• Naissance d'une technique

    De l’idée naît la culture. La dentelle mécanique est née d’une idée, non pas celle d’entrecroiser des fils de manière à former un nouveau textile, mais celle de pouvoir s’enrichir en imitant un textile existant. La dentelle mécanique ne pouvait pas mieux naître qu’au XIXe siècle, en pleine industrialisation, expansion, pré-mondialisation. L’idée de pouvoir copier le travail de milliers d’ouvrières, de rendre caduque des cultures régionales entières, ne pouvait que naître au moment où la machine allait prendre le pas sur l’homme, où elle allait devenir indispensable. Non pas que le travail des dentellières fut de médiocre exécution. Au contraire, il était soigneusement réalisé dans les campagnes. Il permettait de lutter contre l’oisiveté tout en assurant un contrôle social des femmes. Elles étaient occupées des jours entiers et la progression de leur travail attestait de leur docilité. Et déjà elles étaient fort peu payées. Il en était ainsi au Puy-enVelay comme à Valenciennes, à Bruges ou à Lille : travail d’appoint, travail de misère. La machine a pris le pas sur cette activité féminine, et avec elle, l’homme s’est immiscé dans les engrenages, les cames et toute la mécanique. La dentelle est un paradoxe : d’un côté on trouve la misère, la saleté, le labeur, et de l’autre la mode, la beauté, l’élégance, la richesse, l’oisiveté. Tout oscille entre cette force et cette fragilité. Sous une forme symbolique la dentelle cristallise bien cette disparité entre le monde des riches et le monde des pauvres, celui des patrons et celui des ouvriers, celui des classes bourgeoises et celui du prolétariat. À chaque époque des mots différents servent à désigner les mêmes ruptures. Ce matériau d’ornementation, qui n’a, au départ, ni sens fonctionnel ni valeur de protection, pourrait être qualifié de matériau superflu.  La dentelle mécanique telle qu’on la fabrique à Calais est née en Angleterre, au tout début du XIXe siècle. Les historiens et les érudits sauront compléter cette affirmation. Notre propos sera de raconter la dentelle à une période plus récente, celle qui va de l’après Seconde Guerre mondiale à nos jours. Et encore, de manière brève. Pour chaque calaisien, la dentelle trouve son origine avec sa naissance, comme le montre le récit de cet ancien commissionnaire . 

    « Les débuts de la dentelle ? Ça, il faudrait recommencer à ma naissance, puisque je suis né dans une famille de dentelliers. Mon père était fabricant, mes deux grands-pères ont été fabricants, mes oncles, qui étaient quand même assez nombreux, travaillaient tous dans la dentelle. Cela fait partie de ces générations qui si situent entre 1880 et 1930, où presque tout le monde travaillait dans la dentelle. Je suis né en 1927. Durant la période de mon enfance d’avant-guerre, parce que la guerre a marqué une rupture, la dentelle était au centre de la vie calaisienne comme au centre de la vie familiale ». L’on ne peut comprendre Calais et sa dentelle si l’on n’effectue pas un retour sur un passé proche, celui de la première moitié du XXe siècle. Car ce sont les hommes de cette période qui ont forgé la ville et la vie sociale que l’on connaît aujourd’hui. La continuité historique n’est valide que dans les grands principes sociaux et techniques. Sur le plan politique, on ne peut prétendre que les décisions du XIXe siècle aient influencé la ville jusqu’à nos jours. Par contre, les choix politiques et socio-économiques qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale sont directement responsables de l’état social de la ville. Parler après coup relève de la facilité. Mais une analyse en son temps aurait-elle permis d’en aboutir là, où aurait-on entrevu les impasses du présent ? L’origine des termes utilisés dans la technique de la dentelle est toujours liée à l’Angleterre. Cette paternité est ancrée dans les mentalités et les habitudes à tels points que le patois calaisien ne ressemble à aucun de ces patois voisins. Il est constitué de termes anglais dont l’origine ancienne et la transmission orale ont fait perdre l’exactitude du mot. Par exemple, les « leanbars » deviennent « leam-barres », les « droppers » deviennent « droppeuses ». Pourtant chaque terme possède son histoire. Il en est ainsi à travers le récit que raconte William Felkin à propos du rack.  « La question d’un mode de paiement équitable s’est rapidement posée au début du XIXe siècle, dès la fabrication du tulle. La pratique des employeurs consistait alors à mesurer une pièce de 12 yards de tulle, et de se servir de cette base pour payer l’ouvrier. Selon le cas et la matière, cette méthode s’avérait mauvaise pour l’ouvrier. Aussi, le 24 août 1809, il fut décidé que pour mesurer le nombre exact de mouvements du métier, il serait attaché un pignon denté, relié à une cloche qu’un marteau frapperait toutes les 240 mailles. Des marques furent placées à la lisière des pièces de dentelle. Ce rack, appelé depuis comme cela, fut appliqué sur un métier « point net » par James Oakes, en 1810, un ouvrier de Sneiton, et par William Hayne ; en 1811, par Thomas Roper, un ouvrier sur un métier « warp » et sur la barre de chariot d’un métier « bobin net » par Jonathan Brown, qui plus tard s’installa à Calais. Pour éviter la fraude de la part des ouvriers, certains fabricants mettaient un fil de couleur sur le premier rang, qui permettait par son zig-zag de contrôler le nombre de mailles effectuées. » 

