• Tom Souville

    VIE ET AVENTURES

    DU CAPITAINE DE CORSAIRE

    TOM SOUVILLE SES COMBATS — SES ÉVASIONS

    1777 - 1839

    PAR

    HENRI CHEVALIER

    Avec un portrait eu héliogravure

    PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

    AVANT-PROPOS

    Ceux qui, comme moi, étaient encore enfants vers 1840 peuvent se souvenir d'avoir connu, dans leur famille ou bien parmi les amis de leurs parents, certains vieillards dont le type n'était pas rare alors, gens à l'écorce un peu rude, mais qui devaient un prestige imposant à leur contenance ferme, à la fierté de leur regard, à la dignité de leur attitude.

    On les accueillait avec un respect et des égards particuliers; dès qu'ils entraient, on les entourait des ménagements les plus délicats; ce n'était pas les fâcher que de dire un mot de leurs infirmités, et eux-mêmes, sans trop insister, ils faisaient volontiers une allusion discrète à leurs anciennes blessures qui menaçaient toujours de se rouvrir: ces coquetteries là ne sont pas permises à tout le monde.

    Étaient-ils disposés à causer, on écoutait avidement leurs histoires ; bien qu'on les eût entendues cent fois déjà, nul ne se lassait de les entendre répéter; histoires terribles, toutes rougies de sang, mais aussi illuminées d'enthousiasmes et d'élans sublimes dans des expéditions prodigieuses et des batailles gigantesques. Car ces vieillards, qui redevenaient jeunes en contant leurs prouesses, c'étaient les survivants de l'époque fameuse, c'étaient les héros, heureux ou malheureux, mais toujours formidables, qui avaient mené pendant vingt ans la lutte contre l'Europe entière, c'étaient ceux d'Austerlitz et de Trafalgar, et, après tant d'années, l'éclair des canons flambait encore dans leurs yeux !

    J'ai eu le bonheur de sauter jadis sur les genoux d'un de ces hommes. Bien que son nom ne soit pas parmi ceux qui étincellent au premier rang, il est déjà connu et estimé : c'est celui de mon oncle, le capitaine de corsaires Tom Souville. Lorsque je pense à lui — et j'y pense souvent-sa figure ressuscite aussitôt devant moi : je revois sa haute taille droite, son corps robuste sans lourdeur, son visage résolu aux traits accentués, le menton saillant, les joues rosées, le nez puissant qui évoquait l'idée d'un éperon de navire et sur tout cela des cheveux emmêlés comme par le souffle de l'océan. Haut en couleur, mangeant avec appétit et buvant sec, il donnait l'impression de la force, mais de la force tranquille, contenue par le sang-froid. Le son de sa voix, généralement bref et saccadé, prenait parfois des inflexions caressantes : c'était par elle et par ses yeux qu'on devinait surtout le feu intérieur qui couvait en lui, car ses gestes étaient calmes et mesurés. Je ne lui connaissais qu'une tenue correcte et des manières courtoises ; mais, il faut le dire, son langage n'offrait pas la même élégance : comme il était énergique et imagé ! de quelle mâle saveur l'assaisonnaient les mots pittoresques spontanément jaillis dans les ports sur la bouche des travailleurs de la mer ! Les discours de mon oncle n'étaient pas spécialement destinés aux dames. Pourtant sa phrase vigoureuse ne choquait personne : on pensait bien que le bord, parmi les âpres compagnons, n'est pas, comme un boudoir ou un salon, une école où l'on apprend à affiner son style. Il parlait en marin et ses expressions colorées convenaient à ses récits qui m'éblouissaient, qui me passionnent encore à l'heure où j'écris : ce n'étaient qu'aventures, tempêtes, batailles, abordages hache à la ceinture et poignard aux dents, victoires., défaites aussi quelquefois ; et puis des captivités douloureuses avec des ruses et des machinations incroyablement ingénieuses pour tromper ces damnés Anglais; enfin, il y avait aussi les sauvetages, les trais de bonté, de dévouement qui révèlent la noblesse de l'âme, et cette douceur unie à tant de frénésie dans la témérité achevait de rendre le personnage tout à fait sympathique.J'ai donc voué à Tom Souville une admiration aveugle d'abord, je l'avoue, mais que le temps, loin de l'affaiblir, a fortifiée à mesure que j'acquérais par l'étude une connaissance plus approfondie de mon héros. C'est cette admiration que je voudrais faire partager au lecteur en publiant le présent essai, auquel les soucis de ma carrière m'avaient jusqu'ici empêché de travailler. D'abord un tel tribut d'hommages est légitime, comme on s'en apercevra, je l'espère, au cours de l'ouvrage; ensuite, cette vie mémorable est un noble exemple qu'il est bon de proposer aux hommes de cette époque découragée.

     

    Sans doute le rôle de Tom Souville n'a pas l'ampleur de celui qu'ont joué les grandes figures de la Révolution et de l'Empire. En ce temps-là l'efficacité de la marine fut secondaire, presque toutes les forces de la France étant absorbées par la guerre continentale. Et même ce n'est pas dans la marine officielle qu'il se distingua ; c'est surtout parmi les volontaires indépendants, parmi les combattants irréguliers. Mais dans cette situation moins en vue, il sut néanmoins, par ses talents, par son impétuosité, par son énergie, se créer une place brillante. D'autres ont mérité comme récompense de leurs exploits des monuments imposants et magnifiques : dans la galerie commémorative de nos gloires militaires, il est juste que Tom Souville obtienne au moins un médaillon.

    CHAPITRE PREMIER

    Différence entre pirates et corsaires. — Les corsaires auxiliaires de la défense nationale. — Discussion à la Législative sur leur légitimité. — Qualités nécessaires aux corsaires. -Surcouf. —

    Les tracasseries administratives. — Importants résultats.

    L'homme dont j'entreprends d'écrire la vie était un corsaire, je l'ai dit. Corsaire! Voilà un mot qui sonne mal généralement à l'oreille.

    Rappelez-vous le beau poème de lord Byron qui porte ce titre ; rappelez-vous un épisode de la Femme' de Trente ans de Balzac, et dites quelle idée se présente aussitôt à votre esprit : n'est-ce pas celle de quelque réprouvé réduit, par suite d'une faute, d'un malheur, d'une fatalité, à fuir la société des hommes, à se ramasser sur lui-même

    dans l'isolement, à se restreindre à la compagnie de certains êtres mal vus, comme lui, et à errer sur les mers en pillant les navires trop faibles pour se défendre? C'est ainsi que les opinions se forment et se répandent par la littérature, par la poésie, par les romans. Confusion funeste, mais compréhensible, car les romanciers et les poètes, qui s'adressent à l'imagination, ont le droit ou même le devoir de mentir, et c'est une naïveté de chercher l'histoire dans leurs fictions. Aussi n'y a-t-il point de ressemblance avec le modèle dans le portrait tracé plus haut.

    11 ne faut pas confondre non plus nos corsaires avec les pirates barbaresques, qui écumaient jadis la Méditerranée, ces croquemitaines dont il est souvent question dans l'ancienne comédie, ces forbans qui volaient sur les côtes les femmes pour les harems de Turquie et qui enlevèrent un jour Regnard et le conduisirent esclave en Alger.

    Le pirate, qui a presque disparu depuis que la police de l'Océan est bien faite et qui se retrouve à peine aujourd'hui dans les mers lointaines de la Chine et des îles Malaises, est un détrousseur qui, en tout temps, attaque les bâtiments de toutes les nations sans connaître d'autres distinctions que celle du plus fort et du plus faible.

    Est-on en guerre, est-on en paix, il ne sait. Il est en guerre à priori, par définition, contre tout ce qui est hors d'état de lui résister. Les marchandises qu'il peut voler à main armée lui appartiennent; les voyageurs dont il peut s'emparer sont pour lui matière à rançon. Il est le bandit toujours à l'affut des passants riches, le bandit tel qu'on le signale encore de temps à autre en Grèce et en Sicile, révolté contre les lois de son pays et de tous les pays.

    Absolument différent est le corsaire. Celui-là ne surgit que pendant une guerre régulièrement soutenue par sa patrie et alors il devient un auxiliaire de la défense nationale. D'ailleurs ne s'improvise pas corsaire qui veut. Pour l'être il faut d'abord demander à son gouvernement et obtenir de lui un brevet spécial, une sorte de commission qu'on appelle une lettre de marque et qui autorise à faire la course sur mer, à courir sus aux ennemis pendant la durée de la guerre.

    Moyennant quoi, une fois que l'on a armé 'un bâtiment, on est regardé comme belligérant et, si pendant la lutte on a le malheur d'être pris par l'adversaire, on n'est pas pendu sans autre forme de procès au haut d'une vergue comme le serait un pirate; on est considéré comme prisonnier de guerre. et, quoique fort mal traité d'ordinaire, ainsi qu'on le verra par la suite, on a du moins la vie sauve.

    Le rôle légal et reconnu des corsaires est fort ancien ; il remonte au douzième siècle. Ils ont de tout temps rendu les plus grands services et, très estimés des souverains, ils sont parfois parvenus aux plus grands llOnncllrs. Tout le monde se rappelle Jean Bart, qui était fils d'un simple pêcheur de Dunkerque et qui, corsaire intrépide, fit tant de mal aux Anglais. Louis XIV l'anoblit et le nomma chef d'escadre. Au commencement du XVIIIe siècle, Duguay-Trouin, originaire de Saint-Malo, acquit de la même façon une illustration aussi grande. Plus tard, un autre corsaire célèbre, Robert Surcouf, également natif de Saint-Malo, contemporain de celui dont j'écris la vie, fut créé par Napoléon 1er baron de l'Empire.

    Pourtant, au début de la Révolution, la légitimité ou, si l'on veut, la moralité du rôle de corsaire fut longuement discutée et mise en doute.

    On ne sera pas surpris de voir cette question agitée à une époque où les hommes, plus entraînés vers les aspirations de l'idéal qu'enclins au terre à terre des choses pratiques, passaient au crible de leur justice tous les usages anciens. Le 30 mai 1792, Kersaint proposa à l'Assemblée législative l'abolition de la course. Cette proposition fut écoutée ; on s'étonnait que l'agression et le dépouillement de voyageurs civils et inoffensifs, choses non usitées à terre même contre des personnes d'une nation ennemie, devinssent tout à coup permises sur l'eau ; on ne concevait pas qu'un simple changement d'élément pût amener à une notion si différente du droit des gens; on citait l'opinion du vénérable Benjamin Franklin qui s'était prononcé contre la course. La source disait qu'il y avait peu de distance entre corsaire et pirate, et il ajoutait :

    « On devient bientôt brigand insigne lorsqu'on est déjà voleur patenté. »

    Malgré ces arguments, l'Assemblée législative ne prit pas de parti définitif. Elle se contenta de décréter, sur la proposition de Vergniaud, qu'elle négocierait avec les puissances étrangères pour arriver à l'abolition de la course ; mais ce décret n'eut point d'effet et à la fin de janvier 1793, après la rupture définitive de la France et de l'Angleterre, la Convention permit d'armer en course.

