• Note sur Calais en 1802,1803 et 1804

    Piers, Henri (1793-1848). Calais et Saint-Omer, par H. Piers,.... 1843.

     

  • Les années 1802, 1803 et 1804 (du 11 nivôse an x au 10 nivôse an XIII) furent des années fertiles en événements pour la ville de Calais.

     La déclaration de guerre de l'Angleterre à la France, après une paix générale de courte durée, le passage fréquent des ambassadeurs de ces deux puissances, l'expulsion des résidas anglais, le rétablissement du culte, l'entrée du premier Consul à Calais, les réjouissances auxquelles cette entrée donna lieu, la réorganisation de la flottille et du camp de Boulogne , le rassemblement des troupes sur les côtes de la Manche, la présence continuelle dans nos murs des plus grandes illustrations militaires de l'époque, le fameux bombardement du 27 septembre 1803, les succès de nos corsaires, l'appareil militaire déployé pour intimider nos ennemis et mettre Calais à l'abri de leurs tentatives; tel est le sommaire des faits importants qui ont contribué, en 1802, 1803 et 1804, à grandir l'intérêt historique qui, depuis tant d'années, s'attachait à notre ville.

     La paix de Lunéville, signée en février 1801, avait renversé la coalition, et nous n'avions plus dès lors qu'un ennemi à combattre: l'Angleterre, irritée de nos succès et surtout de la conquête de l'Egypte, qui balançait sa puissance dans l'Inde, tenait seule tête à Bonaparte. Pour J'amener à une négociation favorable à la France, et afin de diviser ses forces, on commença, en mai 1801, dans les ports de Boulogne, de Calais et de Dunkerque, les préparatifs longtemps médités d'une expédition contre la Grande-Bretagne. Le plan d'une descente en Angleterre remontait à 1795, et sous le Directoire même, on avait déjà rassemblé sur nos côtes un corps de troupes et une division de chaloupes. Le général Bonaparte, l'un des promoteurs de l'expédition, était parti de Paris au commencement de février 1798, avec quelques officiers de marine et du génie, pour s'assurer par lui-même des mesures à prendre pour opérer une descente en Angleterre. Le premier Consul avait d'abord jeté les yeux sur le port de Calais, comme centre des opérations; car on lit dans le Moniteur du 21 février 1798, sous la rubrique de Calais: « Vous avez paru douter, à ce qu'il me semble, de l'arrivée de Bonaparte à Calais. Rien n'est plus certain; je » l'ai vu là. Ce n'est point le général Lasne (sic), c'est Bonaparte qui s'est enfermé avec nos vieux marins, qui s'est fait » apporter toutes les cartes, qui a conféré avec eux sur les » quatre cents projets de descente qui lui ont été adressés. » On dit que le bon sens de nos vieux marins l'a frappé. » Voici la proposition de l'un d'entr'eux: a Il faut attendre le moment d'une tempête; les vaisseaux » anglais, qui couvrent la Manche et qui sont en sentinelle » presqu'à la vue de tous nos ports, et surtout du port de » Calais, seront brisés, fracassés, démâtés, et pour le moins » dispersés par la tempête. Qu'on profite alors, après la » tempête, d'un vent frais, et qu'à force de rames et de voiles, s'il est possible, on aille droit à Douvres; nous » avons au plus quatre lieues de traversée. Les Anglais qui » habitent ces parages, à la vue d'une flotte française arrivant soudain, se retireront à plus de trente lieues dans » l'intérieur, comme au temps de la flotte de d'Orvilliers, » et ce n'était alors qu'une guerre simulée.

     » On nous assure ici que les marins s'exercent au débarquement, et qu'en moins de cinq minutes, on a vu débarquer sur nos côtes plus de 50 chaloupes canonnières » avec leurs canons sur leurs affûts et le reste. » Bonaparte vient de partir pour Dunkerque. » Le Moniteur du 24 février annonce que « le général » Bonaparte, qui a fait la visite de toutes nos côtes depuis » Calais jusqu'à Ostende, est de retour depuis le 21 à  Paris.»

    Cette petite digression est tout-à-fait étrangère aux années 1802, 1803 et 1804; mais, comme les quelques lignes qui suivent, elle sert de préambule à ces notes et peut être nécessaire à l'intelligence des faits que nous allons exposer. On ne doit pas perdre de vue que ces fragments, écrits en forme de journal, sont destinés simplement a relater des événements qui n'ont aucune liaison entr'eux, et que nous avons voulu suppléer les écrits périodiques, puisque à cette époque on n'imprimait pas de gazette à Calais.

    Les conférences diplomatiques de 1801, entre lord Hawkesbury et M. Otto, notre plénipotentiaire , et nos revers en Egypte déterminèrent les consuls à donner plus de développement aux préparatifs de guerre qui se faisaient alors sur les côtes de la Manche , dans le but d'opérer une diversion, et d'intimider l'Angleterre par la ruine de son commerce, afin d'en obtenir des concessions favorables, lors du traité de paix à intervenir.

    Cette politique réussit; c'est le 1er octobre 1801 que furent signés à Londres les préliminaires d'une paix tant désirée par la France et par l'Angleterre; le traité définitif, dont les conditions avaient été arrêtées à Amiens, entre Joseph Bonaparte et lord Cornwallis, fut enfin conclu le 27 mars 1802.

    Le 13 octobre 1801, la ville de Calais avait envoyé au premier Consul une adresse pour le remercier d'avoir procuré la paix générale à la France. Les paquebots de malle avaient immédiatement repris leur service habituel entre Douvres et Calais; lord Cornwallis, plénipotentiaire anglais, était débarqué à Calais le 3 novembre 1801, à onze heures du soir, par un temps affreux, ce qui n'empêcha pas les autorités civiles et militaires, qui avaient reçu des ordres à cet effet, de faire une brillante réception à ce personnage.

     Le général Ferrand se trouvait alors à Calais, et le général Boubers commandait la place. L'arrivée de lord Cornwallis donna lieu à une petite altercation entre le général Ferrand et le maire de Calais.

     Un détachement de 140 chasseurs avait été envoyé à Calais pour servir d'escorte à lord Cornwallis. Depuis le 23 septembre de la même année, il se faisait à Calais un mouvement extraordinaire de troupes. Les bourgeois de cette ville n'avaient pas logé moins de 3,600 hommes dans l'espace d'un mois et demi. La célèbre 57e demi-brigade y tenait garnison. Ce régiment s'était couvert de gloire devant Mantoue, le 1G janvier 1797; depuis, pendant la campagne de 1809 en Autriche, le terrible 57c, conduit par le brave colonel Charrière, s'est encore distingué au combat de Peissing, le 19 avril. Il justifia son surnom en abordant seul et en battant successivement six régiments autrichiens. La 57e demi-brigade quitta Calais les 18-19 fructidor an x.

    La paix étant conclue, lord Cornwallis vint se rembarquer à Calais; il arriva dans cette ville le 30 mars 1802 (9 germinal an x), vers une heure et demie de l'après-midi. La gendarmerie avait été à sa rencontre pour l'escorter jusqu'à son hôtel. L'administration, composée des citoyens Michaud, maire, Horeau, premier adjoint, et Dupont de Lens, deuxième adjoint (1), lui avait offert un dîner, sur les

    (1)M.Louis Micbaud avait été nommé maire de Calais par arrèté du premier Consul en date du 25 frimairean x, et installé définitivement le 4 pluviôse an x (5 février 1802). Il fut appelé de nouveau aux mêmes fonctions par décret impérial du 18 mars 1808. M. Michaud était membre du conseil-général du département depuis sa première session, en l'an VIII (1800).

     M. Bénard fut installé adjoint de la mairie le 5 ventôse an XIII, en  remplacement de M. Bouchel de Merenveue, qui avait succédé à M. Horeau dans ces fonctions. M. Dupont de Lens donna sa démission en l'an XIII, et fut remplacé par M. Duriez, installé le 5 ventôse an XIII.

    deniers communaux, auquel avaient assisté le général Boubers, les juges du tribunal de commerce et le juge-de-paix, le commissaire de la marine, les chefs des différenTs services militaires, le citoyen Mengaud , commissaire-général dans les ports de la Manche et du Pas-de-Calais (1), le citoyen St.-Amour Goossin, commissaire de police (2), etc.

    Le 14 avril 1802, les autorités de Calais signent une nouvelle adresse au premier Consul, avant son départ pour l'armée, et c'est le 13 mai suivant (23floréalanx) que, conformément à la décision consulaire du 20floréal, M. Poitevin-Maissemy,

     (1) M. Mengaud, à cause des fonctions importantes qui lui avaient été confiées, se croyait autorisé à empiéter sur toutes les attributions administratives. Il en résulta une discorde continuelle entre la mairie et ce fonctionnaire, et l'animosité s'accrut à ce point, qu'il y eut de part et d'autre des plaintes et des dénonciations fréquentes au sous-préfet, au préfet; et enfin une lettre de l'administration au ministre de la justice, écrite le 12 février 1803, signale ouvertement l'arbitraire et les envahissements journaliers du commissaire général.

    Le 1er octobre 1803, M. Mengaud fut appelé à Boulogne pour y remplir les mêmes fonctions; le maire de la ville de Calais resta dès lors chargé de la police générale.

    (2) M. Saint-Amour Goossin donna sa démission le 20 pluviôse an xi, à cause des vexations dont il était l'objet de la part du commissaire-général dans les ports de la Manche et du Pas-de-Calais; il fut remplacé par M. Maigne, installé le 3 prairial aux!. Plusieurs fois M. Saint-Amour Goossin avait suppléé le citoyen F.-V. Horeau dans les fonctions de maire, que cet adjoint eut à remplir avant l'organisation définitive de la mairie, et il s'en était acquitté de manière à satisfaire les administrés.

    le premier préfet du Pas-de-Calais, prend un arrêté pour l'ouverture des registres destinés à recueillir les votes des citoyens sur l'élévation projetée de Bonaparte au consulat à vie, avec la faculté de désigner son successeur. Ces registres, déposés le 30 floréal à la mairie de Calais, chez les notaires et au greffe du tribunal de commerce, furent renvoyés le 8 prairial (28 mai 1802), couverts de signatures, au citoyen Masclet, premier sous-préfet de l'arrondissement de Boulogne (1).

     Le 13juin suivant, le général de brigade Barbazan, nommé commandant d'armes, en remplacement du général Boubers, assiste à un diner d'honneur qui lui est offert à l'hôtel Meurice par la municipalité.

     En même temps qu'il travaillait à la paix avec l'Angleterre, Bonaparte négociait avec le pape; le concordat fut signé le 15 juillet. C'est le 29 messidoran X (18juillet 1802) que fut célébré le premier office divin dans l'église paroissiale de Calais. L'évêque d'Arras vint à Calais le 12 octobre 1802, et c'est par ses ordres que fut célébré à Calais, le 17 février 1803, le service funèbre solennel en l'honneur du général Le Clerc, mort à Saint-Domingue: service auquel toutes les autorités assistèrent. L'installation de M. Tribou, en qualité de curé, n'eut lieu que le 5 mai 1803.

    (1) La loi du28 pluviôse an VIII, en créant une sous-préfecture à Boulogne, fit perdre à Calais tous les avantages qu'avait procurés à cette ville la division territoriale décrétée le 15 janvier 1790. Les préjudices nombreux qui résultèrent pour Calais des nouvelles institutions administratives soulevèrent de vives réclamations, et des discussions fréquentes et parfois graves ne tardèrent pas à éclater entre le maire de Calais, M L. Michaud, et le citoyen Masclet. Le 3 septembre (805, pendant J'absence du maire, qui assistait 3UI élections de l'assemblée électorale d'arrondissement à Boulogne, le général Barbazan crut devoir mettre une sentinelle d'honneur à la perte de M. Michaud; le sous-préfet profita de cette circonstance pour écrire au maire une lettre pleine d'insolences. M. Michaud se plaignit au grand-juge, ministre de la justice, de la conduite de M. Masclet, qui fut remplacé. dans les premiers jours de novembre 1K03, par M. Duplaquet.

    Les chapelles et les oratoires élevés chez les particuliers avaient été fermés, par ordre de la mairie, le 28 juin 1802 (1).

