• Les préliminaires du siège

    1) Dans l'attente du débarquement

     La question du débarquement des forces anglo-saxonne en Europe, en vue de créer un second iront, fut posée dès 1942 et elle le fut par le gouvernement soviétique. Les armées allemandes menaient alors leur offensive contre la Russie avec des moyens colossaux et les hautes autorités soviétiques, gouvernement et commandement, insistaient vivement auprès des Alliés pour obtenir d’eux un effort massif contre l’Allemagne.

     Mais ces derniers n’avaient pas encore les moyen suffisants pour mener une offensive de grande envergure contre le Reich. C’est ce que Winston Churchill se chargea d’aller expliquer à Staline au cours du premier voyage qu’il fit en U.R.S.S. en août 1942. Il se rencontra à Moscou avec M. Harriman, représentant personnel du Président Roosevelt. Ainsi la réunion prit le caractère d’un véritable conseil de guerre interallié, où la question du second front fut examinée sous tous ses aspects.

     Désormais cette question sera à l’ordre du jour de toutes les conférences alliées. A Casablanca (14 au 26 janvier ]943), Roosevelt et Churchill tombent d’accord pour accorder la priorité aux opérations en Europe, le front méditerranéen et le front d’Extrême-Orient n’étant considérés que comme des théâtres secondaires. A Téhéran, en novembre 1943, Roosevelt, Churchill et Staline se rencontrent pour la première fois. Le communiqué final publié à la suite de cette réunion déclare que l’accord est complet entre les << Trois Grands >> au sujet des opérations à venir dans « l’est. l’ouest et le sud ».

     On peut s’étonner de la lenteur mise par les Anglo-Saxons à créer ce front de diversion, malgré les demandes de plus en plus pressantes des Russes. C’est que les risques à courir étaient considérables et qu’il fallait à tout prix éviter un échec. Si l’opération décisive de la guerre échouait, le bilan devait en être catastrophique; pertes immenses en hommes et en matériel, opinion anglo-saxonne fortement ébranlée dans sa confiance en l’issue favorable de la lutte, par contre raidissement du moral allemand et par suite, prolongation de la guerre de plusieurs années.

     Or le problème à résoudre était particulièrement ardu : il fallait débarquer des forces très importantes avec des milliers de chars et de camions et une quantité incroyable de munitions et d’approvisionnements ; puis disposer de la supériorité aérienne pour assurer la protection de la tête de pont ainsi créée, en même temps que pour empêcher la concentration de renforts en vue de la contre-attaque; enfin, pendant tout le temps de la bataille, assurer le débarquement en un flot continu des troupes fraîches, de leur matériel, de leurs approvisionnements, de dizaines de milliers de tonnes d’essence.

     C’est seulement à la fin de 1942 que les Anglo-Saxons furent vainqueurs dans la bataille de l’Atlantique et que leurs convois purent gagner la Grande-Bretagne sans trop de difficultés. Cette victoire était la condition nécessaire à l’établissement d’un second front. C’est alors que les états-majors se mirent à l’œuvre. Mais en raison de la tâche colossale a effectuer, dix—huit mois furent nécessaires pour la préparer

     Les Allemands n’ignoraient rien des projets alliés. Et c’est pour y faire échec qu’ils dressèrent, depuis le cap Nord jusqu'à Biarritz, ce formidable ensemble de fortifications auquel ils donnèrent le nom de Mur de l’Atlantique.

     Celui-ci, après le débarquement allié, en Afrique du Nord, s’étira jusqu’à la Côte d’Azur pour devenir le Mur du littoral européen.

     Les Allemands affectaient de croire que la percée de ce système fortifié était impossible. Dans son message du jour de l’an 1944, Hitler proclamait : "Je le dis en pleine confiance au peuple allemand : où que les Alliés débarquent, ils recevront l’accueil qu’ils méritent" . Le 5 janvier 1944, Gœbbels affirmait aux correspondants de presse japonais à Berlin que << quel que fût le lieu où l’ennemi tenterait un débarquement et quelle que fût la date de cette tentative, des armées allemandes étaient prêtes à l’écraser ». (1).