    Faisant allusion à la richesse des trafiquants anglais, Boyer-Fonfrède disait : « C'est la guerre du fer contre l'or. Vous devez ruiner le commerce de vos ennemis et suspendre le vôtre afin de leur enlever la ressource d'agir par représailles. » Dans une instruction aux marins de la République, Thibeaudeau citait l'exemple de ces fameux flibustiers des Antilles qui, au XVIIe siècle, infligèrent, grâce à leur incroyable audace, les désastres les plus cruels à la marine espagnole.

    Et puisque le nom des flibustiers, cité par Thibeaudeau, se présente sous ma plume je rappellerai un fait que rapporte, je crois, Demolien et qui donne bien l'idée de l'audace extraordinaire de ces hommes : du temps des flibustiers, au Vénézuela, un Français de Dieppe, Pierre Legrand, capitaine d'une barque qui contenait tout au plus vingt hommes, rencontra près du cap Tibron, à la pointe occidentale de Saint-Domingue, un gros vaisseau espagnol monté par un équipage de deux cents hommes et fort de cinquante-quatre canons ; c'était le vice-amiral des galions d'Espagne, qui se trouvait séparé de la flotte. Pierre fit jurer à chacun de ses hommes de prendre le vaisseau ou de périr ; ils ne possédaient d'autres armes que des pistolets et des épées : le soir venu, ils se préparèrent à l'attaque, et, pour se mettre hors d'état de manquer à leur serment, nouveaux Fernand Cortez, ils détruisirent leur bateau : ils ne le brûlèrent pas, mais ils le submergèrent : s'étant approchés doucement de l'ennemi, ils sabordèrent leur barque, et la laissèrent couler avec tout ce qu'elle contenait. Puis ils grimpèrent et firent irruption sur le pont du vaisseau avant d'avoir été aperçus, se jetèrent avec impétuosité sur l'équipage, s'emparèrent en quelques minutes des armes et de la Sainte-Barbe et firent prisonniers les officiers qui jouaient tranquillement aux cartes dans la chambre du capitaine. « Ce sont des démons venus par les airs, » disaient les Espagnols stupéfaits de ne pas voir quelle barque les avait amenés; et ils tombaient à genoux en faisant le signe de la croix; deux cents hommes bien armés se rendirent ainsi à vingt aventuriers.

    Pierre fit un grand butin, mit à terre la plus grande partie de l'équipage espagnol, revint en France et renonça à son hasardeux métier pour jouir paisiblement de sa fortune. En fait de courses, avec des hommes d'une énergie aussi indomptable, tout est possible.

    Voilà les actes d'héroïsme que la Convention allait demander à nos marins de renouveler; voilà le genre de services qu'elle attendait d'eux.

    Les corsaires armèrent donc et commencèrent leurs expéditions; mais ce ne fut pas pour longtemps. De nouvelles hésitations se produisirent dans le Gouvernement et la course fut abolie le 22 juin 1793. Peut-être n'aurait-elle pas été rétablie si les Anglais, mal inspirés cette fois pour leur propres intérêts, ne l'avaient eux-mêmes voulue : ils espéraient détruire la marine marchande de la France, bloquer ses ports, et surtout l'affamer en empêchant l'arrivée des blés et des approvisionnements de toute sorte apportés d'Amérique.

    Il fallut donc leur rendre attaque pour attaque et le 15 août 1795 la Convention décréta de nouveau que la course était permise.

    Je l'ai dit plus haut, on ne s'improvisait pas corsaire. Les difficultés étaient grandes pour le devenir; outre les empêchements officiels, il y avait à vaincre les obstacles de fait. La lettre de marque obtenue, il fallait encore que le marin assez audacieux pour tenter la course inspirât confiance à un commanditaire, à un armateur qui voulût bien lui livrer un bateau à diriger, c'était une grosse somme que l'armateur aventurait : tout était à craindre pour le bâtiment, et les flots et l'ennemi, et les récifs ou les bas-fonds

     que l'on risquait de heurter en arrivant le long de la côte. Aussi ne remettait-on d'ordinaire le commandement de ces navires de course qu'à des hommes expérimentés, éprouvés, connaissant bien la mer et la guerre et propres à ces luttes qui ont un caractère tout spécial : reconnaissances audacieuses, attaques promptes et inopinées, descentes soudaines, fuites rapides, voilà quelle est la vie du corsaire. Aussi lui faut-il être extrêmement familier avec les mers qu'il parcourt; aussi doit-il posséder une activité infatigable, une sûreté de coup d'œil infaillible, un esprit de décision que rien ne déconcerte, et de plus se montrer intrépide jusqu'à la témérité. Son navire, quoique robuste et puissant, quoique plein d'armes et chargé d'artillerie, doit être mobile, facile et prompt dans ses évolutions, léger à la course et aussi tenir bien la mer et résister à tous les temps.

    Enfin que le capitaine de corsaires embarque à son bord un équipage aussi déterminé que lui même, qu'il choisisse des hommes endurcis aux fatigues et aux dangers, des aventuriers prêts à tout et impossibles à intimider; que leur caractère soit non seulement énergique mais insouciant; qu'ils sachent à certains moments oublier le reste du monde et qu'aux seuls mots de butin et de gloire ils s'enflamment et se précipitent aveuglément au milieu des périls.

    Surcouf s'était fait, sous l'Empire, une réputation extraordinaire dans ce genre de guerre. A 19 ans, il était devenu amoureux de la fille d'un riche armateur : le père la lui refusa, parce qu'il était sans fortune. « Il vous faut de l'argent, lui dit Surcouf, vous en aurez. » Il s'embarque sur un corsaire, devient bientôt capitaine et gagne, à force de courage, la femme qu'il aimait et une fortune de plus de deux millions. Il savait enchaîner à sa destinée les meilleurs matelots en flattant leur prodigalité et toutes les passions de ces hommes. Quand il était sur le point de partir, il se rendait dans les cabarets, dans les tavernes, où se tenaient les hommes qu'il voulait enrôler. « Eh quoi? leur disait-il, un matelot de Surcouf boit du vin bleu ? Nous n'avons plus d'argent, coquins ? Vous ne savez plus comment on en gagne? Allons, de l'or, du vin , des femmes, des équipages! Un matelot de Surcouf doit mener un train de prince! » Et il faisait pleuvoir au milieu d'eux des poignées d'or et l'orgie renaissait, bruyante et furibonde ; et les matelots de Surcouf brûlaient les pavés de la ville dans des voitures à huit chevaux, et les amis, les maîtresses partageaient le trésor ; quand l'or avait disparu, le matelot payait son capitaine en courant avec lui de nouveaux hasards.

    On pense bien que, avec des gars de cette trempe, il n'était pas facile de régler le partage du butin et que parfois cette même âpreté au gain, qui faisait des héros, amenait des rixes violentes après la victoire. Aussi des lois sévères ont-elles été édictées de tout temps, lois défaites, complétées et remaniées sans cesse, pour arriver à mettre un peu d'ordre dans ce qui semblait n'en pas comporter. On a institué des tribunaux spéciaux d'abord, pour examiner les circonstances dans lesquelles les prises avaient été faites et pour en établir la validité. Ce premier point une fois élucidé, ces mêmes tribunaux procédaient au partage et décidaient combien devait revenir au gouvernement, combien aux armateurs, combien au capitaine, combien aux officiers et matelots suivant leurs grades, depuis le premier lieutenant jusqu'au plus humble des mousses.

    Il y avait sur ce sujet une foule extraordinaire de règlements qui s'étaient accumulés peu à peu, qui formaient une paperasserie extrêmement embrouillée de textes, de décrets, de lois, d'ordonnances les plus diverses. Aussi dans ce chaos les décisions étaient fort arbitraires et le plus redoutable ennemi du corsaire n'était pas l'Anglais et ses canons, mais bien plutôt l'administration embusquée derrière des grimoires et profitant de mille arrêts contradictoires et obscurs pour frustrer les marins d'un salaire acquis au prix de leur sang. D'ailleurs, tout ce qui touchait à la marine en France était, jusqu'au début de ce siècle, géré de. manière ténébreuse : on pouvait vraiment douter qu'elle fut organisée dans le but de défendre le littoral et de protéger le commerce.

    Malgré ces vices, malgré ces tracasseries, des nuées de corsaires s'envolèrent incessamment de tous nos ports pendant vingt ans, depuis la mer du Nord jusqu'à l'extrémité du golfe de Gascogne, Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, Fécamp, le Havre, Honfleur, Cherbourg, Granville, Saint-Malo, Morlaix, Brest, Lorient, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne, Saint-J ean-deLuz. Je ne puis citer les noms de tous les capitaines qui se sont distingués; la liste en est trop longue; à Dunkerque et Calais seulement on doit rappeler les noms de Altazin, Jean Huret, Margoli, Bénard, Benoit, Malo, Dégardin, Comeux, Saillard, Routtier, Broquant, Sauvage et enfin le plus important de tous, Thomas Souville, dont il va être question dans cet essai.

    Malheureusement, il nous reste peu de documents pour écrire l'histoire de toutes ces prouesses. On n'a pas conservé les procès-verbaux relatifs aux prises, qui pourtant auraient fourni de précieux renseignements.

    Les corsaires, on le comprend, écrivaient peu, maniant mieux la hache que la plume; c'est à grand'peine qu'on obtenait d'eux les rapports exigés par les comités d'enquêtes : se mettre à un bureau et tirer quelques lignes de leur cerveau pour les tracer sur la désespérante longueur d'une page blanche leur semblait d'une difficulté intellectuelle au-dessus de leurs forces; d'ailleurs leur instruction première les avait peu préparés à ce genre de travail, et ils préféraient cent fois les abordages les plus périlleux aux pacifiques tortures de ce casse-tête nommé « rapport » que leur imposaient, à la fin de chaque course, les formalités administratives. Ils avaient l'horreur des paperasses et le mépris le plus profond pour les paperassiers. Les dangers qu'ils couraient leur paraissaient chose toute naturelle ; comment alors avoir la patience d'écrire des mémoires si inutiles à leur avis ? Ces dangers disparaissaient dans la muette éternité de l'oubli comme, pendant une tempête ou un combat, le marin tombe à la mer qui se referme à jamais.

    Cependant Tom Souville, dans les dernières années de sa vie, sans rédiger précisément ses mémoires, en avait du moins tracé l'esquisse j ces souvenirs, malgré leur concision, auraient pu fournir des documents très utiles au sujet de ses campagnes. Malheureusement ils étaient écrits dans un style si réaliste que sa famille., peu faite à cette trop franche énergie d'expressions, qui devançait son époque, s'empressa de détruire toutes ces notes; ce sacrifice n'est pas sans excuse, car ces documents contenaient sur la vie privée du corsaire certains détails présentés avec une crudité de langage qui n'avait rien de commun avec les berquinades du temps. On croira sans peine que les anecdotes qui s'y trouvaient relatées ressemblaient peu à la morale en action. Tout peut s'écrire, dit-on; soit, mais sous ce grossier barbouillage le caractère de l'homme aurait pu ne pas apparaître sous son vrai jour. Le souvenir qu'a laissé Tom Souville est assez grand pour n'avoir rien à perdre de l'effacement des infiniment petits côtés de sa vie ; ses nombreux traits de bravoure racontés par les marins de Calais suffisent à l'éclat de son nom.