    Le dentelle est un produit de luxe 

    Tout d’abord, il faut être clair sur cet état de fait : lorsque les dentelliers, c’est-à-dire, les patrons des entreprises calaisiennes, parlent de la production de la « dentelle de Calais », c’est implicitement en y adjoignant la ville de Caudry, qui est dans le Nord le deuxième centre en importance qui produit cette matière. Le label « Dentelle de Calais » existe depuis les années 1958 (Nord Industriel, 1958) ; un nouveau logo a été créé au début des années 1990. Ce label concerne uniquement les dentelles produites en France sur des métiers Leavers. En France, trois centres sont concernés : Calais, Caudry et Lyon. Au début du XXIe siècle, Lyon ne possède plus de métier Leavers en activité. Cela étant, lorsqu’un calaisien parle de dentelle, il implique celle produite à Caudry. Il faut remarquer que Caudry fabrique essentiellement de la laize destinée à la robe, que l’on appelle « nouveauté », ou « grande nouveauté ». Cette remarque a son importance car la robe nécessitant un renouvellement constant, le rôle joué par les esquisseurs et les dessinateurs prend ici toute sa portée, alors qu’à Calais, l’évolution du produit tenant compte de la mode ne démarre en masse qu’à partir des années 1980. Jusque dans les années 1970, Calais, en grande majorité, produit de la petite bande appelée « Valenciennes », destinée à la corseterie et à la lingerie, ainsi que de la laize destinée aux mêmes usages. Cette évolution récente fut marquée par un tournant commercial d’importance. La dentelle, originairement fabriquée en petites (2 cm) ou larges bandes (10 cm), a évolué vers la fabrication de galons standards en 14 ou 18 cm que l’on trouve aujourd’hui dans toutes les collections des fabricants de la place. Seuls, des établissements comme Aubert, Meurillon, fabriquent encore des petites bandes de Valenciennes en coton rigide. Les plus grandes entreprises fabriquent quant à elles du galon élasthanne. Cette évolution trouve son origine avec l’introduction des métiers Raschel à partir de la fin des années 1950. En effet, l’introduction de la technique Raschel nécessite l’ouverture du commerce de la dentelle vers les marchés de la lingerie-corseterie [32], du prêt-à-porter et de la grande distribution. C’est cette ouverture qui a engagé les fabricants dans la voie de la mode et du constant renouvellement. La technique de la dentelle Raschel, souvent qualifiée de dentelle « bas de gamme » en raison de sa faible technicité et de l’emploi de matières synthétiques, a inauguré l’aire de la grande distribution.

