• Quelques recettes pour traversée le détroit du Pas-de-Calais

    L'Histoire des traversées du détroit de Calais est riche et contrastée.

     Les technologies de pointe y côtoient l'exploit sportif, l'exploit bizarre et le pari stupide.

    Si vous êtes sportif… 

     Les traversées du Pas-de-Calais à la nage sont trop fréquentes pour que le public ait nettement conscience de l'exploit qu’elles représentent.

    Pour poser le décor, précisons que les courants atteignent facilement 4 à 5 nœuds, que la température de l'eau oscille, à la belle saison, entre 12 et 16 degrés, que par temps calme les creux sont d’environ 2 mètres. La largeur du détroit est de 33 kilomètres, mais en raison des courants il faut parcourir en fait plus de 40 kilomètres pour traverser.

    On considère que des sujets en excellente santé, d'un âge moyen, vêtus normalement, et plongés dans une eau très calme à 17 degrés, ont une chance sur deux de perdre connaissance et donc de se noyer au bout de 2 h 30 à 3 heures. Ces délais peuvent être réduits, car tout effort physique dans l'eau froide provoque un épuisement rapide. On voit que, sans le secours de la graisse dont les nageurs—au—long-cours s'enduisent le corps, et sans la nourriture qu'ils absorbent, leurs baignades se termineraient souvent mal.

    Quelques recettes pour traversée le détroit du Pas-de-Calais

    On y rencontre des personnages hauts en couleurs, tels le Captain Webb, qui périt, toujours nageant, dans les chutes du Niagara. Eut-il survécu à la descente, il aurait probablement tenté la remontée.

     La première traversée réussie relève peut-être de la légende. Elle est attribuée à Jean—Marie Saletti et remonte à 1815. Emprisonné sur un ponton anglais à Douvres, après Waterloo, il se serait évadé et, à la nage, aurait gagné les côtes françaises.

     Mais les preuves de cet exploit sont faibles. La première traversée incontestable est due à Matthew Web, capitaine de la Marine marchande et nageur célèbre de l'époque. Après une préparation soigneuse, et fort de l'expérience d'un premier échec, i1 partit de Douvres le 25 août 1875, à 12 h 56, et arriva le lendemain, 16 août, à 10 h 41 sur la plage de Calais où une foule enthousiaste l'attendait. Malgré une défaillance, énergiquement combattue au brandy, et la sollicitude d’une méduse, le Britannique établissait ainsi une sorte de record, puisque son temps de 21 heures et 45 minutes ne fut amélioré qu’en 1923.

    Quelques recettes pour traversée le détroit du Pas-de-Calais

    En attendant le moteur à eau...

    Parmi les 230 traversées réussies depuis cette époque héroïque, quelques faits saillants émaillent le palmarès de la « Channel Swimming Association », qui homologue les traversées et contrôle leur orthodoxie.

    Jusqu’en 1911, période creuse : malgré quelques tentatives infructueuses, l‘exploit  de Webb ne fut pas renouvelé. Par la suite, son temps fut légèrement amélioré, mais c'est en 1926 seulement que les records commencèrent à tomber. Cette année-là, l’Américaine Gertrude Ederlee écrase ses prédécesseurs masculins : elle réussit la traversée en 14 heures 34 minutes.

     Un mois plus tard, Géo Michel, un spécialiste des marathons de rivière, traverse en 11 heures 5 minutes. Ce record ne fut battu qu’en 1958,année de la centième traversée, par Greta Andersen, qui établit du même coup l’actuel record féminin : 11 heures. Le meilleur temps masculin a été réalisé, en 1964, par Barry Watson : 9 heures 35 minutes. Un peu en marge de ces grandes classiques, citons aussi le nom d’Antonio Abertondo, un nageur argentin, qui en 1961, réussit le premier aller—retour en 43 heures 5 minutes, après quatre minutes d’escale sur la côte française...

     On y lit quelques grandes pages de l'humour anglo-saxon. Les Britanniques tirent du Channel d'inépuisables délices : promoteurs enthousiastes des traversées farfelues, ils opposent en revanche un flegme savant aux exploits des continentaux. Témoin ce nageur français qui, arrivant épuisé mais glorieux sur la plage de Douvres, n'y trouve personne sauf une dame de l'Armée du Salut qui lui tendait un tract.