    Tout ainsi faisait présager une paix durable. Le peuple commençait à respirer; Calais, débarrassée des entraves qu'amène toujours l'état de siège, allait retrouver l'ancienne splendeur commerciale qu'elle devait à son admirable situation topographique; les étrangers, curieux de voir les prodiges que venait de réaliser la France, affluaient dans notre port. Toutes les industries se préparaient enfin à reprendre leur essor; mais cet espoir ne fut pas de longue durée, et bientôt les relations entre la France et l'Angleterre prirent une tournure alarmante. La prohibition des marchandises anglaises, décrétée au début de la révolution et maintenue avec fermeté par le gouvernement consulaire, malgré son traité de paix avec l'Angleterre; les plaintes continuelles des industriels anglais à cette occasion, les discussions violentes du parlement, envenimées par les émigrés de Londres, furent autant de difficultés à vaincre pour arriver à un arrangement commercial entre les deux puissances. La nouvelle élévation de Bonaparte et les relations amicales que la France était parvenue à entretenir avec les souverains étrangers, excitaient aussi la jalousie de l'Angleterre.

     Le 14 juillet 1802, Mme Otto, la femme du ministre plénipotentiaire de la république française à Londres, vient séjourner quelque temps à Calais et reçoit la visite de toutes les autorités.

    Le 24 août suivant, les journaux anglais sont interdits en France, à cause des articles alarmants qu'y font insérer les émigrés; le 11 septembre, le préfet Poitevin-Maissemy (2), pendant son séjour à Calais, donna à l'adminis-

    (1)Il y avait à Calais des chapelles et des oratoires particuliers chez les citoyens Carpentier-IIedde, Colbert, Laforge, Debette, P. Lefèvre, LaQUe, Deléglise, Le Bègue, Le Ilodey, Marelle, Andry. Moutègre,chez la veuve Guilbert, et chez les religieuses Dominicaines et Bénédictines. (2) Nommé préfet le 2 mars 1800 et arrivé à Calais le 24 fructidor an X, il en repartit le 27. Le général baron La Chaise, maire de Beauvais, lui succéda à la préfecture du Pas-de-Calais le 12 mars 1805.

     

     

    -tration municipale et au commissaire général dans les ports de la Manche, en résidence à Calais, les instructions les plus sévères à ce sujet. Les mesures restrictives ordonnées à l'égard des voyageurs anglais firent bientôt entre voir une rupture qui, dès le mois de novembre, était déjà imminente.

    Effectivement, le 7 novembre 1802, le général Barbazan donne l'ordre aux sentinelles de ne laisser passer dans les rues, après dix heures du soir, que les personnes munies d'une lanterne, et décide qu'à cet effet des patrouilles arrêteront les habitants qui ne se conformeraient point à cet ordre; bref, les anciens règlements relatifs à la police des places de guerre sont remis en vigueur à Calais (1).

    Cependant, pour rendre la paix plus durable et pour faire cesser toutes les causes de mésintelligence qui semblaient encore régner entre la France et l'Angleterre, ces deux puissances accréditent des ambassadeurs. Le ministre d'Angleterre arrive à Calais le 10 novembre; un officier de marine est envoyé au-devant de lui, dans un canot d'honneur, pour prendre ses ordres; mais, en conséquence de la réception faite à Douvres au général Andréossy, notre ambassadeur près la cour de Londres, les autorités civiles et militaires ne vont pas recevoir lord Whitworth à son débarquement, et décident qu'il lui sera fait une simple visite à son hôtel.

    La guerre allait éclater; s'il fallait une preuve de l'animosité qui régnait déjà entre les deux peuples, on la trouverait dans une lettre écrite le 6 nivôse an XI (27 décembre 1802) par le maire de Calais au général Barbazan, commandant la place, et dans laquelle il lui représente que le fort Rouge est abandonné à la garde de deux marins invalides, chargés de hisser le pavillon et d'allumer les feux de marée, en ajoutant «qu'il ne croit » pas, quoiqu'on soit en paix avec les Anglais, qui ont a toujours été les plus grands ennemis de la France, qu'on » puisse se fier à eux; mais qu'au contraire, on doit toujours être sur la défensive à leur égard, puisque quatre » ou cinq marins, dans une chaloupe, munis de matières » incendiaires, pourraient, la nuit, faire sauter ce fort. » Le maire appréhende un semblable événement et demande une garde de cinq à six hommes.

     

     (1) La 28e demi-brigade, commandée par le baron Toussaint, et un détachement du 19e dragons, colonel Mermet, tenaient alors garnison à Calais.

    Les appréhensions de M. Michaud ne tardèrent pas à se vérifier. La Grande-Bretagne fut la première à rompre le pacte. Pour se venger de l'occupation de la Hollande par les troupes françaises, et pour ne pas se dessaisir de Malte, qu'aux termes du traité d'Amiens elle devait évacuer, elle fit sa déclaration de guerre à la France le 26 floréal an xi (16 mai 1803). Le même jour, lord Whitworth, ambassadeur d'Angleterre, arriva à Calais et s'y embarqua pour Douvres; on lui rendit tous les honneurs qui lui étaient dus, et les autorités lui firent visite à son logement. Le général Andréossy débarqua le surlendemain à Calais.

    Le 17 mai, le roi d'Angleterre ordonna un embargo général sur les bâtiments français et bataves. La France usa immédiatement de représailles.

    La prospérité toujours croissante de notre ville, les développements que commençaient à acquérir son industrie et son commerce se trouvèrent encore une fois arrêtés. Les relations entre la France et l'Angleterre, exclusivement établies par notre port et par celui de Boulogne, cessèrent tout-à-coup. Les enfants de la ville envoyés en Angleterre. suivant la coutume du temps, en échange d'enfants anglais, furent immédiatement rappelés dans le sein de leurs familles; tous les liens qui existaient entre les deux rives étaient rompus. Nous allions voir se renouveler les ruses essayées pendant la dernière guerre, par des navires sous pavillon neutre, qui venaient d'Angleterre avec des expéditions fausses et simulant une autre provenance.

    La déclaration de guerre fut bientôt suivie de la reprise des hostilités. Une division de vaisseaux anglais vint croiser à l'entrée de la Manche, pour protéger les bâtiments du commerce qui devaient encore servir de proie aux intrépides corsaires de Calais et de Boulogne.

     Au début de la guerre, les armateurs en course de la Grande-Bretagne, avertis à l'avance des chances de rupture et préparés depuis longtemps, s'emparèrent d'un grand nombre de bâtiments français, espagnols et hollandais, qui naviguaient paisiblement sur la foi des traités; mais les corsaires français et bataves ne lardèrent pas à prendre leur revanche; échappant aux croiseurs anglais, ils enlevèrent au commerce britannique tout le butin qu'il avait fait sur nos navires.

     Cette fois néanmoins, la course devait être éphémère: la réorganisation de la flottille de Boulogne accaparait tous les marins valides, comme la conscription arrachait tous les jeunes citoyens à leurs foyers. Nos ports et nos armements en course furent bientôt réduits, comme la pèche, à n'employer que des marins invalides. La plupart des navires corsaires qui, jusque-là , avaient fait de belles prises, désarmèrent.

    Malgré l'état de guerre, les paquebots de malle anglais et français continuaient à faire le service de la poste aux lettres entre les deux pays; mais il était sévèrement défendu à ces navires de transporter des voyageurs autres que ceux munis d'un passeport visé et signé par le premier Consul en personne. Chaque jour, on faisait à bord des visites minutieuses, et tous ceux qui tentaient de s'y cacher étaient immédiatement débarqués et transférés dans la maison d'arrêt.

    Le 28 mai 1803, on publia un ordre aux résidents anglais du canton de Calais et de St.-Pierre-lès-Calais de se rendre chez le général Barbazan dans les vingt-quatre heures. Tous ceux à l'égard desquels les dispositions prescrites dans l'arrêté des Consuls du 22 mai étaient applicables, furent dirigés sur Valenciennes.

     Le 11 juin de la même année, le général Lachaise, préfet du département, arrive à Calais; la municipalité lui offre un banquet, auquel sont invités le général Girard-dit-Vieux, commandant le département, le sous-préfet de Boulogne et celui de St.-Omer (M. Bénard-La Grave, de Calais) , les officiers supérieurs de la 22e demi-brigade en garnison à Calais, ainsi que les principales autorités de la ville. Dans leur lettre d'invitation au préfet, les magistrats regrettent de ne pouvoir l'accueillir d'une manière plus brillante, «à cause des dépenses que cette réception » nécessiterait pour la commune, que la guerre ruine en » quelque sorte. »

     En effet, nous étions déjà en pleine guerre; les préparatifs d'une descente en Angleterre se poursuivaient partout avec la plus grande rapidité; les fonderies de la république étaient mises à contribution pour la fabrique des mortiers et des obusiers; les forêts du littoral fournissaient le bois des innombrables chaloupes qui devaient composer la flottille; on en construisait même une centaine sur les quais de Paris. Enfin, comme le dit M. Thiers, «on » commençait à comprendre qu'une si prodigieuse activité » ne pouvait être une simple démonstration, destinée seulement à inquiéter l'Angleterre.» La ligne d'embossage fut de nouveau formée devant Boulogne; le littoral du Pas-de-Calais se recouvrit encore de canons et de bâtiments de guerre.

    Les rapports journaliers, transmis au gouvernement, et la présence de nombreux vaisseaux ennemis dans le détroit annonçaient ouvertement l'intention des Anglais de détruire la flottille; ces craintes fondées engagèrent le premier Consul, qui depuis longtemps avait projeté de parcourir toutes les côtes de la Manche et les ports de la Belgique, à exécuter ce voyage. Il partit de Paris le 23 juin, arriva à Boulogne le 29 du même mois, et fit son entrée à Calais le vendredi 12 messidor an xi (1er juillet 1803), à sept heures du soir. Six mois auparavant, le général Vandamme avait prématurément annoncé l'arrivée de Bonaparte au général Barbazan; dès le 26 vendémiaire an XI, la municipalité calaisienne avait demandé au commandant d'artillerie 1.0, sabres dits briquets,pour les jeunes gens qui devaient former une garde d'honneur destinée au premier Consul.

     Le 10 germinal an XI, le bruit de ce voyage s'étant encore répandu, les magistrats de Calais écrivirent au ministre pour savoir s'il était fondé, afin de se disposer à recevoir convenablement le premier Consul. Cette visite, si souvent retardée, ayant été enfin résolue, on commença à Calais tous les préparatifs nécessaires pour accueillir Bonaparte d'une manière digne de lui. On fit à cette occasion une dépense si grande, que les finances communales s'en ressentirent longtemps après. Au milieu de juin, le maire de Guines avait envoyé à Calais des chargements de feuilles de chêne; des commissaires avaient été nommés pour la décoration de la ville; et le 17 juin, toutes les autorités avaient été prévenues du passage prochain du premier Consul.

    Le 1er juillet 1803, Bonaparte partit de Boulogne à six heures du matin, et visita la côte jusqu'à Ambleteuse, où il déjeuna; il parcourut ensuite avec intérêt toute la baie de Wissant et poursuivit sa route vers Calais. Le premier Consul était à cheval; pour mieux inspecter le littoral, il bravait les difficultés du terrain, en sautant les fossés et en gravissant toutes les hauteurs qui dominaient la mer. Un détachement, composé de la gendarmerie et de cent hommes de cavalerie, fut dépêché en avant-garde pour recevoir Bonaparte. La garde d'honneur, formée de cinquante jeunes gens commandés par M.Guillebert, se rendit également au-devant du premier Consul; cette garde avait pour uniforme l'habit et le pantalon de drap bleu,le gilet blanc, le chapeau français avec plumet rouge; le collet de l'habit et l'aiguillette étaientde couleur écarlate.

    Une salve d'artillerie annonça l'approche de Bonaparte, qui, après avoir traversé les rangs de la 22° demi-brigade (colonel Delom) et de la 57e demi-brigade (de retour ici pour le passage du premier Consul (1)),échelonnées à Saint- Pierre, fut reçu aux portes de Calais par le maire et le général Barbazan, qui lui présentèrent les clefs de la ville.

    (1)     Notre ville devait revoir encore une fois le terrible 57e. ER 1823, ce régiment tenait garnison à Calais sous les ordres de M. le chevalier de Lespinasse.

    Bonaparte, revêtu de l'uniforme de colonel de chasseurs des gardes (habit vert, garniture orange), était escorté de cent cinquante hommes de sa garde consulaire et suivi des ministres de la guerre(Berthier de la marine (Decrès), et de l'intérieur, de l'amiral Bruix et des généraux Soult, Lauriston, Vandamme et Marescot, du colonel du génie Vallongue(1),du capitainede vaisseau Le Coat St.-Haouen, de M. Forfait, ex-ministre de la marine, de M. Sganzin, ingénieur en chef de la marine, du général Girard-dit-Vienx, commandant le département, de M.Dumoustier, adjudant supérieur de l'état-major du palais, du baron Lachaise, préfet du département, du sous-préfet de l'arrondissement. Il fut accueilli par des acclamations unanimes et traversa une partie de la rue Bonaparte (2) pour se rendre à l'hôtel Dessin, où des appartements avaient été préparés pour lui et pour sa suite, et qui avait reçu l'ordre de ne recevoir aucun étranger pendant le séjour du premier Consul à Calais (3).