    Ainsi à Calais, il existe, non pas un marché à deux vitesses, mais plusieurs types de marchés à plusieurs vitesses : le premier est de type traditionnel pour la petite bande Valenciennes et la dentelle de coton rigide ; le deuxième, est axé sur la mode du prêt-à-porter par le biais de la corseterie. Il en existe un troisième qui est celui de la robe (Haute couture, prêt-à-porter), couvert principalement par Darquer, Riéchers et Arthur Giniaux1. De sorte que sous une même étiquette, la dentelle est en réalité plurielle. Elle se décline en une variété de types qu’il faut pouvoir connaître si l’on veut en apprécier la complexité. Traditionnellement, c’est la dentelle « Leavers » qui domine. C’est elle que Michael Kenna a capturée. Elle est produite sur des métiers parfois centenaires quant au bâti [9], mais ayant été rénovés de nombreuses fois : changement des jeux de chariots [11-12], des plombs de combs et de pointes, etc., des pièces d’usure qu’il faut changer tous les cinq à dix ans. Il sera question plus loin des différents types de métier, et leurs types de production. Cette dentelle est fabriquée dans des ateliers, suivant une chaîne opératoire n’impliquant que des variantes individuelles ou liées à la structure de l’entreprise (disposition du bâtiment, éloignement des étapes, etc.). Avant l’apparition de l’élasthanne, nom générique du Lycra®, la dentelle Leavers est rigide, c’est-à-dire, sans élasticité fonctionnelle. Cette matière est utilisée par les établissements Brunet en 1970 (élasthanne/polyamide) dans la confection des galons, mais ne trouve pas de débouchés immédiats. Il faut attendre les années 1980 pour que cette dentelle élastique devienne incontournable aux yeux des corsetiers. Au demeurant, il existe déjà dans les années 1930 une dentelle élastique fabriquée par Tiburce Lebas, et qui sert à la confection des gaines. Il ne s’agissait pas d’élasthanne mais de caoutchouc. L’élasthanne n’est pas la seule matière innovante à avoir participé à l’évolution de la dentelle. Le Nylon® apparaît dans les années 1950. Aujourd’hui, le Modal® et les microfibres font également évoluer les techniques de fabrications de la dentelle. Toutes ces innovations se font par tâtonnement et de manière empirique. Une approche des matières permettra de comprendre davantage l’implication de ces innovations dans la mode en relation complexe à la fabrication des dentelles Raschel. 

    1 Cette petite entreprise artisanale a cessé son activité en 2001. Il ne faut pas considérer ici le volume produit par chaque entreprise mais seulement le type de production. 

    Il s’agit du deuxième type de produit. En fait, la dentelle Raschel comme le disent les anciens de la profession (les nouveaux industriels parlent de dentelle Jacquard) est née de l’introduction de nouveaux métiers fonctionnant sur le principe de la maille jetée. C’est une technique assez proche de celle des métiers Warp du XIXe siècle. Trois à quatre fois plus rapides que les métiers Leavers, ils produisent une imitation de la dentelle mécanique Leavers, mais avec des contraintes techniques de mise en cartes plus lourde. En 1955, les premiers métiers Raschel ne fabriquaient que des bandes et des laizes aux motifs simples et répétitifs sur des métiers de 100 pouces. Aujourd’hui, les plus performants, les Textronics, produisent toujours plus rapidement une dentelle imitant au plus près celle fabriquée sur des métiers Leavers fines barres sur des largeurs de 150 pouces. Effectivement, si l’imitation est, de nos jours, presque parfaite, et par conséquent tend à concurrencer sérieusement la dentelle Leavers, il faut remarquer que l’imitation porte sur des dentelles produites sur des métiers fines barres et non à barres indépendantes. Par exemple, les célèbres motifs à roues de Peeters & Perrin, utilisés dans la confection de la lingerie Chantelle, sont fabriqués sur un métier à barres indépendantes. Or, la plupart des fabricants ont transformé leurs métiers en y adaptant un double Jacquard et un système de fines barres qui freinent la possibilité de revenir au mode de fabrication antérieure. De ce fait, ce « créneau » propre au métier Leavers à barres indépendantes est exploité par un très petit nombre de fabricants sur Calais. Reste que la dentelle Raschel est présente dans la plupart des collections des fabricants, même si ceux-ci se disent 100% Leavers. Car aujourd’hui, il paraît impensable de ne pas pouvoir proposer les deux types de produit à la clientèle. Les fabricants comme Darquer ou Peeters & Perrin ont recours au travail à façon. Par exemple, lorsqu’un client est attiré par les motifs d’une dentelle Leavers, des raisons commerciales le poussent à demander le même dessin en Jacquardtronic ou Textronic. Bien entendu cela nécessite la reprise de l’esquisse et de sa mise en cartes. Le résultat sera toujours approchant, mais jamais égal. Toute la difficulté pour un fabricant reste liée à une sensibilisation au savoir-faire Leavers qu’il faut savoir maîtriser, même si le produit final est un pâle équivalent en Jacquardtronic. Ce transfert de production nécessite un savoirfaire qui n’apparaît pas dans la mise en valeur de l’image des entreprises. Ce savoir-faire est avant tout l’œuvre du dessinateur-metteur en cartes, ainsi que de l’esquisseur. Mais c’est aussi l’œuvre de toute une chaîne opératoire : tullistes, wheeleuses, wappeurs, raccommodeuses… 

    Qui possèdent des métiers Raschel à Calais ? 

