• Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    Dans les villes de garnison et les places de guerre, on donne le nom de place d’Armes à un emplacement central où les troupes se réunissent les jours de revue, de parade, et en cas d’alerte où elles reçoivent leurs ordres.

    Jusqu’en 1940, la place d’Armes de Calais a connu ce genre de manifestation.

    La plupart des photographies de Paul Villy que nous conservons concernant ce lieu fondamental de l’espace urbain sont quelquefois d’un cadrage banal mais le plus souvent parmi les plus animées de l’iconographie de l‘époque, en particulier celles qui illustrent les marchés qui s'y tenaient. Villy cadre inlassablement le beffroi et la tour du guet le plus souvent à partir de la partie nord de la place, mais également du côté du marché aux herbes ou de la pittoresque rue de la citadelle, et il est inévitable que certains de ses clichés reprennent les angles et les points de vue des cartes postales.

     Le souci des “monuments historiques” est constamment présent dans les photographies qui nous restent. Il témoigne de deux réalités économiques et culturelles de l‘entre-deux-guerres : le développement du tourisme automobile nécessitait la présentation du patrimoine dans le cadre de l’accueil du visiteur de classe moyenne dont la culture assez limitée ne compensait pas la curiosité insatiable. Le déclassement des zones militaires permettait également de dégager les anciens monuments d’un environnement souvent envahissant, l’exemple de l’église Notre-Dame est à ce titre très révélateur. Enfin, parmi les élites locales, la protection du patrimoine commençait à devenir un souci réel. En 1929, la porte de Guise est sauvée in-extremis de la pioche des démolisseurs par une campagne de presse menée par J . Bertrand, antiquaire de la rue de la citadelle, et auteur d’une étude historique sur le monument.

    Deux petits faits semblent caractéristiques de cet état d’esprit nouveau. En juin 1932, le tout récent syndicat d’initiative de Calais, sous le patronage de la section photographique de Calais, organisait un concours photographique sur le thème de Calais pittoresque. Seconde initiative, dans le but de “rénover le port du costume local à Calais”, il décidait d’allouer “à toute demoiselle ou dame âgée de dix huit ans au moins qui aura revêtu le costume traditionnel des matelotes, une indemnité de quinze francs pour toute sortie effectuée en grande tenue, entièrement à pied, le dimanche seulement”.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    La tour du guet et le beffroi; vue prise vers le sud à 18 h 15

    Signé, en bas et à droite: P. VilIy

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.74)

     Voici la description des deux principaux monuments de la place d’Armes que donne le guide de Calais de 1929: “Le beffroi est d’allure massive avec ses murs épais et ses étroites fenêtre de style Tudor. Le bâtiment ne manque pas d‘élégance avec sa terrasse avancée soutenue par des arcades aujourd‘hui fermées et surmontées d’un buste d’Eustache de Saint-Pierre...”. Une série d’inscriptions qui sont conservées sur le monument jusqu’en 1940 donne quelques jalons de son histoire. La première concerne sa restauration à la fin du règne du Bon Roi Henri: "Hec turris fere collabensese ruinamque minitans et proxime datura. Invictissimo regente Henrico quarto Galle et Navarre rege Claudii Monet quartum maioris cura de integro restaurata est, 1609 (Cette tour étant dans un état de détérioration et tombant en mines fut pendant le règne de l’invincible Henri IV, roi de France et de Navarre, entièrement réparée par les soins de Claude Monet, durant la quatrième année de son majorat, 1609). Au même étage se trouvait une autre plaque en cuivre ainsi rédigée: “Hujus turris corona ruens delectissimo regnante Ludovico decimo quinto Iterum urbi praeficiente Antonio More1 Disques restituta est anna domine 1771. Inflma pars anno sequente” c’est à dire “Sous le règne de

    Louis XV, surnommé le Bien Aimé, et durant le majorat de Morel Disque, cette tour étant alors très abîmée, sa partie supérieure fut entièrement réparée A.D. 1771. L’année suivante, la partie basse fut également réparée”. C’est sur l’une des plus anciennes cloches que l’on pouvait découvrir la plus vieille incription qui était la suivante “Nous fume tous fondue ensamble l’an 1602, estant en ce tans noble seigneur Monseigneur De Vice (De Vic) Governeur de la ville et citadelle de Calais”.