    Toutes les maisons étaient pavoisées; d'innombrables pavillons, fournis par la marine, flottaient sur les monuments publics, des couronnes de laurier étaient suspendues

    (1) Vallongue. né à Sauve (Gard), en l763, mort général du génie au siège de Gaète, en 1806. Le général Vallongue est auteur du discours préliminaire à l'Essai sur les Reconnaissances militaires, par M. Allent, de St.-Omer.

    (2) La rue Royale a successivement porté les noms de rue des Carmes, de Diane, Royale, de l'Égalité, Bonaparte, Impériale. et a enfin repris, à la Restauration, le nom de rue Royale. La porte royale éprouva les mêmes vicissitudes et fut aussi appelée porte Bonaparte, porte Impériale. Une autre rue, celle de la Citadelle, s'appelait autrefois rue Royale ou de Boulogne.

    (3) Les gardes consulaires étaient logés et nourris dans les meilleures maisons de la ville; on leur faisait partout un bon accueil. Les propriétaires des maisons les plus vastes offrirent des logements aux ministres et aux généraux.

    dans toutes les rues; le soir, la ville s'illumina comme par enchantement; l'enthousiasme était général, et jamais on ne vit une foule plus nombreuse à Calais. Les habitants de la campagne et des cités voisines inondaient les rues; des uniformes nombreux et variés sillonnaient la ville dans tous les sens.

    Le lendemain de grand matin, Bonaparte, escorté de ses ministres et de ses généraux, du maire de la ville, du général Barbazan du général commandant supérieur des troupes à Calais, se rendit sur le port; il visita les constructions militaires, et interrogea les citoyens Caizac, commandant du génie, Biquelay, sous-directeur de l'artillerie, Bron, sous-directeur des fortifications, Favier et Baudre, ingénieurs ordinaires des ponts-et-chaussées , Géant et Debry, commissaires des guerres, Mouron de Caux, directeur, et Percy, inspecteur des hôpitaux militaires, sur tout ce qui concernait leur service.  

    Il paraissait surtout prendre un grand intérêt aux constructions maritimes et entretint plusieurs fois le commissaire de marine, M. Francy, le capitaine de port, M. Margollé, les capitaines des navires en station, ainsi que les constructeurs maritimes. Arrivé sur le quai, le premier Consul s'embarqua dans un canot qui avait été richement décoré pour le recevoir et qui était commandé par le capitaine de port: les personnes qui l'accompagnaient montèrent dans d'autres embarcations. Bonaparte se fit conduire jusqu'au bout des jetées et prit note des observations qui lui étaient adressées sur la profondeur du chenal, la direction générale des vents, et les travaux à exécuter pour l'amélioration du port de Calais. Il vit avec intérêt les nombreux bateaux plats destinés à la flottille, qui se construisaient dans nos chantiers. Ensuite, il passa les troupes en revue, et, après avoir déjeuné à son hôtel, Bonaparte se rendit dans la grande salle de la maison-de-ville, qu'on avait décorée de colonnes, sur lesquelles on avait fixé des faisceaux d'armes et rappelé, par des inscriptions, les actions mémorables du premier Consul. L'extérieur de l'hôtel-de-ville était orné de pavillons et de feuillages.

    C'est là que le premier Consul reçut toutes les autorités constituées et les fonctionnaires publics, les membres des collèges électoraux de département et d'arrondissement, les maires du canton de Calais, le tribunal de commerce ayant à sa tête M. J. Leveux, son président, le clergé, conduit par M.Tribou, les administrations financières: MM. Jacques, payeur de la guerre, Dilly et Légerot, chargés du service des contributions, Collin, receveur des douanes nationales, le receveur des domaines nationaux, etc., etc.; les commissaires, nommés par la ville pour diriger le cérémonial et les préparatifs à faire pour l'arrivée du premier Consul, lui furent présentés par le jurisconsulte Bouchel de Merenveue , l'un d'eux.

    Le maire, portant la parole au nom du conseil municipal et de toute la ville, fit à Bonaparte l'offrande d'un bateau plat, comme Boulogne lui avait offert sa canonnière la Boulonnaise. Le maire annonça également au premier Consul que le corps municipal avait décidé qu'il lui serait fait hommage du quart des contributions foncières et mobilières de l'an xi, destiné aux constructions navales pour l'expédition contre l'Angleterre.

    Bonaparte interrogea le maire sur l'exécution de l'arrêté consulaire touchant l'expulsion des Anglais; ayant appris qu'il s'en trouvait encore quelques-uns à Calais, il donna des ordres sévères pour qu'avant la fin de messidor, ils fussent tous internés à Valenciennes(1). Il recommanda      

    (1) L'animosité de Bonaparte contre l'Angleterre s'était accrue à cause des entreprises de nos ennemis sur de pauvres bateaux pécheurs. Nous lisons ce qui suit dans le Précis de l'Histoire de Boulogne, par le docteur Bertrand: «Le27 jllin1803.une cinquantaine de bateaux de Boulogne, occupés à la pêche du maquereau, furent inopinément enveloppés par une frégate, un brick et deux cutters; quatorze furent pris, d'autres eurent le bonheur d'échapper en se sauvant à toutes voiles dans les ports voisins, ou en se mettant sous la protection des forts. Ces quatorze bateaux portaient cent vingt hommes d'équipage; les malheureux qui les montaient laissaient après eux un grand nombre d'enfants, dont l'infortune inspirait autant de pitié que d'ardeur pour la vengeance. On ne saurait exprimer la douleur et l'animosité qu'excita parmi les Boulonnais un acte de cette nature; bientôt les corsaires recommencèrent leur guerre accoutumée, et firent au commerce anglais tout le mal qu'ils purent, »

     

    aussi au maire et au chef du génie de faire abattre les maisons et les baraques élevées sur le port(1). Après avoir donné ces ordres, le premier Consul retourna à l'hôtel Dessin, au milieu des flots serrés d'une population enthousiaste et aux cris mille fois répétés de: Vive Bonaparte! vive le premier Consul!

    Le même jour, à midi, il remonta à cheval; puis, escorté des ministres et de quelques-uns de ses aides-de-camp, il partit de Calais pour continuer son inspection du littoral et visiter le port de Dunkerque, destiné, comme notre port, à recevoir une subdivision de la flottille.

    Joséphine, sa femme, qui devait l'accompagner dans son voyage en Belgique, s'attendait à le rejoindre à Calais. Arrivée aux portes de Saint Omer le 30 juin au soir, elle y reçut un courrier qui lui fit changer de direction et prendre la route de Cassel, en recueillant sur son passage les hommages de tous les corps constitués. «Madame Bonaparte, dit » M. Thiers, en parlant de ce voyage, devait accompagner » son mari et partager les honneurs qui l'attendaient. Pour

    (1)     Ces constructions, adossées en partie contre le Courgain, consistaient en un corps de-garde pour l'infanterie, un poste de douane. la consigne, des chambres de pilotes, celle de la patache. le corps-de-garde de la marine, l'aubette des douanes le local pour la vente du poisson frais la cheminée ou chaudière pour les marins, auxquels il était défendu de faire du feu à bord. Il y avait aussi sur le port, entre la porte du Hâvre et les chantiers de construction, trois maisons, servant, l'une d'atelier de poulieur, l'autre de forge pour la réparation des navires, et la troisième d'auberge pour les voyageurs et les équipages des bâtiments de l'état et des corsaires. En apprenant l'ordre donné par le premier Consul, les propriétaires de ces maisons se rendirent auprès du citoyen Lauwerens, directeur du génie à Saint-Omer, pour le supplier de ne pas faire exécuter cette mesure.

    la première fois,! avait demandé au ministre du trésor D public, qui les avait sous sa garde, les diamansde la » couronne, pour en composer des parures pour sa femme. » Il voulait se montrer aux nouveaux départements, et sur » les bords mêmes du Rhin, presque en souverain; car on » le regardait comme tel depuis qu'il était Consul à vie, » chargé de se choisir un successeur. »

     Il faut le reconnaître, le nouveau César était sensible aux honneurs que lui attirait le rang suprême; il était fier du pouvoir qu'on avait remis entre ses mains, en violant les institutions révolutionnaires. La liberté et l'égalité n'avaient jamais été les idoles de Bonaparte. A son début dans les dignités, il fut aisé de voir que les formes républicaines ne convenaient pas du tout au héros de Toulon. Il avait trop d'ambition; les plus petites rivalités lui donnaient trop d'ombrage pour qu'on pût s'y méprendre; avide de pouvoir, il étouffa la liberté naissante (1). Son voyage fit grand bruit en Angleterre; les journaux de ce pays répandirent qu'il n'avait ainsi visité les côtes de la Manche que pour se faire rendre, par ses sujets, de vains honneurs.

    Arrivé à Bruxelles, Bonaparte donna l'ordre au préfet du palais d'adresser au premier magistrat de notre ville un témoignage de sa satisfaction; en conséquence, M. Sulmatoris-Roussillon fit parvenir à M. Michaud une boite d'or à laquelle était jointe une lettre, qui l'assurait du souvenir et de l'estime du premier Consul. Cet envoi flatteur était accompagné de trente pièces d'or de 40 francs,

    (1)     Dès son élévation au consulat à vie, Bonaparte porta de rudes atteintes aux institutions libérales conquises par la France, et s'aplanit. par des mesures tant soit peu despotiques, le chemin du trône impérial. Le directeur du théâtre de Calais avait, en juillet 1802, demandé l'autorisation de faire jouer Richard Cœur-de-Lion. L’administration supérieure lui fit interdire la représentation de cet opéra, ainsi que celle d’ Henri VIII, de Chenier, et de tous les autres ouvrages du même genre. On le voit, nous étions déjà bien du règne de la liberté.

    destinées aux canotiers qui avaient eu l'avantage de conduire le chef suprême de l'état et sa suite dans le chenal du port de Calais.

    Après le départ du premier Consul, la garde d'honneur formée pour le recevoir fut dissoute; le gouvernement fit offrir aux jeunes gens qui la composaient le privilège de continuer à porter leur uniforme et de s'assembler une fois par mois pour s'exercer; malgré les démarches de l'administration et de M. Guillebert, capitaine de cette compagnie, les jeunes gens refusèrent la faveur que leur offrait le gouvernement.

     Tous les ordres donnés par Bonaparte, pendant son séjour à Calais, avaient été dictés par son projet de descente en Angleterre. Ils consistaient surtout dans l'armement du littoral, composé de deux cents pièces d'artillerie disposées entre Calais et Etaples, dans l'amélioration et la défense des ports, et dans le prompt achèvement des constructions navales destinées à compléter la flottille. Nous voyons qu'à dater du 30 messidor an XI, on met au fort Nieulay une garnison de cent hommes commandés par trois officiers; que le 14 thermidor suivant, le citoyen Dupont de Lens deuxième adjoint, se transporte, par ordre de la municipalité, dans toutes les maisons de la ville où il existe des tours et des belvédères, pour apposer les scellés sur les portes d'entrée et sur les vues de ces édifices; et qu'enfin, le 17 du même mois, le général Serroux organise à Calais la quatrième compagnie des canonniers garde-côtes, ordonnée par l'arrêté du 8 prairial de la même année, et à laquelle notre ville dut fournir un contingent de quarante-six hommes.

