• Sabotage de l'usine Brampton

    Sabotage de l'usine Brampton

    Lors de la mise en bière des jeunes résistants fusillés

    Dans l'entre-deux-guerres, l'usine Brampton (aujourd'hui Schaeffler), qui fabrique depuis 1898 des chaînes pour vélo et automobile, connaît une période d'expansion sans précédent.

    Elle s'étend progressivement sur tous les espaces alentours et le bâtiment primitif, la vieille bâtisse Destombes, est littéralement engloutie par de nouvelles constructions. Elle est devenue en quelques années une usine géante au coeur de la ville. Mais sa croissance est stoppée par la crise des années 1930. La reprise économique, encore timide en 1938, se confirme en 1939 avec la Seconde Guerre mondiale.

     

    Dès le début du conflit, en septembre 1939, Brampton tourne de nouveau à plein régime car elle se met à produire, à la demande du ministère de l'Armement, des millions de coiffes d'obus, des chaînes pour l'aviation, pour les motos de l'armée, et de nombreuses transmissions pour l'équipement des usines de guerre. La demande est telle qu'elle doit constituer des équipes de nuit. Mais en 1940, la " drôle de guerre " prend fin car au mois de mai, les Allemands lancent leur grande offensive sur les ports du nord de la France. Le 23, la bataille de Calais commence. Brampton doit fermer ses portes. De nombreux réfugiés trouvent asile dans ses locaux. Les blessés sont soignés dans l'infirmerie transformée pour l'occasion en poste de secours. Le 26 mai 1940, Calais est aux mains des Allemands. Brampton ne redémarre que deux mois plus tard. L'usine n'a pourtant pas été touchée par les combats mais il faut le temps de réorganiser la direction (qui est confiée à Georges Thomas), les dirigeants britanniques étant rentrés en Angleterre, encore en guerre contre l'Allemagne. Il faut surtout attendre les autorisations de l'occupant qui décide de placer Brampton sous le contrôle d'un officier allemand, directeur de la firme Renold de Berlin. Le 13 août 1940, grâce aux longs efforts de son personnel, l'usine peut se remettre en marche mais elle connaît de nombreux problèmes durant toute l'Occupation.

     

    D'abord, sa production est très fluctuante. S'approvisionner en matières premières n'est pas toujours très facile à cette époque. Ce ne sont quasiment plus que des chaînes de vélo qui sortent de ses ateliers. 20% partiraient vers l'Allemagne. Les informations sont lacunaires et très incertaines mais Brampton semble avoir cessé la production de matériel pour les armées, ce qui peut paraître étonnant en temps de guerre. Cependant, plusieurs indices montrent qu'elle ne représente pas un intérêt stratégique particulièrement important. D'abord, les Allemands ne cherchent pas à la surveiller : ils n'y installent aucun poste de garde contrairement à d'autres établissements calaisiens. De plus, elle n'a jamais été bombardée par les Alliés, comme ont pu l'être certains complexes industriels travaillant pour l'armement allemand.

     

    Passage aux 48 heures

    Autre problème : la main d'oeuvre qui devient moins nombreuse. Il reste des prisonniers de guerre en Allemagne. Il y a aussi le départ des ouvriers vers les usines de la Ruhr où des salaires très élevés sont promis. Cependant, chez Brampton, les départs volontaires sont très peu nombreux. Pour compenser la perte d'une bonne centaine d'ouvriers, la direction négocie avec les délégués du personnel le passage aux 48 heures. Dernier problème de l'Occupation : les bombardements qui se multiplient. L'usine doit interrompre momentanément son activité pendant les alertes. Elle devient le centre de ralliement des équipes d'urgence de la Croix-Rouge, composées en majeure partie de son personnel. Le dévouement de ses équipes, qui se dépensent sans compter, leur vaut l'attribution de la médaille d'or de la Croix-Rouge Française. Malgré tout, la production continue tant bien que mal pendant toutes les années d'occupation. Ce n'est qu'en 1944 qu'elle est interrompue à plusieurs reprises. La première interruption a lieu en août à cause d'un sabotage organisé par la résistance communiste, les Francs Tireurs et Partisans (ou FTP).

     

    L'attaque est menée par Robert Dérain qui dirige un groupe de neuf hommes dont font partie Fernand Laurence, Paul Queste, Jean Bodechon, Alfred Legros, Roland Le Gall et un certain Lengagne. L'identité des trois autres est incertaine. Deux connaissent bien Brampton : Jean Bodechon y est ouvrier depuis deux ans et Robert Dérain y a travaillé comme apprenti entre 1939 et 1940. Le but réel de leur attaque est plutôt flou : l'objectif est peut-être de paralyser l'usine mais, on l'a vu, elle n'est pas considérée comme très importante par les Allemands. De plus, dans la Résistance, les consignes sont plutôt de sauvegarder l'outil de production car la libération du territoire est en bonne voie et il faut déjà penser à l'après-guerre. Le but est sans doute de créer un climat d'insécurité chez l'occupant. Plus sûrement, il s'agit pour les communistes de s'affirmer face aux autres composantes de la Résistance.

