• Sableville

    Depuis 1837, la ville de Calais a tenté d’établir une station balnéaire qui puisse concurrencer ses voisines et rivales: Boulogne-sur-mer et Dunkerque. Aussi, en 1890, le chroniqueur du journal le Petit Calaisien remarque qu’à l’ouest, Boulogne devient la résidence estivale du high-life parisien “et qu’à” l’est Dunkerque attire la bourgeoisie, effarouchée par le luxe de la station boulonnaise”.

    En 1893, la municipalité décide de construire un nouveau casino sur l’emplacement de l’établissement des bains de mer qui avait connu une fortune très mitigée face au développement considérable de l’activité balnéaire de Boulogne dû au trafic considérable des excursionnistes britanniques dans ce port. L’ancien établissement des bains de mer est “destiné à disparaître fatalement sous le poids des années et aussi sous la dent des rongeurs qui y vivent en toute sécurité”. L’entreprenant Achile Bresson—Muller devint en 1893 fermier de la plage de Calais. Fort d’une solide expérience acquise au Kursaal d’Ostende, il fit construire les installations qui y demeurèrent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

    En 1898, c’est—à-dire au moment où Paul Villy prend ses premières photographies, un projet de nouvelle station balnéaire se développe sous la forme d’une société franco-anglaise à la tête de laquelle se trouvaient plusieurs capitalistes calaisiens sous le nom charmant de Lapin plage, du nom du fort Lapin situé à l’ouest du casino. Les actionnaires espéraient pouvoir construire un nouveau casino, des hôtels et des villas, ce qui aurait donné une grande zone balnéaire à Calais, aux Barraques (l’actuel Blériot Plage) et Lapin Ville sur une longueur de deux kilomètres.

    Trente ans plus tard, la station balnéaire calaisienne est toujours à l’état de projet. En 1925, on espère avec ardeur que les engagements pris par le Ministre de la Marine en 1919 seront enfin respectés: la cession à la municipalité de Calais des terrains du front nord et en particulier la suppression du bastion numéro onze, cet ouvrage et les servitudes qui lui sont attachées ruinant tout espoir de développement spatial de l’activité balnéaire. La crise mondiale et les difficultés de l’industrie tullière ruineront ces projets.

    Sableville

    Le monument aux marins du Pluviose morts pour la Patrie

    Signé, en bas et à droite: P. ViIly

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.412)

     Dans le contexte de nationalisme ardent qui prépara la première guerre mondiale, la catastrophe du sous-marin Plu— viose fut largement exploitée par les gouvernements de la République pour exalter les vertus patriotiques des 27 marins qui périrent dans ce cercueil flottant qui ne possédait ni cloisons étanches ni aucun dispositif d‘amarrage pour son renflouement en cas d’incident.

    Le monument commémoratif, œuvre du statuaire Emile Guillaume, fut inauguré le 22 juin 1913 à l’extrémité de la toute récente avenue de la plage. Epargné par les bombardements de la Seconde guerre mondiale il gagna son emplacement actuel en 1980, tandis que le socle d’origine était abandonné sur place. Vers 1930, décoré d’illuminations très “kitsch”, il a très fière allure. Sur la base on lit la liste des victimes d‘une technologie sous-marine encore balbutiante, dont celui de l’enseigne de vaisseau Engel qui fit un temps courir le bruit à Calais qu’une femme nommée Angèle s’était glissée parmi les marins… : “Capitaine de frégate Prat, Lieutenant de vaisseau Gallet, Premiers maîtres Fontaines et Le Prunennec, Maîtres mécaniciens Gras et Moren, Seconds maîtres Appéré, Brésillon, Chandat, Delpierre, Cauchet, Henry, Huet, Le Breton, le Floch C., Le Floch P., Le Moal, Le Moine, Liot, Manach, Moulin, Scollan, et Warin, Quartiers maîtres Batard et Gautier, Matelot cuisinier Carbon” et au centre l’hommage suivant “L’épave fut ramenée au port le 11 juin 1910 grâce à l‘habileté professionnelle du chef pilote Eugène Rivet”.

    Sableville

    A la plage 1922

    Signé et daté, en bas à droite: P. Villy 1922

    Mention manuscrite, en bas et à droite : à la plage

    Calais, collection particulière

     L’embarcation que l’on aperçoit à droite est sans doute un des canots de surveillance de la Société Centrale des Naufrages, monté par des marins retraités qui assuraient la sécurité des baigneurs.

    Sableville

    Le casino vu de la plage 1919

    Signé et daté, en bas et à droite : P. Villy 1919

    Calais, collection particulière

     Le casino ne comportait à l’origine qu’une salle de spectacle et un restaurant, on y adjoint du côté de l’est une salle de jeux dans un coquet pavillon connu sous le nom de Pavillon des petits chevaux qui provenait de l’Exposition universelle de 1889. En 1910, on pouvait déjeuner au restaurant pour trois francs cinquante et y dîner pour trois francs soixante quinze.

