• Louis Gavet & François Mareschal, sauveteurs calaisiens

    LOUIS GAVET & FRANÇOIS MARESCHAL, SAUVETEURS CALAISIENS

      par Gérard BEAUVILLAIN

    Cet article se propose d’évoquer la mémoire de deux hommes, deux Calaisiens, Louis Gavet et François Mareschal, qui ont trouvé la mort dans des circonstances tragiques le 18 octobre 1791, devant le port de Calais, en tentant de sauver la vie de quelques naufragés.

    Certains auteurs n’hésitent pas à voir en eux les premiers sauveteurs calaisiens. Pourquoi pas ? Il y eut certainement d’autres sauveteurs avant eux, mais ceux-là, tout particulièrement, sont restés présents dans la mémoire collective en raison :

    - des circonstances tragiques de ce drame ;

    - de la situation des deux personnages ;

    - du mémorial évoquant leur sacrifice que l’on voit encore de nos jours.

    Un célèbre édifice commémore cet événement. Il s’agit de l’oeuvre d’un sculpteur de la région audomaroise, Edouard Lormier, baptisée « Le monument aux sauveteurs » ou, plus connue, de manière non officielle et sûrement impropre, sous le nom de « Monument Gavet ». Inauguré le 11 septembre 1899, il remplace un premier ouvrage érigé dès 1791, qui avait été démoli au moment de la destruction de la muraille du Courgain.

    La construction actuelle est composée d’une statue de bronze posée sur un socle. Elle représente un marin qui, dans un certain élan, s’apprête à lancer un filin ou un cordage. À l’origine, il y avait un grappin au bout de ce cordage, disposé aux pieds du personnage mais il a disparu au cours des années… Ce marin, barbu et, on le devine, buriné par les embruns, est vêtu d’un habit de pêche, et il va nu-pieds.

    Lors de son inauguration, il fut placé devant le bassin du Paradis, sur le boulevard International, devenu, juste après la Première Guerre mondiale, boulevard des Alliés. De nombreuses cartes postales le représentant ont été éditées depuis plus d’un siècle. Il a été photographié sous tous les angles et il était entouré de grilles, comme cela se faisait couramment à l’époque. Il restera à cet emplacement jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Le bronze n’a pas souffert de la guerre, des bombardements et des combats, mais le socle, quant à lui, sera un peu abîmé.

    La statue et son socle seront déplacés en 1960, pour trouver leur place actuelle, sur un petit terre-plein gazonné, entre le quai de la Colonne et la rue Jean-Pierre Avron, devant les aubettes des marchandes de poissons et à proximité immédiate du Minck. La rue Gavet ne se trouve pas très loin, mais on chercherait en vain la rue Mareschal, qui n’existe plus.

    LOUIS GAVET & FRANÇOIS MARESCHAL, SAUVETEURS CALAISIENS

    Le socle, gravé sur ses quatre faces, est surmonté de la statue en bronze et le personnage est tourné vers la mer. À ce propos, les Courguinois, toujours facétieux et enclins à trouver des surnoms à tout et à tout le monde, l’avaient surnommé « cuverville ».

    La gravure du côté droit rend hommage aux différents patrons des canots de sauvetage de 1834 à 1960. On y retrouve beaucoup de noms bien connus des Calaisiens. En voici le texte intégral :

    « AUX PATRONS des CANOTS de SAUVETAGE

    de la STATION de CALAIS

    Société humaine de Calais 1834 1867

    Patrons ayant commandé les diverses embarcations de Sauvetage

    Adrien POLLET, J LEFEBVRE Nicolas MAGRÉ

    Philippe FIQUOY E. Pierre MULARD

    Société centrale de sauvetage des Naufragés 1867

    Patrons commissionnés des canots de sauvetages de la Société

    Eleonore MULARD 1867-1874

    Jean DELANNOY 1874-1900

    Pierre AVRON 1900-1905

    François DELANNOY 1902-1913

    Pierre MULARD 1913-1925

    Adolphe DELANNOY 1925-1931

    Pierre LEVAVASSEUR fils 1931-1935

    Léon AVRON 1935-1960 »

    Sur la face arrière, se trouve gravée une liste des secouristes calaisiens titulaires de la légion d’honneur. Ici encore, on retrouve beaucoup de noms très connus à Calais. À remarquer celui de Hans Apeness, qui fut maire en 1923 :

    « AUX SAUVETEURS CALAISIENS

    TITULAIRES DE LA LEGION D’HONNEUR

    Pierre Antoine MULARD 1836

    Antoine Nicolas MAGRET 1843

    Jacques Charles LEFEBVRE 1852

    Philippe Joseph FIQUOY 1853

    Louis Guillaume PERARD 1863

    Pierre Eléonor MULARD 1868

    Jean Adolphe DELANNOY 1875

    Jacques Auguste DUTERTRE 1877

    Pierre Antoine MULARD 1880

    Jean Jacques POLLET 1885

    Jean Pierre AVRON 1901

    Léon Jacques LESAGE 1910

    François Achille DELANNOY 1912

    Hans Anton APENESS 1920

    Pierre Victor LEVAVASSEUR 1926

    Adolphe Maurice DELANNOY 1930

    Pierre Victor LEVAVASSEUR 1935

    Léon Gaston AVRON 1960 »

    Sur le côté gauche, on trouve une mention reprenant les noms des marins ayant péri en tentant de secourir divers navires naufragés, notamment les noms de quatre sujets britanniques :

    « À LA MEMOIRE DES SAUVETEURS

    VICTIMES DE LEUR DEVOUEMENT

    Louis BYL : 26 février 1848 : sauvetage du Honfleur

    Antoine HAMILLE : 2 décembre 1863

    en se portant au secours d’un navire échoué au Cap Lévi

    W. WILSON ; J. HENDERSON, J. LUMSDEN, M. HOPKINSON

    sujets anglais : le 17 janvier 1867 :

    sauvetage du navire : TROIS SOEURS

    Henri LEDO : mai 1901 : en portant secours

    à un homme du voilier TARAPACA »

    Et enfin, l’inscription principale située sur la face avant :

    « LA VILLE DE CALAIS

    A LA GLORIFICATION DES SAUVETEURS

    ____________

    Ce monument a été élevé en remplacement de

    celui qui avait été érigé par les amis de la

    Constitution en 1791 et que le temps a détruit

    Il portait l’inscription suivante :

    A GAVET ET MARESCHAL

    Citoyens de Calais

    Ils ont été ensevelis dans les flots en sauvant des naufragés

    le 18 octobre 1791. DEVOSSE et LEGROS

    les accompagnaient avec plus de bonheur

    Le même jour XXI matelots près d’être submergés

    durent la vie à quatre citoyens de Calais

    MASCOT, Louis WALLE, Louis DESOBIER, Marc NOEL

    Plus heureux en 1784 mais non moins intrépide GAVET

    arracha à la mort un marin seul resté d’un équipage naufragé

    ____________

    Il a été inauguré le 11 septembre 1899 en

    présence du Représentant du Gouvernement de

    la REPUBLIQUE et remis par un Comité de libres

    citoyens de la VILLE DE CALAIS, Monsieur

    DELCLUZE étant MAIRE. »

    Cette inscription nous montre que Louis Gavet n’en était pas à son premier exploit puisqu’il avait déjà aidé un marin en perdition en 1784. On peut d’ailleurs en trouver la trace dans un numéro du « Mercure de France » daté de novembre 1784.*