     Enfin le 9 mai 1944, après une minutieuse inspection des côtes françaises, le maréchal Rommell déclarait que << depuis les champs de tulipes de la Hollande jusqu’à Hendaye et à Nice, le mur du littoral européen ferait de toute tentative de débarquement une aventure sanglante pour l’assaillant. >>. (2)

     Mais si les Allemands n’avaient aucun doute quant à la certitude du débarquement, ils ignoraient où celui-ci se produirait.

     Le simple raisonnement indiquait que le débarquement ne pouvait avoir lieu que sur un point du littoral à proximité de l’Angleterre, tant pour permettre une rotation suffisamment rapide des navires de transport appelés à effectuer plusieurs voyages entre l’Angleterre et le continent que pour donner leur pleine efficacité aux chasseurs basés en Grande—Bretagne.

     De ce fait, la côte norvégienne, la côte danoise et le littoral au sud de la Loire se trouvaient hors de cause.

    Le littoral allemand et le littoral hollandais étaient eux-mêmes trop excentriques. Restait la côte depuis Anvers jusqu’à Brest. Et sur cette vaste étendue littorale, les Allemands accordaient une attention particulière au secteur Ostende, embouchure de la Somme, en raison de sa proximité immédiate de l’Angleterre et aussi parce qu’ils travaillaient à établir dans l’arrière-pays un grand nombre de rampes de lancement pour bombes volantes. Ils donnaient une telle importance à ce nouvel engin de guerre qu’ils s’imaginaient les Anglo-Saxons disposés à de grands sacrifices pour faire cesser au plus vite la menace qui péserait sur l’Angleterre du fait de l’emploi de cette "arme secrète"

     (1) Le Monde, 7 Juin 1945. Dès 1943, un des subordonnés de Goebbels déclarait à la tradio : « Toute attaque ennemie, même la plus puissante et la plus acharnée qu’il soit possible d’imaginer, est vouée à l’échec » (Courtabessis, ouvr, cité, p. 28).

     (2) Le Monde. 7 juin 1945.

    C’est pourquoi le haut commandement allemand voulut donner au << Mur de l’Atlantique >> dans la zone susmentionnée une force tel-’le que les assauts alliés viendraient s’y briser.

     Le littoral fut littéralement truffé de blockhaus, d’abri, de dépôts de munitions, soigneusement camouflés.

    C’est l’Organisation Todt qui accomplissait ce travail grâce à une main-d’œuvre civile recrutée dans la région même ou amenée d’autres pays européens soumis à l'occupation nazie ( Belgique., Hollande).

     Pour mesurer l’habileté consommée qui présida à l’érection de ces ouvrages bétonnés, il suffisait de parcourir Calais et ses environs. Le PC. édifié dans le Jardin de l’Hôtel de Ville est surmonté d’un ensemble ruiniforme destiné à tromper l’aviation. Les abris dressés en plusieurs points de la ville ont urne épaisseur de béton telle qu’elle semble défier les bombes les plus puissantes.

     Les plages furent munies de défenses accessoires propres à empêcher, pensaient les augures allemands, toute tentative de débarquement : profusion de barbelés s‘agrippant a des pieux métalliques où à des poteaux en ciment et formant une barrière quasiment, infranchissable, mines à profusions enterrées dans le sable. Ceux qui ont vu la plage de Calais avant qu’elle ne soi-t nettoyée ont pu se rendre compte de l’ampleur des préparatifs allemands.

     Sur la terre ferme, les Allemands avaient établi le long des routes des chicanes anti-tanks destinées à entraver la marche des engins blindés. Les routes devaient d’ailleurs être minées au moment opportun. Des champs de mines avaient «été établis parallèlement à la côte, couvrant de vastes étendues, sans aucun souci des cultures. Qui ne se souvient de ces clôtures de fil barbelé, avec de place en place un placard portant une tête de mort et le fatidique Minen ?

     Hâtons—nous d’ailleurs d’ajouter que bon nombre de ces champs ne contenaient aucun explosif. Aussi quand le moment de la moisson arriva, les propriétaires des terres prétendument minées coupèrent tranquillement leur blé ou leur avoine, puis engrangèrent leur récolte à la stupéfaction des Allemands, qui, d’ailleurs ne firent aucune opposition.

    Mais le commandement allemand comptait surtout sur l’inondation, partout où elle était possible, pour entraver l’avance alliée au cas où la mise à terre d’un corps de débarquement réussirait. L’absence de relief dans cette plaine de la Flandre maritime, dite aussi plaine des wateringues, qui affecte la forme d’un triangle dont les sommets seraient Sangatte. Saint-Omer et Dunkerque, facilitait l’occupation. 