     Si vous êtes imaginative…

     Le détroit est le lieu d’élection des modes de transport naissants : 35 kilomètres d'eau marine, c'est assez pour faire ses preuves, assez peu pour qu'on s'y risque. Les techniques, très diverses, expérimentées entre Calais et Douvres ont connu des fortunes inégales. La baignoire, par exemple, n'a pas eu le succès de 1'hovercraft.

    Quelques recettes pour traversée le détroit du Pas-de-Calais

    Scooterre ou scoomer ?

    Le détroit a contribué à de nombreuses consécrations. Citons, chronologiquement et à des titres divers : la montgolfière : Blanchard et le Dr.Jeffries ouvrent la voie, en 1785, en réussissant la première traversée aérienne. Partis de Douvres, les deux hommes atterrirent dans la forêt de Guines.

    Le gilet de sauvetage l‘Américain Boyton, un siècle plus tard, traverse dans un curieux équipage : couché sur le dos, dans une combinaison gonflante, et se propulsant au moyen d'une voile.

    Quelques recettes pour traversée le détroit du Pas-de-Calais

    Embarcation banalisée pour la chasse ?...

     L’avion : en 1909, l'aéroplane de Louis Blériot décolle à 4 h 41. Trente minutes plus tard, lorsqu'il atteint Douvres, s’ouvre une ère nouvelle.

    L'autogire : en 1928, le père de cette étrange machine, l'Espagnol Juan de la Cierva, traverse le Détroit.

     La voiture-amphibie : en 1935, l'inventeur Jacob Baulig teste son engin avec succès.

     L'aéroglisseur : le 25 juillet 1959, Peter Lamb, un, ancien pilote de la Royal Navy, célébra le cinquantenaire de l'exploit de Blériot en joignant Calais-Douvres à bord du premier hovercraft, le SR N1.

    Si vous aimez les shadoks…

     D’autres tentatives, d'inspiration tantôt sportive, tantôt indéfinissable, sont restées à l'état d’exploit isolé, sans conséquences majeures sur les transports modernes.

     Le podoscaphe : en 1878, Fowler traverse le Détroit sur cet appareil, ancêtre de nos aquaskis.

     Le cerf—volant : en 1903, S.F. Cordy s‘élance des falaises françaises et, 13 heures plus tard, atterrit en Angleterre.

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    Tiens bon ta barre-lit !

    Quelques recettes pour traversée le détroit du Pas-de-Calais

    Gare aux crevaisons !

    Le ski nautique : en 1932, Miss Lily Coppleston et Lady Catherine Manley inaugurent cette forme particulière de ski de fond.

     Le matelas pneumatique : il est utilisé, en 1936, par Clarence W. Mason. L'histoire ne dit pas s'il ramait avec les mains.

     Le parachute : en 1937, M.Danois saute au-dessus de l’Angleterre et, profitant des courants aériens, atterrit en France.

     Le pédalo : en 1953, le Détroit est vaincu par J.J. de Praire.

    La planche : promoteur de ce moyen rustique, un Britannique poussa l'ascétisme jusqu'à voyager à genoux.

     Beaucoup plus surprenantes encore les traversées de certains pionniers, qui ont su reconnaître et réveiller la vocation marine d'un sommier, d‘un lit à baldaquin, d'une bouteille de whisky géante, d’un tonneau, d'une armoire, et de toutes sortes d'objets équipés de flotteurs, parmi lesquels un tracteur agricole...

     Il convient d'accorder une mention à deux tentatives particulièrement méritantes, mais qui, hélas, se soldèrent par des échecs : une traversée à cheval, tentée par un officier hongrois (le cheval fit demi-tour) et une traversée en baignoire (la baignoire, naturellement coula).

     Une mention également pour ces deux jeunes anglais, fugueurs et désargentés, qui voulaient voir Paris et, à cette fin, traversèrent le Détroit en canoë... 

    Quelques recettes pour traversée le détroit du Pas-de-Calais

    Le ski de fond fait surface...

     

     

    (Informations aimablement communiquées par la chambre de commerce et d'industrie de Calais).

      Photos La Voix du Nord - Nord Littoral

    Tirée du magazine Cols Bleus du 24 mai 1975