    Dans cet article, il est expliqué qu’un navire, le Coureur, capitaine Gernic, transportant du sel de Marennes à Dunkerque, en rade à Calais, rompt ses amarres dans la tempête et vient s’échouer tout près du Fort-Rouge. Le bateau sombre rapidement et tous les marins périssent sauf le capitaine qui s’accroche au grand mât. C’est alors que trois Calaisiens : Louis Gavet, déjà lui, 20 ans, et deux autres matelots nommés Ringart et Morel, tous trois aidés de deux marins anglais, mettent un canot à la mer, prêté par un paquebot anglais. Après maintes péripéties et essais, la frêle embarcation est submergée. C’est là qu’intervient Louis Gavet :

    « le sieur Gavet, que le péril le plus éminent ne décourage pas, se jette dans les brisans, & lance au Capitaine Gernic une ligne de sonde. Elle manqua deux fois : le troisième jet réussit, & Gernic se l’attacha au col. Le sieur Gavet sentant alors que l’usage qu’il aurait fait de cette ligne, aurait étranglé le Capitaine, se jette à la nage, joint Gernic, le saisit d’une main par le côté, & nageant de l’autre soustrait à une mort certaine un homme ayant le double de sa force.».

    *« Le Mercure de France », novembre 1784, pages 125-126

    Finalement, avec l’aide de ses camarades, Gavet parvient à ramener à terre l’infortuné naufragé.

    On peut apprécier l’exploit accompli par ce tout jeune Calaisien de vingt ans à peine qui, soit dit en passant devait jouir d’une constitution assez robuste ainsi que d’un talent de nageur assez prononcé.

    Ce premier exploit, valut à Louis Gavet, déjà, les honneurs de la presse nationale. En effet, on retrouve plusieurs relations de ce sauvetage dans diverses publications :

    - le n°137 des Affiches, Annonces et Avis divers ou Journal Général de France, daté du samedi 13 novembre 1784 ;

    - Le Journal Encyclopédique ou Universel du 15 décembre 1784 ;

    - L’esprit des Journaux François et Etrangers, de décembre 1784 ;

    - Ou encore, Les Etrennes de la Vertu, pour l’année 1785.

    Cette liste est, certainement, non exhaustive. Cependant, c’est toujours le même texte qui revient, presque mot pour mot, visiblement inspiré de celui du Mercure.

    1 – Les circonstances du drame

    Pour connaître les circonstances de la mort de nos deux héros, il nous faut faire un bon en arrière de deux cent vingt années et nous re-situer au 18 octobre 1791…

    À partir du mois d’octobre, c’est la pleine période du hareng, dont les bancs, encore très nombreux à l’époque, envahissent le détroit. Les bateaux de pêche locaux ainsi que ceux de ports plus éloignés croisent nombreux au large de Calais pour bénéficier de cette manne, synonyme de gains et de profits pour les pêcheurs.

    Dans la nuit du 17 au 18, une tempête s’est levée du sud-ouest, une de ces tempêtes fréquentes sous nos latitudes à cette période de l’année. Le vent est violent, la mer est houleuse et, surtout, il pleut abondamment. En cette fin du XVIIIe siècle, les navires sont encore exclusivement à voiles, et bien peu sont aptes à affronter des conditions atmosphériques particulièrement hostiles. C’est ainsi que, depuis le matin, à Calais, tous les bateaux sont restés prudemment à quai et ceux qui sont encore en mer tentent de regagner le port le plus proche pour se mettre momentanément à l’abri des éléments.

    Le mardi 18, vers deux heures de l’après-midi, c’est ce que tente de faire un bateau de pêche dieppois, le « Saint-Pierre », dont le patron est Joseph DROUAUX, accompagné de trente trois hommes d’équipage. Certains auteurs précisent qu’il s’agit d’un lougre. Ce bateau était une embarcation assez importante avec pour avantage, outre sa rapidité, celui de posséder une vaste cale permettant de stocker une grande quantité de poisson.

    Au moment où le Saint-Pierre s’apprête à passer entre les deux jetées, le vent redouble de violence et la voile de misaine se déchire, ce qui rend les manoeuvres presque impossibles. Sous l’assaut des vagues, le bateau vient taper contre la balise qui marque l’entrée du port. La balise est une construction en bois de quelques mètres carrés, posée sur une charpente.

    LOUIS GAVET & FRANÇOIS MARESCHAL, SAUVETEURS CALAISIENS

     Sur ce plan daté de 1784, l’emplacement de la balise

    La coque du bateau crève au moment du choc et prend l’eau. Plusieurs hommes, onze, pour être précis, abandonnent alors le bord et s’accrochent comme ils peuvent aux poutres de bois qui constituent la charpente de la balise.

    Pendant ce temps, le « Saint-Pierre », rejeté par les vagues et le vent, s’éloigne et commence à couler à quelques encablures de la jetée de l’est. Les infortunés marins voient arriver leur fin prochaine.

     

    Louis Gavet & François Mareschal, sauveteurs calaisiens

    Sur cette vue, la première flèche en bas indique la balise, et la seconde vers la gauche, précise la zone du naufrage. La flèche du haut, on peut distinguer le premier monument érigé en 1791(in « Histoire de Calais » Derville et Vion, Ed. Westhoek,198, p 183

    Tous ces faits, qui se déroulent encore en plein jour (nous ne sommes que l’après-midi), ne passent pas inaperçus des Calaisiens et notamment des Courguinois qui sont, eux, aux premières loges. Le bouche-à-oreille fonctionnant parfaitement dans ces circonstances, comme on peut l’imaginer, une population nombreuse se presse le long des quais et sur la jetée pour assister à la scène.

    Cependant, on ne peut pas laisser périr ces hommes sans réagir. Dans le milieu maritime, et de tous temps, la solidarité n’est pas un vain mot. On ne peut pas regarder ces marins se noyer sans rien tenter. C’est ainsi que des hommes déterminés décident de venir en aide à leurs confrères. Ils mettent une chaloupe à la mer, avec détermination, non sans frémir à la vue des vagues gigantesques. Ces hommes sont identifiés, comme nous avons pu le lire sur le monument. Il s’agit de Jean Mascot père, pilote, Marc Noël, lui aussi pilote, Louis Walle et Louis Desobier.

    Au prix d’efforts considérables, dans une mer démontée, ils parviennent à accéder au bateau échoué et arrivent à embarquer les naufragés. Après cinq voyages successifs dans des conditions dantesques, ils les ramenent à pied sec, sauvant ainsi d’une mort certaine vingt trois membres de l’équipage. Ces hommes, Mascot, Walle, Desobier et Noël seront bien évidemment proposés pour une récompense pécunière mais ils la refuseront, comme nous le verrons plus loin.

    Onze marins restent agrippés à la balise. Leur situation est extrême. À chaque vague qui les submerge, ils risquent d’être emportés par les flots. On ne peut pas rester indéfiniment accrochés à quelques morceaux de bois battus aux vents et aux vagues déferlantes, et, déjà, sept marins ont lâché prise sous la fureur des vagues, et ont sombré dans les flots sous les yeux épouvantés de la population. Voyant cela, quatre autres jeunes Calaisiens décident de mettre, eux-aussi, une chaloupe à la mer. Il s’agit de Louis Gavet, François Mareschal, Legros et Barthélémy Devosse. Après d’intenses efforts, sans cesse repoussés par le flot en furie, ils parviennent enfin à aborder la charpente de la balise. C’est au moment où ils s’apprêtent à embarquer les survivants qu’une énorme vague fracasse l’embarcation et jette les sauveteurs à la mer.