     La plaine du Calaisis forme une portion de cette Flandre maritime dont il vient d’être question. Chacun sait qu’elle est menacée constamment par l’inondation et que l‘évacuation des eaux vers la mer est assurée par de nombreux canaux ou watergands aboutissant à un collecteur (la Rivière Neuve), lequel conduit à la mer les eaux ainsi drainées dans les terres du voisinage.

     En empêchant le collecteur de remplir sa fonction, les Allemands réussirent à recouvrir le Calaisis presque tout entier d’une nappe d’eau, qui submergea cultures et pâturages et obligea bon nombre d’habitants à évacuer les habitations dispersées à travers la campagne (Marais-de-Guines, par exemple).

     Chaque visite d’un haut chef amenait inévitablement la découverte de lacunes dans le système défensif imaginé par les Allemands. Elle était régulièrement suivie de destructions (par exemple Cette charmantes maisonnettes du Virval, qui s’étendaient à gauche de la route des Attaques, entre le fossé des fortifications et la voie fermée de Dunkerque, lesquelles furent dynamitées pour dégager le champ de tir des fortifications) ou du renforcement des ouvrages existants, pour lequel la main-d’œuvre civile était largement réquisitionnée (en mai 1944, les élèves des collèges de garçons de la ville furent mis à contribution pour un travail de ce genre). ,

     La dernière trouvaille en cette matière est dûe, dit-on, au maréchal Rommel. Il s'agissait d’entraver l’atterrissage sur les arrières des troupes allemandes des parachutistes et des formations aéroportées. Dans ce but, les “Allemands décidèrent de faire de vastes plantations de troncs d’arbres ayant 3 à 4 mètres de hauteur, espacés d’une dizaine de mètres, souvent reliés entre eux par des barbelés. Pour se procurer les troncs nécessaires, bois et boqueteaux furent intensément exploités et une main-d’œuvre nombreuse fut requise. C’était une pitié vraiment de voir s’abattre sous la hache des vandales, ces arbres qui constituaient la parure de maints paysages.

     Et non contents de couvrir la campagne de ces piquets, les Allemands en plantèrent même dans l’intérieur de la ville (place de l’Hôtel de Ville, place de la gare, terrain du Racing Club).

     Enfin sur plusieurs des voies d’accès à la ville, les Allemands utilisèrent des << portiques Cointet >>, sortes de portes en acier placées sur des rouleaux et provenant, dit-on, de la ligne Maginot, en 1940.

     Le << mur de l’Atlantique >> n’avait pas, semble-t'il, la solidité qu’on lui a prêtée. Les inspections qu’en fit le maréchal Rommel lui causèrent une profonde déception ; il le considérait comme une vaste duperie inventée par la propagande nazie. (1).

     Philippe Henriot, le « Gœbbels de Vichy », avait, dans ses allocutions radiophoniques, évoqué maintes fois les malheurs qui fondraient sur les villes littorales en cas d’un débarquement allié et indiqué que le gouvernement vichyssois envisageait une évacuation en masse des populations côtières pour les soustraire au massacre auquel elles étaient vouées.

     A la mi-février 19440 l’évacuation totale de la ville de Calais fut décidée par les autorités allemandes (2). Les départements d’accueil prévus par le gouvernement français furent la Nièvre et la Marne, Les départs devaient s’effectuer en plusieurs échelons, le dernier étant constitué par les fonctionnaires et les autorités municipales.

     (1) Général anglais, Desmond Young, Rommel (Paris—Presse, 23 avril 1950).

    (2) L’affiche annonçant l’évacuation fut apposée le 14 février.

     Toutefois les Allemands interdirent aux ouvriers qu’ils employaient de quitter la ville. Et comme un certain nombre d’entre eux avaient abandonné les chantiers dès l’annonce de l’évacuation, ils furent invités par voie d’affiches à réintégrer immédiatement le travail sous peine de graves sanctions. Bientôt d'ailleurs, les autorités occupantes autorisèrent les familles des ouvriers qu’elles employaient à demeurer à Calais.