    À partir d’un recensement des entreprises en 1997, il est possible de dresser un aperçu en matière de compétences techniques. Si toutes les entreprises, au nombre de seize, possèdent des métiers Leavers, seules, quatre d’entre elles possèdent un parc machine maille, comprenant des métiers Raschel, Jacquardtronic et Textronic. La capacité de production industrielle est réduite à un oligopole. Ceci doit être mis en relation avec le type de marchés visés, car si une petite entreprise comme Arthur Giniaux ne produisait ni ne commercialisait de dentelle Jacquardtronic, c’est que son créneau ne nécessitait pas d’y avoir recours. Cette entreprise produisait sur des métiers Leavers une dentelle « haute nouveauté » pour du prêt-à-porter haut de gamme. Cela signifie que la production (techniquement et commercialement) des établissements Arthur Giniaux n’était pas transposable sur des métiers de la filière maille, et cela pour deux raisons. Techniquement, il s’agissait d’une dentelle rigide réalisée sur un métier particulier à gros points, qui fait entrer dans sa composition une bourdonnette participant d’un savoir-faire que seule cette entreprise possédait. En revanche, les métiers Jacquardtronic sont condamnés à une finesse (jauge) équivalant au 12 points Leavers et sont montés avec une chaîne élasthanne. Ils sont donc incapables de reproduire cette qualité de textile. Commercialement, la production se concentre autour de laize en petite quantité non rentable en Jacquardtronic, compte tenu du prix d’une machine et de la rapidité d’exécution. Indéniablement, le créneau du Leavers est de produire peu mais dans toute sa technicité. Cette vérité technique est contrebalancée par une vérité culturelle : certains pays comme l’Espagne ou l’Italie voient dans la petite bande Valenciennes la réalité traditionnelle de la production Calaisienne.  Cela contraint les petites entreprises à vivre de dessins presque centenaires. Chaque tentative de renouveau est invariablement refusée par l’expression : « Ce n’est pas de la dentelle de Calais ». Il reste que la dentelle mécanique se produit à travers le monde. 

    La dentelle mécanique est une production mondialisée 

    En technique Leavers, les principaux centres dentelliers sont la France (Calais et Caudry), l’Angleterre (Guy Birkin, Cluny Lace…), les Etats-Unis (Liberty Fabric...), l’Amérique du Sud, l’Allemagne (Corvett Sptitzen, Dresden Stiptzen...), la Chine. La dentelle Raschel est également produite, en France (Jabouley près de Saint-Etienne), en Espagne près de Barcelone (Galler Iberica, Volart Encajes y Tejidos...), en Italie (Colombo Antonio, Iluna, Renzo Cambianica, Siva, Tessitura Della Valle...), en Autriche (Weber Lace), en Asie du Sud-Est... Au total, l’on dénombre plus d’une centaine d’entreprises à travers le monde 2. C’est dire qu’il est important de prendre en considération l’échelle mondiale, ne serait-ce que parce que la France qui produit un certain volume de dentelle qu’elle exporte à environ 60%, en importe, via l’industrie de la lingerie-corseterie, à peu près autant. Du point de vue socio-économique, la dentelle Leavers se différencie de la dentelle Jacquard sur le plan des avantages comparatifs. Il n’est pas pertinent de ne considérer que l’avantage économique car une dentelle Leavers côtoiera toujours la grande couture —sera donc accréditée d’un capital symbolique supplémentaire — alors que le Raschel se cantonne à la grande distribution. Il y a là une distinction sociologique de classe : ces marchandises sont avant tout étudiées et fabriquées en rapport aux clients visés. Avec la dentelle Leavers, la force de vente mise en avant par les dentelliers calaisiens — même si tous ne sont pas de cet avis — réside dans son label « Dentelle de Calais » qui en fait un avantage absolue et un signe distinctif par rapport aux autres centres dentelliers produisant du Leavers (Angleterre, Amérique du Sud, Etats-Unis Japon), même si à son tour l’Angleterre possède son propre label. D’autre part, la poursuite de la standardisation du centre dentellier calaisien (nombre de cartons Jacquard 40 + 120) débouche sur la possibilité de faire travailler à façon certaines entreprises, profitant du même coup, d’une économie d’échelle. Pour le Jacquardtronic, c’est différent. Même spécialisée, la main d’œuvre est facilement formée dans un temps nettement plus court qu’il n’en faut pour former un tulliste. De fait, les pays où la main d’œuvre est bon marché entrent en concurrence car le prix de revient d’une dentelle repose pour beaucoup sur le coût de la main d’œuvre. Aussi, la concurrence face aux pays d’Asie du Sud-Est, mais aussi de l’Espagne et de l’Italie, est plus rude dans ce domaine. La seule force reste alors le pôle de la création qui est, de manière incontournable, lié à l’histoire de la dentelle à Calais. La boucle est bouclée. L’importance quantitative d’un pays ne le place pas pour autant au rang d’un monopole. Une enquête sur plusieurs décennies permettrait de mettre en évidence l’état d’obsolescence du parc machine. Or, ce qui importe est avant tout la quantité de marchandise produite, même si d’autres critères que l’obsolescence interviennent, et notamment celui du savoir-faire des ouvriers. Une simple comparaison avec une entreprise de Nottingham, laisse apparaître des différences de l’ordre du culturel dans les habitudes de faire en 