     

    De très jeunes résistants

    L'attaque est très risquée : aucun membre du groupe n'est armé. Les résistants sont très jeunes, une vingtaine d'années. Ils n'ont pas l'expérience pour ce genre d'opération. Ils ne se connaissent pas car chez les FTP, on doit toujours respecter le " triangle " ou " troïka " : on ne connaît le nom que de deux personnes pour limiter ou retarder les arrestations. L'improvisation est totale. C'est seulement quelques instants avant l'attaque que le chef du commando, Robert Dérain, divise le groupe en deux : l'un passe par la rue des Poilus (grâce aux clés " empruntées " par Jean Bodechon), l'autre par l'entrée du boulevard La Fayette. À 20h50, ils passent à l'attaque : ils menacent le gardien de l'usine qui leur ouvre les portes. Ils foncent vers le transformateur électrique, l'endommagent, y mettent le feu et coupent le téléphone pour retarder l'alerte. Ils demandent tout de même au gardien de ne prévenir qu'un quart d'heure plus tard. Ils partent en courant. Dans l'excitation, l'un d'eux perd son foulard. Sur la cour, ils croisent des employés qui, médusés, les regardent partir. Le commando se disperse sur le boulevard La Fayette et ne se reverra jamais.

     

    Le sabotage n'a pas été un franc succès. Les dégâts sont sommaires et les réparations sont rapides. La production ne tarde pas à repartir. Selon le directeur, Georges Thomas, interrogé quelques années plus tard par le journaliste Robert Chaussois, il n'a fallu que « quelques coups de marteau ici et là, des isolateurs à remplacer et, dans un transformateur, des chiffons allumés avec une bougie. Il n'y eut qu'à souffler dessus !

     

    Malgré tout, les Allemands prennent les choses très au sérieux. Une fois prévenus, ils agissent vite. Ils publient le jour même des affiches qui expliquent le sabotage et justifient des mesures de restriction. Ils exagèrent largement l'opération. Selon eux, les résistants seraient une dizaine, armés de pistolets et masqués. Le sabotage a été particulièrement important puisqu'il aurait détruit l'installation électrique du transformateur. Dès le matin du 17 août, ils déclenchent les représailles : ils renforcent la surveillance à proximité des usines calaisiennes, doublent les sentinelles, multiplient les contrôles d'identité et ramènent le couvre-feu à 20 heures, une heure plus tôt.

     

    Des arrestations 

    Les personnes circulant au-delà sont emprisonnées et relâchées après une lourde amende. Ils procèdent à des arrestations dont celle du chef de l'expédition : Robert Dérain, caché dans l'hôpital grâce à la complicité des religieuses. Selon lui, la rapidité de son arrestation est le fruit du hasard ou d'une dénonciation (même s'il avoue ne jamais en avoir eu la preuve). Il est jeté en prison, celle de la rue du Pont-Lottin, pour y être interrogé mais il ne parle pas et maintient sa version : couché à 20 heures, il n'a pas quitté son lit. Les Allemands interrogent les personnes se trouvant à l'usine au moment des faits mais elles donnent des versions contradictoires. Le 19 août 1944, devant le manque de résultats, l'affaire est alors confiée aux services de sécurité de la Kriegsmarine dirigés par le lieutenant Pruss qui donne carte blanche à un officier connu pour ses méthodes expéditives, l'adjudant-chef Herzog, surnommé " le rouquin ". Il interroge de nouveau Dérain qui ne veut toujours pas avouer malgré les coups et l'isolement dans un réduit où il doit rester accroupi. On vient même lui raser les cheveux pour lui faire croire à son exécution prochaine. Croyant ses dernières heures venues, il est alors prêt à tout pour s'échapper. Lors d'un passage aux toilettes, il trouve par hasard un fil de fer. Revenu dans sa cellule, il attend la nuit, réussit à crocheter la serrure, profite de la somnolence de ses gardiens pour passer par une fenêtre. Il entre dans une maison rue Francia où, malgré son état, il trouve un couple, M. et Mme Playe, qui l'aide à se débarrasser de ses menottes. Il part rue Michel-Ange retrouver son chef Henri Sablons. Grâce à la complicité des religieuses et du directeur de l'hôpital, il trouve finalement refuge pour un moment dans la maternité rue Verte, alors en construction. Mais Herzog continue l'enquête : il interroge les différents témoins, les malmène et obtient des noms, beaucoup de noms. Très vite, les perquisitions et les arrestations se succèdent en quelques jours : Jean Bodechon, Roland Le Gal, Alfred Legros mais aussi deux jeunes n'ayant pas participé au sabotage, Fernand Gouverneur et Alfred Véron. Cependant, les armes retrouvées à leur domicile suffisent à justifier leur appartenance à la Résistance. Ils sont interrogés, puis emmenés à la Citadelle où ils sont fusillés le 3 septembre 1944. Leurs corps ne sont découverts que deux ans plus tard, en 1947, après de longues recherches. Ils ont le droit à des funérailles solennelles. 

    L'usine ravagée par un incendie

     L'affaire Brampton est oubliée pour un moment car, à partir de septembre 1944, les troupes alliées s'approchent de Calais. Le 25 septembre, la seconde bataille de Calais commence. L'électricité, le gaz et l'eau sont coupés : Brampton doit fermer ses portes. Pendant six jours, sous des bombardements constants, les cantines de l'usine servent près de 3 000 repas par jour à la population calaisienne, privée de ravitaillement. Mais le samedi 30 septembre 1944, les bâtiments de Brampton, qui n'ont pas été touchés jusqu'à cette date, sont bombardés et ravagés par un incendie. C'est grâce au veilleur de nuit et à un forgeron, qui luttent courageusement contre les flammes jusqu'à l'aube, que le reste de l'usine est épargné. En revanche, d'autres ateliers de production sont sérieusement endommagés par la pluie de bombes qui s'est abattue sur Calais. Quand s'achève la bataille de Calais, le 1er octobre 1944, on relève trente points de chute sur l'usine mais, par chance, les machines ont relativement peu souffert, laissant espérer un redémarrage rapide de son activité.

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