    Le guide de Calais de l’entre deux guerre poursuivait la visite de la place par la tour du guet, le plus ancien monument de la ville : “... A côté du Musée, la tour du guet surgit d’un pâté de maisons bâties sur

    l’emplacement des halles primitives détruites par un incendie au XVII° siècle. On fait remonter la construction de la tour à Charlemagne, au temps des invasions normandes. Il semble plus vraisemblable de l’attribuer à Philippe Hurepel qui fit beaucoup de travaux pour la défense de la place. Renversée en partie en 1580 par un tremblement de terre, réparée en 1606, puis en 1811, la tour servit de phare jusqu’en 1848, elle portait un feu tournant”.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    Calais, rue Royale la nuit

    Signé, en bas et à droite: P. Villy

    Mention manuscrite, en bas et au milieu : Calais. Rue Royal. La nuit Calais, collection particulière

     Les allumeurs de bec de gaz sont endormis et le pavé de la place d’Armes désert tandis que Paul Villy fait poser son appareil à l’entrée de la rue de la Cloche afin de saisir tout le mystère du lieu après l‘animation de la journée. La place est naturellement envahie par les boutiques ; en 1925, sur cette portion de place on trouve successivement: l’épicerie française Braule-Rossi, le café Delrocque, le café Phisel—Mulard, le magasin de confection pour dames Bottin et Hugot, le tabac la Civette de madame Dubart, les cafés Lecaille, Pomart, Ranson-Lévêque et Desvigne, et enfin le marchand de légumes et primeurs Lambec-Cordier.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    La tour du guet et le beffroi ; vue prise vers le sud à 18h 30

    Signé, en bas et à droite : P. Villy

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.29)

     Les cadrans de l’horloge sont lumineux depuis 1863 et donnent l’heure à la fois sur la place et aux passants et habitants de la rue de la citadelle. Les deux cavaliers qui la surmontent furent installés là sans doute entre 1792 et 1821. Censés représenter les acteurs du tournoi du Camp du Drap d’Or ils se donnent autant de coup de lance que le marteau frappe de fois sur la cloche. Ils ne furent démontés qu’une seule fois en 1931, à l’occasion de l’électrification de l’horloge et exposés dans la vitrine de la bijouterie Delomel-Leroy, rue Royale, et immortalisés par un collègue de Paul Villy, le photographe Géo Martin qui eut l’idée de les photographier (1).

    Le buste du sculpteur Cortot actuellement conservé au musée des Beaux- Arts de Calais, au centre de la balustrade représente Eustache de Saint-Pierre qui selon la belle histoire des Bourgeois de Calais aurait offert sa vie à la demande d’Edouard III pour sauver celle de ses concitoyens. Pour donner des gages de leur royalisme au gouvernement de la Restauration, les édiles Calaisiens firent commande en 1818 des trois bustes qui omèrent la façade de leur mairie jusqu’à sa destruction. L’obélisque de gauche est surmonté d’un buste du duc de Guise tandis qu‘une plaque rappelle son souvenir “Au Duc François de Guise, dit le Balafré, libérateur de Calais en 1558".

    Le Guide de Calais de 1929 rappelle malicieusement que “par suite d’une erreur administrative des autorités d’alors, une confusion s’établit entre le buste de François de Lorraine et celui de son fils le Balafré, de là l‘erreur que l’on peut constater sur la colonnette”. Sur le second se trouve celui du cardinal de Richelieu qui renforça le rôle militaire de Calais comme le confirme l’inscription “Au Cardinal Armand de Richelieu, Fondateur de la citadelle, et de l’Arsenal érigé en 1636”.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    Le marché de la place d’Armes 1900

    Signé et daté, en bas et à droite : P. Villy 1900

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.27)

     Jacques Vendroux nous a laissé une description colorée de ces marchés: “La place d‘Armes s’animait le mercredi et le samedi du petit et du grand marché. Venues des campagnes environnantes, les unes à pied, un lourd panier à chaque bras, les autres, plus riches, en carrioles à deux roues, bâchées par mauvais temps, s’alignaient toujours au même poste les fermières, bonnet blanc amidonné en tête et châle noir croisé sur la poitrine. Sous un grand parapluie bleu en cas d’averse elles offraient à leurs fidèles clients leurs livres de beurre moulées en pain à côtes, ronds ou ovales, ornés en relief de quelque marque distinctive: vache, tête de bœuf, fleur, oiseau; et leurs œufs cotes de plus de quatre-vingts grammes que pondaient les poules de la race de Bourbourg, leurs poulets vivants aux pattes entravées deux par deux, leurs lapins sortis de leur lit de paille fraîche, présentés tenus par les oreilles et gigotant, leurs canards blancs à bec jaune, leurs pigeons, et, en fin d’année, leurs dindes, qui en ce temps là étaient noires, et leurs oies au contraire blanches” (2).

     Villy s’est posté à l’entrée de la rue de Calais qui sépare la tour du guet du beffroi sur le parvis duquel sont installées les poissonnières et les marchandes de légumes qui ne paient aucune patente si elles sont ambulantes. Le petit édicule qui cache en partie la perspective de la rue de la Mer porte une publicité de l’Urbaine du Calaisis, une des cinquante-cinq compagnies d’assurances représentées alors à Calais où les incendies des ateliers à tulle sont très fréquents. C’est peut-être de l’étage de la grande épicerie.