    2 Cf. Dessous-Mode International, janvier 1998 

    Leavers et en Raschel. Sans entrer dans les détails, cela signifie qu’à un moment donnée de l’histoire technique d’un pays, celui-ci a été conduit à prendre des décisions qui se sont agencées et se sont combinées de manière à former une cohérence technique parfois éloignée du modèle d’un autre pays. Par exemple, en Angleterre, le système à maillons métalliques du Raschel a été remplacé par un système à maillons en polyamide, alors qu’il a disparu en France. L’option française a été d’investir dans un système de plus récente génération, le Jacquardtronic, ou les maillons sont remplacés par des commandes électromécaniques. Dans cette multitude de critères, celui des matières a également son importance. Si la course technologique entre fabricants repose aujourd’hui parfois sur une innovation des matières premières, c’est que ces dernières s’inscrivent dans une mode des matériaux qui paraît être passée inaperçue après la Première Guerre mondiale, mais dont on peut resituer l’évolution au cours du siècle. 

    L’exportation des dentelles et des matières 

    Le dépouillement d’archives de la Chambre Syndicale des fabricants de dentelle permet de dresser une approche de l’exportation des dentelles des années 1921 à 1972. D’abord, en quantité et en qualité, une lettre de la Chambre de Commerce de Calais atteste qu’en 1921,  82.020 kg de tulle en dentelle ont été exportés. Il s’agit de 200 kg de tulle unis coton, de 4.900 kg de dentelles coton, de 2.260 kg de tulle de soie, de 67.791 kg de dentelle de soie ou bourre pure, et de 6.869 kg du même produit en « mélangée ». En considérant ces données, il faut reconnaître que la soie domine très nettement le marché de l’exportation. Cette tendance semble s’inverser au cours de la décennie, puisqu’en 1927, c’est le coton qui devient majoritaire et ne cessera de croître.  À partir de 1927, le tulle uni n’est plus exporté, sauf si cet article est incorporé à la dentelle. La quantité de dentelle en coton a subi un véritable essor puisque l’on passe de 4.900 kg en 1921 à 589.607 kg, soit un accroissement de 11.900 % en huit ans. Par contre, la dentelle de soie passe de 67.791 kg en 1921 à 87.000 kg en 1927, soit un accroissement de 28% seulement, quantité moindre qui est compensée par l’exportation de soie artificielle (rayonne) qui n’existe pas encore en 1921. Cette progression se poursuit même en 1930, époque des retombées du crack boursier de Wall Street d’octobre 1929. Par contre, le prix au kilo de la dentelle de coton passe de 42,46 € en 1929 à 38,85 € l’année suivante. Sur une quantité en baisse, on s’aperçoit que la valeur de la marchandise est également dépréciée.  La proportion des dentelles en soie naturelle reste négligeable bien qu’un élan soit perceptible en 1930 au moment où la crise économique se fait sentir. Représentant 1,51% du volume total des ventes en 1929, la proportion de soie passe à 3,25% en 1930. La soie artificielle, rayonne, est plus prospère les deux années précédant la récession, puisqu’elle atteint 16,19% du volume des ventes en 1928, pour chuter à 9,60% en 1930. À cette époque, les Etats-Unis absorbent près de 50% de l’ensemble des dentelles françaises exportées, dont les marchés extérieurs représentes 85% du commerce de Calais. Nul doute que la récession américaine eût des répercussions dramatiques. La crise de 1929 n’épargne pas l’industrie calaisienne ni ses ouvriers. De 1929 à 1934, la masse salariale globale a baissé de 351 % pour passer de 11621493 euros à 3310735 euros. Du point de vue technique, la perte se ressent plus particulièrement dans les productions dont le point du métier, gage, est en deçà de 10 points. Dans ce secteur, le chiffre d’affaire baisse de 75% au cours des sept premiers mois de 1935. Cela peut être mis en parallèle avec le fait que le parc machine des Etats-Unis était essentiellement constitué de métiers à gros point. Si la période qui précède la Seconde Guerre mondiale n’a pas été propice au développement de la dentelle à Calais, celle qui y fait suite a en revanche redonné un souffle nouveau à cet artisanat d’art qui ne trouvera son véritable essor qu’avec l’arrivée des matières synthétiques comme le Nylon® parallèlement à une ouverture sur les marchés du prêt-à-porter et de la grande distribution. Si la dentelle s’exporte à plus des deux tiers, et cela depuis ces débuts, c’est que pour se vendre à travers le monde, il a fallu qu’elle conserve un avantage absolu durant près d’un siècle et demi. Les particularités de cet avantage sont à chercher du côté des savoir-faire tant techniques que commerciaux. Mais l’exportation d’une image de la France reine de la mode y a sans doute également contribué. Quels sont les principaux importateurs. En 1947, les principaux pays qui importent de la dentelle de Calais sont au nombre de vingt. Les plus importants sont les USA, l’Argentine, le Mexique, l’Australie, la Belgique, le Brésil, les Dominions Britaniques, Cuba et la Suisse. Ces neuf pays représentent 85,6% du marché total des exportations pour un chiffre d’affaires de 86,89 millions d’euros. Parmi les autres pays, il faut noter l’Egypte, la Palestine et la Norvège que nous ne retrouvons plus vingt-cinq ans plus tard. Pourtant, à partir des mois de juillet et d’octobre 1972, il peut être dressé une liste de quarante pays, dont treize sont nouveaux et non des moindres puisque faisant partie des dix premiers pays importateurs. Il s’agit de l’Italie, de l’Allemagne, de la Belgique, de l’Afrique du Sud, de la Hollande, de l’Australie, de l’Angleterre, du Japon, du Canada et du Gabon. Il ne faut pas généraliser à partir d’une seule liste, car les USA, par exemple, qui en sont absents se placent en sixième position en octobre. À chaque pays, nous pouvons associer une fréquence. Néanmoins, les Etats-Unis semblent ne plus afficher ce monopole de l’importation que l’on a connu avant-guerre. Cela se fait à l’avantage des pays d’Europe comme l’Italie, l’Allemagne et la Belgique, ou de nouveaux marchés des pays d’Asie, d’Orient [32] et d’Afrique. Décliner des nouveaux marchés c’est proposer de nouveaux produits, et de nouvelles gammes de couleurs. Par exemple, les couleurs vives touchent davantage les clients des pays d’Orient, les grosses fleurs sont davantage appréciées en Asie. Par conséquent, cela nécessite d’opérer une mutation de l’appareil productif comme des habitudes de pensée des esquisseurs. 

