• Moments précieux en période malheureuse

    Moments précieux en période malheureuse

    De nombreux bâtiments ont été détruits.

    L'école reprit ensuite dans des conditions très restrictives. Nous étions assis à trois élèves par banc de bois avec un seul encrier. Les classes étaient surchargées, mal chauffées, avec une mauvaise aération pour économiser les perditions de chaleur. La plupart de notre temps était mobilisé par des exercices d'alerte contre les bombardements. Ceux-ci devinrent à la fin de la guerre presque journaliers.

    Au retentissement des bruyantes sirènes calaisiennes, il fallait dégringoler les étages du collège et nous précipiter dans les caves. Au cours de ces exercices, un bruit assourdissant et prolongé provenant des semelles en bois des galoches retentissait au travers des étages et des escaliers. Les caves avaient été étayées avec de grosses poutres ressemblant aux traverses des rails de chemin de fer.

    Le soir, à vingt heures, un couvre-feu avait été institué et toutes les fenêtres des maisons, volets fermés, ne devaient laisser filtrer aucun rayon de lumière sous peine de graves sanctions. Les verres des phares de véhicules avaient été recouverts d'une peinture bleu pâle légèrement transparente. Aucune lueur ne devait être aperçue du ciel afin que les bombardiers anglais ne puissent se repérer. Lors de ces raids de bombardements peu utiles sur les villes, la majorité des cibles atteintes ne représentait que des habitations civiles, provoquant d'innombrables victimes innocentes.

    Pour faire respecter les conditions et le règlement institués par les élus locaux, un service de "Défense passive" avait été créé. Les membres de ce service circulaient constamment la nuit dans toutes les rues pour faire observer ces dispositions astreignantes. Le volontaire de "Défense Passive" disposait d'un vélo ayant le garde boue arrière peint en blanc, d'un casque de récupération de l'Armée Française, d'un brassard frappé "D.P.", d'un sifflet à roulette, d'une lampe torche et d'un laisser passer des forces d'occupation.

    Mon cousin Jean-Pierre s'engagea dans cette institution dans le seul but de pouvoir circuler librement la nuit. II côtoyait d & onc fréquemment les bombardements, presque toujours nocturnes. Avec un vieux vélo, il parcourait la ville en traversant les rues incendiées dans un décor funèbre. La fournaise des incendies faisait penser aux images de l'enfer. Les immeubles touchés étaient illuminés de manière étrange et la rue entière brillait en séquences momentanées. Les énormes flammes dessinaient des ombres lugubres et ondulantes sur les murs encore debout. Les pompiers ne disposaient que de camions extrêmement anciens et vétustes, survivants de la première guerre mondiale. Les bouches d'incendie ne disposaient que d'une pression d'eau insuffisante. Ils s'évertuaient, sans grand résultat, à combattre ces multiples incendies où, après une nuit d'efforts désespérés, il ne restait plus, le matin, qu'une montagne de briques et de décombres fumants.

    C'est dans cette ambiance malheureuse que se déroulaient en quelque sorte les moments précieux de notre jeunesse perdue qui auraient dû être, normalement en période de paix, les meilleurs passages de notre existence. Au cours de ces cinq années d'occupation, j'ai conservé, en souvenir, le personnage de Monsieur Marius. Ce dernier, dont la profession d'origine était électricien, entra, au moment de la crise des années trente, au service entretien dans la SARL DD et Cie que mon père dirigeait. Marius était avant tout un homme élégant. Ses chaussures toujours luisantes, son pantalon de golf de teinte claire et ses chaussettes blanches lui donnaient l'allure d'un vacancier sur le pied de départ en congé.

    Cet homme charmant détenait néanmoins un léger défaut, qui s'exerçait en courtisant les épouses de ses connaissances. Bien souvent, des disputes s'ensuivaient ainsi que des poursuites dans les rues sans trafic. Heureusement, notre ami possédait une belle bicyclette beige clair avec un dérailleur, ce qui lui permettait ; dans les situations difficiles, de semer ses poursuivants.

    Dès l'arrivée des troupes allemandes, la population avait remis, après des ordres très menaçants, tous les postes de radio à l'Hôtel de Ville de Calais ainsi que toutes les armes et en particulier les fusils de chasse. Notre ami Marius, avec ses connaissances en électricité et en radiodiffusion, s'était mis secrètement à fabriquer des petits postes récepteurs à galène. Il existait dans ce domaine un véritable créneau. Ce petit récepteur était composé d'une boîte en bakélite avec un couvercle dévissable. Sur ce dernier était installé un petit socle supportant le morceau de galène, minerai de sulfure naturel de plomb. Au-dessus de celui-ci, un petit levier se terminant par un ressort à boudin permettait, après tâtonnements, d'obtenir une station radio. Cette station, bien entendu, était réglée pour recevoir Radio Londres où l'on pouvait écouter les dernières nouvelles des différentes batailles ainsi que les messages personnels destinés aux résistants. Ce modeste récepteur, à l'aide d'un casque à écouteurs, diffusait les informations avec une très faible intensité.

     

    Marius était donc devenu le fournisseur de ces petits appareils avec la grande reconnaissance des amateurs intéressés du moment. En cette période de multiples privations, chacun essaya de détourner l'obstacle afin d'aboutir sur des solutions de rechange.

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