    Assommé par la barque, François Mareschal coule à pic. Pour ses trois compagnons, il n’y a plus qu’une solution : tenter de regagner le rivage à la nage. Deux d’entre eux y parviendront mais Louis Gavet disparaîtra à son tour dans les flots, sous les yeux résignés des Calaisiens qui assistent, impuissants, à la scène. Ce malheur, hélas, freine les ardeurs d’autres sauveteurs éventuels et l’on décide d’attendre la marée basse et, conséquemment, un vent moins violent.

    C’est ainsi que, quelques heures plus tard, une autre chaloupe parvient jusqu’à la balise et réussit à sauver encore trois hommes, un quatrième ayant lâché prise entre-temps.

    Le bilan est lourd : dix morts. Huit des marins du « Saint-Pierre » ont péri sur les trente quatre hommes d’équipage ainsi que nos deux Calaisiens : Gavet et Mareschal. Sans l’intervention des sauveteurs, il est hors de doute que le bilan aurait été bien plus lourd encore.

    2 – Qui étaient Louis GAVET et François MARESCHAL ?

    S’il existe un certain nombre de relations en ce qui concerne le naufrage, toutes tirées des mêmes sources d’ailleurs, aucun des auteurs n’a vraiment donné de détails sur le milieu social ou les origines de Louis Gavet et de François Mareschal. Il n’existe pas non plus, à ce jour, de portrait des deux hommes. C’est là que les méthodes et les moyens de recherche généalogique peuvent apporter une aide précieuse.

    Pour retrouver la trace de ces victimes, la première chose à faire est donc de consulter les registres de sépultures. Rappelons que l’état-civil tel qu’on le connaît à présent n’est pas encore créé en octobre 1791. Jusque décembre 1792, il s’agit de registres paroissiaux, tenus par les prêtres. Même s’ils doivent répondre, en principe, à certains critères ou règles, à l’instar des actes d’état civil, notamment sur la forme et le contenu des actes, les registres paroissiaux peuvent, parfois, être pauvres en informations, selon le degré d’implication de celui qui les rédige.

    Dans le registre d’inhumations de la paroisse Notre-Dame de Calais à partir du 19 octobre 1791, on ne trouve que deux actes de sépultures en rapport avec le naufrage :

    - Celui de Pierre FRESSON, 46 ans, né à Bréville, matelot pêcheur ;

    - Et celui de Jean Adrien CREPIN, 20 ans, né à Bernauval, matelot pêcheur.

    Décès Pierre FRESSON (19 10 1791) Calais

    Le dix neuf a été inhumé un cadavre trouvé à la côte et qui a été reconnu pour être le corps de Pierre Fresson âgé d’environ quarante six ans né à Bréville département de Seine Inférieure matelot pêcheur montant le bateau le St Pierre de Dieppe naufragé la veille à l’entrée du port de cette ville. Ont assisté à son enterrement et signé le présent acte Jean Baptiste Drouaux et Jean Jacques Nicolas Salloÿ matelot pêcheur montant le dit bateau naufragé.

    Signatures : Jean Baptiste Joseph Drouaux ; Jean Jacques Nicolas Salloÿ ; Le Hodey, vicaire

    Décès Jean Adrien CREPIN (19/10/1791) Calais

    Le dix neuf a été inhumé un cadavre trouvé à la côte et qui a été reconnu pour être le corps de Jean Adrien Crépin âgé d’environ vingt ans né à Bernauval département de Seine Inférieure matelot pêcheur montant le bateau le St Pierre de Dieppe naufragé la veille à l’entrée du port de cette ville. Ont assisté à son enterrement et signé le présent acte Jean Baptiste Drouaux et Jean Jacques Nicolas Salloÿ matelot pêcheur montant le dit bateau naufragé.

    Signatures : Jean Baptiste Joseph Drouaux ; Jean Jacques Nicolas Salloÿ ; Le Hodey, vicaire

    Il y est bien précisé qu’il s’agit de naufragés de la veille et que les cadavres ont été trouvés à la côte. Les signataires en sont Drouaux, le patron du « Saint-Pierre », et un autre marin. Pas trace ce jour-là, ni les jours suivants, des autres marins ou de nos deux Calaisiens dans le registre.

    Pour les trouver, il nous faut consulter les registres de la paroisse de Oye-Plage. En effet, par la conjugaison des vents et des courants marins, les corps sont venus s’échouer sur la côte, vraisemblablement aux Hemmes de Oye-Plage. On y trouve ainsi, à la date du 20 octobre 1791, deux actes. Le premier concerne les six autres marins du bateau de pêche.

    Registre des sépultures de OYE-PLAGE année 1791 :

    « L’an mil sept cent quatre vingt onze le vingt du mois d’octobre je soussigné prêtre curé d’Oye ai inhumé d’après l’ordonnance des officiers de l’amirauté de Calais les corps de Jacques Jean Hublin jeune homme âgé d’environ vingt quatre ans matelot de la paroisse de Bernaval Le Grand proche Dieppe,d’Antoine Vincent Rimbert âgé de dix neuf ans matelot de la paroisse de Braquemont, de François Antoine Bailet homme marié âgé d’environ 26 à 27 ans de la ditte paroisse de Braquemont, de Nicolas Michel Gosse jeune homme âgé de 21 à 22 ans, de Henri Jean Mouquet tonnelier et d’un nommé Demarai les dits faisant partie de l’équipage du bâteau pêcheur le St François de Dieppe dont étoit maître Jean Baptiste Joseph Drouaux qui a fait naufrage à l’entrée du port de Calais le dix huit de ce mois, les dits trouvés le long du rivage de la côte d’Oye le dix neuf et aujourd’huy, à leur enterrement ont assisté Jean François Chatilier maître d’hotel et Césaire Piquet tisserand tous deux de cette paroisse avec nous soussignés

    Signé : Piquet ; Chatiliez ; Bavelaer curé d’Oye ».

    Cette inhumation se fait suivant l’ordonnance des officiers de l’Amirauté de Calais. On y retrouve donc nos six marins dieppois, les dénommés Hublin, Rimbert, Bailet, Gosse, Mouquet et Demarai. On peut constater que le curé Bavelaer se trompe sur le nom du bateau, puisqu’il l’appelle le « Saint François » - on ignore pourquoi …

    Par contre, il précise bien le nom du patron, Jean Baptiste Joseph Drouaux. On ne peut en conclure pour autant que ce dernier était présent pour reconnaître les corps, car les témoins sont deux habitants de la paroisse. On peut supposer ainsi qu’il aurait fait rectifier le nom de son bateau… L’acte de sépulture fait, en tout et pour tout, seize lignes, seize lignes pour six hommes !

    C’est à la page suivante que l’on trouve l’acte de sépulture de nos deux Calaisiens, dont les corps ont été également trouvés sur la côte.