     Les premiers échelons d'évacuation comprenaient les personnes âgées, les infirmes, les titulaires de secours ou de pensions. Toute une organisation avait été mise sur pied par les autorités municipales, en accord avec la Croix—Rouge, pour présider à leur départ : centres de rassemblement pour les personnes et les bagages avec des moyens de transport pour les vieillards et les infirmes ; garde-meubles pour la conservation des mobiliers abandonnés, trains spéciaux pour le transport à destination.

     Aux Calaisiens se joignirent des habitants des communes environnantes, atteintes également par l’ordre évacuation : Coquelles, Blériot-Plage, Coulogne. Marck. 

     Puis ce fut au tour des enfants d’âge scolaire (6 à 14 ans) de quitter Calais, en compagnie de leurs maîtres et maitresses. Ils furent dirigés sur le département de la Mayenne. Et comme les collèges avaient fermé leurs portes,

    bon nombre de leurs élèves, tant masculins que féminins, se rendirent dans des villes de l’intérieur, afin de pouvoir continuer leurs études. 

     A la fin de février, les autorités allemandes décidèrent de suspendre l’évacuation (l). Calais avait perdu 18 à 20.000 habitants, qui allaient pendant de longs mois souffrir au loin de la nostalgie de leur ville natale.

     Il se produisit encore dans les mois suivants un certain nombre de départs volontaires, qui devinrent plus nombreux lors des bombardements aériens de mai. Mais les partants de cette seconde période demeurèrent surtout dans le voisinage de Calais, à Ardres, à Guines, afin de pouvoir facilement veiller sur leurs intérêts.

     (1) L’affiche fut apposée le 24 février.

     Pour éviter l’extension des réquisitions de travail parmi les jeunes gens de l’enseignement du second degré demeurés à Calais, l’autorité académique décida, en mai 1944, d’organiser un centre de repli dans la Creuse. La direction en fut confiée à M. Boucher, directeur du collège moderne de garçons, lequel quitta Calais dans la seconde quinzaine de mai, emmenant avec lui presque une centaine d’élèves et une partie du personnel des deux collèges.

     2) Le débarquement de Normandie et l'avance alliée

     Possédant de façon incontestée la maîtrise des airs, les Alliés entreprirent à partir de mars 1944, une offensive aérienne de grand style. Cette action, préludant au débarquement en Europe occidentale, avait pour but de réduire la capacité de production de l’Allemagne industrielle de façon telle que sa puissance offensive soit sensiblement diminuée.

     Cette tâche était dévolue aux bombardiers anglais et américains, dont les Calaisiens entendirent si souvent les vrombissements au cours des nuits de mai et de juin 1944, en même temps qu’ils constataient avec satisfaction l’affaiblissement toujours plus marqué de la réaction des batteries côtières allemandes de D.C.A. .

     Cette offensive au cœur de l’Allemagne s’accompagnait d’attaques de moindre envergure, exécutées par des bombardiers moyens et des bombardiers-chasseurs, sur les installations militaires des côtes françaises et sur les voies de communications routières et ferroviaires utilisées par les Allemands sur notre territoire.

     Calais et toute la région constituaient un des bults de cette offensive de harcèlement.

     Notre ville fut particulièrement éprouvée. Le 9 mai, vers onze heures, les avions britanniques attaquaient les installations ferroviaires depuis les Fontinettes jusqu’au dépôt des machines. Toutes les rues avoisinantes furent fortement endommagées et on compta 34 morts dans la population civile. Une seconde attaque eut lieu le même jour, vers 23 heures, sur le quartier du Petit-Courgain ; elle visait la station des lignes téléphoniques souterraines ; celle-ci fut à peine endommagée, mais les maisons particulières du voisinage subirent des dégâts considérables. Heureusement la plupart des habitants avaient transporté leurs pénates ailleurs pour la nuit.

     Une nouvelle attaque eut lieu le lundi 29 mai, lendemain de la Pentecôte, vers 18 h.30. Elle portait de nouveau sur le central téléphonique du Petit-Courgain. On releva 150 points de chute et il y eut de nouveau des dégâts importants aux habitations. On n’eut que deux victimes à déplorer.

     Les jours suivants, les appareils aériens s’en prirent aux ouvrages fortifiés de la côte ainsi qu’aux voies ferrées de la région, ce qui amena une grande perturbation dans la circulation des trains. La ligne de Dunkerque fut coupée et les convois furent détournés par Saint-Omer ou supprimés. Désormais les trains comprirent une plate-forme portant des mitrailleuses servies par dès soldats de la Wehrmacht. 