    Au premier plan on distingue les planches qui permettaient aux promeneurs de gagner sans fatigue Blériot plage. Il est dix-sept heures à l’horloge du casino et les baigneurs ou promeneurs commencent à plier bagage.

    Sableville

    La plage de Calais vue vers le nord 1914

    Signé et daté, en bas et à droite: P. VilIy 1914

    Calais, collection particulière

     Les derniers jours du dernier été paisible au XIXe siècle. Par temps calme et sans vent un paquebot du type The Queen nettoie ses boîtes à fumée en crachant un puissant panache de fumée noire. Pourtant, les charbons des paquebots sont garantis sans fumée. Le voilier que l‘on aperçoit au large et au centre du cliché est probablement un bateau pilote de Calais qui attend en station l’entrée ou la sortie d’un cargo.

    Indifférents à cette belle scène maritime, et faute de prendre un bain complet, la plupart des enfants prennent un bain de pieds. Quant au piquet qui est dressé à quelques mètres du rivage, c’est peut-être un de ceux qui était destiné à séparer le bain des messieurs et celui des dames, pudeur et bienséance obligent.

    Sableville

    Le ramassage des moules sur les rochers de la jetée de l'ouest 1930

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1930

    Calais, collection particulière

     Villy nous donne ici une superbe composition bien dans sa manière ; au loin, la silhouette hiératique du casino municipal, alors unique édifice notable sur la plage de l’ouest; sur les rochers des fermes de la jetée de l’ouest une ligne de pêcheurs lui suggère de très heureux reflets dans les flaques du calme plat, tandis que s’affaire au premier plan une “moulière” toute occupée au nettoyage de la récolte du jour.

    Jacques Vendroux nous livre ses souvenirs sur cet endroit très fréquenté de la plage de Calais : “A basse mer se découvrait la carcasse d’un ancien voilier, chargé de pierres de taille couvertes d’algues glissantes, autour desquelles se creusaient des souilles assez profondes pour inquiéter les mères de familles...

    On cueillait encore quelques rares moules, à marée basse, sur les empierrements verdis du pied de la jetée ouest. Mais déjà à cette époque, on se méfiait de leur qualité...” (1).

    Sableville

    Le casino et les chalets vus de la mer 1906

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1906

    Calais, collection particulière

     Tous les petits enfants ont regardé l’objectif en ce jour de grand vent de 1906. Achile Bresson ne manque pas une occasion pour décorer son casino des couleurs de l’Entente cordiale toute récente.

    Sableville

    La plage vue vers le nord, un petit lougre faisant voile 1910

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1910

    Calais, collection particulière

     On aime à penser que la lettre indignée adressée par un courageux anonyme au rédacteur du Phare de Calais, Jules Peumery fait allusion au travail de Paul Villy; en voici les termes recueillis par Robert Chaussois:

    “Voudriez-vous me permettre de vous demander un petit renseignement sur le droit des instantanés ? Voici le cas :

    C’était dimanche dernier, j’accompagnais à la plage ma femme et ses deux filles: tandis qu’elles prenaient leur bain, j’observais de notre cabine où j’étais resté, les ébats très récréatifs d’une heureuse jeunesse. Or, tout à coup, sur le seuil d‘une cabine voisine m’apparût un photomane qui dirigeait son objectif sur une honorable grosse dame dont le maillot dégouttant d’eau, collant à l’épiderme comme une lourde carapace, laissait apparaître dans leur “fraîcheur” non seulement toutes les imperfections de la nature, mais encore l’être sous un aspect qui par lui même, n’avait rien d’enchanteur. Et Clic !... Par suite d’un simple mouvement, traits, aspects et matériel ou gestes, ne sont perdus ni pour le temps ni pour les cartes postales. Eh bien, je vous demande, Monsieur le Rédacteur, n’est-ce-pas un fléau que ces amateurs qui s‘ingénient à saisir les attitudes curieuses, bizarres ou grotesques pour les fixer prestement sur le gélatino bromure : et légalement, peut-on braquer ainsi son appareil sur tout ce qu’il vous plaît ?” (2).

    Le lougre qui tente péniblement de faire voile par ce très petit temps est une embarcation de pêche de Waldam ou de Wissant qui pratique pendant l’été la promenade en mer pour quelques centimes et pour le bonheur des Calaisiens et Saint-Pierrois en mal d’aventure.