    On sait d'ailleurs que les longs efforts de Souville et de nos corsaires en général n'ont pas été infructueux. Dans une période de cinq ans, du ier ventôse an IV jusqu'au Ier prairial an IX, c'est-à-dire jusqu'au mois de mai 1800, cent cinquante bateaux corsaires différents sont sortis des ports de la Manche ayant abord en moyenne vingt ou vingt-cinq hommes d'équipage. Seize de ces bâtiments ont été perdus et sept cent cinquante cinq hommes ont péri ou ont été faits prisonniers.

    Mais en revanche les Anglais étaient rudement éprouvés : la valeur des prises faites sur eux s'élevait à la somme énorme de treize millions de livres sterling ; en outre ils avaient à déplorer la perte de dix-neuf cent soixante-sept hommes et de deux cent un bateau.

    J'ajoute que parfois de simples corsaires ont capturé des personnages officiels de la plus haute importance : c'est ainsi que le capitaine Denis, du Havre, monté sur le Vengeur, s'empara, en avril 1796, d'un des meilleurs marins de la flotte britannique, sir Sidney Smith, le fameux adversaire de Napoléon à Saint-Jean d'Acre.

     

    Ce résumé donne une idée du rôle considérable joué par les corsaires pendant la Révolution et l'Empire. Il peut donc faire comprendre au lecteur l'intérêt qu'il y a à étudier l'un de ceux qui furent le plus en vue à cette époque, l'intrépide Thomas Souville, un des plus brillants parmi ceux qu'on peut appeler les francs-tireurs de la mer.

    CHAPITRE II 

    Un émoi dans Calais. — Les ânes du marché. — Le petit chef d'escadron. —Une enfance indépendante. -La famille Souville.

    Une escapade en bateau. -:Tom en Angleterre. — La famille Wood. —Le retour. — Premier enthousiasme pour la mer.

    La vocation.

    Grand émoi sur la place de l'hôtel de ville de Calais, un samedi du mois de juin de l'année 1785.

    C'était jour de marché, et la grande horloge de la maison de ville, comme on disait alors, venait, de sa voix de bronze, de sonner deux heures.

    Rien de solennel encore aujourd'hui comme cette sonnerie des horloges du nord ; tout le cérémonial harmonieux, et gravement artistique qui accompagne l'annonce d'un nouveau pas du temps, jette sur l'esprit comme un reflet du passé.

    D'abord un carillon léger, d'une sonorité très aiguë et très claire, précède et salue gaiement l'heure qui va paraître et mourir ; de toutes ses clochettes au timbre argenté il chante un de ces airs populaires qui rappellent les joyeuses folies des kermesses et des ducasses, avec les gaietés si franches d'allures d'un tableau de Téniers ; et cet orchestre est si fin, si délié, si subtil qu'il semble le jeu d'hôtes invisibles de l'espace, tisant avec des fils éthérés cette aérienne musique.

    Après ce prélude, l'heure, par un grave contraste, pousse un bourdonnement traînard et répand sur la ville sa voix sombre de faux tocsin qui semble, comme il arrivait parfois au moyen-âge, proclamer l'avènement d'une nouvelle franchise. A chaque coup de la grosse cloche; deux petits chevaliers en cuivre doré, la lance au poing, armés de pied en cap, émergent de l'ombre sur leur cheval de guerre et placés le premier à droite, le second à gauche au-dessous du cadran, fondent l'un sur l'autre et se frappent avec la pointe de la lance comme dans un vrai tournoi. Autant de coups autant d'assauts ; puis les petits champions, lassés, rentrent jusqu'à l'heure suivante dans une immobilité de panoplie. C'est un spectacle d'une naïveté charmante et tout à fait réjouissant.

    Donc ce samedi de juin 1785 la gentillesse de cet aimable tableau jura singulièrement avec le trouble qui s'empara soudain de la foule répandue sur la place.

    Le coup de deux heures avait annoncé la fin du marché, les petits chevaliers étaient au repos ; la cloche des surveillants de la ville avait donné l'ordre de départ et les maraîchers s'apprêtaient à déguerpir, quand ils s'aperçurent avec stupeur que tous les ânes qui leur servaient de bêtes de trait avaient disparu. Pour ne pas encombrer le marché, ils les avaient parqués, suivant l'usage, dans une rue avoisinante ; mais, pendant que les propriétaires vaquaient paisiblement à leurs affaires, une main inconnue avait donné à ces honnêtes baudets la clef des champs.

    Le déblaiement de la place était impossible : tables, éventaires, paniers, pêle-mêle, y obstruaient le passage ; pour enlever tous ces embarras et rétablir la circulation, il fallait coûte que coûte retrouver les bêtes ; c'était un cas de force majeure : c'est ce que comprirent aisément les autorités grandes ou petites de cette indulgente ville de Calais, où l'esprit de conciliation domine et où tout s'arrange avec de bonnes raisons ; les intéressés, c'est-à-dire presque tous les habitants qui voulaient reconquérir l'usage de leur grande place, se mirent donc à la recherche de messieurs les baudets. On n'en trouva aucun dans les cours des maisons privées, pas davantage chez les fonctionnaires ; les animaux, plus malicieux que ne le laissait supposer leur mauvaise réputation, avaient dû déserter la ville.

    On ouvrit une enquête; et comme à cette époque Calais était une ville fortifiée, on sut bientôt, par les soldats du poste de la porte Saint-Pierre, qu'un fort groupe de gamins, montés sur des ânes et sous la conduite très expérimentée d'un bambin d'une dizaine d'années, avait manœuvré dans les environs, deux heures durant, avec tout l'ensemble et la discipline d'un véritable escadron. Mais depuis une demi-heure environ, on les avait perdus de vue.

    Ils ne pouvaient pas être bien loin. Pourtant un homme à cheval lancé sur la jonction des routes de Dunkerque et de Boulogne, qui était la direction le plus probablement choisie par eux, revint dire qu'on ne les avait pas vus passer.

    Voici ce qui était arrivé, comme on le sut plus tard.

    Les gamins, pour le plaisir de se promener et pour celui plus vif encore de faire une bonne farce, avaient chipé les ânes et étaient venus parader près la porte Saint-Pierre. Mais là bientôt, à l'alerte causée par le tapage qui bouleversait la ville, la petite troupe, sur la prompte décision de son chef, prit courageusement la fuite et battit en retraite du côté du canal de Guines.

    En longeant ce canal au hasard, sur la route de halage, ils trouvèrent une vaste remise abandonnée, sous laquelle bêtes et gens se réfugièrent.

    La porte en fut barricadée, et tous s'enfermèrent, bien décidés à attendre la nuit pour terminer cette équipée par un sauve-qui-peut général à la faveur des ténèbres.

    Un seul point avait été malheureusement oublié dans cette savante et peu héroïque retraite : l'intendance, ce nerf de la guerre. Si les cavaliers très résignés étaient résolus à endurer toutes les privations, il n'en fut pas de même des aliborons : l'un d'eux, la panse creuse, se mit à braire qu'il avait faim. Les autres, qui étaient du pays et qui en comprenaient le langage, furent aussitôt entraînés et articulèrent les mêmes protestations. Un strident charivari — peut-être un premier essai de la musique de l'avenir — se fit entendre jusqu'aux portes de la ville ; le lieu de refuge était découvert !

    A l'approche de l'ennemi, le gamin qui s'était improvisé le chef de la bande prit l'initiative de faire détaler un à un tous ses camarades par une fenêtre située au rez-de-chaussée ; lui-même, semblable à un capitaine qui reste le dernier sur un navire perdu —. sorte de présage indéniable — il attendit le suprême épisode d'un siège qui ne devait pas être long : c'eût été dommage de ne pas assister au dénouement de sa propre comédie.

    Les portes furent vite forcées ; les paysans envahirent la remise, et chacun retrouva son baudet, bien plus vite qu'il n'aurait reconnu un de ses enfants. La place se vidait, et le bambin, au succès de son algarade, se tordait de rire en voyant les mines comiquement colère des victimes, lorsque, derrière la foule, il aperçut les -agents de police. Sauter par la fenêtre, éviter tous ceux qui voulaient le saisir et se jeter dans le canal ne fut que l'affaire d'un moment. Il nagea du côté de l'autre rive. Mais la berge était pleine de monde, et aussitôt sorti de l'eau, il fut entouré par de braves gens fort égayés d'une aventure qui avait rompu pour un instant la monotonie de leur vie provinciale, service dont il fallait bien lui être reconnaissant ; mais la loi avant tout : les agents, au milieu d'une foule sympathique et très gaie, le conduisirent devant le lieutenant de police.

    Celui-ci, déjà au courant de l'espièglerie, bien plutôt disposé à admonester paternellement qu'à sévir, et que dire pour un enfantillage ? acheva de se laisser désarmer par la physionomie franche et ouverte du petit bonhomme qui, dès qu'il parut, salua très gentiment, le béret à la main.

    Son regard avait l'air de dire ; bah! ce que j'ai fait n'est pas bien méchant.

    Comment vous appelez-vous, mon enfant ?

    demanda le lieutenant de police avec bonté.

    Tom Souville, Monsieur.

    Et le gamin tira de sa poche un petit carnet d'où il sortit un papier tout mouillé ; le lieutenant y lut ceci : ANTOINE-THOMAS SOUVILLE, Né à Calais, le 24 février 1777, Demeurant en cette ville, rue de la Citadelle.

    C'était, pour ainsi dire, son collier d'identité, que, par prudence et en prévision de ses escapades, la mère s'était habituée à coudre dans une poche de son vêtement. On saura bientôt à la suite de quel incident cette coutume avait été prise.

    Que fait votre père? demanda le commissaire.

    Mon père, il fait des morts.

    Comment ?

    Oui, il est médecin.

    Regrettez-vous ce que vous avez fait ? reprit le lieutenant, qui ne put s'empêcher de sourire à la réponse un peu réaliste du petit homme.

    - Je regrette d'avoir inquiété tous ces braves gens, expliqua Tom ; mais c'est égal, je me suis bien amusé.

    La cause était entendue. En somme, le mal n'était pas grand, et, après quelques avis affectueusement donnés et respectueusement reçus, le lieutenant de police reconduisit lui-même Tom Souville chez ses parents, qu'il informa de la dernière frasque de leur fils.

    Le souper ne fut pas gai, ce soir-là. Placé entre son frère et sa sœur, tous deux un peu plus grands que lui, et qui, ébahis de son audace, le considéraient comme un héros d'aventure, sentant les regards fâchés de son père et de sa mère peser sur lui, le pauvre Thomas, — ou plutôt le pauvre Tom, comme on l'appelait en famille d'un nom qui lui est resté depuis, — ne levait pas le nez de son assiette. Aussi, le dernier morceau avalé, et craignant un orage qui n'éclatait pas, il embrassa tout son monde et alla dormir du sommeil du juste.