     Les 3 à 4 juin, deux quartiers de Calais sont encore une fois durement touchés : ce sont le Fort-Nieulay et le Petit-Courgain, Les dégâts matériels sont considérables et 48 habitants trouvent la mort au cours de ces deux bombardements.

     Cependant des attaques réitérées se produisaient sur toute la région côtière.. Leur violence trompa les Allemands. Quand l’attaque fut déclenchée le 6 juin sur les côtes de Normandie. ils crurent qu’il s’agissait seulement d’une feinte et que le véritable débarquement se produirait quelque part, entre Ostende et la baie de la Somme. C’est pourquoi ils maintinrent‘ inutilemt vingt-cinq divisions au moins au nord de la Somme et ne réunirent que des forces insuffisantes pour parer au débarquement allié (1).

     Lorsqu’ils voulurent effectuer les regroupements nécessaires, il était trop tard : l’action de l’aviation alliée et celle des forces françaises de l’intérieur ava‘ient complètement paralysé le réseau ferroviaire.

     L‘erreur du commandement allemand est inexcusable. La présence de hauts-fonds et de bancs de sable au large des côtes de la Mer du Nord et du Pas-de-Calais rendait impossibles les évolutions d’une flotte considérable, telle que celle nécessaire à un débarquement massif d’hommes et de matériel . Il y a tout lieu de penser que la présence à proximité des côtes du Pas-de-Calais de nombreuses rampes de lancement pour bombes volantes obnubilait son raisonnement ; surestimant cette arme encore secrète, il pensait ainsi que nous l’avons dit déjà, que les Britanniques tenteraient de s’emparer au plus tôt des rampes en question pour détruire la menace qui allait surgir quelques jours plus tard.

     Toujours est-il que le 2 juin, le général Dittmar, commentateur militaire de la radio allemande, déclarait au micro : << Je crois à l’invasion >>. Il ne pouvait se montrer meilleur prophète.

     Le 5 juin… l’aviation alliée fut particulièrement active sur Calais-Nord et les environs immédiats de la ville.

    Vers midi le bruit se répandit que des tracts avaient été lancés, annonçant un bombardement massif du dépôt des machines de la S. N. C. F. pour l’après- -midi. On vit les gens courir affolés, emportant des ballets et le soir des Calaisiens plus nombreux que d’habitude, quittèrent la ville pour passer la nuit à la campagne.

     Le débarquement de Normandie se produisit le 6 juin, aux premières heures de la journée. La nouvelle fut connue en ville entre 7 et 8 heures, et ce fut un ruée vers les boulangeries où, en quelques instants, la marchandise tout entière fut enlevée. Beaucoup durent attendre l’après-midi pour s’approvisionner en pain.

     A la Kommandantur, les sentinelles furent triplées. Les ouvriers travaillant pour les entreprises allemandes furent renvoyés. La vérification des papiers par les postes établis aux portes de la ville se fit plus sévère.

     Enfin les voitures d’ambulance des pompiers furent réquisitionnées par l’autorité occupante. Elles ne devaient plus revenir à Calais.

     Dans la nuit du 6 au 7 juin, alors que les passages d’avions se succédaient au-dessus de la ville, l’attention des habitants fut attirée par un bruit inaccoutumé. Quelques-uns, plus curieux que les autres, mirent le nez à la fenêtre et virent une flamme rouge se déplaçant dans le ciel. Les Allemands venaient d’inaugurer l’ère des bombes volantes.

     Les Calaisiens firent connaissance les jours suivants avec ces nouveaux engins de guerre. Leur passage était très irrégulier : tantôt isolés, tantôt suivant la même trajectoire par deux ou par trois, ils survolaient la Ville de jour comme la nuit. Leur arrivée était annoncée par un bruit particulier, de sorte que chacun pouvait les observer.

     Les soldats allemands ne se cachaient pas pour dire que la bombe volante amènerait la victoire allemande. Au cours des premières journées, on les voyait se précipiter tout joyeux et écarquiller les yeux pour voir le merveilleux engin dû au génie teuton. Mais leur enthousiasme ne fut qu’éphémère.