    On constate déjà qu’il est beaucoup plus long et bien plus détaillé, puisqu’il comporte vingt-cinq lignes. Sa lecture s’avère très intéressante pour nous faire une première idée de la position des deux Calaisiens :

    Registre des sépultures de OYE-PLAGE année 1791 :

    « L’an mil sept cent quatre vingt onze le vingt du mois d’octobre je soussigné prêtre curé de cette paroisse ai inhumé d’après les ordonnances des officiers de l’amirauté de Calais les corps de François Jean Pierre Marechal fils de feu François marchand à Calais et de Marie Pétronille Joutel navigateur bourgeois de Calais âgé d’environ vingt deux ans et de Louis Marie Gavet officier marinier âgé d’environ vingt sept ans fils de feu Louis Marie et d’encore vivante Marie Magdeleine Judith Nivolet actuellement épouse de N Labat de la paroisse de Calais qui se sont noiés le dix huit de ce mois au bout du chenal du port dudit Calais en allant avec deux de leurs amis nommés Legros et Devosse aussi de Calais porter du secours et chercher à sauver les personnes composant l’équipage du bateau pêcheur le St François de Dieppe dont étoit maître Jean Baptiste Joseph Drouaux lequel a fait naufrage à la dite entrée du port de Calais lesquels Maréchal et Gavet ont été trouvé le long du rivage de la côte de cette paroisse d’Oye le jour d’hyer et desquels la reconnoissance a été faite par les sieurs Pierre Alexis Gaddeblé fils cousin germain du dit Marechal, par le dit sieur Labat beau-père dudit Gavet et par les sieurs Pierre Alexandre Roubier marchand, Joseph Jourdan et Norbert François leurs amis de la ditte ville de Calais qui ont assisté à leur enterrement et qui ont signé avec nous le présent acte ce jour [ ] après [ ] à la septième [ ] du présent jour.

    Signé : Gaddeblé fils ; Labat ; Roubier ; Jourdan ; Norbert François ; Bavelaer, curé d’Oye »

    Cette inhumation se fait pareillement d’après les ordonnances des officiers de l’Amirauté de Calais, les témoins sont des Calaisiens qui assistent à l’enter-rement : les dénommés Roubier, Jourdan et François qui signent l’acte avec les personnes qui ont reconnu les corps, c’est à dire Pierre Gaddeblé, cousin germain de Maréchal et LABAT, beau-père dudit Gavet.

    Louis Gavet & François Mareschal, sauveteurs calaisiens.

    L’identité des défunts nous donne encore d’autres renseignements précieux : François MARECHAL est dit « navigateur bourgeois », fils d’un marchand et Louis Gavet est qualifié ainsi : « officier marinier ».

    Pour les auteurs qui affirment que Gavet et Mareschal étaient de simples marins ou pauvres matelots, cet acte de sépulture peut, légitimement, nous en faire douter. À noter que, sur cet acte aussi, le prêtre a indiqué le St François au lieu du Saint-Pierre et que personne non plus, parmi les signataires, n’a semblé relever ce détail.

    Ces renseignements nous incitent à approfondir l’étude des origines de nos deux Calaisiens. Le moyen idéal en est l’établissement d’un arbre généalogique. En effet, l’ascendance d’un individu peut souvent nous fournir des indications précises. Examinons la généalogie, sur quatre générations, des deux hommes.

    Voici d’abord la généalogie établie sur quatre générations de François Jean Pierre Mareschal. Il est né le 11 mai 1770 à Calais. Il était le fils du sieur François Mareschal, vivant de son bien, et de Marie Michelle Pétronille Joustel, et l’aîné d’une fratrie de huit enfants (trois garçons et cinq filles). L’une de ses soeurs, Pélagie, était décédée en bas-âge, en 1776.

    Son père, François Mareschal, qui a été marchand, né le 2 octobre 1739 et décédé le 24 septembre 1791 à Calais. François Mareschal s’était marié le 31 janvier 1769 à Calais avec Marie Michelle Pétronille JOUSTEL, née à Guînes en 1748. Elle décèdera à Calais en 1811.

    François Mareschal était le petit fils de Jean Mareschal, né à Gravelines en 1686 et décédé à Calais le 26 mai 1766. Ce dernier a été inhumé dans l’église. Ce qui prouve en conséquence un certain niveau social. Jean Mareschal s’était marié à Calais le 5 décembre 1722 avec Anne Pétronille RAULT-DUVIVIER.

    Du côté des grands parents maternels, on trouve Jacques JOUSTEL, marchand, né en 1707 à Guînes où il est décédé en 1752. Il avait épousé le 26 février 1743 à Calais, Marie Madeleine CASTILLON, née à Licques en 1707 et décédée à Guînes quelques mois après son mari. À ce propos, on peut supposer que Marie Michelle Joustel, ayant perdu très jeune ses parents, a été recueillie par la branche calaisienne de la famille Joustel.

    Passons à la généalogie sur quatre générations de Louis Marie François GAVET.

    Il est né le 13 août 1764 à Calais, décédé le 18 octobre 1791. Il a pour parrain son aïeul maternel Claude François Nivolet, garde d’artillerie et pour marraine une tante paternelle. Il est baptisé par un dénommé Gavet, prêtre habitué de cette paroisse, qui s’avère être son grand-oncle paternel.

    Il était l’aîné de trois enfants. Il avait une soeur (Madeleine Florence Judith) et un frère (Jacques Nicolas Florent), de deux ans son cadet.

    Louis Gavet était le fils de Louis Marie Gavet, né à Nantes le 2 mars 1740, décédé à Calais le 31 octobre 1766, comme son père, lui aussi employé de la Compagnie des Indes. Il se marie à Calais le 19 juin 1764 avec Madeleine Judith NIVOLET. Au vu des dates du mariage et de la naissance qui suit, on remarque que Louis Gavet était un « prématuré » puisqu’il naît environ 2 mois après le mariage. C’est un mariage qui se fait avec dispense de deux bans accordés par les évêques de Boulogne et de Nantes. Un nombre exceptionnel de signatures – dix sept ! – figurent au bas de l’acte de mariage.

    On peut y remarquer, outre celles des membres de la famille, celle de François Hedde, notable calaisien et, surtout, celles des Caffiéri, dont l’un est maître des postes royales, alliés des Leveux et ancêtres des Vendroux. Et, toujours, celle de ce Gavet, prêtre…

    Enfin, Madeleine Nivolet, veuve depuis 1766 de Louis Marie Gavet se remarie le 7 avril 1791 à Calais avec un marchand, lui aussi veuf, Antoine LABAT. Celui-là même qui signe l’acte de sépulture de son beau-fils à Oye-Plage.

    En troisième génération, on trouve donc Nicolas Gavet, Calais 1698, Nantes 1747, marié le 15 mars 1732 à Nantes, à la paroisse Saint-Nicolas avec Marie Thérèse Maillard (1703-1786).

    Sur cet acte de mariage d’ailleurs on peut déchiffrer que le marié était : « … le fils de Maître Nicolas Gavet, notaire royal, procureur et ancien vice mayeur et député du tiers état à Calais. » Son épouse, quant à elle, est la fille de « deffunt n.h [noble homme] Michel Maillard, vivant directeur de la compagnie des Indes à Nantes … ».

    Du côté des Nivolet, le grand père est Claude François NIVOLET, garde d’artillerie, Calais le 9 juin 1703, décédé à Calais le 12 mars 1791.

    Note : Nicolas François Pierre Gavet, le prêtre signataire de l’acte ci-dessus, est le grand-oncle de Louis Gavet. Il est né à Calais le 1er février 1713, ordonné prêtre, il fut aumônier du fort Risban et prêtre habitué de la paroisse Notre-Dame. Un prêtre habitué est un prêtre qui n’a pas de charge, on appellerait cela aujourd’hui, vicaire auxiliaire. Cependant, il prêtera serment à la Constitution le 30 janvier 1791, il a alors 78 ans et, au mois d’août de la même année il sollicite la charge de vicaire qui lui est accordée et enregistrée le 30 septembre suivant. Il ne conservera pas longtemps cette fonction puisqu’il finira par abdiquer la prêtrise et il décèdera à Calais le 6 germinal de l’an III (23 mars1795), âgé de 82 ans et constaté : « ci-devant prêtre ».