    Pour mettre Calais à l'abri des tentatives de l'ennemi, le premier Consul nomma, au commencement de fructidor an XI, M. Saint-Haouen commandant du port et de la rade de cette ville. Le capitaine Le Coat Saint-Haouen était un marin distingué qui, deux mois plus lard, fut nommé chef militaire de l'état-major de la marine à Boulogne, et remplacé à Calais par le citoyen Lathuillerie. M. Saint-Haouen est l'auteur des Détails du Projet de construction d'un port militaire, d'un port de commerce et d'une rade, entre Calais et Sangatte (in-40 de 56 pages. Boulogne, 1806, chez Le Roy-Berger), ouvrage dans lequel ila déployé la science d'un ingénieur et l'expérience d'un marin consommé. Après avoir établi que la rade comprise entre Sangatte et Calais pourrait contenir deux cents vaisseaux, deux cents frégates et douze cents transports, M.Saint-Haouen démontre dans son Mémoire que aces ports, » séparés l'un de l'autre, sans danger quelconque de communication, offrant toutes les ressources, pouvant satisfaire à tous les besoins possibles de la navigation militaire et du commerce, ayant vingt bassins de réserve » pour vingt vaisseaux de guerre, des bassins et des cales de » construction, et en général tous les établissements dignes » du premier port du monde, présenteraient des facilités » telles, qu'il n'est aucun point de la côte dont les avantages, sous aucun rapport, puissent balancer ceux qu'as» surent Calais et Sangatte, soit à la marine militaire, soit » à la marine de commerce, soit à la navigation de l'intérieur. Tel est le mérite de ces localités, ajoute M. Saint» Haouen, qu'il n'est aucun autre point des côtes de France, » de l'Europe même, qui puisse soutenir le parallèle. Le » gouvernement anglais aura seul à s'en plaindre, parce que » ces travaux lui enlèveront annuellement onze ou douze » millions de droits de relâche que lui paient les étrangers, » et qu'ils viendront porter en France. »

    La nomination de M. Saint-Haouen au commandement de la rade et du port de Calais, en août 1803, avait été provoquée par les bombardements fréquents des Anglais contre le littoral, par la présence continuelle des navires ennemis dans nos parages, par le débarquement clandestin d'espions : débarquement opéré pour se ménager des intelligences avec la côte, au moyen de signaux de nuit. En effet, le 8 septembre 1803, à neuf heures et demie du soir, des paysans aperçoivent deux fusées volantes lancées, de l'intérieur des terres, vers la côte, à environ une lieue ouest de Calais; les autorités, prévenues, donnent l'ordre à M. Brassart, l'officier de gendarmerie de station à Calais pour le service des côtes, ainsi qu'aux détachements de dragons chargés de ce service, de prendre les mesures nécessaires pour découvrir les auteurs de ce délit. On établit des gardiens de nuit sur le littoral. Ces précautions n'ayant rien fait découvrir,- on crut tout bonnement que les fusées n'étaient que des « météores ou globules de feu dans l'atmosphère, » occasionnés par la grande sécheresse et la chaleur.» On aperçut cependant de nouveaux météores pendant les nuits des 9 et 10 septembre. Les événements qui suivirent prou-, vent assez que les Anglais s'étaient ménagé des intelligences sur la côte, et que les fusées aperçues par nos paysans étaient des avertissements. Plus tard, on parvint à se saisir des nommés Mather père et fils, évadés de Valenciennes, et de Prest et Baridge, prévenus d'espionnage. Sur l'ordre du général de brigade Miquel, commandant supérieur des troupes à Calais, remplacé quelques jours après dans son poste par le général Margaron (1), ces individus furent déférés, en novembre, à une commission militaire établie dans la même ville et présidée par le colonel Viala, du 85e régiment.

    L'Angleterre avait d'ailleurs des agents secrets sur toutes nos côtes; ils se servaient, la nuit, d'une télégraphie pyrotechnique qui déjouait tous nos projets. En 1804, la commission militaire de Rouen condamna six de ces espions à la peine de mort. A la fin de janvier 1805, des émissaires anglais, placés près du Blanc-nez, lancèrent encore des fusées; malgré les recherches actives de

    (1)     Pierre Margaron né le 1er mai 1755, nommé commandant de la légion d'honneur lors de la distribution des crois au camp de Boulogne, mort baron. lieutenant-général, grand officier de la légion d'honneur et chevalier de St.-Louis. I' fit toutes les campagnes de l'Empire; en 1813, il occupait Leipsig avec un corps d'observation; en 1814, il fut nommé inspecteur général de la gendarmerie; il cessa d'être employé après le second retour du roi. Le général Margaron avait été remplacé à Calais par le général Bonfanti, de la division italienne, dans le commandement supérieur des troupes de la garnison et de la côte.

    la police et du général Margaron, accompagné de son aide-de-camp Fréval, on ne put saisir les coupables. Les fusées lancées pendant les nuits des 8, 9 et 10 septembre 1803 ne furent pas les seuls indices des intentions hostiles de la division anglaise en croisière dans le Pas-de-Calais; trois jours après, le 13 septembre, le capitaine d'un brick danois qui se trouvait mouillé sur rade vint à terre dans son canut, et déclara qu'il avait été canonné par un brick anglais qui lui avait envoyé plusieurs boulets, « dont » l'un avait coupé sa vergue et un autre frappé en plein » bois; que pour faire cesser -cette attaque, il avait dû » se rendre à bord de l'anglais et lui exhiber ses papiers. » Dans son rapport au grand-juge, le maire observe que cet événement ne fait qu'augmenter l'infidélité des Anglais envers les traités les plus sacrés.

     Le lendemain 14, au soir, on vit entrer dans le port de Calais une division de bâtiments de guerre français, composée de vingt-sept chaloupes canonnières, d'une péniche lit d'une prame, venant de Dunkerque, où elle avait laissé une autre division sous les ordres du capitaine Pévrieux.

    C'est ici le lieu de dire quelques mots des armements qu'on proposait alors pour une descente en Angleterre, et qui se divisaient en flottille de guerre et flottille de transport.

     La flottille de guerre devait se composer de cinq cents chaloupes canonnières, gréées en bricks et disposées pour recevoir chacune vingt-quatre hommes d'équipage, cent hommes d'infanterie,avec leurs munitions, et quatre pièces de gros calibre, depuis le 24 jusqu'au 36, deux en proue et deuxen poupe; de quatre cents bateaux canonniers, gréés en barques ou chasse-marées, à trois mâts, sans hune ni perroquet, et pourvus de six hommes d'équipage, de cent hommes d'infanterie, d'une pièce de 24 à l'avant et d'une pièce de 24 à l'arrière. Chacun de ces bateaux devait de plus porter, outre les munitions d'artillerie, deux chevaux avec leurs conducteurs et des canonniers pour servir les pièces. Enfin, la flottille de guerre devait encore compter environ trois cents péniches, ou grands canots, beaucoup plus légers que les chaloupes et les bateaux canonniers, tirant deux à trois pieds d'eau, munis d'un pont mobile, d'un petit obusier et d'une pièce de 4, d'une soixantaine d'avirons et de peu de voilure. Chacune de ces embarcations portait deux ou trois hommes d'équipage et soixante à soixante-dix hommes d'infanterie, habitués à ramer comme des matelots A les voir glisser sur l'onde avec la rapidité de la flèche, on se rappelait involontairement les vieilles légions romaines, aussi habiles à la rame qu'audacieuses dans le combat.

     La flottille de transport, destinée à porter le surplus des chevaux, du matériel et des armes, devait se composer de neuf cents à mille bâtiments de 20 à 60 tonneaux, achetés aux armateurs en cabotage et en pêche, au prix moyen de 12,000 à 15,000 francs chacun; il y avait encore quelques corvettes d'un faible tirant d'eau, des barques armées d'une seule pièce de canon et appelées caiques, et une douzaine de prames à deux ou trois mâts et à trois quilles, portant chacune cinquante chevaux, cent cinquante hommes et un grand nombre de pièces de 12 et de 24. Chaque division se composait de dix-huit bâtiments; une demi-division, de neuf; une escadre, de trois.

    Les chaloupes et les bateaux canonniers, ainsi que les péniches, destinés à se réunir dans des ports d'échouage et à atterrir au besoin sur la côte d'Angleterre, étaient tous à fond plat, et cent vingt-mille hommes devaient s'embarquer sur ces trois sortes de bâtiments, pour être transportés en peu d'heures sur les plages de la Grande-Bretagne Pour ne pas s'exposer à être coupé par les divisions croisières anglaises, on devait profiter d'un temps d'épaisse brume et de calme, et se servir des rames (1). Une partie de ces armes

    (1)Quelle vaste et difficile opération que celle de transporter vingt ou trente mille hommes au-delà des mers! dit M. Thiers. « L'expédition d’Egypte, exécutée il y a cinquante ans, l'expédition d'Alger, exécutée de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il faut embarquer cent cinquante mille soldats, dix ou quinze mille chevaux, trois ou quatre cents bouches à feu attelées? Un vaisseau de ligne peut contenir, en moyenne, six ou sept cents hommes, à condition d'une traversée de quelques jours; une grosse frégate en peut contenir la moitié. Il faudrait donc deux cents vaisseaux de ligne pour embarquer une telle armée, c'est-à-dire une force navale chimérique, et que l'alliance de la France et de l'Angleterre, pour un même but, peut tout au plus rendre imaginable. C'eût été par conséquent une entreprise impossible que de vouloir jeter cent cinquante mille hommes en Angleterre, si l'Angleterre eût été à la distance de l’Egypte ou de la Morée; Mais il ne rallait passer que le détroit de Calais, c'est-à-dire parcourir huit à dix lieues marines; pour une telle traversée, il n'était pas besoin d'employer de gros vaisseaux.

    provenait de la flottille organisée lors de la dernière guerre; une autre partie consistait en dons faits par les régiments, et surtout par les villes, qui, pour soutenir l'expédition, offraient au gouvernement des bateaux plats armés. On fit construire le reste sur tous les points de la France; ce fut une entreprise difficile que celle de rassembler, sous le feu des croiseurs anglais et sur un seul point, entre Dunkerque et Boulogne, tant de bâtiments provenant de localités si éloignées les unes des autres; il fallait pourtant les réunir dans trois ou quatre ports placés sous le même vent, afin d'appareiller et de partir avec ensemble. Avant que la division de chaloupes canonnières, entrée le 14 septembre à Calais, eût gagné ce port, un brick anglais, qui était alors en vue, s'était approché à environ deux portées de canon de la petite escadre. Le bâtiment commandant la division s'était de suite placé au centre, afin de mettre toutes les chaloupes canonnières à l'abri; après quelques coups de canon tirés de part et d'autre, le brick anglais s'était vu contraint de mettre le cap au large. Dans la nuit du 14 au 15, on rapporta qu'on avait encore aperçu des fusées volantes le long des côtes. Le magistrat et les chefs-militaires chargèrent une personne de se déguiser, pour mieux rechercher et découvrir les espions.

    -Le 17 septembre, M. St.-Haouen écrit au maire que la sûreté des bâtiments de guerre et celle du port de Calais, « considéré par le gouvernement comme port militaire,» dit

    le commandant maritime, «exige qu'il soit soumis à la » même discipline que tous les ports d'état. » En conséquence, la municipalité publie qu'il est fait défense aux habitants d'aller se promener, après le coup de canon de retraite, du côté de l'estacade ou des chantiers de construction, et qu'après ladite retraite, les aubergistes, cabaretiers et autres personnes demeurant sur le port devront éteindre leurs lumières, fermer leurs demeures, et ne plus loger aucun individu, quel qu'il soit, sous peine de toute la rigueur des lois. On fit aussi déposer sur le port, près du corps-de-garde du Bleu, une pompe à incendie et les ustensiles nécessaires à son usage. On donna l'ordre aux armateurs du port et aux habitants de la ville de placer deux barriques pleines d'eau et deux seaux près de leurs bâtiments et de leurs habitations.

     Le 22 septembre 1803 (5e jour complémentaire de l'an XI), l'amiral Bruix , commandant en chef de la flottille, suivi de son état-major, vint inspecter la division de bâtiments de guerre qui se trouvait depuis quelques jours dans notre port. Il trouva les bateaux en bon état, et les équipages, composés de marins et de militaires, dans les meilleures dispositions. Dans son rapport du même jour au grand-juge ministre de la justice, le magistrat annonce que les bâtiments anglais se tiennent stationnés à deux ou trois lieues des côtes; mais que jusque-là ils n'ont pas encore tenté de jeter des bombes sur le part de Calais.