     Cependant les journées passaient. Ceux qui avaient la rare fortune de posséder encore un poste de radio répandaient parmi leurs amis les nouvelles de la bataille de Normandie. On en connut les péripéties, les difficultés des premiers jours, la prise de Cherbourg (27 juin), puis la ruée des blindés américains vers la Bretagne et la vallée de la Loire, la délivrance de Nantes et d’Angers {10 août), d'Orléans (17 août), l’entrée triomphale du général de Gaulle à Paris (25 août).

     Et voici que les forces alliées se mettent en marche vers le nord. Le 31 août, elles sont signalées à Amiens. Alors l’impatience des Calaisiens ne connait plus de bornes : on calcule combien de jours il faut encore attendre la délivrance, les plus exaltés comptent par heures. Un commerçant avisé met en vente des drapeaux tricolores et voit son stock épuisé en une demi—journée. Bon nombre de Calaisiens préparent en cachette des drapeaux anglais, américains, canadiens. La nouvelle s’est répandue en effet que la tâche de délivrer Calais incombera aux troupes canadiennes et on tient à leur faire fête, on rêve d’un défilé triomphal, sous les fleurs et les acclamations.

     (1) Darcy, Histoire de la guerre 1939-1945

    Appendice

     En ce qui concerne l’erreur commise par les Allemands au sujet du point de débarquement, le témoignage du général Eisenhower est particulièrement précieux.

     Voici ce que le généralissime allié écrit dans son rapport sur Les opérations en Europe des forces expéditionnaires alliées : La répartition des attaqués (aériennes) fut arrangée de telle sorte qu’elle indiquait l’intérêt, spécial que nous prenions au Pas-de—Calais. Nous espérions également que le bombardement des rampes de lancement des torpilles aériennes (V 1) serait faussement interprété en notre faveur. 

     « Après le commencement de l’assaut, le 16 juin, nous continuâmes à maintenir nos concentrations dans le sud-est de l’Angleterre et notre déploiement de navires réels et simulés dans l’estuaire de la Tamise aussi longtemps que cela fut possible, dans l’espoir que l’ennemi estimerait que la tête de pont de Normandie était une attaque de diversion et que l’assaut principal et positif aurait lieu dans le Pas-de—Calais quand la diversion aurait rempli son but.

     « La 15e armée allemande demeura sans bouger dans le Pas-de-Calais jusqu’à la dernière semaine de juillet...Ce ne fut pas avant le 25 juillet que la première division de la 15° armée fit mouvement dans la direction de l’ouest, essayant trop tard et sans succès de renforcer le front qui s’écroulait en Normandie. >>

     Le major Shulman, de l’armée canadienne. après avoir interrogé de nombreux officiers généraux de l‘armée allemande, dépeint ainsi, dans son ouvrage : La défaite allemande à l’ouest, les concepts de l’état—major nazi au sujet du débarquement allié : « La Basse-Normandie était écartée comme bonne zone du débarquement parce qu’elle n’avait pas de bons ports offrant des facilités à l’envoi d’approvisionnements et de renforts. Là encore les services de renseignements allemands avaient mal rempli leur tâche, car ils ne savaient rien des ports artificiels (les ports Mulberry) qu’on avait constitué en Angleterre pour parer à ce défaut. On avait bien signalé à Berlin ces grandes constructions flottantes dans la Tamise, mais on estimait qu’elles devaient servir d’élévateurs de manutention de grains, ou étaient destinées à servir de quais d’accostages dans un port capturé dont les installations seraient détruites >>.

     Hitler par sa Seule intuition, prétendit tout d’abord que le débarquement aurait lieu en Basse-Normandie. Puis il changea d’idée : << il insistait pour que la ligne de côte française faisant face à Douvres demeurât fortement garnie. Ce ne fut qu’au début d’août que Hitler abandonna l’idée qu’un second débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais >>. Mais il était trop tard pour acheminer vers la Normandie les forces massées le long du Pas-de-Calais…

    3) Calais en Août 1944

     En dépit des événements que nous venons de rappeler, la vie des troupes allemandes continue, en apparence du moins, à se dérouler sur le même rythme que les mois précédents. Certes les détachements défilent sans scander leur marche de ces chants qui ont offusqué nos oreilles si longtemps, mais depuis Stalingrad, les Allemands ont perdu l’habitude de chanter. Nous sommes frappés de l‘aspect juvénile de la plupart des militaires de la Wehrmacht ; beaucoup paraissent âgés de 17 ans au plus. Mais les hommes de la Wehrmacht et de la Kriesgsmarine continuent à arpenter placidement nos trottoirs, le fusil en bandoulière et la serviette à la main ; on ne se croirait jamais à la veille d’un siège.