    Enfin, Claude François NIVOLET se marie le 28 mars 1743 à Calais avec Mélanie Magdeleine FORTIN.

    

    Les dépouillements des recensements sont également très utiles pour déterminer le niveau social des individus.

    En ce qui concerne la famille Mareschal

    An X, rue du Havre

    Famille 562

    JOUSTEL Marie Michel, 54 ans, marchande bimbelotière Vve Maréchal

    MARESCHAL Eugénie, 20 ans, fille

    MARESCHAL Jacques Alexis, 24 ans, chirurgien

    MARESCHAL Julie, 16 ans, fille

    MARESCHAL Norbert, 14 ans, fils

    KROKIN Elizabeth, 66 ans, rentière

    Quatre de ses huit enfants vivent encore avec elle.

    Dans la même rue habitent :

    - Jean Baptiste LEVEAU, instituteur

    - Marc SUCHET, orfèvre

    - Charles DELBART, hydrographe

    - Philippe GOBERT, garde de 1ère classe

    - Constant MEUNIER, négociant et son épouse Françoise Noëlle Adélaïde Mareschal, qui est la soeur de François Mareschal

    Ainsi que beaucoup d’autres marchands.

    On retrouve cette famille en l’an XII :

    An XII, rue de la CORNE

    Famille 167

    JOUSTEL Pétronille, 56 ans, rentière, veuve

    MARESCHAL Julie, 18 ans

    MARESCHAL Norbert, 17 ans, chapelier

    Seuls Julie et Norbert vivent encore au domicile familial. Eugénie vient de se marier le 13 germinal de l’an 10 avec Jean Jacques DUFLOS.

    Dans la même rue habitent :

    - Gaspard MOLLIEN de BELLETERRE

    - Félix MOURON

    En ce qui concerne la famille Gavet

    An X, rue du CYGNE

    Famille 770

    GAVET Florent, 35 ans, chirurgien

    HUGON Françoise, 35 ans son épouse

    Il s’agit du frère de Louis Gavet, Jacques Nicolas Florent GAVET né le 07 10 1766 qui a épousé le 29 mai 1792, à Calais, Marie Françoise HUGON, qui était la fiancée de son frère.

    Dans la même rue habitent :

    - le général commandant Alexandre BOUBERS

    - Louis Dominique FRANCOIS, notaire

    On les retrouve en : 1820, rue du HAVRE

    Famille 1472

    GAVET Florent, officier de santé, né le 7 octobre 1766

    HUGON Marie Louise, son épouse, née en juin 1766

    GAVET François Xavier, 23 ans, militaire

    GAVET Désirée, couturière, 21 ans

    GAVET Adèle, couturière, 19 ans

    GAVET Florentine, couturière, 14 ans

    Sa mère (et la mère de Louis Gavet) habite tout près de là, Place d’Armes :

    1820, place d’ARMES

    Famille 1598

    NIVOLET Vve LABAT Judith, 77 ans

    LEFEBVRE Charles Louis, douanier, 40 ans

    CONSTANT Henriette Béatrix, son épouse, 36 ans

    Enfin, en 1831, rue Française, on retrouve Marie HUGON, veuve GAVET, 66 ans, rentière. Elle vit chez une de ses filles, Flore, qui a épousé Jacques CROCHEZ, mécanicien. L’ex-fiancée de Louis Gavet, décèdera à Calais, le 10 décembre 1850.

    Tout cela nous indique que ces deux familles étaient d’un certain niveau social que l’on pourrait qualifier de petite bourgeoisie et qui, on peut le penser, jouissaient, sans pour autant être très fortunées sans doute, de revenus qui les mettaient à l’abri du besoin.

    3 - Les suites locales et nationales.

    Ce drame, qui touchait deux jeunes hommes issus de familles honorablement connues dans Calais, y a causé beaucoup d’émoi, surtout que des centaines de Calaisiens ont assisté à la mort des marins dieppois et des deux sauveteurs locaux. À la suite de cela, un premier monument fut élevé vraiment très rapidement à leur mémoire. Nous allons essayer de comprendre pourquoi. À cet égard, plusieurs explications peuvent être avancées :

    Premièrement, le contexte particulier de l’époque. Nous sommes en période révolutionnaire et les héros issus du peuple sont évidemment les bienvenus.

    - Deuxièmement, comme évoqué précédemment, la position déjà bien établie dans la société calaisienne de Gavet et Mareschal

    - Troisièmement, l’hypothèse d’une certaine influence des francs-maçons dans l’ampleur des suites données à ce drame mérite d’être étudiée.

    Sur le plan local

    C’est d’abord au niveau local, évidemment, que cet événement suscite les premières réactions.

    Dès le 19 octobre 1791, le mercredi, le lendemain du drame donc, on trouve dans le registre des délibérations du conseil municipal de Calais une longue et complète relation de la catastrophe sous le titre : « Détail du malheureux événement du 18 octobre 1791 ». Le texte commence ainsi :

    « Les hommes se doivent des secours réciproques ; mais ces secours sont plus nécessaires selon que les dangers sont plus grands, nuls individus n’y sont plus exposés que les marins ; affrontant avec intrépidité un élément terrible, luttant sans cesse contre la mort, dont une simple planche les sépare… »

    Suit alors le récit très détaillé de la catastrophe. Notons, cependant, quelques autres passages très caractéristiques du style de l’époque :

    « … des marins sont présents, ils voient le danger, un grand nombre le redoute, mais quatre d’entre eux, oubliant le péril qu’ils vont courir, ils veulent voler au secours de leurs frères, ils veulent conserver à l’Etat des hommes précieux, rien ne les arrête, ils s’emparent d’une chaloupe légère, se jettent dedans et malgré les cris de leurs femmes, de leurs mères, de leur soeurs, ils s’éloignent de la jetée pour s’approcher du bateau… »

    Il s’agit là des quatre premiers marins déjà cités, Mascot, Noël, Walle et Desobier, qui, en cinq voyages successifs, parviennent à ramener à terre 23 membres d’équipage.

    Dans une seconde partie, les édiles calaisiens parlent ensuite de Gavet, Mareschal, Legros et Devosse qui sautent dans une chaloupe pour tenter de sauver les marins accrochés à la balise : « quatre jeunes marins n’écoutant que leur ardeur et méprisant le péril auquel, ils vont s’exposer volontairement ».

    Louis Gavet et François Mareschal périssent pendant que les deux autres parviennent à regagner le rivage. Ce texte livre aussi les précisions suivantes : « Mareschal laisse une mère à qui il était d’autant plus nécessaire qu’elle vient de perdre son mari depuis quelques semaines. Gavet est enlevé à une mère et à un frère à qui il était très attaché et cette perte restera longtemps gravée dans le coeur des citoyens qui en ont été les tristes témoins ».

    Le document se termine ainsi : « Lecture faite du détail ci-dessus, la matière mise en délibération et ouï le procureur de la Commune, le corps municipal assemblé a arrêté que copie serait adressée à M. Lefrancq, député de cette ville à l’assemblée nationale pour en faire le rapport et en solliciter la récompense si légitimement due aux citoyens qui se sont si généreusement dévoués aux dangers qui les menaçaient pour arracher à la mort les malheureux marins du bateau pêcheur le St Pierre de Dieppe ».