    La création du label « Dentelle de Calais » 

    À partir des années 1950, l’arrivée sur le marché d’une production faite à partir de nouveaux métiers allemands, appelés Raschel, allait regrouper l’ensemble des fabricants français autour de la création d’un label de qualité. Paul Bessineau, ancien fabricant lui-même, nous raconte ce volet de l’histoire de la dentelle mécanique. « On ne passe pas vingt-neuf ans de sa vie dans la dentelle sans en avoir gardé quelques souvenirs. Et quelques souvenirs qui ont été d’autant plus importants pour moi personnellement que l’appellation Dentelle de Calais est une chose à laquelle je me suis vraiment consacré. L’apparition du Raschel et la concurrence qu’il imposait à la dentelle Leavers par son bas prix, amenèrent la Fédération des Dentelles, Broderies, Guipures et la Chambre Syndicale des Fabricants de Dentelles à envoyer en Allemagne une délégation de quelques fabricants pour étudier sur place l’impact du Raschel et ses répercussions. La délégation, dont Monsieur Joseph Pollet et moi-même faisions partie, était conduite par Monsieur Jean Bodin, alors vice-président de la Chambre Syndicale. C’était Monsieur Caron le Président. Du voyage qui eut lieu en novembre 1958 et des contacts pris tant avec les fabricants allemands qu’avec les utilisateurs et acheteurs des grands magasins Kauhof et Karstadt, notamment à Cologne et Dusseldorf, une leçon majeure fut tirée : il fallait que la dentelle Leavers se différenciât du Raschel et que le mot dentelle ne rassemblât pas sous un même vocable deux techniques différentes. Comme le coucou qui pond dans le nid des autres oiseaux, le Raschel, en France, profitait de la réputation du Leavers et tenait essentiellement à s’appeler dentelle comme lui. Il nous apparaissait tout à fait anormal que la technique de la dentelle tricotée, nommément appelée « Raschel Spitzen » en Allemagne, alors que la dentelle Leavers tissée était « Web Spitzen » ; même chose en Italie où l’on trouvait « Pizzo Raschel » et « Pizzo Valenciennes » pour le Leavers, ne reçoive pas en France aussi une appellation différente. D’autant plus anormal que la douane taxait le Raschel à l’importation comme étoffe de bonneterie au tarif 60-01, alors que la dentelle mécanique avait une autre rubrique, 58-09, pour autant que je ne fasse pas d’erreur. D’où les démarches entreprises auprès de la Répression des Fraudes, à Paris, pour avoir une appellation distincte. Quelques fonctionnaires de cette administration, la Répression des Fraudes, écoutaient nos arguments, hochaient la tête. Certains disaient même que nous avions raison, mais ils n’avaient aucune envie de changer quoi que ce soit et voulaient ignorer les taxations différentes et pourtant précises de la Douane pour ne retenir qu’un seul vocable : « dentelle à la mécanique » englobant aussi bien la technique tricotée que la dentelle tissée. Cette prise de position faisait le bonheur des fabricants de Raschel de l’époque, mais pas du tout celui des fabricants de Leavers.  Il faut se souvenir qu’à cette époque-là le Raschel faisait une dentelle tricotée très simple et même disons de très basse qualité à très bas prix. Cela concurrençait la dentelle Leavers parce que les utilisateurs s’en servaient comme argument, en disant : « c’est une dentelle aussi elle s’appelle comme vous. Mais vous voyez qu’elle est infiniment moins belle. » Je crois que les métiers à l’époque c’était des métiers quatre barres, ou huit barres alors que maintenant c’est tout à fait autre chose ». « D’autant plus qu’à l’époque, la mode jupes courtes de Mary Quant n’ajoutaient rien aux affaires qui étaient vraiment mauvaises. Par conséquent, il fallait trouver une appellation différente. La décision fut prise de trouver