    Il fallait prendre un parti, et aviser au moyen de dompter la nature un peu trop indépendante de Tom. Le père et la mère se reprochaient non sans raison, au fond de leur conscience, de ne pas l'avoir assez surveillé. A cette époque de transition entre l'écroulement d'un monde ancien et le premier éveil d'un monde nouveau, les théories philosophiques, surexcitées par le vent d'indépendance qui soufflait alors, mettaient le feu à toutes les têtes. Mais on n'en était encore qu'aux théories, et dans ce désarroi de l'éducation pratique les enfants s'élevaient presque seuls.

    Pierre Souville, le père, sans aucune fortune, officier de santé en chef de l'hôpital de Calais, avait beaucoup de peine, malgré son énergie, malgré son bagage scientifique, qui était grand pour l'époque, à subvenir aux charges de la famille et s'occupait plutôt de nourrir que d'instruire ses enfants. De son côté, la mère, bonne bourgeoise, les adorait, s'occupait du matin au soir du bien-être matériel de son petit monde, mais sans distinguer au-delà et peu au courant des idées nouvelles qui commençaient à émouvoir les esprits, elle ne voyait sa mission qu'éclairée par les traditions du passé. Aussi, avec cet instinct des enfants qui sentent si bien les fissures d'éducation par lesquelles peut filtrer leur liberté, Tom Souville, dès qu'il put marcher, se mit-il à patauger dans la cour, puis un beau jour, trouvant la porte ouverte, gagna la rue.

    De la rue aux dunes et à la mer il n'y a qu'un pas : le bambin passait sur le sable du rivage tout le temps que ne lui prenait pas l'école, où il était toujours le dernier arrivé et le premier parti. Si bien parti quelquefois qu'un beau soir il disparut pendant trois jours. Grande inquiétude à la maison, comme on peut le penser. Quand il revint, la figure et les mains pleines de goudron, ses vêtements tout déchirés et couverts de graisse, les traits fatigués et brûlés par le hâle de la mer, il fut grondé avec une sévérité que tempérait la joie de le revoir. Juste ciel, qu'avait-il pu faire?

    Il raconta alors que, étant allé se promener sur la jetée, il avait fait connaissance de pêcheurs ou de fraudeurs — peu importait pour lui — qui partaient pour la côte de Douvres, et que, au moment du départ, ne pouvant résister à la tentation de courir sur l'eau et de voir du pays, il s'était caché dans un coin du bateau, lequel, en dérapant, l'avait emmené à l'insu de tous.

    Quand j'ai été découvert, ajouta-t-il non sans orgueil, il était trop tard pour me mettre à terre; alors le capitaine m'a fait travailler : j'ai manœuvré avec les matelots ; nous nous sommes quittés très bons amis et j'ai promis de revenir.

    Mais qu'elles sont hautes les falaises de Douvres !

    Tom rentrait au gîte ravi par sa première grande tentative d'indépendance, enchanté d'avoir fait l'homme et en même temps ébloui par cette côte d'Angleterre si lointaine pour son imagination d'enfant. Elle l'avait frappé tout de suite : lllas

    combien, plus tard, il devait avoir l'occasion de la contempler !

    C'est à partir de ce moment que sa mère, en femme prudente, lui fit toujours porter ce certificat d'identité qu'il avait présente au lieutenant de police.

    On comprend que, avec de pareilles escapades, l'instruction de Tom ait été fort négligée. Mais les événements font les hommes : si ce brave garçon, au lieu de jouir de sa pleine liberté, au lieu de cette latitude qui lui permettait d'aspirer largement la vie au grand air, avait été enfermé, comme on l'est de notre temps, dans une de ces fabriques d'atrophie intellectuelle qu'on appelle un collège d'internes, il est probable qu'il n'eût pas fait autre chose dans sa vie que d'émarger obscurément au budget; raisonnable, honoré et figé, à la suite d'une pression quotidienne, de dix heures à quatre heures, sur son fauteuil, il aurait vu enfin s'épanouir à sa boutonnière, au bout de trente années d'exactitude et de soumission, cette fleur rouge, si enviée aujourd'hui surtout par ceux qui se piquent d'aimer l'égalité. Au contraire, c'est la vie elle-même qui s'est chargée de l'élever sans frein ni discipline : éducation fortifiante qui lui a fait gagner son étoile plus noblement, au péril de sa vie.

    Si j'ai raconté un peu en détail la jeunesse de Tom Souville, c'est que, dans l'intérêt de la vérité, il est de mon devoir de détruire une légende qui commence à s'accréditer et qui veut le faire passer pour avoir montré dès son enfance un esprit sérieux et travailleur. Rien n'est moins vrai, n'en déplaise à l'aimable M. Reboul, qui, dans son historique des rues de Calais, s'est laissé entraîner par une admiration bien méritée d'ailleurs pour les héros de la famille calaisienne, et qui s'est fait l'interprète des sentiments de reconnaissance et d'affection de tout le pays. Le brave oncle Tom avait dans ses premières années plus étudié le ciel et la mer que ses bouquins.

    Je ne puis m'empêcher, puisque je parle de M. Reboul de reproduire ici cet hommage rendu par lui à la famille Souville : « S'il est un nom, dit-il, s'il est une famille, dont le souvenir soit encore cher aux Calaisiens, c'est bien le nom et la famille des Souville. Il faudrait écrire un gros volume pour relater les faits glorieux accomplis par les différents membres de cette famille. Depuis Thomas Souville, né en 1700, chirurgien major à l'hôpital de Calais en 1740, jusqu'à Louis Souville, lieutenant au 33e de ligne, mort le 27 novembre 1870 sur le champ de bataille de Boves (Somme), et Gaston Félix Souville, médecin en chef de l'hôpital militaire de Calais, officier de la légion d'honneur, décédé dans notre ville, le 13 février 1873, ce n'est qu'une longue et glorieuse série d'événements mémorables.

    « Désormais, le nom de cette génération sera écrit en lettres ineffaçables au frontispice de l'histoire de notre pays. Une des rues de Calais, celle parallèle à la rue du Minch (quartier du Courgain) et allant de la rue de l'Ancre au quartier de l'Ouest, porte le nom de Tom Souville, une des personnalités les plus saillantes de cette nombreuse famille.

    « Il fut un temps où le seul nom de Tom Souville était prononcé par nos plus implacables ennemis, les Anglais, avec terreur et respect.

    « Ce qui distinguait surtout le capitaine Tom, comme on l'appelait si souvent, c'était une bravoure à toute épreuve , et une générosité sans égale après la victoire. Il était essentiellement l'homme d'action et d'énergie ; mais pour qu'il déployât tous ses moyens, il lui fallait des événements extraordinaires. Les temps de calme et de tranquillité n'allaient point à son cœur bouillant; c'était dans l'ouragan, dans la lutte, au milieu du danger qu'il se trouvait dans son élément. »

    J'ai trouvé cet excellent portrait chez M. Reboul; je m'en suis emparé en vrai parent de corsaire; quand la vérité est si bien reproduite, elle appartient à tous, et j'espère être excusé pour cette part de prise en temps de paix.

    Mais revenons à mon gamin.

    Dans le conseil de famille tenu le soir même de son escapade, il fut décidé qu'on devait dépayser Tom et qu'on l'enverrait en échange à Douvres pour apprendre l'anglais.

    A cette époque, envoyer un enfant en échange, c'était l'expédier à l'étranger et le placer, sans bourse délier, dans une famille pour y apprendre la langue du pays; mais en retour les parents français devaient recevoir pendant le même temps et aux mêmes conditions un enfant de la famille étrangère et lui enseigner le français. Cette coutume; fort à la mode alors, est, je crois, moins pratiquée aujourd'hui; la perte de cet usage serait à déplorer, car il établissait entre les deux familles des relations telles que ni les désastres des guerres, ni les revers de fortune, ne parvenaient à les effacer. On en sait quelque chose dans la famille Souville, où les relations ainsi formées durent depuis plus d'un siècle. De plus, cette transplantation était extrêmement salutaire ; ce changement contribuait beaucoup au développement moral et intellectuel des enfants. Quant aux institutrices, quelle erreur ! elles viennent ici uniquement pour apprendre le français.

    Donc, le lendemain matin, une fois la résolution prise, Tom fut réveillé par sa mère, qui, avec un bon sourire sillonné de deux grosses larmes, ces perles du cœur des mères, '-- car ce départ était un gros chagrin pour elle, — vint lui annoncer bien doucement la grave décision : il n'en parut pas autrement étonné.

    Alors, mère, je vais revoir les côtes de Douvres ? s'écria Tom que séduisait la perspective de ce voyage. Eh bien, tant mieux. Cette fois je saurai au moins ce qu'il y a derrière. Et quand partirai-je ?

    Dans quelques semaines, mon enfant, répondit la mère, qui cherchait ainsi à atténuer, en éloignant le terme du départ, la tristesse que pouvait éprouver Tom et à retarder le déchirement qu'elle ressentirait.

    - Allons, puisque c'est décidé, dit-il, j'aimerais autant en finir de suite : plus tôt parti, plus tôt revenu; et puis, mère, ne pleure plus, ajouta t-il en l'embrassant bien tendrement. J'ai mon idée. Je ne vous ferai plus de chagrin et je veux que vous soyez tous fiers de moi.

    L'échange des enfants fut bientôt arrangé, et trois semaines après Tom Souville partait pour Douvres. L'éducation qu'il reçut pendant dix-huit mois en Angleterre fut, par la suite, un des éléments de l'heureuse fortune qui le suivit toujours dans sa carrière si pleine de traverses extraordinaires : il ne se serait jamais tiré de tant de difficultés s'il n'avait été trempé par cette préparation première. Quelle heureuse inspiration eurent ses parents, qui ne savaient pas lui rendre un si grand service, et qui pourtant se vantèrent plus tard de leur prévoyance 1 Tom vécut là-bas au milieu de braves gens très simples, pas trop méthodiques; il eut la chance de tomber dans une bonne famille anglaise bourrée d'enfants et fut élevé comme eux : beaucoup d'exercices physiques, ce qui lui allait avant tout; un travail intellectuel heureusement divisé et bien réparti, que sa nature indépendante put facilement supporter. Notre brave garçon suivit ce régime, se faisant aimer de tous et oubliant vite les premiers jours qui furent tristement et silencieusement passés, car il ne savait pas un mot d'anglais.

    Chacun y mettant un peu du sien, on arriva vite à se comprendre. Master Wood — c'était le nom du chef de la famille — avait obtenu ou acheté un emploi de clergyman dans une des paroisses de Douvres. Ses revenus, quoique modestes, lui suffisaient pour vivre, et il s'en remettait à la Providence pour le placement de ses enfants qui, pensait-il, feraient comme lui, c'est-à-dire se débrouilleraient.

    Ce brave homme avait un frère marin nommé James Wood, qui se prit d'une grande affection pour Tom. Les deux amis ne se quittaient pas, ils faisaient d'interminables excursions le long de la mer, sur la crête des falaises. C'est ainsi que le petit Français, comme on l'appelait, apprit à connaître dans leurs moindres détails toutes les côtes anglaises, depuis Brigliton jusque près de Gravesend, à l'embouchure de la Tamise ; élude précieuse dont il ne pouvait prévoir alors tout le prix et qui devait lui rendre plus tard d'inestimables services.