    Suivent les signatures du maire, Jacques Leveux, de quatre officiers municipaux : Jehannot, Joustel, Gaddeblé et Tetut, ainsi que celles de trois notables, les dénommés Audibert, Dupont et Andry.

    À remarquer les signatures de Gaddeblé et Joustel, qui sont, comme nous l’avons vu à la lecture de l’acte de sépulture rédigé à Oye-Plage, des parents de François Mareschal …

    La relation de ce drame fut lue, effectivement, à l’Assemblée Nationale le 23 octobre, comme nous le verrons plus loin.

    En attendant, à Calais, toujours, cette fois le vendredi 21 octobre, c’est le lieutenant Gobert, ingénieur du Génie qui, lors d’une séance à la Société des Amis de la Constitution dont il était membre, prononce un discours élogieux. Il est intéressant d’en citer quelques extraits. Et là, le lyrisme éclate :

    Gobert parle des naufragés agrippés sur la balise :

    « Gavet et Mareschal les voient, et ils sont déjà dans la barque qui doit aller les délivrer. Vous les avez vus partir ces héros intrépides ! Vous avez voulu en vain les retenir ; ils savaient comme vous qu’ils couraient à une mort presque inévitable ; mais l’amour de l’humanité les avait élevés au-dessus de l’homme ; ils étaient enivrés de vertu ».

    Il poursuit ainsi :

    « … mais ô douleur ! une vague terrible vient frapper la barque des héros et l’engloutit ».

    Il évoque ensuite les spectateurs qui assistent à la scène :

    « A cent pas du lieu où se passait cette triste scène, une foule de spectateurs rassemblés tendaient les mains vers le ciel [ ] Un cri d’horreur se fait entendre, l’effroi et le saisissement s’emparent de tous les coeurs à la vue de la barque submergée ; leur compassion a changé d’objet ; le péril que courait l’équipage de la vertu occupait leur âme tout entière ; les héros avaient disparus. »

    Puis l’orateur évoque les circonstances précises de la mort des deux héros. D’abord, il signale que Mareschal est très vite englouti par les flots, assommé par un coup reçu contre la barque. Quant à Gavet, il sauve un de ses compagnons en l’attachant à une rame. Ce dernier lui dit, toujours d’après le lieutenant Gobert :

    « Prends le bout de ma rame, nous nous sauverons tous les deux. – non, réplique Gavet, elle ne suffirait pas pour nous soutenir et nous péririons ensemble, tes enfants ont besoin de toi, sauve-toi pour eux ; il vaut mieux que je meure seul ».

    Enfin, il conclut son discours :

    « Gavet et Mareschal, que vos deux noms soient à jamais unis, révérés ! Ô noms chéris, soyez toujours l’objet de notre culte ! Servez à ranimer dans le coeur de nos jeunes concitoyens l’amour de la vertu ! Que leur ambition les excite à imiter votre exemple et à mériter qu’on puisse dire un jour d’eux : ils sont dignes d’être comparés à Mareschal et Gavet »

    Comme on peut le voir tout cela est dit dans un style très solennel, très pompeux, très emphatique.

    Le dimanche 23 octobre 1791, à Calais, c’est la proclamation de la Constitution. Cette cérémonie avait été prévue de longue date par la Municipalité calaisienne et elle est aussi relatée dans les moindres détails dans ce même registre des délibérations du conseil municipal.

    On put y voir un défilé des édiles, des salves de coups de canon, les parades des régiments présents à Calais, le tout accompagné de musique militaire. Tout cela devant la foule des citoyens assemblés sur la place d’Armes. Mais, le conseil municipal voulut « terminer cette fête d’une manière sensible et touchante et capable d’ouvrir l’âme aux vertus et aux actions héroïques ».

    C’est ainsi que le conseil récompensa les six sauveteurs calaisiens survivants. Ils ne furent que cinq, en fait, car Jean MASCOT père était absent. Ainsi donc, Marc NOEL, Louis WALLE, Louis DESOBIER, Barthélémy DEVOSSE et LEGROS furent mis à l’honneur. Le maire prononça, à son tour, un discours très élogieux. Les officiers municipaux leur remirent « La Couronne Civique » sous les applaudissements de la foule et des nouveaux coups de canon. À la fin de la cérémonie : « … ces marques de la joie publique accompagnèrent ces braves marins jusque dans leurs maisons respectives où ils furent reconduits par les membres du Conseil général de la Commune, les officiers du 18ème régiment et une grande quantité de citoyens des deux sexes. »

    Au bas de ce texte on retrouve les signatures de Leveux, le maire, Gaspard Pigault, Tetut entre autres et toujours celle de Joustel.

    Louis Gavet & François Mareschal, sauveteurs calaisiens

    Vue de l’église Notre-Dame de Calais. (carte postale)

    Le lendemain, le lundi 24 octobre, fut célébré par la paroisse de Calais, à l’église Notre-Dame, un service solennel en hommage aux victimes de la catastrophe. De nouveau, tous les corps constitués de Calais, ainsi que les officiers de l’armée, assistèrent à cette cérémonie.

    Il n’y eut pas que le conseil municipal et l’Église catholique à s’émouvoir des consé-quences tragiques de ce naufrage. En effet, dans un compte-rendu en date du 24 octobre, toujours sur le même registre, où il est indiqué que M. Lawry, ministre de l’Église anglicane, accompagné de messieurs Thomas, Champeney, Dagge et Warren ont déposé sur le bureau du conseil la somme de deux cent vingt livres et seize sols, « produit de la quête faite le jour d’hyer à l’issue du service divin [ ] par les diverses familles anglaises habituées en cette ville ». Et il est ajouté que cette somme doit être envoyée à messieurs les officiers municipaux de Dieppe pour en faire la distribution aux familles des marins ayant péri. Bien évidemment, le corps municipal calaisien promet d’envoyer le plus promptement possible cette somme à Dieppe non sans avoir, au préalable : « donné à l’action charitable de cette nation généreuse les éloges qu’elle mérite ».

    Avant d’évoquer les répercussions sur le plan national, le moment est venu de développer l’hypothèse de l’appui de la Franc-maçonnerie calaisienne dans cette affaire. On peut légitimement s’étonner de l’empressement des édiles locaux à glorifier ainsi le sacrifice de ces deux héros ; pourtant, on peut admettre que cela ne semble pas anormal en soi. On pourrait, d’ailleurs, légitimement, se poser la question de savoir si les hommages auraient été tellement rapides et aussi appuyés si les victimes avaient été de simples matelots illettrés ou des pauvres pêcheurs. Ne soyons pas de mauvaise foi, imaginons que cette ferveur aurait été identique pour de simples matelots. Comme évoqué plus haut, la période révolutionnaire était propice à la glorification des exemples de sacrifice et de dévouement, surtout lorsqu’il ne s’agissait pas d’aristocrates, mais force est de reconnaître que la situation sociale et la parentèle de nos deux héros y ont été pour beaucoup, comme cela a été évoqué plus haut dans cet article.

    Mais il pourrait y avoir une autre influence non négligeable, c’est celle de la franc-maçonnerie. On ne peut pas prouver que Louis Gavet et François Mareschal étaient franc-maçons. Sans doute ne l’étaient-ils pas, d’ailleurs. Cependant, nous sommes bien obligés de constater, en cherchant un peu, que beaucoup de gens mentionnés jusqu’à présent était maçons de manière sûre et certaine.