    A la centrale que Villy aime à photographier le contrechamp de ce cliché très animé.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    La place du marché aux herbes

    Signé et daté, en bas et à droite: P. ViIly

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.28)

     Dans le coin sud-est de la place d’Armes se trouve une petite place plus confidentielle où les jardiniers du calaisis viennent stationner avec leurs voitures couvertes. A gauche, dans l‘ancienne rue des Boucheries devenue après 1918 la rue de la Paix, on reconnaît l’enseigne en forme de lorgnon de l‘opticien Meeuwis—Gascu, tandis que le sympathique Café du Bon Coin ouvre ses portes aux “no-passports" britanniques dans un anglais très calaisien “Is this the place you are looking for english spoken"

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    Marchandes de fleurs dans la partie nord—est du marché aux herbes 1930

    Publiée dans les Dossiers de l’Histoire calaisienne, 18 avril 1977, p. 27, avec la date de 1929

    Calais, collection particulière

     Monsieur Georges Wiart a publié en 1981 une photo de Paul Villy datée de 1927 prise selon un angle presque identique et qu’il décrit ainsi: “Au premier plan une paysanne, ses paniers chargés de fleurs, boit, un bol de lait pour se réchauffer, derrière elle, à l’angle du trottoir, on remarque l‘élégante fontaine Wallace. Sur la gauche une courguinoise, panier au bras et portant le bonnet de semaine, bavarde avec une marchande. Dans le fond stationnent voitures hippomobiles et auto-décapotable” (3). Pour le cliché daté de 1930, Villy a dû sans doute beaucoup patienter pour saisir la petite fille qui se rafraîchit en grimpant sur la fontaine et le regard expert de la bourgeoise en renard sur les fleurs de la courguinoise en fontange.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    Le sommet du beffroi vu de la tour du guet en direction de l’ouest

    Signé, en bas et à droite: P. Villy

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.53)

     Le beffroi était orné d’un clocher à jour, lui-même surmonté d’une curieuse girouette en fer ayant la forme d’une tête de loup posée au sommet d’une tige de trois mètres cinquante de long ornée d’une couronne royale. C’est un bien curieux édifice de bois recouvert de plomb restauré en 1606 sous le majorat de Claude Monet. Le guide de Calais de 1929 remarque que “son élégance et sa légèreté commandent l’admiration. Il renferme deux cloches, l’une pour les usages municipaux, l’autre pour l’horloge. A l’intérieur, se trouve un carillon qui, à l’occasion des fêtes publiques, fait retentit ses sons joyeux. Toutes les heures, en outre, il égrène les notes de la Ronde du Chaperon Rouge de Boieldieu, Gentille Annette cette délicate et charmante pastorale”.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    Calais, le beffroi et les maisons espagnoles

    Mention manuscrite, en bas et au milieu : Calais, le beffroi et les maisons

    espagnoles

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.67)

     Le guide de Calais évoque ces maisons de la rue de la Citadelle qui avec le beffroi formaient un des endroits les plus pittoresques du vieux Calais ; “On les désigne couramment sous le nom de maisons espagnoles, bien qu’on y voie ni pignons en escaliers ni sculptures, comme on s’y attendrait en pareil cas.

    Elles sont curieuses avec leurs étages en encorbellement sur la rue. Rien ne permet de préciser absolument leur origine, mais on les rapprochera avec intérêt de constructions absolument semblables qu‘on retrouve encore dans le Comté de Kent, notamment Fordwich Town Hail à Fordwich, ou encore à Herne Village, où certaines maisons sont absolument identiques à celles de Calais. Elles ont les mêmes pans de bois, les mêmes façades plâtrées, les mêmes petites fenêtres et les supports des encorbellements sont aussi les mêmes. On aurait donc lieu de croire que ce genre de construction soit à Calais un souvenir de l’occupation anglaise”.

    Rues et places éventées de Calais-Nord, 1e partie

    Le beffroi vu de la rue de la citadelle 1898

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1898

    Calais, collection particulière

     Le cadran de l’horloge du beffroi donnant sur la rue de la citadelle fut fendu lors de l’explosion en 1888 du navire pétrolier Ville de Calais. On aperçoit une des tapissières qui permettaient de gagner le casino de la Place, avant l’établissement d’une ligne de tramways électriques.

    1. Mulard (Nelly), “Les cavaliers du Beffroi“, les dossiers de L’Histoire calaisienne. 18 avril 1977, pp. 2—3.

    2. Vendroux (Jacques), “Souvenirs personnels sur Calais au début du siècle“, Bulletin historique et artistique du Calaisis, mars 1981, pp. 115—143 et 121.

    3. Wiart (Georges), "Ignorée de l‘administration... La Place du marché aux herbes“, les Dossiers de l‘Histoire calaisienne, juin 1981, pp.1—4.

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