    Tom recevait souvent des lettres de France, mais en revanche il fallait toutes les supplications de la famille Wood pour le décider à répondre.

    Puisque tout le monde se porte à merveille, qu'est-ce que je pourrais leur dire? objectait-il. Que je les aime ? Mais ils le savent bien; je ne les oublie pas, allez ; et puis, Calais n'est pas si loin ; je le vois. J'aimerais mieux courir les embrasser que de barbouiller une lettre !

    Et c'est avec une joie profonde que Tom, pendant ces dix-huit mois, prit une ou deux fois le bateau qui faisait les fonctions de courrier pour aller se griser un moment des cajoleries de sa mère.

    Enfin l'heure du retour définitif arriva. Christmas de 1786 devait être le dernier jour de fête passé par Tom dans cette bonne famille Wood.

    Le petit Anglais envoyé en échange était déjà revenu depuis deux jours, très francisé ; à la fin de décembre, après des adieux assez tristes, Tom traversa le chenal. Tant qu'il les aperçut, il ne put détacher les yeux' de ces hautes falaises toutes blanches, droites et sévères, placées là comme les murailles d'une immense forteresse pour abriter un peuple de géants, remparts si fiers-et si élevés que, vus du large, ils semblent toucher au ciel et défier par leur imposante et magnifique grandeur toutes les forces du continent!

    Tom Souville ne cessait de contempler ces falaises abruptes, presque inaccessibles, et sur leur revêtement colossal de granit, peut-être une obscure prophétie lui faisait-elle déchiffrer vaguement les futures épreuves de sa vie : ces crises terribles de dangers, de misère et de faim, où, traqué et se cachant comme un bandit dans la moindre anfractuosité de rocher, il devait aspirer longuement à la liberté là-bas sur cette terre de France visible pour lui de l'autre côté du canal par le beau temps; terre de joie et de délivrance qu'il finirait toujours par atteindre à force de volonté, de ruse et de courage.

    Mais le navire s'éloignait, prenait du large; les formes de la grande cuirasse de pierre s'effaçaient, se rapetissaient et semblaient dire aux regards : qu'avons-nous besoin d'être si grandes, puisque vous vous éloignez? Mais approchez et pour vous résister nous grandirons jusqu'aux étoiles.

    A cet effacement à l'horizon de la côte anglaise, succéda, du côté du sud, l'apparition des terres du doux pays de France; la brise venue du continent soufflait avec elle des bouffées de pensées joyeuses qui apportaient au cœur de notre jeune voyageur des souvenirs de son petit monde à lui ; elles chassèrent bien vite les dernières lueurs de ce rêve un peu sombre que lui imposait le spectacle grandiose et inquiétant des formidables défenses de la côte anglaise.

    Après quelques bordées, le vent changea de direction; on entra dans le port de Calais, et Tom Souville se retrouva bientôt au milieu des siens qui s'étonnèrent du changement opéré en lui pendant ces dix-huit mois d'absence : ils furent heureux de le trouver fort assagi.

    Le soir, après un dîner tout égayé de la joie de se retrouver en famille au complet, la mère profita des premières effusions de tendresses pour essayer d'arracher à son fils quelques promesses de travail et de bonne conduite, mais Tom coupa net la conversation : « Je veux être marin! » s'écria-t-il d'un ton très résolu.

    On crut à une fantaisie d'enfant et l'on ne parla plus d'aucun projet pendant les quinze jours de vacances qui lui furent accordés pour fêter son retour. Mais lorsqu'il s'agit de rentrer à la pension, Tom, très décidé, déclara nettement à son père qu'il avait une sainte horreur des livres et des bancs de la classe, qu'il y périrait d'ennui et qu'il voulait à toutes forces s'engager dans la marine, sans quoi il ne répondait plus de lui même. On lui promit ce qu'il souhaitait, à la condition pourtant qu'il fît une année d'études.

    Il céda, et cette année-là fut, peut-être, la plus calme de sa vie. Sa résolution était annoncée et acceptée, il n'avait plus que patience à prendre; aussi cette sécurité, sans lui donner beaucoup d'assiduité pour le travail, le maintint dans une tranquillité d'esprit favorable à ses progrès durant cette période d'enseignement élémentaire.

    Toutes ses heures de liberté, il les passait sur le port, observant les gabarits des navires et leur gréement, se faisant expliquer les manœuvres des voiles qu'il connaissait toutes par leur nom.

    Enfin il se familiarisait, en se jouant, avec les termes de marine et trouvait ainsi la clef première de ces occupations du bord qui exigent des gabiers tant d'adresse, de sang-froid et de coup d'œil.

    Souvent, en causant avec des matelots, qui, dans un langage rude, presque farouche, et de cette voix rauque des gens de mer, racontaient les drames de leurs longs et pénibles voyages, Tom s'exaltait au récit des dangers qu'ils avaient courus; après ces entretiens il revenait chez lui rêveur, inconsciemment grisé par ce vertige que cause le récit des dangers et des luttes héroïques contre la mer, souveraine maîtresse à la fois adorée et haïe, passion presque surhumaine des âmes énergiques et sensibles.

     

    Et dans ce cœur d'enfant commençait à grandir l'amour de la mer à laquelle bientôt il devait donner toute sa vie. Amour que d'ailleurs la mer lui rendit, car, dans tous les hasards de ses batailles audacieuses et sombres, elle le berça comme un amant préféré ; elle lui chantait de sa puissante voix les divines harmonies qui courent à travers l'immensité, et tout en le malmenant parfois elle élargissait cette âme d'élite du souffle de sa poésie sublime.

    CHAPITRE III

    A Dunkerque. — Le capitaine Lhermitte. — Mousse. — A bord de la Nouvelle- Union. — Le départ. — Première navigation.

    Le coq. — La vaisselle à la mer. — Dans les hunes. — Le gabier Tilmont. — Retour à Dunkerque. — L'Aimable-Petronille. — Nouveau voyage. — Premiers démêlés avec la marine anglaise.

    Par une froide et brumeuse matinée de mars 1788, Tom Souville et sa mère prenaient le coche de Dunkerque. Tous les deux étaient tristes et faisaient d'inutiles efforts pour dissimuler leur chagrin. Des yeux de la mère surtout, tombaient furtivement des larmes mal contenues qui indiquaient combien son cœur souffrait de ce pénible départ. Tom, lui aussi, était sombre et silencieux; à le voir on sentait qu'une douleur sourde lui labourait le cœur ; mais cette première angoisse de sa vie était domptée par une volonté énergique, par d'ambitieuses visions d'avenir que l'émotion ressentie, si poignante qu'elle fût, ne pouvait obscurcir.

    Sois tranquille, mère, disait-il tout bas entre deux baisers; un jour tu seras fière de moi.

    Et les larmes de la pauvre femme redoublaient.

    On devine les causes de ce chagrin: une séparation dans une famille aussi unie produit un cruel déchirement. La vie de marin allait commencer pour Tom Souville qui, son année d'études révolue, avait supplié son père et sa mère de lui laisser suivre la carrière de ses rêves. Toutes les objections tentées pour combattre en lui cet esprit d'aventures, toutes les représentations possibles sur les dangers de ce rude métier avaient échoué : « Le danger m'attire, » répondait-il toujours. Devant une vocation aussi arrêtée, les parents cédèrent et cherchèrent par d'adroites recommandations à lui rendre moins pénibles les débuts de sa carrière.

    Le père de Tom avait un collègue dont le beau frère, nommé Lhermitte, était capitaine du navire de commerce la Nouvelle-Union. Ce bâtiment, dont le port d'attache était Dunkerque, allait partir pour Barcelone et les échelles du Levant.

    Lhermitte, plus tard capitaine de corsaire très favorablement connu à Boulogne pendant les guerres de l'Empire, possédait une rare énergie, un grand sang-froid, et cachait une grande douceur sous sa rude écorce de marin. Il s'engagea à prendre Tom comme mousse et lui donna rendez-vous à son bord le 26 mars 1788.

    Tom, qui avait à peine onze ans, n'hésita pas à accepter, c'était un début. Il savait bien un peu ce qu'était la vie de mousse et pressentait que ses commencements seraient difficiles, pénibles souvent. Il n'ignorait pas que, à peine le pied mis sur le bâtiment, il tombait sous la sujétion du dernier des matelots, surtout à cette époque où l'œil des officiers-n'avait pas pour le mousse la vigilante bienveillance et le contrôle sévère d'aujourd'hui. Tous les hommes du bord exigeraient de lui une obéissance absolue, et un marin — il ne l'ignorait pas — ne formule- guère ses ordres qu'avec accompagnement de jurons et de voies de fait.

    Mais Tom, dans sa vaillance d'enfant, était résolu à tout supporter; ce n'était qu'un temps à passer et, cet apprentissage terminé, le plus fort serait fait.

    Telles étaient ses dispositions d'esprit lorsqu'il quitta à Calais son père, son frère qu'il adorait, peut-être parce que le caractère pacifique et calme de celui-ci contrastait singulièrement avec le sien, et sa sœur qui lui sourit en l'embrassant pour la dernière fois. Il arriva à Dunkerque, avec sa mère, le soir, par un temps pluvieux. Comme on le pense bien, le souper fut sans appétit et la nuit sans sommeil. Que de réflexions tristes et sombres lacéraient le cœur de ces deux êtres qui s'aimaient, et dont la séparation n'était plus qu'une question d'heures !

    Le dernier matin parut, hélas ! trop tôt. La première visite fut pour le capitaine Lhermitte, qui toisa d'un coup d'œil sa nouvelle recrue et ne put s'empêcher de sourire aux réponses franches et décidées de l'enfant. Puis, après

     quelques questions de forme, il l'envoya accompagné d'un matelot à l'amirauté, où on l'inscrivit comme mousse à bord de la-Nouvelle-Union. Le soir à cinq heures, Tom vint sur le navire, selon l'ordre du capitaine, déposa ses quelques hardes dans la chambre des matelots et commença son service.

    A quelle heure partirez-vous, capitaine ? demanda Mme Souville; je voudrais bien revoir mon fils.

    Demain à une heure, répondit sans sourciller le capitaine Lhermitte.

    Malgré les misères que lui présageait le métier, Tom voyait avec joie venir le moment de prendre la mer. C'était un bonheur pour lui de regarder le pavillon à tête de mât qui annonçait la partance. A onze ans, tout est illusion, tout amuse; mais à cette âme déjà si fortement trempée il fallait des jeux gigantesques.

    A neuf heures du matin, quand Mme Souville vint sur le quai, le navire avait disparu : il était bien parti à une heure., comme l'avait dit le capitaine Lhermitte, mais à une heure du matin.

    Le sort en était jeté, tout était fini. La mère ne pleurait plus, elle espérait déjà !

    Tom de son côté n'eut guère le temps de méditer sur son départ. Il était allongé dans son hamac depuis dix heures et dormait à poings fermés, quand, vers onze heures, un matelot vint le prévenir qu'on appareillait et qu'il eût à se mettre aux ordres du capitaine. Le mousse se rendit à son poste comme s'il avait six mois de mer et accomplit son service du mieux qu'il put, obéissant à tous et faisant mentir le proverbe : Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ce premier pas ne lui coûtait point. Pourtant, dans la journée du lendemain, quand le navire passa en vue de Calais, le pauvre garçon poussa un gros soupir. Mais il se contint et haussant les épaules : « Bah! pensa-t-il. Je ne serai pas si longtemps sans revenir ! » et ce fut tout.