une appellation bien spécifique au Leavers. Une appellation que le Raschel ne pourrait lui emprunter et qui, au fil du temps, s’imposerait aux confectionneurs et à leurs clients. Je partais du principe que si vous prenez une bouteille de champagne et une bouteille de mousseux, et bien si vous n’avez pas d’étiquette dessus, elles ont la même forme, le même muselé, le même chapeau doré et le même fil de fer. Et si vous n’avez pas une qui dit « mousseux », une qui dit « champagne », et bien vous ne savez pas tellement ce que vous buvez. Quelques fois même, on peut trouver un bon mousseux et un mauvais champagne. Donc il faut des appellations pour différencier. Calais étant la place la plus importante de fabrication de dentelle Leavers, notamment pour la lingerie et la corseterie, branche où le Raschel venait le plus en concurrence, il fut décidé que la dentelle Leavers s’appellerait « Dentelle de Calais » et que serait créée une étiquette. Il fallait matérialiser l’appellation par une étiquette. Et ça a été quand même très difficile à instaurer, parce qu’on faisait quand même parti de la Fédération des Dentelles, Broderie, Guipures, qui faisait partie d’un organisme international où on rencontrait chaque année nos amis, et surtout concurrents d’Italie, d’Angleterre, et même d’Allemagne… Quand on a parlé d’avoir un label, inutile de vous dire que ça leur faisait pas un plaisir immense. Alors le Secrétaire général de l’époque, en France, avait pensé à une appellation qui serait par exemple « Dentella » qui recouvrait tout. Mais nous, ça ne nous convenait pas parce que en tant que place la plus importante il fallait qu’on se différencie. Puis il fallait bien dire aussi que nos concurrents et amis étaient des bons copieurs. Donc, on ne voyait pas pourquoi on leur ferait un cadeau. Les fabricants de Caudry, querelle de clocher oblige, renâclèrent fortement mais se rallièrent à l’idée grâce à quelques fabricants qui firent preuve d’une réelle hauteur de vue. Ils ont su faire taire leurs collègues en disant : « il faut aller dans cette voie-là ». À Calais même, l’appellation ne reçut qu’un enthousiasme mitigé du genre : « ça ne servirait à rien, on savait bien que c’était à Calais qu’on fabriquait de la dentelle, l’étiquette coûterait cher, etc. » Alors moi je répondais aux contestataires : « vous savez moi, je suis né en Vendée. J’avais pourtant entendu parler des six Bourgeois, mais je n’avais jamais entendu dire qu’on faisait de la dentelle ». D’autant plus qu’à cette époque-là, la dentelle ne touchait pas la confection. Alors il faut une opération, une appellation vraiment spécifique. Trouver l’appellation était une chose, la faire connaître en était une autre. Là, on entrait dans un domaine qui nous était inconnu : celui de la propagande et de son support la publicité. Il fallait de l’argent. Suffisamment pour que la campagne envisagée ait un impact. Heureusement, la Chambre Syndicale avait des réserves. C’était grâce au Président Caron qui avait su avoir des réserves sans savoir à quoi on les emploierait. Restait à réaliser l’étiquette pour illustrer l’appellation. Naturellement, on devait la déposer. On apprit à cette occasion que l’étiquette avec seulement « Dentelle de Calais » ne pouvait être déposée sans que des signes distinctifs y figurent pour en établir et en asseoir la marque.  Nous, on était assez naïf pour s’imaginer que l’appellation « Savon de Marseille » suffisait. Non, c’est la Galère qui est dessus. C’est un label qui est dessus qui fait la marque « Savon de Marseille ». Dans un premier temps furent mises une barre bleue et une barre rouge, et ultérieurement, au milieu, un chariot. Au dos, un texte que les Italiens copièrent sans vergogne sur leur propre étiquette, nous donnant ainsi raison.  