    Ce qui précède prouve assez qu'on était dans l'attente d'un bombardement de la part des Anglais. La présence d'une division de la flottille dans notre port et l'espoir d'en détruire une partie engagèrent l'ennemi à tenter le coup de main et à justifier les appréhensions du maire de Calais. Dans la matinée du mardi 27 septembre 1803 (4 vendémiaire an XII), on signala du côté de Gravelines une division anglaise composée de huit bâtiments, au nombre desquels se trouvaient plusieurs bombardes. Ces navires ennemis vinrent mouiller en vue de Calais, à une très-petite distance de la plage Est du port, et à midi, trois d'entr'eux ouvrirent le feu. Les premières bombes tombèrent sur le sable; puis elles commencèrent à porter sur le port et dans les fossés; enfin les Anglais, dirigeant mieux leurs pièces, en firent tomber un grand nombre dans la ville, où, malgré toutes les dispositions prises à l'avance, elles causèrent un dommage considérable. On compta jusqu'à 93 bombes, auxquelles les forts et les batteries de la place et des dunes situées à l'Ouest du port répondirent aussi bien que leur position le permettait. Le bombardement dura jusqu'à trois heures de l'après-midi; les ennemis, inquiétés par le feu roulant d'une compagnie d'artillerie légère, organisée à la hâte et accourue au galop sur la plage, ne s'éloignèrent que vers les six heures du soir. M. Thiers, dans son histoire du Consulat et de l'Empire, assure que le feu des bombardes tua un ou deux hommes ; mais ce fait est inexact. Nous tenons de source très certaine qu'il n'y eut personne de tué, et nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici la lettre écrite, le 28 septembre, par le sous-préfet de Boulogne au maire de Calais:

    « J'attendais avec une extrême impatience, citoyen » maire, les détails que vous me donnez par votre lettre de » ce jour, sur le bombardement que vient d'éprouver votre » ville. Le contre-amiral Magon m'avait !u ce matin le rap» port du commandant de la flottille; mais ce rapport ne D donnait que les détails de l'attaque, sans rapporter le » résultat. Il est fort heureux que vous n'ayez pas à regret» ter la perle d'un seul de vos concitoyens, et que l'effet si D redoutable des bombes, dans une ville aussi compacte et » aussi populeuse que la vôtre, n'ait produit d'autres » désastres que la dégradation, à la vérité, d'un trop grand » nombre de vos maisons. La justice comme l'humanité du » gouvernement s'empresseront très-certainement de ré» parer les pertes occasionnées par les malheurs de la » guerre. Je vous prie, citoyen maire, de les faire constater par visites et procès-verbaux des hommes de l'art, » assistés d'un adjoint de la mairie, et de m'adresser les  rapports, qui seront transmis sans délai au préfet. J'attends des détails ultérieurs et les plus circonstanciés » possibles sur cet événement, et je vous invite à ne rien » négliger pour calmer les alarmes de vos concitoyens, et » surtout pour les engager à ne pas abandonner leurs » foyers, ou à y revenir le plus tôt possible.

    » Je vous salue. Signé MASCLET.  

    »  D'après les rapports que nous nous sommes procurés, la première bombe qui tomba sur la ville atteignit une maison de la rue des Prêtres, les autres bombes tombèrent sur les maisons des citoyens Bodart, rue de la Citadelle, Delrue et Glineur, rue du Houle, Evrard et Laureau, rue de la Cloche, Gressier, Thévenet, Devot et chez Mme Ve Audibert, rue de la République (de la Mer), chez les citoyens Crèvecœur, rue du Havre, Godin, sur la place, Leroi et Garrez, rue de la Loi (St.-Michel), Masson, Delahaye et Fontaine, rue de la Constitution (Notre-Dame), Caffiéry, Horeau-Varlet et Delafosse, rue Eustache de St.-Pierre, Croos, rue de Lille (de la Comédie), Quillacq et Duplessis, tenant l'hôtel Dessin, rue Bonaparte (Royale).

    Une bombe tomba sur la prison de la ville, traversa la couverture, pénétra dans l'intérieur, ouvrit les plafonds, et fit descendre, comme par enchantement, d'un étage supérieur à l'étage inférieur, deux prisonniers anglais provenant d'un smuggler saisi la veille. Ces malheureux échappèrent aux éclats de la bombe et en furent quittes pour la peur. Le même projectile blessa légèrement un autre prisonnier anglais et tua un chat.

     On se figure aisément le bouleversement et la consternation que cet événement produisit dans la ville de Calais; la terreur qui s'empara des femmes et des enfants; les cris de frayeur jetés par les habitants des maisons frappées par les bombes; les alarmes bien naturelles et le trouble inévitable que dut occasionner cette attaque. Dans la crainte où l'on était d'une nouvelle tentative de la part des Anglais, un grand nombre de femmes, suivies de leurs enfants, évacuèrent la ville et se retirèrent à Saint-Pierre et dans les villages environnants. Les rues étaient encombrées d'enfants et de femmes du Courgain, qui fuyaient leurs demeures et traversaient Calais pour chercher un abri dans la campagne. Pendant tout le temps que dura le feu des navires anglais, la troupe resta stationnée sur la place, bravant les projectiles ennemis et se disposant à défendre la ville, en cas de descente sur la plage. La maison qui souffrit le plus du bombardement fut celle du citoyen Masson, tonnelier, située dans la rue Notre-Dame (1) et occupée aujourd'hui par M. Tourneur, profes-

    (1)     On raconte que la bombe, après avoir traversé la toiture, s'enfonça dans la maison en effleurant un berceau dans lequel reposait une petite fille, et vint tomber avec fracas sur une table préparée pour le dîner. Depuis quelques instants on n'attendait plus que le maitre de la maison pour commencer le repas; il était en retard; sans cette heureuse circonstance, c'eu était fait de toute la famille peut-être.-On rapporte aussi qu'un chaudronnier qui demeurait sur la place et qui était perclus par suite de maladie, fut frappé d'une panique telle et lit des efforts si violents pour se sauver, qu'il recouvra subitement l'usage de ses membres et s'enfuit à toutes jambes. -Un enfant, transporté du Courgain à l'hôtel Dessin, échappa miraculeusement à la mort: une bombe vint tomber à quelques pas de son berceau. Celui que la providence épargnait ainsi est aujourd'hui maire de notre ville: c'était M. Aug. Legros-Devot.-Au moment où les Anglais redoublaient d'activité et où les bombes lancées sur la villese succédaient sans relâche, M.J.Leveuxfils (qui depuis fut maire de Calais pendant onze années, de 1850 à 1842) traversait la rue de Lille, ou de la Comédie; tout-à coup la femme d'un adjudant de place, Mme Caslel, qui se trouvait sur le pas de sa porte, aperçoit une bombe qui menace le jeune homaie; elle pousse un cri d'effroi et se jette parterre; M. Leveux en fait autant; le projectile tombe tout près d'eux, se brise et lance, sans les atteindre, des éclats dans toutes les directions.

     La ville de Calais, qui, cent ans auparavant, avait essuyé trois bombardements successifs, en 1694, 1695 et 1696, était destinée à subir encore une épreuve du même genre, le bombardement du 16 octobre 1806.

     -seur de musique; celles des citoyens Horeau-Varlet,Godin, Bodart, de Mme Ve Audibert, l'hôtel Dessin et la prison de la ville éprouvèrent aussi des dommages assez considérables. La municipalité nomma des experts qui, dès le lendemain du bombardement, dressèrent un état des dégâts causés par l'ennemi sur dix-huit maisons et sur la prison de la ville; cet étai s'élevait à 18,156 francs. Mais plus lard, en exécution d'un arrêté de la préfecture du 30 brumaire an xii, pris par suite du décret consulaire du 3, on procéda à une nouvelle expertise sous le contrôle du citoyen Favier, ingénieur ordinaire des ponts-et-chaussées, chargé du service dans l'arrondissement de Boulogne. Le chiffre des indemnités décrétées par le gouvernement fut arrêté à 21,784 fr. 48 cent., pour cet arrondissement, et reparti comme suit: 16,609 fr. 64 c. aux habitants de Calais qui avaient souffert des pertes pendant le bombardement du 27 septembre. 803 fr. 34 c. pour la réparation de la maison d'arrêt de la ville de Calais.

    Le 27 septembre 1691 (encore un 27 septembre), une flotte anglaise, composée de seize vaisseaux de ligne, de vingt-et-une frégates et de huit galiotes à bombes, était formée en bataille devant Calais. Après plusieurs manœuvres, les galiotes, soutenues chacune par deux (régates, vinrent sous toutes voiles se placer vis-à-vis l'entrée du port, un peu à l'ouest, et jetèrent, vers le milieu de la journée, cent soixante-trois bombes ou pots à feu, dont onze tombèrent sur la ville et endommagèrent trois maisons.

    Le 16 août 1695, la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Barclay, jette dix à douze bombes qui n'atteignent pas la ville. Une division de dix-huit chaloupes venues de Dunkerque et commandées par le comte de Relingue, donne la chasse aux bombardes anglaises; le 27, appuyé par les batteries du fort Rouge, nouvellement construit, et du fort Risbanc, il engage un combat avec les frégates anglaises et les force à rejoindre la flotte, composée de quatre-vingts voiles. Mais l'Est de la place n'était pas défendu; Barclay vint mouiller à 2,000 mètres environ à la droite du port et lança, le 27, entre midi et trois heures et demie, six cent soixante bombes et pots à feu ; deux cents projectiles tombèrent dans la ville et endommagèrent cinquante-trois maisons. Celle de Bernard, auteur des Annales de Calais et ancien mayeur de notre ville, fut des plus maltraitées. Cette maison, située rue du Paradis, au milieu et sur la droite, en venant du boulevard (à l'endroit où demeure aujourd'hui M. Legros-Devot, maire de la ville de Calais), fut frappée par trois bombes. Douze de ces projectiles incendiaires éclatèrent au milieu de la place; quatre bombes tombèrent sur le fort Risbanc; l'une d'elles frappa sur deux barils de poudre, qui tuèrent un soldat et trois matelots en éclatant. Le dommage causé à la ville par cette attaque fut fixé à 28,530 livres; mais il s'éleva en réalité à plus de 50,000 liv. Pigault de Lépinoy, qui, d'après le rapport envoyé en cour, fixe le nombre des bombes et pots à feu lancés dans cette journée à trois cent cinquante, dit que quatre-vingt-quatre projectiles seulement tombèrent sur la ville et qu'elles endommagèrent cent maisons. — De La Tour Montfort, commandant, eut un cheval tué près de lui, sur la Couleuvrine, au moment où un valet tenait cet animal par la bride, et tandis que, incommodé par la goûte, il donnait, relativement à la manœuvre de l'ennemi, des ordres à MM. Molé, lieutenant de roi, et du Puget, major de la place.-Les bourgeois de Calais étaient disposée par escouades à tous les carrefours de la ville; ils éteignaient les pots à feu, qu'il était aisé de distinguer des bombes, en ce qu'ils laissaient derrière eux une épaisse fumée et qu'ils tombaient en serpentant. Les ordres étaient exécutés avec tant de zèle, que le feu ayant pris en même temps à trois places différentes, il fut immédiatement éteint. Dans leur exagération et pour flatter l'orgueil national, les gazelles anglaises annoncèrent pourtant que la ville était ensevelie sous ses ruines.

     Le 13 mai 1696, la flotte anglo-hollandaise, composée de quinze vaisseaux de ligne de Hollande, et de dix vaisseaux, quinze frégates et cinq galiotes à bombes d'Angleterre, était stationnée devant Gravelines; elle détacha des bombardes, qui vinrent jeter l'ancre au nord du port de Calais, vis-à-vis le Ribanc, et lancèrent, entre trois et cinq heures du soir, trois cent soixante bombes et pots à feu. Dix de ces bombes atteignirent le port et endommagèrent trois vaisseaux; cinq tombèrent dans la ville: une contre la tour du guet, une sur la place et deux sur des maisons, où elles ne firent que leur trou, sans causer plus de dégâts. La cinquième était encore réservée pour la malheureuse habitation du majeur Bernard. On avait à peine réparé le dommage causé par le bombardement précédent, qu'une bombe vint s'abimer sur cette maison et pénétra  jusque dans la cave avec un fracas épouvantable. Bernard lui-même retrace ces événements dans les Annales.

    4,371 frs. 50c, pour indemnité au sieur Cary, dont la maison fut gravement endommagée par le bombardement effectué par les Anglais sur la ville de Boulogne, le16  août 1803.