    Les quinze premiers jours de navigation se passèrent sans aucune observation de la part de l'équipage; on ne parlait pas du mousse, ce qui est déjà beaucoup à bord : tout marchait à souhait, quand un coup de tête de maître Tom menaça de gâter les choses. Ce qui lui répugnait le plus, c'était le temps qu'il passait sous les ordres du coq (on appelait ainsi le cuisinier du bord) à faire les répugnantes corvées de la cuisine. Or, plus le coq s'apercevait de la mauvaise volonté de son mousse devant cette basse besogne, plus il se faisait un malin plaisir de lui rendre ce travail pénible et humiliant.

    Mais tout a une fin en ce monde, tout et principalement la patience de notre héros, laquelle n'était nullement inépuisable. Un jour, le coq ordonna à Tom d'une façon brutale de laver les assiettes, en ajoutant qu'il ne serait jamais bon qu'à faire un servant de cuisine.

    Ah! tu crois, s'écria Tom, pris tout à coup de colère; eh bien! tu vas voir comment je sais m'y prendre avec tes assiettes : elles se laveront bien toutes seules ; et vivement il en jeta une demi-douzaine à la mer.

    Grave manquement à la discipline ! Le coq, après avoir vainement crié : ma vaisselle à la mer ! prévint le capitaine qui fit mettre Tom au cachot. Puis comme on ne pouvait pas le laisser toujours là, car on avait besoin de ses menus services, le lendemain le capitaine le fit appeler, le tança vertement et le menaça, au premier acte d'indépendance, de le renvoyer à son port d'attache et de le faire comparaître devant la justice maritime pour destruction d'objets de bord.

    Tom, son bonnet à la main, ne bronchait pas.

    - Sais-tu bien, mon bonhomme, que la première qualité pour un marin est une obéissance absolue? On la matera, ta volonté; sois tranquille.

    Mon capitaine, je désire apprendre mon métier de marin, dit doucement Tom Souville faisant par cette réponse une allusion détournée au lavage des assiettes qui ne lui convenait guère.

    Ah! tu veux être marin! reprit le capitaine, et il appela un matelot nommé Tilmont.

    - Voilà, mon capitaine, fit Tilmont en accourant.

    Tu vas m'emmener ce gaillard-là et le promener pendant trois jours dans les hunes et dans les vergues. Il a besoin de se rafraîchir la tête, et les vents d'en haut lui feront du bien. Ah ! tu veux être marin, eh bien ! nous verrons ! Et il leur tourna le dos.

    Tom ne se sentait pas de joie, et cela pour deux raisons : la première, c'est que depuis longtemps il aspirait à gambader joyeusement tout au travers de cette grande forêt aérienne faite de mâts, de cordages et de toiles : n'était-ce pas le séjour des vrais matelots ? Quel plaisir de bondir d'agrès en agrès en :dominant tous les autres habitants du plancher, comme il disait ! là aussi il se sentirait plus libre, mieux placé pour contempler les vastes horizons de la mer, plus maître enfin, dans cette solitude, de vivre avec ses pensées déjà si sérieuses qui l'emportaient vers l'au-delà, bien loin de l'espace visible. Que de fois, en effet, n'a-t-il pas songé entre deux manœuvres, sur ce perchoir qui semblait toucher les nuages, à ses projets d'avenir, à cette famille qu'il aimait tant et dont il voulait illustrer le nom !

    La seconde raison de son contentement c'est qu'il allait explorer ce monde inconnu avec son ami Tilmont, un brave gabier de vingt ans, originaire lui aussi de Calais et attaché à Tom Souville par une affection qui devait durer toute sa vie. Tilmont, par la suite, n'a jamais quitté son ami, à qui il fut dévoué corps et âme, servant sous ses ordres et partageant avec lui la dure captivité des pontons anglais. Dès le début, il commençait à subir l'influence du petit mousse qui était plus instruit que lui, qui parlait l'anglais et dont la décision de caractère, alliée à une politesse sans obséquiosité, avait frappé son esprit primitif. Il pressentait que son élève lui ferait honneur, et, dans son rude bon sens, prévoyait qu'il ferait de lui un bon marin. D'ailleurs ses prévisions n'allaient pas au delà.

    Sur l'ordre du capitaine d'aller larguer un ris dans le grand hunier, Tilmont s'empressa de dire : « Allons, mon garçon, grimpe avec moi. »

    Tom ne se le fit pas dire deux fois et, suivant son guide, il gravit les enfléchures des haubans avec l'agilité d'un écureuil : il fut à la grande hune en même temps que lui. Là, il considéra le spectacle étalé sous ses yeux, du premier étage de sa maison de toile, comme il disait. L'horizon s'élargissait, la mer était calme, et cette grande plaine liquide, qui s'étendait à perte de vue sans que le moindre .navire parut au loin, frappa son imagination : le bambin était fier de dominer de plus haut cette immensité des eaux, qui, du plus loin qu'il pouvait voir, semblait toucher les confins du ciel. Chez cet-être complexe, le goût du rêve et celui de l'action se mêlaient ; peut-être le second n'était-il que la conséquence du premier : l'esprit avait conçu une chimère et aussitôt le corps partait pour la conquérir.

    Comme il restait là un peu étonné de cet horizon mystérieux qui s'imposait comme un obstacle impossible à franchir : - As-tu peur? lui demanda Tilmont.

    Non, répondit Tom, je regarde la mer qui va toucher cette immense voûte bleue. Que verrai-je au-delà ?

    - Ah bien! tu peux naviguer longtemps avant d'aborder dans ce pays-là ! Viens, suis-moi.

    Et Tilmont s'engagea sur le marchepied du grand hunier, c'est-à-dire sur le cordage placé sous la vergue de manière que les matelots, en y posant les pieds, se trouvent à bonne hauteur; là ils peuvent prendre ou larguer les ris, et, en un mot, faire toutes les manœuvres de la voile. Les marchepieds sont soutenus de distance en distance par de petits cordages dont l'extrémité supérieure est fixée à la vergue et qu'on nomme é tri ers. Ces étriers et quelques nœuds sur les marchepieds donnent aux matelots les moyens de ne pas glisser.

    Tom était grand et fort pour son âge : il suivit son matelot sans hésiter, fit les mêmes mouvements que lui et arriva au bout de la vergue aussi promptement que Tilmont, qui n'en croyait pas ses yeux.

    Comment as-tu appris à manœuvrer comme çà, mon garçon ?

    - En te regardant, j'ai fait comme toi.

    - Pas de vertige ?

    Non, répondit Tom.

    - Eh bien ! mon fils, tu seras un fier gabier plus tard. Tu n'iras peut-être pas plus loin, quoiqu'il y ait chez toi l'étoffe d'un homme qui veut se capeler une casquette de commandant au-dessus de la frimousse. Si tu y arrives, continua Tilmont, je.lâche tout et je te suis. Si d'ailleurs tu restes gabier, tu ne seras pas trop malheureux : bonne paye, et à terre on peut faire la noce.

    En attendant que faut-il faire? répondit Tom en souriant.

    - Tiens, largue tous ces ris-là, fais comme moi.

    Et Tom manœuvra du mieux qu'il put.

    Quand il redescendit, fier de sa première expédition, le second lui dit tout bas : — Brave Tom, le capitaine est content de toi; il a oublié les assiettes.

    Et je n'irai plus là-haut avec Tilmont? dit Tom d'un air de regret.

    Si, tu suivras ton gabier. Apprends ton métier, tu as le diable au corps.

    Ah ! pour le coup, je vais aider mon maître coq.

    Et il vint lui proposer tous les services possibles.

    Je veux bien, mon garçon, répondit non sans importance le Vatel du bord; mais si tu avais voulu suivre mes conseils, tu serais devenu un maître-coq à bord d'un gros sabot. Tu fais peut être fausse route et tu manques ta carrière, voilà tout. Un homme qui peut se dire le maître de toutes les gueules de l'équipage est le premier à bord. Tu veux être gabier, ajouta-t-il d'un ton méprisant, eh bien! sois gabier.

    Tom Souville a toujours été favorisé par le sort, comme je l'ai dit plus haut; car si cette équipée, la seule qu'il se soit permise, avait eu lieu sur un navire de guerre ou même sur un bâtiment de commerce où le capitaine eût été plus sévère pour ces cas d'indiscipline, peccadilles si graves à bord, les choses eussent tourné tout autrement, et les punitions de parti pris auraient pu détourner la vocation de ce brave enfant.Mais voyez la chance: sa dernière espièglerie à Calais avait amené son séjour à Douvres, où il apprit une langue dont la connaissance devait plus tard lui rendre les plus signalés services. Et cette fois, son seul acte de mutinerie à bord détermina dans son service un changement qui le remit dans sa voie. On peut vraiment dire de lui que sa bonne étoile .le protégeait et que sa carrière était prédestinée.

    Ce voyage dura vingt-deux mois et ne fut qu'un long enchantement pour Tom Souville, qui, après Barcelone, parcourut toutes les côtes de la Méditerranée et les grands ports du Levant.Souvent, pendant ses longues causeries avec Tilmont dans les hunes, au milieu de ce dédale de cordages où il se trouvait si bien maintenant, il se rappelait tous les efforts qui avaient été faits pour combattre sa vocation de marin, et les raisonnements de sa pauvre mère, qui, à force de vouloir trop prouver, arrivait à des raisonnements d'une faible logique.

    Vois-tu, lui disait-elle un jour, avec ta folie de courir les aventures, tu finiras par tomber dans une île déserte, où des sauvages te tueront et te mangeront.

    Si l'île est déserte, répondit Tom en riant, il n'y aura pas de sauvages, et si je suis mangé, qu'importe puisque au préalable je serai mort ?.

    Ce fut le coup de grâce, ajoutait-il en racontant cette anecdote à Tilmont. Dès ce jour, ma mère ne lutta plus.

    Cette première navigation fut heureuse et très profitable à l'éducation maritime de Tom. Il avait déjà acquis de sérieuses connaissances pratiques lorsque, le 20 février 1790, il débarqua à Dunkerque après s'être mis en règle avec l'amirauté.

    Il toucha ce qui lui revenait de sa maigre solde, puis il sejna ce modeste pécule un peu à la façon des matelots, c'est-à-dire avec ce goût de dissipation qui les caractérise presque tous. Les marins en arrivant à terre ont des fantaisies d'enfant et gaspillent souvent, en quelques jours, le prix d'un labeur incessant pendant une longue et pénible campagne. Cette fureur est si folle qu'on cite d'eux des caprices extraordinaires : certains baleiniers, après être restés deux ou trois ans dans les mers du Nord et y avoir vécu dans l'eau les trois quarts du temps, ont pour première coquetterie en arrivant à terre d'acheter un parapluie t Sa petite débauche terminée, Tom partit avec son capitaine qui allait prendre un commandement à Boulogne et tenait à dire à la famille de son protégé tout le bien qu'il pensait de lui. Certes, Tom était heureux de revoir les siens ; mais, après l'ivresse qu'il avait goûtée, les joies du foyer ne lui suffisaient plus. Une fois épuisées les effusions de la joie du retour, il se sentit dépaysé sur la terre ferme, et on sollicita pour lui un nouvel engagement. Pendant les quelques mois de son séjour à Calais, il utilisa son temps à faire de fréquents voyages à Douvres, ou à étudier la navigation du chenal, lorsqu'il trouvait l'occasion de courir avec les bateaux pilotes.