J’avais trouvé le texte : « l’appellation dentelle de Calais est réservée exclusivement aux dentelles fabriquées selon les procédées traditionnels qui ont reçu, etc. » Et puis les premières publicités parurent. À cette occasion, pour le lancement du label, une journée fut organisée à Calais où furent invités les principaux journalistes de mode. Ils sont venus du reste en assez grand nombre. La Fédération de la Dentelle à Paris avait une audience qui lui permettait quand même de faire venir des journalistes. Les retombées ne furent pas terribles, et même très décevantes. Nous apprîmes ainsi à nos dépens qu'un déjeuner était bien moins efficace qu'une demi-page de publicité pour avoir du rédactionnel dans les journaux. On pouvait toujours frotter le dos des journalistes qui étaient là. Elles nous disaient : « Passez nous de la publicité, on parlera de vous ». Oui, mais pour passer de la publicité il fallait quand même en avoir les moyens. Alors une page c'était quelques fois beaucoup trop. Alors on avait des demi pages, quelques fois des quarts de page. J’ajouterais qu’il est très difficile de faire une publicité sur un produit qui n'est pas un produit fini. La dentelle est un produit qui s'adapte à quelque chose, qui s'applique, mais qui n'est pas un produit fini comme le champagne dont je parlais tout à l'heure. Plus facile à dire qu'à faire, de passer du rédactionnel, pour des raisons évidentes de financement. Pas à pas, les choses se mettaient en place. Nous faisions notre apprentissage, réalisant la difficulté de faire de la publicité sur un produit non fini. On en a quand même fait à la télévision à l'époque. Quelques temps, on a réussi à faire passer le label à la télévision. Pour atteindre la clientèle féminine, il fallait convaincre les confectionneurs de mettre des étiquettes "Dentelle de Calais" sur leur production. Ces étiquettes, on les trouvait uniquement à la Chambre Syndicale qui avait acheté une machine offset et qui les fabriquait, qui les faisait payer, et dans le prix de l'étiquette il y avait une redevance pour pouvoir asseoir la publicité aussi. Pour faire de la publicité, il fallait de l'argent. Certains, tant chez les confectionneurs que chez les fabricants, envisageaient une action concertée. L'intention était louable et n'allait pas plus loin, chacun étant prêt à mettre la main au portefeuille à la condition que son voisin commence : Cas classique ! Tels furent les débuts du label "Dentelle de Calais". Ils nous apprirent certains principes qui doivent toujours être d'actualité : premièrement, on mesure les effets d'une publicité quand elle s'arrête. Deuxièmement, un Américain disait : "Je sais bien que la moitié de la publicité que je fais ne sert à rien, mais j'ignore laquelle". Et troisièmement, pour être efficace, une publicité ne peut se faire que sur un bon produit. Puissent ces quelques souvenirs vous avoir semblé de quelque intérêt. » À l’image de l’industrie calaisienne naissante, l’histoire de son label, et surtout les déboires rencontrés ne laissent pas sans indifférence. Et que penser de cette extrême naïveté d’entrepreneurs souhaitant pour la première fois prendre en main leur responsabilité et leur avenir d’une manière collective ? À travers l’anecdote même de la création du label Dentelle de Calais, il nous est possible de percevoir cette particularité bien artisanale que d’aucun souhaiterait industrielle. Ce label témoigne aussi d’une profonde mutation, aussi bien dans les esprits que dans la structure des entreprises. Celui-ci allait donner naissance à la production de masse, à la mode et à l’accélération des étapes de production. 

    « Un parcours un peu technique »

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snow