     La subdivision de la flottille en relâche dans le port de Calais avait pris la mer le lendemain du bombardement, 28 septembre, à la marée, pour tenir la rade et s'embosser à l'Est du port, afin d'écarter les bombardes si elles reparaissaient. Nous transcrivons textuellement le passage suivant, emprunté de l'Histoire du Consulat et de l’Empire: «

    Le lendemain 28, dit M. Thiers, l'amiral Bruix prescrivit à la division Saint-Haouen (la division en relâche à Calais depuis le 14 septembre) de mettre en mer, pour affronter la croisière ennemie, empêcher un nouveau bombardement, et, suivant les circonstances, doubler le cap Gris-nez, afin de se rendre à Boulogne. La seconde division de Dunkerque devait mettre à la voile en même temps, sous le commandement du capitaine Pévrieux, et appuyer la première. Le contre-amiral Magon, qui. commandait à Boulogne, avait ordre, de son côté, de sortir de ce port avec tout ce qui était disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux divisions Saint-Haouen et Pévrieux , si elles parvenaient à doubler le cap Gris-nez. »

    Le 28 septembre au matin (5 vendémiaire an XII), le capitaine St-Haouen sortit hardiment de Calais et s'avança jusqu'à portée de canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'élever au vent. Le capitaine Saint-Haouen , profitant habilement de ce mouvement, qui les éloignait de lui, se dirigea à toutes voiles vers le cap Gris-nez; mais il fut rejoint bientôt par les Anglais un peu au-delà du cap et assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine de bâtiments ennemis, quelques-uns de grand échantillon, auraient dû couler nos légers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaineSaint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46e et un détachement de la 22e, embarques à bord des bâtiments, maniaient la rame avec un admirable sang-froid sous un feu très-vif, mais heureusement peu meurtrier. En même temps, les batteries attelées sur la plage étaient accourues et répondaient avec avantage à l'artillerie des vaisseaux anglais. Enfin, dans l'après-midi, le capitaine Saint-Haouen mouilla en rade de Boulogne, joint par un détachement sorti de ce port, sous les ordres du contre-amiral Magon. La seconde division de Dunkerque, qui avait mis à la mer, s'était avancée, de son côté, jusqu'à la vue du cap Gris-nez; mais, arrêtée parle calme et la marée, elle fut obligée de mouiller en-deçà, le long d'une côte découverte. Elle resta dans cette position jusqu'au moment où le courant changé pouvait la porter vers Boulogne. Elle n'avait point de vent, et elle fut obligée de se servir de ses rames. Quinze bâtiments anglais, frégates, corvettes et bricks, l'attendaient au cap Gris-nez. A ce point, la profondeur d'eau étant plus grande, et la croisière anglaise pouvant s'approcher de terre, sans que nos bâtiments eussent la ressource de s'échouer, on devait concevoir pour eux de très-vives craintes; mais ils passèrent comme ceux de la veille, nos soldats maniant la rame avec une rare intrépidité, et les Anglais recevant de nos batteries de terre plus de mal qu'ils n'en pouvaient faire à nos chaloupes canonnières. La flottille de Boulogne et la division Saint-Haouen, entrées la veille, étaient sorties de nouveau, pour venir au devant de la division Pévrieux; elles la joignirent à une hauteur dite la Tour de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions réunies s'arrêtèrent, et, se mettant en ligne, présentant aux Anglais leur proue armée de canons, allèrent droit à eux et firent un feu des plus vifs; ce feu dura deux heures. Nos légers bâtiments atteignaient quelquefois les gros bâtiments anglais et en étaient rarement atteints. A la fin, les Anglais se retirèrent au large, quelques-uns même assez maltraités pour avoir besoin d'aller se réparer aux Dunes. L'une de nos chaloupes, la seule du reste à qui arriva cet accident, percée de part en part par un boulet, eut encore le temps de se jeter sur la plage avant de couler à fond, »

    Les caïques placés sur la rade de Boulogne et montés par un détachement de la 57", appuyèrent l'arrivée de la flottille par leur feu. Un caporal et un soldat du bateau n° 5 furent tués.

     Le bombardement de Calais, exécuté le 27 septembre 18Q3, prouva la faiblesse de nos moyens défensifs à l'Est de la ville; on prit immédiatement des mesures pour couvrir et fortifier ce côté(1). On augmenta l'effectif de la garnison, pour mettre Calais à l'abri d'un nouveau coup de main. L'autorité municipale ne crut pas ces précautions suffisantes; les femmes et les enfants étaient rentrés en ville dès le 30 septembre; mais la crainte agitait encore la population. Pour ramener le calme et la sécurité, les magistrats firent publier, le 1er octobre , une ordonnance par laquelle il était sévèrement enjoint aux habitants de faire transporter, hors de la ville, toutes les matières combustibles de nature à propager les incendies, telles que les eaux-de-vie, les genièvres, les brais, les goudrons, etc., dans les quarante huit heures. Sur les réclamations des habitants auprès du général en chef Soult, la mairie fut priée, dans l'intérêt du commerce, de suspendre cet arrêté, en exigeant toutefois une inspection des voûtes, des caves et des celliers, et en obligeant leurs propriétaires à en bien boucher toutes les ouvertures avec des matières humides. L'autorité fit demander des pompes à incendie dans les villes voisines (2).

    (1) C'est dans le même but qu'à la fin du XVIIe siècle on avait élevé, sur la plage de droite, le fort Vert; cette redoute, qui n'existe plus, était destinée à protéger le côté de Gravelines et devait, au besoin, s'opposer à un débarquement de troupes.

    (2) En 1806, après le second bombardement, l'administration fit des règlements pour le service des pompes, en cas d'incendie. Ces mesures étaient prises en vue d'une nouvelle attaque de la part de l'ennemi. On trouve dans les dispositions générales: « Art. 5. Au cas de bombardement, il est expressément enjoint à tous les habitants de placer, à l'extérieur de leurs portes et dans la rue, deux cuves pleines d'eau; elles doivent être plus grandes que possible.

    Il est à remarquer que le fameux bombardement du 27 septembre n'occasionna aucun incendie dans la ville; on attribue cette heureuse circonstance au sang-froid et au courage des citoyens, qui, bravant le danger et ne désertant pas leurs demeures, empêchaient les ravages qu'auraient pu occasionner les bombes. L'un de ces projectiles destructifs, après avoir traversé une toiture et s'être enfoncé par les planchers, rompit cependant la voûte d'une cave et tomba, sans faire explosion, entre deux pipes de genièvre. Si par malheur la bombe avait éclaté, la maison eût été en un instant la proie des flammes.

    Sur les instances des habitants, le maire se rendit auprès du général en chef du camp de Saint-Omer et de l'amiral Bruix, pour obtenir de nouveaux moyens de défense , intimider l'ennemi et rendre la sécurité aux Calaisiens, éprouvés par l'attaque des Anglais. Il reçut la promesse d'un renfort composé de mortiers et de pièces de 24, à longue portée. Outre les gardiens et les livranciers établis au fort Rouge, on plaça sur le Risbanc une vigie chargée d'avertir les autorités de tout ce qui se passait à la mer. Ce fort fut aussi soumis à des réparations. Il avait sauté le 29 juin de l'année 1799, à sept heures du matin; le gardien, seul auteur de cet accident, en avait été la seule victime; le feu avait été mis, par imprudence sans doute, au magasin à poudre, et le malheureux avait sauté avec le fort;

    »Art. 6. S'il y avait à craindre que l'incendie provienne de la malignité d'étrangers ou de la malveillance, des patrouilles sont ordonnées sur le champ; un appariteur les accompagne. Les patrouilles arrêtent tous les vagabonds, gens sans aveu, et les conduisent devant le commissaire de police.»

    Le règlement pour les incendies, du t7 janvier 1807, est plus complet; il organise définitivement le corps des pompiers. L'article 64, relatif aux bombardements, porte :

    Pour éviter de grands dommages aux maisons qui éprouveraient les effets de la bombe, les habitants sont invités à tenir ouvertes toutes les fenêtres de leurs maisons, à l'extérieur et à l'intérieur, à l'exception cependant de celles du rez-de-chaussée.

    Ses membres avaient été trouvés épars sur le sable, au milieu des décombres ; ni la garde, ni les personnes qui se trouvaient alors dans la maison du cantinier n'avaient été même blessées.

     Les succès obtenus par les bateaux de la flottille dans ses engagements partiels avec les croiseurs anglais, et l'organisation définitive du camp de Boulogne, en augmentant les moyens de défense de Calais, contribuèrent à ramener le calme dans la ville et à faire cesser les anxiétés des citoyens.

    Le centre du rassemblement des troupes ayant été porté de St.-Omer à Boulogne, la première division, commandée par le général Saint-Hilaire, campa à droite de Boulogne, quartier-général à Wicardenne ; la deuxième division, commandée par le général Vandamme, campa à gauche de Boulogne, quartier-général à Outreau; la troisième division, commandée par le général Le Grand, campa à Ambleteuse, quartier-général à Ambleteuse; la quatrième division, commandée par le général Suchet, campa à Wimereux, quartier-général à Wimille. La division de cavalerie, commandée par le général d'Hautpoul, eut son quartier-général à Boulogne. Calais se trouva faire partie des camps de droite ; on y établit le quartier-général d'une division supplémentaire, dite Division Italienne et commandée par le général Trivulzi, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Teulié et Bonfanti, l'adjudant-commandant Mazzucchelly et les sous-inspecteurs aux revues Reybaud et Rougier.

    Les soldats italiens étaient tous tapageurs; chaque jour, ils ravageaient les champs, fomentaient des querelles et menaçaient de leur sabre l'honnête paysan qui les recevait sous son toit; aussi les habitants de nos campagnes ont-ils gardé de ces étrangers un souvenir bien peu flatteur pour la division italienne, qui fut remplacée, vers le milieu de 1805, par une partie de la division de réserve, composée de dragons et campée sur le glacis de l'Est, appelé la plaine de St.-Pierre. Ces troupes étaient sous les ordres du général Baraguay d'Hilliers, colonel-général du corps. Les dragons partirent d'ici, pour l'armée du Rhin, le 8 fructidor an XIII.

    Le 1er régiment d'infanterie italienne n'avait quitté le camp que pour tenir garnison dans la ville, qui devint dès lors le foyer de rixes journalières, presque toujours suivies de duels. Les misérables Cisalpins se battaient le jour et la nuit, dans les champs comme dans la fortification. Il arriva une fois entr'autres qu'on trouva le corps d'un soldat italien à quelques pas de la porte Impériale; il s'était battu en duel et avait été tué d'un coup de fleuret; ce qu'il y avait d'ignoble, c'est que l'adversaire et les témoins l'avaient ensuite dépouillé de tous ses vêtements et avaient déposé le cadavre nu sur la voie publique. La division italienne était en général composée de mauvais sujets qui ne reculaient pas même devant le vol; l'insubordination était à l'ordre du jour dans les régiments de cette division. Le 7 fructidor an XII, le conseil de guerre permanent de Valenciennes, présidé par le colonel Bertoletti, condamna le nommé Jean Armoni, Corse, âgé de vingt-cinq ans, à être passé par les armes: Armoni, sergent-major à la 4e compagnie du 2e bataillon du 1er régiment de ligne, en garnison à Calais, était accusé d'assassinat prémédité sur le capitaine Gerlini, et d'insubordination par voies de fait. On le fusilla le 24 fructidor (11 septembre 1804), à six heures du matin, sur la plage, au pied de la dune du glacis situé à l'Est du port de Calais.

     Le 1er régiment italien quitta enfin notre ville pour Ambleteuse le 20 novembre 1805. Son départ fut signalé par un crime. Les soldats étaient en marche; quatre tambours de ce régiment, ivres et attardés, rencontrèrent chemin faisant, et avant d'atteindre le village de la Chaussée, le voiturier Defosse,de Marquise; ils exigent grossièrement que Defosse leur donne place dans sa charrette, afin de pouvoir rejoindre la colonne. Le charretier répond que la voiture est déjà trop chargée. Sur ce refus, l'un des tambours italiens l'ajuste avec sa carabine et l'étend raide mort à ses pieds.

     Au 75e régiment d'infanterie de ligne avait succédé le 17e régiment d'infanterie légère, arrivé à Calais le 4 novembre 1803, et le 12e régiment d'infanterie de ligne. Notre ville avait pris un aspect tout-à-fait militaire. Il se faisait dans les villages voisins un mouvement continuel de troupes. Le premier Consul envoya à Calais quarante à quarante cinq chevaux de main, avec vingt-deux palefreniers. Il se proposait de séjourner longtemps sur nos côtes et d'assister en personne aux préparatifs qui se faisaient pour surprendre l'Angleterre(1). L'hôtel Dessin fut désigné comme quartier-général du premier Consul, ainsi que l'indiquait une inscription placée au-dessus de la porte d'entrée de cet établissement. On choisit également des maisons pour loger les ministres.

     Le secrétaire-d'état de la guerre Berthier, qui présidait lui-même aux préparatifs du campement des troupes, arriva à Calais le 18 octobre 1803, accompagné d'un brillant état-major; les autorités civiles et militaires se rendirent en corps à son logement. Il y revint le mois suivant, avec le ministre des relations extérieures, pour installer les bureaux, établir un service d'estafettes le long de la côte et ordonner des réquisitions en chevaux et en charriots, pour le transport des vivres et des effets de campement; on requit également les bateaux ou bélandres, qui servaient aux transports par eau dans l'intérieur.