    Enfin, le 17 septembre 1790, il prit la mer à Dunkerque, en qualité de novice sur le brick V Aimable-Pètronille, capitaine Battu, en destination de la Martinique. Le voyage fut rendu pénible par les constantes vexations des croiseurs anglais qui, profitant du commencement de désorganisation de notre marine militaire, s'arrogeaient, du côté de nos colonies surtout, de prétendus droits de visite fort contestables, qui irritaient la marine marchande. Ces tracasseries semblent avoir été le prélude de la guerre déclarée en 1793 entre la France et l'Angleterre. Peut-être l'inextinguible haine de Tom Souville pour les Anglais prit-elle naissance à cette époque; car, dès son retour de ce dernier voyage, il déploya contre cette nation un acharnement qui ne se lassa pas pendant vingt-cinq ans.

     

    Après onze mois et quatorze jours de mer, il débarqua à Dunkerque le 30 août 1791, et abandonna la marine marchande, qui ne suffisait pas à son ambition grandissante.

    CHAPITRE IV

    Tom Souville timonier sur l'Entreprenant. - Premier sauvetage.

    Campagne dans la Méditerranée. — Souville blessé à l'affaire d'Oneille. — Il est nommé aspirant. — En Sardaigne. —

    Le siège de Toulon. — Retour à Brest. — La colère de la Convention. -- Nouvelle blessure. — Le Formidable. — Souville sauve l'équipage du Neuf-Thermidor. — Bataille contre les Anglais."— Souville prisonnier.

    La marine militaire devait lui offrir un théâtre plus conforme à ses goûts.

    Six mois se passèrent jusqu'à ce qu'il y entrât; le 21 juillet 1792, Tom Souville montait comme timonier à bord de l'Entreprenant, vaisseau de soixante-quatorze canons, commandé par le capitaine Thizat. Ce vaisseau faisait partie d'une division qui devait rallier l'escadre de l'amiral Truguet à Nice ou à Villefranche.

    Tom Souville, alors âgé de quinze ans et demi, se signala dès son arrivée à Brest par un trait de courage qui attira sur lui l'attention et la sympathie de ses chefs. Le 20 juillet au soir, c'est-à-dire la veille du jour où il devait prendre son service à bord de l'Entreprenant, il se promenait sur le port avec cinq de ses camarades et observait la manœuvre d'un canot qui marchait à la voile par un fort vent d'ouest et qui transportait au quartier de la marine cinq femmes et quatre enfants. Tout à coup une brusque saute de vent pesant violemment sur la toile fit chavirer le canot, et tous les passagers furent précipités dans l'eau. Tom Souville plongea tout habillé dans le port et, après des efforts inouïs, arracha tous ces malheureux à une mort certaine.

    Ce qui facilita un peu la tâche, disait-il plus tard en racontant ce fait d'une façon d'ailleurs fort modeste, ce fut la résistance que la voile étendue sur l'eau pendant quelque temps apporta à la prompte disparition du canot : ces pauvres naufragés, accrochés à la partie qui émergeait encore, purent attendre que je vinsse à leur secours.

    Quatre fois Souville fit le trajet du bateau au quai; enfin,avec l'aide de trois de ses compagnons, que son exemple avait entraînés, il réussit à ramener tout le monde à terre. Cet acte de courage, consigné depuis dans les annales maritimes de Brest, enthousiasma la foule qui avait assisté à tous les incidents si émouvants de ce drame.

    Notre jeune marin, à son arrivée sur le quai, fut acclamé ; on le porta presque en triomphe chez le fonctionnaire qu'on appelait alors l'ordonnateur de marine, triste euphémisme inventé par l'Assemblée législative pour qualifier un Monsieur chargé de désorganiser tout. Ce dernier félicita Tom chaleureusement, tint à l'accompagner à bord de l'Entreprenant et le présenta au capitaine Thizat, qui assura à son jeune timonier qu'il lui accordait sa confiance et que dans l'avenir il le couvrirait de sa protection : c'est ce qui ne manqua pas d'arriver, car, dès ce moment, Tom Souville fut toujours placé à des postes ou employé dans des missions qui demandaient beaucoup d'initiative, de sang-froid et d'intrépidité.

    Ça marchait bien! :disait Tom, en racontant son début dans la marine militaire.

    Le 21 juillet, l'Entreprenant sortit de Brest avec plusieurs autres vaisseaux, formant une division chargée de rejoindre, dans les eaux de Nice, l'amiral Truguet: dont l'escadre devait appuyer les opérations des troupes françaises sur la * côte d'Italie et" assurer la sécurité de notre commerce. L'amiral Truguet contribua à la reddition de Nice et de Villefranche, et la division de Brest lui fut alors d'un grand secours, car il n'était sorti de Toulon le 20 septembre 1792 qu'avec cinq vaisseaux : le Tonnant, de quatre-vingts canons, le Commerce de Bordeaux, le Scipion, le Lys et le Centaure, de soixante-quatorze canons.

    Le 23 octobre, il se présenta devant Oneille, petit port situé sur la côte de Gênes, qui servait de refuge à un grand nombre de corsaires. Une embarcation du Tonnant, qui se dirigeait vers le rivage avec le pavillon parlementaire, fut pourtant accueillie par des coups de fusils. Isnard, enseigne de vaisseau, d'Aubermesnil, officier d'infanterie, et cinq matelots furent tués. Il y eut plusieurs blessés, parmi lesquels se trouva le capitaine de vaisseau Duchayla. La déloyauté des habitants reçut le châtiment qu'elle méritait. L'escadre ouvrit le feu sur Oneille. Après une vigoureuse canonnade, on mit à terre des soldats et des matelots : parmi ceux-ci était Tom Souville, qui, la hache à la main, entra l'un des premiers dans le village et, par son élan, entraîna ses camarades. Mais après avoir franchi la barricade qui fermait la principale rue et être arrivé presque sur la place, il fut atteint à un tournant par un coup de feu qui le frappa en plein front et le renversa presque assommé sur le pavé. Quand il revint à lui, bien plus tard, il se trouvait sur l'Entreprenant, à l'infirmerie du bord, et la tête comprimée par des bandages. Voici la conversation courte et substantielle qu'il eut avec le médecin qui le pansait : — A-t-on fortement avarié la tête du magot ? demanda-t-il.

    Non, rien de grave maintenant, répondit le docteur; mais pendant deux jours ta peau ne valait pas cher, mon garçon ; les poissons te filaient et s'attendaient à ta visite.

    S'ils n'ont fait que m'enlever le vernis, tout va bien, répondit Tom Souville ; et il se rendormit.

    Après avoir achevé l'œuvre de destruction commencée par l'artillerie des vaisseaux, soldats et matelots s'étaient rembarqués; les troupes qui avaient pris part à l'expédition furent reconduites à Villefranche, l'amiral Truguet se rendit à Gênes et l'Entreprenant reçut l'ordre, quelque temps après, de se rallier à la division que commandait le capitaine de vaisseau Latouche-Tréville, chargé d'une mission diplomatique près du gouvernement des Deux-Siciles. Cette mission terminée, Latouche-Tréville dut rejoindre, avec sa division, Truguet à Ajaccio, le gouvernement français ayant décidé qu'une expédition serait dirigée contre la Sardaigne. Dans les premiers jours de janvier 1793, l'amiral Truguet, renforcé de la division Latouche-Tréville, :se présenta devant j Cagliari. Les Sardes 'repoussèrent à coups de fusil une embarcation de l'escadre qui se dirigeait vers le port avec le pavillon parlementaire.

    L'amiral, pour punir cet acte de mauvaise foi, fit essuyer à la ville douze heures de bombardement et une descente fut ordonnée.

    Mais l'Entreprenant n'assistait pas à cette affaire; il avait dû se séparer de l'escadre en route pour porter secours au Languedoc, que le mauvais temps avait fatigué et qui se trouvait presque entièrement désemparé. Ce vaisseau, hors d'état de faire campagne, rentra à son port sous l'escorte de V Entreprenant, qui [dut lui donner la remorque par une mer démontée. Il arriva enfin à Toulon, coulant presque bas; dans le sauvetage de ce bâtiment, dont les amarres de remorque rompirent trois fois en pleine tempête, Tom Souville se fit remarquer par son entrain et son sang-froid. Sa conduite fut tellement appréciée du capitaine Lefrancq que celui-ci l'éleva aux fonctions d'aspirant, grade qui lui fut confirmé quelques mois plus tard.

    C'est à peine si Tom Souville allait avoir 16 ans. Mais qu'on ne s'étonne pas de cet avancement rapide : dans la marine, à cette époque, la politique, cette grande dissolvante, avait désorganisé les cadres, renvoyé les vieux matelots et remplacé ce personnel expérimenté par des hommes nouveaux; la discipline était très relâchée et les officiers cherchaient à s'appuyer surtout sur les hommes d'élite dont ils constataient l'énergie et dont la vaillance pouvait soutenir et enlever à l'occasion un équipage encore mal exercé et peu fait au danger.

    Sa mission terminée, l'Entreprenant vint à Cagliari reprendre son poste de combat. L'amiral Truguet, profitant d'une accalmie, avait fait descendre des transports dix mille hommes, dont quatre mille cinq cents volontaires marseillais, pour donner l'assaut. Il avait même pris la précaution de mettre à terre ses meilleurs marins, dont faisait partie Tom Souville, pour servir d'avant-garde et entraîner les volontaires par leur audace et leur courage. Mais aux premiers coups de fusil, les volontaires s'écrièrent qu'ils étaient trahis et s'enfuirent à la débandade. On voulut les rallier et les faire retourner au feu. Impossible.

    Les matelots, très maltraités et n'étant plus en forces, furent obligés de se replier et de se mettre sous la protection du feu de l'escadre. Quant aux volontaires, ils demandèrent à grands cris à regagner les vaisseaux, et leur attitude menaçante indiquait qu'ils feraient un mauvais parti à ceux qui tenteraient de s'opposer à leur rembarquement, que, pourtant, l'état de la mer rendait presque impossible. Craignant de la part de nos soldats une capitulation déshonorante, l'amiral mit ses bâtiments au mouillage.

    Les conséquences de cette mesure furent désastreuses pour l'escadre. Le Léopard, qui s'était échoué, ne put être renfloué faute de vent pour enfler ses voiles. Après avoir enlevé l'artillerie et le matériel, on livra ce vaisseau aux flammes pour qu'il ne tombât pas aux mains de l'ennemi. Les volontaires furent rembarqués et dirigés sur Marseille.

    Il serait curieux de rechercher, dans les gazettes de la localité, comment fut relatée à l'époque cette fameuse campagne de Sardaigne.

