• Les réquisitions des logements et matériels

    Durant ces années oppressantes, chacun s'organisa pour apporter un léger réconfort, envers ses concitoyens selon ses moyens. À cet effet, mon cousin Jean-Pierre âgé à ce moment d'une quinzaine d'années, s'était porté volontaire auprès du responsable du patronage du Sacré Coeur, du quartier du Petit Courgain.

    Ce volontariat consistait à produire une séance de cinéma muet, une fois par semaine dans la salle paroissiale. Les films étaient loués auprès d'un commerçant de Calais, spécialisé dans les appareils photo, les projecteurs muets ainsi que dans la location de vieilles bobines de films en 9,5 mm. Ces derniers diffusaient en majorité les exploits de Laurel et Hardy et les aventures de Charlot. Mon cousin, suite à de minutieuses économies provenant d'un job de livreur de journaux auprès du Journal "Le Petit Calaisien", et, avec l'aide de sa tante Annette, était devenu l'heureux propriétaire d'un projecteur de cinéma Mascress en 9,5 mm. Ce modeste appareil, de puissance modérée, ne permettait que des projections sur un écran disposé tout au plus à une quinzaine de mètres de distance. Le scout de France et l'Abbé Foigne assuraient, de cette manière, un après midi récréatif par semaine aux gamins du quartier, en leur apportant ainsi une brève évasion à leur douloureuse épreuve.

    Après ces séances publiques de caractère catholique, mon cousin m'offrait l'avantage et le bénéfice de séances privées au domicile paternel. Je pouvais ainsi apprécier, bien installé au fond d'un fauteuil, les multiples péripéties de ces vieux acteurs devenus démodés. Malgré nos efforts pour échapper à la lourde atmosphère qui nous enveloppait, les occupants avaient trouvé une solution pour protéger, en partie, leur effectif militaire.

    Ce dernier logeait habituellement dans des bâtiments réquisitionnés à cet effet. Cette protection était d'une grande simplicité et consistait au logement chez l'habitant de ces soldats en les répartissant. En premier lieu, les chambres des prisonniers français, qui étaient devenues vacantes, furent occupées sans pouvoir apporter de contradiction. Les employés de la Kommandantur avaient rédigé ces listes avec facilité.

    C'est ainsi qu'à la fin de l'année quarante, une délégation de police releva les pièces disponibles. Notre famille se résigna avec appréhension, et un soldat allemand, s'empressa de prendre possession de la chambre de mon frère, prisonnier à la frontière russe. Le comportement de ces locataires forcés était assez réglementé, et ils observaient néanmoins, une attitude respectueuse envers les propriétaires des locaux envahis.

    Le domicile de ma tante Annette où logeait mon cousin fut également réquisitionné en partie. Un sous-officier prit possession de deux pièces vacantes, au numéro douze de la rue Volta. Il était également accompagné d'une élégante italienne prénommée Gilda. Cette jolie femme, aux longs cheveux noirs, répandait autour d'elle, le charme et la chaleur de son pays d'origine. Ses déplacements gracieux suscitaient dans nos esprits de gamin, une attirance mêlée de rêves.

    Les deux chenapans étaient subjugués et éblouis par sa démarche ondulante.

    Mon cousin, toujours intrépide, éprouva un sentiment de jalousie envers le partenaire qui partageait provisoirement l'existence de cette femme séduisante.

    Un jour que ce dernier traversait la cour de la maison occupée, Jean Pierre, armé d'une grosse carabine à plomb, ajusta dans sa ligne de mire le sous-officier privilégié.

    Cette carabine, à air comprimé, projetait de gros plombs de forme cylindrique ressemblant à deux petits entonnoirs mis face à face. Le plomb traversa la vitre de la véranda en allant se perdre sur le mur de la courette. Bien heureusement, l'individu visé ne s'aperçut pas de l'incident d'autant plus que ce genre de carabine était entièrement silencieuse. Par contre, il subsista de nombreuses années le trou bien rond de ce projectile dans la vitre légèrement étoilée. Ce petit vestige et témoin d'une vengeance manquée d'un adolescent demeura la preuve et la cause d'une admiration muette envers une jolie femme du sud.

    Puis, en 1943, l'autorité allemande, toujours à l'affût, se mit à la recherche de métaux non ferreux. Entre temps, toutes les automobiles anciennes et matériels divers avaient été mis à la casse pour la récupération. La Chambre Syndicale des Fabricants de Dentelles avait pressenti une prochaine réquisition des intérieurs des métiers Leavers, constitués essentiellement de cuivre et de plomb. Cette présomption inquiéta sérieusement le comité de cette association dont mon père était l'administrateur aux finances. Cette démolition et cette refonte de ce matériel signifiaient en quelque sorte, la fin de l'industrie dentellière de Calais.

    Pour contrer cette possibilité néfaste, des documents furent avancés auprès de la Kommandantur, afin de préciser que la fabrication de cette industrie, était devenue à la longue une fabrication de type utilitaire dans plusieurs domaines. En effet, de nombreux métiers fabriquaient un tulle à maille carrée pour la société Vitrex. Cette grosse maille en coton supportait un enduit spécial et pouvait remplacer les vitres brisées par les bombardements alliés.

    D'autre part, la fabrication d'un tulle moustiquaire et celui du Vitrex réunis, avaient permis aux fabricants de recevoir un contingent de coton. Cet approvisionnement apporta une production ralentie à plusieurs fabricants durant l'année suivante. D'autres industriels s'étaient orientés sur une autre voie par la création de rideaux, de nappes, de couvre lits, etc. Cette fabrication fournissait ainsi des textiles pour ornements d'intérieur et de linge de maison. Les fines dentelles Leavers destinées habituellement, en majorité, aux jolies élégantes de la mode, avaient pour un temps disparu.

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