     La ville de Calais dut aussi mettre à la disposition du général en chef Soult, commandant à Boulogne, une quantité

    (1)     Le théâtre du Vaudeville reçut l'ordre de se rendre à Boulogne et d'y donner des représentations pendant le séjour de Bonaparte. Barré, le vaudevilliste fécond, avait été nommé directeur de ce théâtre; son brevet partait: Directeur de la troupe du Vaudeville à Londres.-On composa des pièces de circonstance, entr’autres Duguay-Trouin, qui obtint un grand succès.-Des savants et des hommes de le tires accompagnèrent le premier Consul.-Une imprimerie anglaise avait été attachée à l'expédition, qui comptait aussi un corps de guides, destinés à servir d'interprètes, lors de la descente eu Angleterre; ce corps était commandé par le colonel Cuvelier.

    déterminée d'artisans pris dans chaque corps de métier: des boulangers, des menuisiers, des charpentiers, etc. On emplit les magasins de l'armée de fourrages et de vivres; toutes les provisions qui se trouvaient dans la ville furent mises en réquisition pour les besoins de la troupe. La même activité régnait à Montreuil, à Wimereux, à  Ambleteuse, à Etaples, sur les bords de l'Escaut, et surtout à Boulogne, qui avait été désignée comme point central du camp. S'étonnera-t-on de ces réquisitions extraordinaires, de ces approvisionnements gigantesques, quand on pense qu'il fallait satisfaire aux besoins des deux mille trois cents bâtiments qui devaient composer la flottille franco-batave, des trente mille matelots, des dix mille ouvriers et des cent vingt mille soldats qu'on allait réunir au camp de Boulogne?

    Toutes les maisons qui pouvaient, dans les villes et dans la campagne, tenir lieu de bureaux, de magasins ou d'hôpitaux, furent louées. «On éleva des hangars pour les ouvriers de la marine, dit M. Thiers, et des abris en planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en plein champ, dans des baraques construites avec les débris des forêts environnantes. Elles allaient se trouver là en bon air, exposées, il est vrai, à des vents violents et froids; mais pourvues d'une grande abondance de bois pour se baraquer et se chauffer. D'immenses approvisionnements furent ordonnés de toutes parts et amenés dans ces magasins improvisés. On fit venir, par la navigation intérieure, qui est fort perfectionnée, comme on sait, dans le nord de la France, des farines pour les convertir en biscuits, du riz, des avoines, des viandes salées, des vins, des eaux-de-vie; on tira de la Hollande de grandes quantités de fromages à forme ronde. Ces diverses matières alimentaires devaient servir à la consommation journalière des camps, et au chargement en vivres des deux flottilles de guerre et de transport. On peut se figurer aisément les quantités qu'il fallait réunir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir l'armée, la flotte, la nombreuse population d'ouvriers attirés sur les lieux, d'abord pendant le campement, puis pendant deux mois d'expédition, ce qui supposait des vivres pour près de deux cent mille bouches, et des fourrages pour vingt mille chevaux. Si l'on ajoute que tout cela fut fait avec une abondance qui ne laissa rien à désirer, on comprendra que jamais création plus extraordinaire ne fut exécutée chez aucun peuple, par aucun chef d'empire. »

    On peut, à coup sûr, se faire une idée du mouvement que de pareils préparatifs durent produire dans la ville. Personne n'était exempté de loger les militaires, ainsi que les officiers des bâtiments de l'état en relâche dans le port; les troupes de passage qui se rendaient du camp de St.-Omer au camp de Boulogne logeaient aussi chez l'habitant; en germinal an XIII, Calais reçut ainsi jusqu'à six régiments en six jours. Les maisons regorgeaient, les rues étaient continuellement encombrées; il en résultait même une confusion nuisible à la discipline. Le général en chef, par son ordre du 4 novembre, défendit aux militaires dont les corps étaient campés dans les environs de rester en ville après l'heure de la retraite, et recommanda à cet effet la fermeture de toutes les maisons de jeu, de tous les cafés et cabarets après cette heure.

    A cause des établissements dont la côte de Calais et de Boulogne devenait ainsi le centre, une lettre du ministre de la justice, datée du 16 brumaire an XII et à laquelle nous empruntons ces termes, recommande une surveillance extraordinaire à l'égard de tous les étrangers. Le général Margaron en fit sortir de Calais. Cent quatre-vingt-six naufragés étrangers furent détenus au fort Nieulay.

    On faisait aussi des dispositions pour abriter au besoin une partie de la flottille dans le port de Calais. Les travaux marchaient avec une grande rapidité. On protégeait l'entrée de ce port par de nouvelles batteries, et l'on activait la construction des chaloupes et des bateaux plats, pour lesquels l'amiral de la flottille nationale avait fait mettre en réquisition un grand nombre d'ouvriers charpentiers, scieursdc-Iong, charrons, etc., de la ville et de Saint- Pierre.

    Vers le même temps, l'amiral Bruix défendit au petit nombre de marins invalides de notre port, qui se livraient encore à la pèche, de sortir sans avoir un soldat à bord, et de ne jamais s'écarter de plus d'une demi-lieue au large. On alla même bientôt jusqu'à fermer l'accès du port et de la plage aux promeneurs; il était interdit à tout individu, autre que les militaires et les matelots, d'aller sur les jetées et sur la côte. Il fallut de nombreuses et influentes réclamations pour faire changer cette mesure quelque peu vexatoire, prise pour écarter les espions entretenus par l'Angleterre, mais dont, en définitive, les habitants de Calais étaient les premiers à souffrir.

     C'est à cette époque que le sénat conservateur, renouvelant le corps-législatif, désigna M. Blanquart-Bailleul,de Calais, pour en faire partie. M. BIanquart, qui était déjà membre du conseil-général du département, fut encore appelé par le gouvernement au corps-législatif en 1809, et, par les électeurs, à la chambre des députés de 1815 et à celle de 1816. La municipalité lui adressa une lettre de félicitations le 29 novembre 1803.    

    Le 3 janvier 1804, le premier Consul, accompagné de son principal aide-de-camp, le général Lawriston, du ministre de la marine, de l'amiral Bruix et du général Soult, vint encore visiter le port de Calais; il y fit activer les travaux de construction, et ordonna de nouvelles réquisitions en matériel, en vivres et en artisans. Peu de temps après, le général commandant et les officiers de la garnison de Calais tirent entr'eux une quête de 639 francs en faveur de trois enfants en bas-âge, dont le père était mort au service (floréal an XII).

    Au commencement de mai, les habitants du département du Pas-de-Calais signent une adresse au premier Consul, dans laquelle ils l'invitent à prendre la direction suprême des affaires de l'État. Le 18 mai 1804, le titre d'Empereur est déféré à Bonaparte; son frère Joseph arrive à Calais le 28 du même mois. La promulgation du sénatus-consulte organique, qui appelait Napoléon sur le trône de Charlemagne, eut lieu à Calais le 30 mai, en présence de tous les fonctionnaires publics. Cette cérémonie se fit avec une grande pompe; il y eut un cortège précédé d'une musique militaire et escorté d'un détachement de cavalerie. Aussitôt après la promulgation, on fit ouvrir, pendant douze jours, huit registres destinés à recueillir le vœu du peuple sur l'hérédité de la dignité impériale dans la famille de Napoléon Bonaparte.

    Le maréchal Soult, général en chef de l'armée dite d'Angleterre, vint à Calais dans les premiers jours de juin, pour passer, ave le conseiller-d'état Petiet, commissaire général, l'inspection de la division italienne, campée sous Calais, des régiments d'infanterie et du 9e hussards, en garnison dans la ville. Calais, regorgeant de soldats, dut parfois se ressentir du régime militaire-auquel elle était soumise. D'une ville paisible, livrée au commerce et à l'industrie, on avait fait une ville essentiellement militaire, où tout vivait de la vie de garnison et où régnaient une licence et un libertinage effrénés. Les troupes de la ville et du camp fomentaient des querelles journalières. Les lieux publics, les cafés, les maisons de jeu et surtout la comédie, furent souvent témoins de rixes et de scènes tumultueuses, causes de nombreux duels; on fut plusieurs fois obligé d'ordonner la fermeture du théâtre. La bravade et l'insolence étaient poussées si loin, qu'on vit un officier de cavalerie entrer à cheval dans la chapelle de l'hospice civil et profaner le saint lieu par des propos indécents, au grand scandale des personnes qui se trouvaient là; ce fait inouï faillit occasionner une émeute dans la Basse-Ville (8 germinal an XII).

    Avant le sacre, Napoléon vint passer un mois au camp de Boulogne, où il fit cette fameuse distribution des croix de la Légion d'Honneur. Le 26 thermidoran XII (14 août 1804), à minuit, l'Empereur passa par Calais; il était environné d'une suite nombreuse et escorté par les grenadiers de la garde impériale. Les deux premières divisions de la flottille batave, commandées par l'amiral Verhuell, se trouvaient alors réunies dans les ports d'Ostende, de Dunkerque et de Calais(1).

    Enfin l'Empereur quitta le camp de Boulogne pour Aix-la-Chapelle le 9 fructidor an XII (27 août 1804), et arriva le lendemain à Saint-Omer, qui lui fit un magnifique accueil, où reparurent le cérémonial et l'étiquette des anciennes cours. Les généraux Suchet, Bertrand, Margaron et Andréossy formaient, avec d'autres officiers supérieurs, la suite de Napoléon.

     Le couronnement de l'Empereur eut lieu le 2 décembre suivant. Les gardes nationales du Pas-de-Calais fournirent

    (1)     En 1805, Napoléon fit un séjour d'un mois à Boulogne. Arrivé au camp le 5 août, il en repartit le2 septembre, après avoir inspecté toutes les troupes.

    Le 24 mai 1810, l'Empereur et la nouvelle Impératrice Marie-Louise d'Autriche partirent le matin de Lille, passèrent par Saint Omer et firent leur entrée à Calais vers quatre heures et demie de l'après-midi.

    Cette visite avait été annoncée officiellement par le ministre longtemps auparavant,et les autorités avaient pris des mesures pour recevoir Leurs Majestés Impériales et Royales avec magnificence; on peut en juger par la dépense qu'occasionnèrent les préparatifs, dépense qui s'éleva à 15,580 Tr. Parmi les frais faits pour cette brillante réception, on trouve ceux qui suivent: 500 francs pour les corbeilles offertes à l'Impératrice; 575 fr. pour verdures et feuillages; plus de 2,000 francs pour l'équipement de la garde d'honneur, à laquelle s'étaient joints les gardes à cheval des communes rurales, et qui alla au-devant de l'Empereur jusqu'au pont Sans-Pareil; plus de 1,000 francs pour l'illumination; 5,000 francs aux menuisiers pour construire un arc de triomphe, des estrades, etc.; 900 francs au peintre Vanderpul, pour leur décoration; 885 francs de toiles pour tentures; 150 francs pour les frais de voyage de la députation envoyée au-devant de l'Empereur, à Dunkerque et à Saint-Orner; 6 francs payés au sieur Labat-Riugard, orfèvre, pour la réparation des clés de la ville, qu'on devait présenter à Napoléon, etc., etc.

    On suivit à Calais le cérémonial qu'on avait observé dans les différentes villes que venaient de traverser t'Empereur et l'Impératrice, Le corps municipal, précédé par le maire de la ville, M. L. Michaud, le général Morgan, commandant supérieur des troupes, et le général Barbazan, alla au devant de LL. MM. I.et R. jusqu'à une députation de seize hommes, pour assister à cette cérémonie; le sieur Gaspard Salembier fut choisi pour représenter la garde nationale de Calais. — Par décret du 2 juin 1804, Napoléon avait décidé que le jour de son couronnement serait fêté dans toutes les villes de l'Empire, et qu'une dot de six cents francs serait accordée à une jeune fille que désignerait l'autorité et dont le mariage aurait lieu le même jour. En conséquence, le général Margaron, commandant supérieur des troupes, et le maire de la ville de Calais prirent des mesures pour que cette solennité se

    l'arc de triomphe, élevé en dehors de la ville, en avant de l'écluse duCi-ueigi; là, pendant que le maire haranguait Napoléon, au cortège nombreux de jeunes filles habillées en blanc et conduites par Mlles. Ilermiae Collin. Flore Duplessis, etc., se plaçait à l'autre portière et offrait des corbeilles de fleurs à Marie Louise, au nom des dames de Calais. Mlle. Collin adressa un discours à l'Impératrice.

    Aussitôt après, la voiture de l'Empereur, allant au pas, parut à l'entrée de la rue Impériale; la foule, qui inondait la rue et encombrait toutes les fenêtres, poussa un unanimement le cri de: vive l'Empereur! Vive l'Impératrice! Auquel répondirent bientôt le son des cloches, les salves d'artillerie et le bruit des musiques militaires.