    Citons par exemple, le Maire Jacques Leveux, un des fondateurs de la principale loge calaisienne, les notables Gaspard Pigault, Achille Audibert, Joseph Andry, Dupont, (ceux-là mêmes qui signent la lettre à envoyer à l’Assemblée nationale), Caffiéri (qui est signataire de l’acte de mariage Gavet-Nivolet), ainsi que Lefrancq, le député calaisien. Tous ces gens étaient des francs-maçons notoires. Et même si la loge de Saint-Louis était, officiellement, en sommeil en 1791, il est sans nul doute légitime de penser que l’esprit maçon subsistait entre les membres.

    D’autre part, on trouvait de nombreux maçons chez les officiers et notre lieutenant Gobert pourrait bien en avoir fait partie. Enfin, Jean MASCOT, le pilote qui a sauvé vingt trois des membres de l’équipage du Saint-Pierre était franc-maçon.

    Dans un fascicule des annales maçonniques publié en 1807, figure, en toute lettre un hommage à « l’acte d’héroïsme du frère Mascot et de ses braves compagnons ».

    Enfin, l’abbé Nicolas Gavet, le grand oncle de Louis Gavet, celui qui marie ses parents et qui le baptise, avait tissé des liens avec les maçons. Se trouvant momentanément dans l’embarras dans ses fonctions d’aumônier du fort Risban, il avait obtenu, le 24 avril 1789, un subside de cinquante livres des frères de la loge Saint-Louis des Amis Réunis*.

    *« L’intermédiaire des chercheurs et curieux » volume 23, page 1131

    À l’évocation de ces faits, on peut raisonnablement concevoir que la fraternité maçonnique a donc pu jouer un rôle non négligeable dans les suites de ce naufrage.

    Sur le plan national

    Rendons-nous maintenant à Paris où le député Lefrancq,* a bien accompli son devoir.

    *Charles François Joseph LEFRANCQ, né à Calais le 13 mars 1751, procureur-syndic du district de Calais, député du Pas-de-Calais du 30 août 1791 au 20 septembre 1792.

    C’est ainsi qu’il a sollicité Monsieur Lacépède, secrétaire de séance à l’Assemblée Nationale Législative et que ce dernier, dès la séance du 23 octobre, lit aux députés présents, la lettre rédigée par le conseil municipal de Calais. Il n’est pas nécessaire de la reproduire ici, bien évidemment, celle-ci se contentant de reprendre, dans le détail, les éléments de ce drame.

    Après les applaudissements nourris des députés, un certain M. Broussonnet prend la parole : « Je demande le renvoi de cette lettre au comité des pétitions pour qu’il nous fasse de suite un rapport sur la manière dont on pourrait récompenser ces braves marins ; je demande que M. le Président soit chargé d’en écrire une de satisfaction à la municipalité de Calais, pour les généreux citoyens qui ont sauvé la vie à leurs frères, et que, dans la suite, le comité de législation soit chargé de présenter une loi relative à ceux qui sauveront la vie à d’autres individus. »

    Un autre membre de l’Assemblée propose que M. le Président se charge d’écrire une lettre de félicitations à chacun de ces braves.

    En définitive, le décret suivant est rendu :

    « L’Assemblée nationale décrète :

    1° qu’il sera fait une mention honorable dans son procès verbal du dévouement courageux des 6 marins actuellement vivants, ainsi que de Maréchal, le jeune, et de Garet l’aîné, leurs compagnons, qui ont péri victimes de leur humanité ;

    2° que leurs noms seront inscrits au procès-verbal ;

    3° que son président écrira à la municipalité de Calais, ainsi qu’aux 6 marins actuellement vivants pour leur témoigner la reconnaissance des représentants de la nation ;

    4° que le comité des pétitions fera incessamment un rapport sur la manière de récompenser tous ceux qui ont bien mérité de la patrie, dans l’événement annoncé par la municipalité de Calais ;

    5° enfin que le comité de législation présentera un projet de loi sur les récompenses à décerner à ceux qui auront sauvé la vie à un de leurs semblables. »

    Le rapport évoqué dans la séance du 23 octobre est soumis à l’Assemblée le 17 novembre suivant et c’est M. Gossuin,* qui, au nom du comité des pétitions, fait un rapport sur les secours à accorder aux marins de Calais, victimes d’événements de mer. Il s’exprime ainsi :

    « L’Assemblée nationale a entendu le récit de la bravoure des marins de Calais qui se sont exposés pour sauver des pêcheurs prêts à périr à bord d’un navire à demi submergé par une forte tempête, de ceux qui s’étaient attachés à la charpente d’une balise sans cesse couverte par les flots de la mer. Deux de ces citoyens ont péri et laissent leur famille dans le désespoir et l’indigence, et six autres ont réussi par leur courage à en sauver vingt-six d’une mort qui paraissait inévitable. Le comité des pétitions que l’Assemblée a chargé de l’examen des procès-verbaux envoyés par la municipalité de la ville de Calais, pour proposer les récompenses dues à des citoyens qui ont si bien mérité de la patrie, vous présente, Messieurs, le projet de décret suivant :

    « L’Assemblée nationale, après avoir entendu le procès-verbal de la municipalité de Calais, en date du 18 octobre 1791, et le rapport de son comité des pétitions décrète ce qui suit :

    « Art. 1er Il sera payé une pension viagère de 300 livres à la veuve Maréchal dont le fils unique a péri dans le port de Calais en voulant sauver des citoyens prêts à être submergés par la tempête.

    Art. 2 Il sera aussi payé des deniers de l’Etat, à la veuve Gravée**, qui a perdu aussi un fils dans la même action, une pension viagère de 200 livres, dont la moitié sera réversible au deuxième fils qui lui reste.

    Art. 3 Jean Malosquier, Bartelet, Charles…, Louis Deroteux, Le Gros et Barthélémy Desvaux*** ont bien mérité de la patrie, en sauvant du naufrage vingt-six de leurs concitoyens ; et il sera payé par le trésor public à chacun de ces six braves marins 300 livres de gratification.

    Art. 4 Le directoire du département du Pas-de-Calais accordera, sur l’avis de la municipalité et du district de Calais, aux familles des marins qui ont péri sur la charpente de la balise où ils étaient réfugiés, les secours qu’ils trouveront convenables, sur les sommes allouées chaque année aux départements pour cet usage. 

    *Constant Joseph Eugène GOSSUIN, 1758 – 1827, député du Nord.

    **Orthographe des noms reproduite telle qu’elle apparaît dans ce compte-rendu.

    ***Id que la note 61.

    Art. 5 Expédition du décret sera remise à chacun des ci-dessus nommés par le maire, en présence du conseil général de la commune, et ce dans une séance publique qui se tiendra à cet effet. »…

    Le 23 mai 1792, à l’Assemblée Nationale Législative, c’est M. Jard-Panvillier *, qui, au nom du comité de liquidation présente le projet de décret concernant les pensions et gratifications à accorder aux sauveteurs calaisiens.

    À noter que, interrogés par les corps administratifs du département du Pas-de-Calais, les sauveteurs avaient répondu « qu’ils préféraient une marque d’honneur qui rappelât le souvenir de leur action, à une récompense pécuniaire. » Ces mots furent vivement applaudis par les députés qui voient là un exemple à suivre pour des gens plus fortunés qui sollicitent, eux, des pensions…

    M Jard-Panvillier propose donc une gratification de cent livres à chacun des sauveteurs et le roi souhaite qu’on leur grave une médaille d’une valeur de cinquante livres.