     Il convient cependant de noter la multiplication depuis quelques mois des unités cyclistes, ce qui laisserait supposer que l’armée allemande manque de véhicules automobiles et d’essence.

     Ajoutons que les avions alliés sillonnent toujours nombreux le ciel de notre ville. Et les bombes volantes continuent, de jour comme de nuit, à prendre le chemin de l’Angleterre ; le passage de ces gros cigares déclenche une violente canonnade semblant provenir des côtes anglaises que l’on perçoit nettement quand le vent est favorable ; sans doute nos voisins s’efforcent-ils d’arrêter la marche de ces projectiles aériens par un tir de barrage nourri.

    Mais voilà que le 17 août, dans la matinée, on apprend qu’un attentat a été commis la nuit précédente aux usines Brampton, arrêtant momentanément la marche des ateliers . La surveillance exercée par les postes placés aux portes de la ville est aujourd’hui beaucoup plus rigoureuse , nous le constatons nous—même à Saint-Pierre-Halte, où nous voyons les hommes de garde arrêter les véhicules et les visiter minutieusement ; faire ouvrir aux ménagères qui vont au Virval s’approvisionner en lait leur sac ou Leur panier, réclamer à celles-ci leur carte d’identité ; faire descendre les voyageurs de l’autobus d’Ardres et examiner leurs bagages. On sent nos occupants tenaillés par la crainte des << terroristes >>.

     Et dans l’après—midi, une affiche apprend aux Calaisiens que le couvre-feu est ramené à 20 heures et que les cafés et cinémas sont fermés jusqu’à nouvel ordre. Il en sera ainsi jusqu’au 26 août : alors l’heure du couvre—feu sera reportée à 21 h. 30 et les autres sanctions seront levées.

     C’est à partir du 26 août que la défaite allemande apparaît de façon évidente aux yeux ravis des Calaisiens.

     Les groupes de << bagnards >> (condamnés aux travaux publics) ont depuis quelques jours déjà cessé de marteler nos boulevards de leurs sabots. Voici que les divers services des chemins de fer quittent Calais à leur tour.

     Le dimanche 27 août, les promeneurs suivent avec intérêt le défilé des troupes allemandes sur les boulevards, Alors que des détachements se dirigent vers le boulevard Gambetta, d’autres marchent en sens inverse vers la place de la Nation. Les hommes sont couverts de poussière et paraissent exténués. Beaucoup de ces groupes marchent en file indienne sur les trottoirs, tellement la crainte des avions est grande parmi les troupes ennemies.

     Le 30 août, urne affiche avise la population que le couvre-feu est désormais fixé de 20 heures à 6 heures.

     Le 31 août, à la fin de l’après-midi, des soldats allemands postés place de la Nation, rue des Fontinettes, boulevard Jacquard, place de l’Hôtel de Ville, arrêtent les cyclistes et s’emparent de leurs véhicules. Evidemment les premiers passants ne peuvent éviter la saisie, mais la chasse ne demeure pas longtemps fructueuse, car les cyclistes prévenus déposent leurs machines chez des amis et rentrent à pied à leur domicile.

     C’est au tour de l’organisation Todt et des entreprises allemandes de quitter Calais. Le licenciement du personnel français est terminé le 1er septembre. Et dans l’après-midi on voit défiler, par groupes, des travailleurs étrangers qui, escortés par des gendarmes et des hommes armés de l’organisation en question, prennent la route de Dunkerque.

     Les 2 et 3 septembre, de violentes explosions se font entendre à plusieurs reprises. Ce sont les ouvrages du port (quais, écluses, grues) que les Allemands font sauter. Puis le 4 septembre, c’est au tour des ponts reliant Calais—sud à Calais—Nord ; seul subsiste la pont Richelieu, qui demeurera intact jusqu’a la capitulation.

     Cependant que le vandalisme des Allemands s’acharne sur notre ville, les troupes alliées ont poursuivi leur avance. Le siège de Calais va commencer.

     

     

     

     

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