     Napoléon, vêtu d'un frac, était dans une calèche, traînée par six chevaux, et escortée des vingt-cinq hommes de la garde d'honneur, commandés par M. de Guizelin, et d'un escadron du 24e chasseurs à cheval. Le mameluck Roustan se tenait sur le siège, devant la voiture, costumé comme on l'avait vu eu to1. Puis venait une autre calèche, dans laquelle se trouvaient Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, et son épouse. Les ministres de la mariue et de l'intérieur, le prince de Neufchâtel (Berthier), le maréchal Moncey, le duc de Bassano, les généraux, les aides-de-camp, la duchesse de Montebello et les dames d'honneur de l'Impératrice suivaient dans d'autres voitures.

    La ville était pavoisée et ornée de guirlandes de feuillage. La rue Impériale était bordée par l'infanterie et la garde nationale.

    Leurs Majestés descendirent à l'hôtel Dessin. Après quelques instants de repos, l'Empereur reparut à la porte de son hôtel ; il était cheval; ses maréchaux, ses aides-de-camp et la garde d'honneur calaisienne lui servaient d'escorte. Suivi d'une foule compacte, qui fit avec toute la splendeur possible. Il y eut une cérémonie religieuse, à laquelle toutes les troupes assistèrent. Le mariage d'Anne Nivert, nommée rosière, avec Constant Taillandier, eut lieu après le Te Deum. Malgré le mauvais temps, les mariés sortirent de l'église, accompagnés du maire, du général et d'un cortège considérable; on leur offrit ensuite un banquet à l'hôtel-dc-ville. Le soir, il y eut illumination. La fête de la dotée, comme on l'appelait alors, se renouvela plusieurs fois à Calais, sous l'Empire. On célébrait également, le 15 août de chaque année, la faisait retentir l'air du cri de vive l’Empereur il traversa lentement la rue Impériale et la place d'armes, en inspectant les troupes échelonnées sur son passage; puis il se rendit sur le port et visita tous les travaux. Il s'embarqua ensuite sur un canot qu'avait fait préparer M. Ghys, commissaire de marine, et se fit conduire au milieu du chenal. A son retour, il trouva l'Impératrice, qui était venue à sa rencontre et qui l'attendait à la muraille du Courgain.

    Un bal avait clé préparé dans la grande salle de l'hôtel de-ville ; Marie-Louise devait l'honorer de sa présence; mais un malaise subit, suite des fatigues de la route, fit renoncer à ce projet. Les jeunes filles, qui avaient offert des fleurs a l'Impératrice et qui devaient lui être présentées dans ses appartenons, reçurent contre-ordre. Le soir, il y eut une brillante illumination. Un rimeur calaisien fit distribuer des couplets, imprimés chez Moreaux et composés pour l'arrivée de LL. MM.: « Mars et l'Amour sont à Calais, » dit le poète dans sa seconde strophe. L'imprimeur Moreaux publia également, aux frais de la municipalité, le programme de l'entrée de l'Empereur et de l'Impératrice à Calais.

    Le lendemain, vers six heures du matin, l'Empereur, l'Impératrice et leur suite quittèrent Calais, au bruit de l'artillerie de la place et des acclamations qui les avaient accueillis à leur entrée, LL. MM. II. et  RR, prirent la route de Boulogne, où elles arrivèrent à neuf heures du matin.

    On lit ce qui suit dans le Journal de l'Empire du dimanche 5 juin 1810. Décret impérial du 29 mai: «Le bassin d'échouage de Calais, dit du Paradis, sera reconstruit de manière à contenir un plus grand nombre de bâtiments et à donner plus de place sur les quais, pour les embarquements et les débarquements; le pavé de la ville sera rétabli en cinq années, à partir de 1811.

    Saint-Napoléon, par une cérémonie religieuse et un Te Deum, auxquels assistaient tous les corps constitués. La loi du 3 nivôse an VIII n'avait conservé des fêtes nationales que les anniversaires du 14 juillet 1789 et du 1er vendémiaire, jour de la fondation de la République. Mais Bonaparte, sitôt qu'il en fut le maître, s'attacha à détruire le prestige de ces deux solennités, parce qu'elles rappelaient les événements révolutionnaires auxquels il devait pourtant sa rapide fortune. Les fêtes du 14 juillet et du 1er vendémiaire, célébrées avec tant d'éclat sous le Directoire, firent bientôt place à d'autres anniversaires, destinés à perpétuer le souvenir de nos victoires, ou des principaux événements qui préludèrent au régime impérial.

    Le 18 frimaire an XIII (9 décembre 1804), à trois heures du matin, on entendit à Calais un effroyable bruit; notre ville éprouva tout-à-coup une commotion terrible, une secousse telle, qu'on ne saurait mieux la comparer qu'à un tremblement de terre. C'était un énorme brûlot, dirigé par les Anglais sur l'entrée de notre port, et qui venait d'éclater à l'extrémité de la jetée de l'ouest, près du fort Rouge, auquel il fit de grands dommages, toutefois sans blesser les hommes de garde. Presque toutes les vitres de la ville furent brisées. Les habitants, réveillés au milieu de la nuit, en proie à de vives alarmes, se perdaient en conjectures sur la cause d'une aussi étrange détonation et d'une commotion aussi violente. A toutes les questions, on répondait les Anglais; ce sont les Anglais qui font une descente sur la côte; on juge aisément de la terreur que ces mots durent inspirer aux femmes et aux enfants. La veille, les officiers de la garnison avaient offert aux dames de la ville un bal, à l'hôtel Dessin. Quand le brûlot fit explosion, le bal venait de finir; mais le jeu avait succédé à la danse; la secousse renversa les tables, les cartes et les joueurs. Quelques personnes s'apprêtaient à sortir et descendaient l'escalier; elles furent violemment culbutées. Les officiers, dans leur tenue de bal, en bas de soie et en culotte courte, coururent aux casernes, rassemblèrent la troupe et arrivèrent sur la plage, sous les ordres des généraux Margaron et Teulié, chargés en chef du commandement de la côte. On apprit alors ce qui avait occasionné l'explosion et causé tant de frayeur et de tumulte; la sécurité remplaça encore une fois la crainte, et l'on en fut quitte pour avoir passé une mauvaise nuit (1). Neuf jours plus tard, la plage témoin de tant d'événements devenait encore le théâtre d'un douloureux épisode.

     Le 18 décembre 1804, une chaloupe canonnière de l'État, portant le no 251, sortie la veille du port de Flessingue et faisant route pour Boulogne, chavira vers trois heures de l'après-midi, à une très-faible distance dans la direction Ouest du fort Rouge. Les bateaux plats, construits pour une très les courte traversée, avaient cet inconvénient que le moindre déplacement de lest suffisait pour les faire chavirer(I), Le no 251 était monté par quarante-cinq hommes, marins et soldats; l'équipage était sous les ordres de J.-M. Deschatelet, de Lorient, enseigne de vaisseau, et de P. Fossé, du Havre, aspirant de seconde classe; le détachement d'infanterie, tiré de la 6e compagnie du 45e régiment, était commandé par le lieutenant Bernard Debattre de Montinassas. La canonnière ne tarda pas à venir s'échouer sur la plage. Mais des quarante-cinq hommes qui se trouvaient à bord, dix seulement furent rendus à la vie; Deschatelet, Fossé, Debattre et trente-deux hommes, soldats et marins, périrent dans les flots.

     

    (1)     Nous l'avons déjà dit, les Anglais ne se bornèrent pas au bombardement du 27 septembre 1803 et au brûlot du 9 décembre 1804 ; ils tentèrent une nouvelle attaque le M octobre 1806.

    Le3 août, à onze heures et demie du matin, le comte de Landerdale, ministre plénipotentiaire de la cour d'Angleterre et porteur de propositions de paix, débarqua à Calais avec une suite nombreuse. La frégate anglaise qui le déposa à la rade avait le pavillon français au haut de son grand mât; en passant devant le fort Rouge, elle l'avait salué, en lâchant toute une bordée à poudre et en baissant le pavillon anglais. Cet événement avait été considéré comme l'augure d'une paix depuis longtemps désirée; mais, par malheur, il n'en fut rien. La trêve ne put se conclure, et les hostilités recommencèrent avec une nouvelle activité.

     Pendant la nuit du 14 octobre 1806, depuis une heure et un quart jusqu'à quatre heures et un quart du matin, la ville de Calais fut encore bombardée par une division de bâtiments ennemis. Ils lancèrent en tout soixante à quatre-vingts projectiles qui, la plupart, dépassèrent la ville et éclatèrent aux abords de Saint-Pierre. Six obus tombèrent dans la citadelle, quelques bombes firent explosion sur la place, dans les rues et au milieu des cours; mais sans endommager beaucoup les trois maisons qu'elles atteignirent, Il n'y eut ni tué ni blessé.

    En résumé, cette nouvelle attaque produisit peu de mal; mais elle jeta les habitants dans une affreuse consternation. La frayeur fut bien plus grande que lors du bombardement du 27 septembre, à cause de la nuit, qui doublait l'anxiété des citoyens.

    On fit sortir les Femmes et les enfants de la ville; ce serait peut-être ici le lieu de rappeler ce qu'on dit d'un petit nombre de poltrons, indignes du nom de Calaisiens, qui eurent recours à des déguisements de femme pour fuir la ville et se mettre à l'abri des bombes; mais on découvrit leur ruse, et la plupart d'entr'eux durent rebrousser chemin; ils rentrèrent en ville honteux et confus, et devinrent un sujet de moquerie pour leurs valeureux camarades. L'autorité expédia des estafettes au général sénateur Rampon, commandant en chef les gardes nationales mobiles du nord, dont le quartier-général était à St.-Omer, pour lui demander des renforts. Le général Rampon détacha, sous les ordres du général Moreau, une cohorte de huit cents hommes, qui, arrivés par eau, firent leur entrée à Calais le 15 octobre et fraternisèrent avec les braves gardes nationaux calaisiens. Notre milice citoyenne avait été réorganisée en octobre 1805, après la dissolution du camp de Boulogne et le départ des troupes, et par ordre du maréchal Brune, commandant l'armée de réserve. L'ennemi, qui semblait disposé à recommencer le <4, au soir, fut contraint de s'éloigner, à cause de la direction des vents. Le 15 et le 16, après s'être renforcée de deux bombardes, la division anglaise vint mouiller à une lieue et demie, an nord-est du port. Dans l'attente d'un nouveau bombardement, l'artillerie légère fit transporter ses batteries mobiles le long de la côte; mais les bâtiments ne tentèrent plus l'attaque et disparurent peu de temps après.

    (1)     Voir dans la France Maritime, tome Ier, page 181, un article intitulé la Canonnière 93.

     

    Ici se termine la série des événements que nous avions entrepris de retracer; on a pu le voir, l'époque que nous avons choisie fut une époque fertile pour l'histoire de Calais, et dont les annalistes à naitre pourront profiter un jour. Nous pourrions étendre beaucoup notre récit, si surtout nous voulions empiéter sur l'année 1805, et dépasser les bornes que nous nous sommes imposées, en donnant à ces notes le titre de Calais en 1802,1803 et 1804. Nous ferons mieux; nous renverrons nos lecteurs au nouvel ouvrage de M. Thiers, qui fourmille d'aperçus nouveaux, de faits complètement inconnus sur l'organisation de la flottille et du camp de Boulogne, levé le 27 août 1805. Écrivant et imprimant ceci au jour le jour, mettant à profit toutes les versions, au fur et à mesure qu'elles nous parvenaient, nous avons dû admettre pêle-mêle , dans cette notice, des événements importants et des faits insignifiants. L'envie de raconter nous a parfois entraînés trop loin. Le lecteur voudra bien nous pardonner; nous n'avons pas eu la prétention de faire de l'histoire. Il était temps de recueillir les faits que nous avons réunis dans ces noies, parce qu'il ne se publiait alors aucune gazette à Calais, que la plus grande partie des événements rapportés ici n'a été consignée dans aucun ouvrage, et que nos archives, d'un laconisme décourageant, se taisent parfois sur certains faits dont le souvenir pourrait bien se perdre. Mais il nous reste encore quelques témoins de l'époque et des épisodes que nous voulions retracer; c'est à cette source que nous avons dû puiser; et au moment de clore ces fragments beaucoup trop longs déjà, nous offrons ici nos remerciements sincères à ceux de nos vénérables concitoyens qui nous ont si bien informé, et à celles de nos aimables concitoyennes dont les beaux jours, hélas ! datent du Consulat et de l’Empire, qui ont bien voulu, en notre faveur, faire un appel à leurs souvenirs.

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