    Le décret est rédigé comme suit :

    « L’Assemblée nationale, satisfaite de la conduite généreuse des sieurs Jean Mascot père et Marc Noël, pilotes ; Louis Walle, Louis Desobier, navigateurs ; Legros et Barthélémi Devosse, marins, qui n’ont pas craint d’exposer leur vie pour sauver celle de 26 personnes près de périr dans un naufrage, la nuit du 17 octobre 1791, près de la ville de Calais, décrète qu’il sera payé, à chacun d’eux, une gratification de la somme de 100 livres, et qu’il leur sera, en outre, décerné sur leur demande une marque d’honneur qui rappelle le souvenir de leur belle publique de lui présenter, sous 3 jours, un projet de décret sur cet objet.

    *Louis Alexandre JARD-PANVILLIER, 1757 – 1822, député des Deux-Sèvres

    Il sera aussi payé, par la Trésorerie nationale, une gratification de 150 livres aux nommées Maréchal et Gavet, dont les fils ont été victimes de leur humanité et de leur dévouement pour sauver leurs concitoyens de même naufrage. »

    Le décret n°298 relatif aux pensions à accorder aux veuves Mareschal et Gavet paraît, quant à lui, le 30 janvier 1793, quelques jours à peine après l’exécution de Louis XVI.

    La mère de François Mareschal percevra sa pension jusqu’à son décès le 16 octobre 1811, à l’âge de soixante quatre ans. C’est son dernier fils, Norbert, chapelier de son état et son beau-fils, Jacques Duflos, qui déclarent le décès. L’acte est signé par Louis Michaud, le maire de Calais. Cet acte est tout à fait classique et n’offre pas de particularité.

    Il n’en va pas de même de celui concernant la mère de Louis Gavet, qui décède à Calais, le 20 juin 1831, âgée de quatre vingt sept ans. Le décès est déclaré par Jacques Crochez, un petit neveu par alliance, et il y est indiqué qu’elle est « pensionnaire du Gouvernement », mais surtout, il n’y est pas précisé qu’elle est veuve Labat. On voit très bien en marge de l’acte, d’ailleurs, « Nivolet veuve Gavet » ! L’acte aurait dû préciser veuve en premières noces de Gavet et en secondes noces de Labat. Elle décède au n° 82 de la rue Française.*

    Dénomination d’une rue Gavet et d’une rue Mareschal

    Il existe une autre manière assez courante de rendre hommage à des héros, c’est de leur attribuer un nom de rue. C’est ce que fit le Conseil Municipal de Calais dans sa séance du 9 octobre 1885. C’est ainsi que la 1ère rue du Courgain maritime devint la rue Gavet et la 2ème rue devint la rue Mareschal. La rue Gavet est restée quasiment à son emplacement d’avant la guerre au moment de la reconstruction. En revanche, la rue Mareschal a, hélas, complètement disparu du paysage urbain.

    L’érection du monument commémoratif

    En ce qui concerne les suites calaisiennes données à ce drame, l’élément le plus tangible fut l’érection du premier monument aux sauveteurs. À l’initiative de la Société des Amis de la Constitution, il fut érigé dès 1791. Nous possédons, heureusement, plusieurs dessins et photographies de ce monument.

    Il est composé d’un piédestal où est gravé un bas-relief représentant le navire naufragé ainsi que la même inscription qui figure sur le monument actuel. Ce piédestal est surmonté d’une pyramide coiffée d’une urne funéraire. Au centre de la pyramide est sculpté un médaillon qui porte l’inscription : « A Gavet et Mareschal, citoyens de Calais, par les Amis de la Constitution – 1791 ». Adossé au mur nord des fortifications, mais du côté du port, il se trouvait à proximité de la porte du Havre.

    Même s’il est précisé couramment dans les commentaires concernant cet édifice qu’il est, « de composition classique, empruntant au registre funéraire traditionnel les éléments constitutifs du monument commémoratif »**, on pourrait aussi y voir des symboles maçons. D’abord la forme pyramidale revient toujours dans la symbolique maçonnique et, surtout, du haut de l’édifice à la base du triangle, pourquoi ne pas y distinguer la forme d’un compas ? Symbole maçonnique s’il en est ! Si cela est avéré, on peut admirer le courage des édiles calaisiens d’avoir érigé un tel monument en pleine Révolution française !

    *C’est cette confusion qui a pu faire écrire à certains auteurs que Louis Gavet était marié. Nous avons les preuves qu’il était célibataire, de même, d’ailleurs, que François Mareschal.

    **Autour du Monument des Bourgeois de Calais – guide des sculptures monumentales à Calais ». Annette Haudiquet, Musées Calais Patrimoine.(non daté)

    Louis Gavet & François Mareschal, sauveteurs calaisiens

    Le premier monument érigé dès 1791.

    En 1894, de grands travaux de rénovation du port sont prévus et il est indispensable d’abattre ces fortifications. Que faire du monument ? Le détruire ? Le déplacer ? Cela devient urgent car les travaux de démolition doivent débuter le 30 mars 1895. Ce même jour, le Conseil Municipal, sous la présidence du maire M. Dewavrin, pose directement la question, il dit en substance : « Messieurs, voulez-vous le conserver, et, dans l’affirmative, il faudra décider de l’endroit où le replacer ainsi que la somme à affecter à cette réédification. » Sur proposition de M. Apeness, il est décidé de créer… un comité spécial pour cette affaire, proposition adoptée par le conseil. Le maire n’aura pas sa réponse ce jour-là. Pendant ce temps, les travaux ont commencé et le monument sera détruit dès le mois d’avril, sans que personne ne s’y oppose formellement, probablement parce que cela aurait retardé les travaux. Nos édiles de l’époque ont peut-être réagi un peu trop tard. Cependant, les plaques de ce premier monument seront entreposées dans la cave du musée de Calais. Sans doute ont-elles disparu dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale.

    Louis Gavet & François Mareschal, sauveteurs calaisiens

     Le monument actuel à son premier emplacement du boulevard international..

    En 1896, une souscription pour l’érection d’un nouveau monument est ouverte. Les fonds sont très rapidement récoltés, preuve de l’attachement des habitants à ce symbole fort de leur histoire. Dès 1897, l’oeuvre de Lormier est prête. Mais c’est là qu’intervient un épisode assez cocasse. Le comité, présidé par Dewavrin et composé, entre autres, de Matis, président de la Société des Sauveteurs et de Chanson, président de la Société Humaine, refuse que cette statue soit inaugurée par un maire socialiste, en l’occurrence Emile Salembier, qui n’a pas la réputation d’être très conciliant, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est ainsi que ce monument restera dans un entrepôt de la Chambre de Commerce jusqu’en 1899, l’année où il fut inauguré à son emplacement du boulevard International par Alfred Delcluze, pourtant lui aussi socialiste, mais beaucoup plus modéré.

    Nous voici ainsi revenus à notre point de départ, devant ce monument aux sauveteurs, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ou presque. Il est important de souligner une chose. Que ces hommes soient de simples pêcheurs ou des bourgeois bien établis importe peu, en fait. Ce qui est mémorable, c’est qu’ils n’ont pas hésité à risquer leur vie pour les uns, et même à se sacrifier pour deux d’entre eux, afin de venir en aide à leurs semblables. C’est pour cela qu’ils sont dignes, encore aujourd’hui, de mériter notre hommage, notre admiration et qu’ils doivent continuer à nous montrer l’exemple du courage et de la fraternité.