    Sableville

    Calais, la plage et le casino 1930

    Mention manuscrite, en bas et au milieu : Calais, la plage et le casino

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.20)

     La photographie est prise de la promenade de la jetée ouest inaugurée en 1926. On aperçoit sur la gauche les grands portiques du bassin ouest destinés à la manutention des bois du nord qui constituent alors l’essentiel du trafic pondéreux du port de Calais.

    Sableville

    La terrasse du casino municipal vue en direction de l'ouest 1925

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1925

    Calais, collection particulière

     Promenade vespérale sur le perré, cette fois il est dix sept heures cinquante cinq à l’horloge du casino.

    Sableville

    Les chalets à l'ouest du casino municipal 1906

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1906

    Calais, collection particulière

    Sableville

    Calais, un coin de Sableville 1930

    Mention manuscrite, en bas et au milieu : Calais, un coin de Sablevilie

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.19)

     Au sud du casino municipal subsiste jusque vers 1960, les restes d’une végétation à l’endroit où se trouvait l’ancien établissement des bains de mer construit en 1837. L’existence de ce bois dit de Sableville détruit la légende selon laquelle il serait impossible de faire pousser des arbres sur cette côte battue par les vents.

    Sableville

    Le casino municipal vu de la mer

    Signé, en bas et à droite: P. Villy

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.22)

    Sableville

    Le glacier de la plage 1930

    Signé et daté, en bas et à droite: P. Villy 1930

    Calais, collection particulière

     On aimerait bien connaître l‘identité de ce glacier ambulant ancêtre du Diego connu de tous les Calaisiens amateurs de bains de mer et de glaces.

    Sableville

    Chalets de toile devant le casino

    Signé, en bas et à droite : P. Villy

    Calais, musée des Beaux-Arts (Inv. 90.41.21)

     Nous ne connaissons aucune photographie de Villy montrant les pittoresques cabines roulantes baptisées par les Anglais bathing machines et qui, à la Belle époque, amenaient les baigneurs à la lame. Elles portaient à Calais d’énormes numéros sur les pignons de leurs toits inclinés. Les riches touristes britanniques ou les simples ouvriers tullistes pouvaient trouver sur le long ruban de sable fin battu par les vents d’ouest le bonheur simple des vacances tel qu’il est décrit dans le Guide illustré de Calais en 1910:

    “On jouit là, aux beaux jours de l’été, d‘un coup d’œil pittoresque et enchanteur: les enfants prenant leurs ébats, les promeneurs nombreux, la mer déferlant avec un doux murmure, un horizon sans limites, le noir panache des navires à vapeur, les voiles de notre flottille de pêche partant à la mer ou rentrant au port, et un soleil clair et bienfaisant apportant la santé et versant la magie de ses rayons sur la dune, sur la plage et sur l’onde”.

    Sableville

    Jeunes garçons au bain des pauvres 1920

    Signé, en bas et à droite: P. Villy

    Calais, collection particulière

     La plage de l’est est en principe interdite aux baigneurs puisque depuis le milieu du XIXe siècle, l’armée y effectue des expériences de tir au canon. Pourtant, c’est un lieu de promenade très fréquenté par les Saint-Pierrois et les Calaisiens. Au nord du bassin des chasses de l’est connu des Calaisiens sous le nom de flaque à guerlettes, qu’il est agréable de patauger dans l’eau douce sous le regard des jeunes bourgeois endimanchés ou du “photomane” indiscret... Au loin la haute cheminée de la machinerie de l’écluse Carnot et les talus des fortifications permettent de situer ce pittoresque instantané du bain des pauvres. Derrière le bambin livrant son anatomie à la postérité, on devine un curieux bâtiment qui est peut-être le mur pare-éclats de la commission d’expériences pour l’artillerie installée dans cette zone. Monsieur Georges Wiart le décrit dans une “promenade d’autrefois” : “A l’extrémité est de la Flaque à guerlettes, se dressait sur la dune une imposante construction pou- vant faire songer de loin à quelque immeuble de plusieurs étages. En fait, il s’agissait d’un ouvrage de maçonnerie pleine, dont le plan affectait la forme d‘une équerre et dont la hauteur était d’une quinzaine de mètres; c’était un mur pare-éclats, ouvrage annexe de la Commission d‘expériences, qui permettait d’effectuer des essais de munitions et de poudres en assurant la sécurité du personnel” (3).

     

    1. Vendroux (Jacques). “Souvenirs personnels sur Calais au début du siècle”, dans Bulletin Historique et artistique du Calaisis. mars 1981, p. l15, 143 et 128.

    2. Chaussois (Robert), “Des inconvénients de laisser à la postérité des cartes postales de dondons en maillot de bain", la Voix du Nord, 23—24 août 1987.

    3. Wiart (Georges), “Promenade d'autrefois“, dans les dossiers de l‘Histoire calaisienne, 15 octobre l976, p. 7 et 10.

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