette ville, il fallait ensuite attendre un autobus des services des Cars Citroën qui assuraient la correspondance avec la SNCF. Ce transport routier complémentaire avait permis mon arrivée à Sains-en-Gohelle.

    Ce séjour forcé représenta pour moi une période d'immobilité et d'ennuis. Mon cousin Jean-Pierre et notre programme de nuisance contre l'ennemi me manquaient affreusement. Cette séparation m'avait occasionné une tristesse indicible. Il existait toutefois une maigre distraction. Cette dernière s'accomplissait en assistant à une représentation cinématographique qui avait lieu au cinéma central route nationale à Noeux. Au cours de ces représentations, des films très anciens étaient projetés aux spectateurs désavantagés. Apparaissaient sur l'écran les visages de Raimu, Jean Tissier, Pierre Larquey, Saturnin Fabre, Pierre Blanchart, Gaby Morlay, Marguerite Moreno, Harry Baur ainsi que tous ceux de la même génération. Ces films anciens avaient eu leur heure de gloire durant les années trente et maintenant ils nous paraissaient extrêmement vieillots.

    A l'entracte, des rengaines musicales de l'année nous étaient diffusées. Les auditeurs écoutaient d'un air interrogatif le chanteur Charles Trenet qui nous rabâchait sans cesse la chanson " Y a de la joie, partout y a de la joie". L'assemblée se posait alors la question remplie de doutes sur l'existence actuelle de ce plaisir. Une chanteuse en vogue entonnait ensuite le morceau suivant "Je suis seule ce soir avec ma peine"... qui était très apprécié, par obligation, des épouses des prisonniers en Allemagne. Le chanteur swing des heures noires, Johnny Hess, s'explosait avec le tube "Il y a des zazous dans mon quartier". En fin de compte cette dernière diffusion reflétait avec plus de réalisme l'existence effective du malheur présent et de sa folie généralisée.

    Le soir, après ce spectacle d'un autre âge, le chemin du retour était entrepris afin de rejoindre la maison de nos logeurs provisoires. Ce représentait une marche à pied d'une douzaine de kilomètres dans l'obscurité complète au travers d'une campagne quelque peu incertaine. Les services de liaisons routieres ne circulaient plus la nuit venue. La marche à pied et la bicyclette occupaient, si l'on peut dire, les pavés des villages. Les transports routiers et les services d'autocars de la SNCF avaient modifié leurs véhicules. La plupart d'entre eux fonctionnaient à l'aide d'un gazogène qu'il fallait alimenter constamment en charbon de bois. Les véhicules plus légers circulaient grâce à l'installation de bouteilles de gaz disposées en général sur le toit des automobiles. La pénurie de carburant avait provoqué ces modifications avec beaucoup d'ingéniosité.

    Mais en ces années de privations, la moindre évasion nous réjouissait tout de même et nous faisait oublier, de courts instants, les moments tragiques de notre adolescence bouleversée. Après ce long mois de solitude, mon père nous rapatria pour notre grand bonheur. La famille de nouveau se trouva réunie sous le risque des fréquents bombardements mais aussi avec l'attachement retrouvé à notre chère maison familiale. Pour ma part, en collaboration avec mon cousin Jean-Pierre, notre programme d'entraves envers les envahisseurs reprit immédiatement son cours normal. J'avais retrouvé ainsi une activité plus conforme aux heures déprimantes qui nous étaient imposées.

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