    Le siège de Cagliari levé, V Entreprenant îvX dirigé sur Toulon, et Tom Souville arriva pour assister à la révolte des comités réactionnaires contre les sections, et à la prise de possession de la ville par les Anglais que les royalistes avaient appelés.

    Le 25 août 1793, l'armée républicaine vint par terre mettre le siège devant Toulon tandis que les Anglais restaient maîtres de la mer. Dans la ville, les équipages des bâtiments désarmés, dont les sentiments n'étaient pas bien connus, inspiraient de graves inquiétudes aux Anglais. Les matelots bretons se faisaient surtout remarquer par leur attitude hostile. L'amiral anglais, lord Hood, craignant qu'ils n'allassent rejoindre les troupes républicaines, se décida, d'accord avec le comité général des sections, à les renvoyer dans les ports de l'océan. Quatre vaisseaux choisis parmi ceux qui étaient les moins propres à faire la guerre, l'Orion, le Patriote, l'Apollon et l'Entreprenant, furent délégués pour ce service de transport et, le 13 septembre, Tom Souville, suivant son bâtiment, fit route pour Brest. La division, comprenant quatre vaisseaux et une gabarre montés par six mille matelots, était placée sous les ordres du capitaine Bouvet.

    Le 13 octobre 1793, le Patriote et l'Entreprenant entrèrent à Brest. On devait croire que les officiers et les équipages de ces bâtiments seraient bien accueillis : il n'en fut rien. Les représentants de la Convention interdirent au Patriote et à l'Entreprenant toute communication avec la terre. Le lendemain, les commandants, les états majors, les officiers passagers, des maîtres d'équipage, les matelots furent conduits en prison.

    Après enquête, les représentants Tréhouart et Jean-Bon-Saint-André envoyèrent à Paris, pour y être traduits devant le tribunal révolutionnaire, le lieutenant de vaisseau Fichet, l'enseigne de vaisseau de l'Écluse, les seconds maîtres canonniers Michel Jaquelin et Cardenet, le chef de pièce Gille Blanchard et le canonnier de marine Vauson. Quand ils étaient à Toulon, tous ces braves gens servaient sur divers navires, et on juge de leur étonnement lorsque le tribunal leur demanda comment ils ne s'étaient pas opposés par la force à l'horrible trahison qui avait livré la ville aux Anglais. On pouvait poser pareille question aux chefs supérieurs de la marine ; mais les officiers subalternes et les matelots étaient-ils responsables? Néanmoins, la sinistre comédie politique exigeait que des innocents fussent sacrifiés pour donner satisfaction aux passions du moment : ces malheureux furent condamnés à mort et exécutés.

    Cet acte d'iniquité frappa vivement l'esprit de Tom Souville, qui s'était lié d'amitié avec deux de ces martyrs, et, quand il racontait cette pénible phase de sa vie, on pouvait deviner que les mesures révolutionnaires de cette époque n'avaient fait naître chez lui qu'un enthousiasme très relatif. L'histoire, transformée en légende, a donné une autre couleur aux faits.

    L'Entreprenant fit, à cette époque, partie de la division de l'amiral Nielly, qui dut rejoindre l'escadre commandée par l'amiral Villar et Joyeuse, chargé de surveiller un convoi de farines venant des États-Unis, et escorté par l'amiral Van Stabel.

    Villaret, dont les forces se montaient à vingt cinq vaisseaux, fut attaqué par l'amiral anglais lord Howe, qui pouvait mettre en ligne de combat trente vaisseaux de premier rang. Cette bataille dura trois jours, les 3o mai, 2 et 3 juin 1794. Pendant l'action du dernier jour, l'Entreprenant, après s'être battu pendant cinq heures contre deux vaisseaux anglais, reçut l'ordre de sauver le Républicain, qui était complètement désemparé. Souville était chargé des signaux : mission très pénible et délicate, car la moindre erreur est de nature à compromettre toute une escadre et à rendre la position de combat fort critique; des fautes de transmission peuvent également se produire pendant la lutte, à cause de la fumée et de la poudre; aussi le service des signaux doit-il être réglé avec beaucoup d'intelligence et de soin ; le choix des couleurs des pavillons et de leur disposition exige le plus grand discernement.

    Or, Tom Souville fut blessé par un biscaïen au genou gauche dès le début de l'affaire ; pourtant il ne quitta son poste qu'après que le dernier coup de canon fut tiré, et sans avoir un seul moment faibli sous son rôle écrasant. Il revint à Brest avec l'Entreprenant, le 13 juin, et le 14, le convoi de l'amiral Van Stabel, escorté de l'escadre de Villaret-Joyeuse entrait dans le port. r

    L'Entreprenant fut désarmé le 3o septembre I794.

    Après cette campagne, où il avait vu le feu et commencé de se former à la guerre, Tom Souville s'embarqua le premier octobre r 794, en qualité d'aspirant provisoire, sur le vaisseau le Formidable, de soixante-quatorze canons, placé sous le commandement du capitaine Lefrancq. Ce bâtiment faisait partie de la division de l'amiral Nielly, qui croisait environ à cent lieues dans l'ouest du cap Finistère, avec des vaisseaux de soixante-quatorze : le Tigre, sur lequel il avait son pavillon, les Droits de l'homme, le Marat, le Lepelletier et le Jean-Bart. Le Formidable rallia la division dans le courant d'octobre. Les premières semaines de la croisière furent sans incidents ; aucun navire ennemi ne parut dans les limites du parcours indiqué par les instructions.

    Mais pendant la nuit du 10 novembre, la division aperçut deux navires auxquels elle donna la chasse ; à la pointe du jour, ils furent reconnus pour des vaisseaux anglais : l'un d'eux, fort marcheur et de plus favorisé par une légère brume qui s'éleva le matin, réussit à s'échapper; l'autre, l'Alexander, de soixante-quatorze canons, attaqué par le Jean-Bart et le Formidable, se battit une heure en désespéré. Pendant le combat, de graves avaries survenues'dans sa mâture ne lui permirent plus de manœuvrer par une brise faible qui exigeait qu'on profitât des moindres sautes de vent. Il ne put éviter de présenter son travers à ses adversaires, qui le longèrent l'un à bâbord, l'autre à tribord, et l'écrasèrent de leur artillerie.

    La lutte dans de telles conditions devenait impossible et, les navires se rapprochant de plus en plus, les grappins d'abordage allaient être lancés, lorsque l'Alexander amena son pavillon. Les pertes s'élevaient à une quarantaine d'hommes tués ou blessés. Tom Souville fut chargé par le capitaine Lefrancq d'amariner le navire, c'est-à-dire de prendre avec lui un nombre d'hommes suffisant pour capturer l'Alexander. Puis le capitaine fit confectionner des mats de fortune et, escorté par le Formidable, il entra dans le port de Brest.

    A la fin du mois, c'est-à-dire après quelques jours destinés aux réparations les plus urgentes,— car il avait été très maltraité pendant ce dernier combat, — le Formidable reprit la mer et vint rejoindre la division.

    La campagne d'hiver fut très rude et les navires fatiguèrent tellement que l'amiral Nielly fut forcé de terminer la croisière vers la fin d'avril après avoir perdu le Neuf-Thermidor y vaisseau de premier rang; ce Neuf-Thennidor était d'ailleurs incapable de tenir la mer ; il n'avait été armé pour faire partie de la division que sur les oi dres formels des représentants de la Convention et du comité de Paris, lesquels n'avaient tenu aucun compte des observations faites par l'amiral. Par une nuit de décembre, le vaisseau, presque rompu par une mer démontée, fit des signaux de détresse.

    Tom Souville fut encore le premier qu'on envoya au secours ; il n'hésita pas à se risquer dans un canot que des lames énormes menaçaient d'engloutir à chaque seconde et il réussit par son sang-froid et son courage à sauver l'équipage. Il partit enfin le dernier du Neuf-Thermidor, qui coula presque sous ses pieds.

    Une telle conduite ne pouvait valoir à Tom Souville que la plus haute estime et les plus chaleureuses félicitations de ses chefs. Aussi, lorsque le capitaine Lefrancq quitta le commandement du Formidable pour le laisser au capitaine de Linois, fut-il heureux de délivrer à son jeune timonier de dix-sept ans le certificat suivant : « Je soussigné, capitaine des vaisseaux de la « République, certifie que monsieur Antoine-Thomas Souville a servi sous mes ordres, d'abord « sur le vaisseau l'Entreprenant en qualité de timonier faisant fonctions d'aspirant, et ensuite, « sur celui le Formidable où il a rempli les mêmes « fonctions; je certifie en outre que par son zèle « et son intelligence je l'avais chargé des signaux « et que, dans les combats des 10 et i3 prairial an « deux à bord de l'Entreprenant, et celui du 16 « brumaire an troisième à bord du Formidable qui « donna lieu à la prise du vaisseau anglais l'Alexander par la division aux ordres du contre« amiral Nielly, monsieur Souville a déployé le

     

    « plus grand courage et le plus grand sang« froid. En un mot, sa conduite, pendant tout le « temps qu'il a servi sous mes ordres, est digne « des plus grands éloges. En foi de quoi je lui ai « délivré le présent comme une marque de la plus « haute estime que je lui ai vouée.

    « Brest, le 30 nivôse an troisième de « la République française.

    « Capitaine Le FRANCQ. »

    Dans les premiers jours de juin, on apprit que l'amiral Vence, qui escortait avec trois vaisseaux un convoi venant de la rivière de Bordeaux sur Brest, avait été attaqué par les Anglais et s'était réfugié à Belle-Ile. Huit bâtiments du convoi avaient été pris. A cette nouvelle, l'amiral VillaretJoyeuse reçut l'ordre d'appareiller. Il opéra sa jonction avec l'amiral Vence le 13 juin, à quelques lieues de l'île de Groix. Le Formidable faisait partie de l'escadre.

    La campagne ne fut pas longue, comme on va le voir. L'escadre française aperçut le 22 juin les forces anglaises se montant à quatorze vaisseaux commandés par lord Bridport. Celui-ci était chargé d'escorter les bâtiments que le gouvernement anglais envoyait dans la baie de Quiberon.

    De plus, le commodore John Waren, ayant mission de surveiller cette opération, avait sous ses ordres une frégate, l'Inconstant, portant son pavillon, deux vaisseaux de soixante-quatorze : le Robert et le Tlzllnderer, le vaisseau de soixante quatre le Standard et cinquante bâtiments de transport. Au premier avis de l'apparition de la flotte française, il vint se mettre sous la protection de lord Bridport.

    L'amiral Villaret, très inférieur en nombre, car il n'avait sous son commandement que dix vaisseaux mal approvisionnés, préoccupé en outre du ralliement de son escadre, manœuvra de façon à éviter toute rencontre. Mais ses ordres n'ayant pas été compris, le mouvement de retraite fut mal exécuté, ce qui permit à lord Bridport de chasser en avant. Alors Villaret donna l'ordre à ses vaisseaux de présenter tous à la fois le travers à l'ennemi, d'un bord ou de l'autre : ce mouvement ne fut pas formé, malgré les signaux, malgré les ordres verbaux qui prescrivaient à chaque vaisseau ce qu'il avait à faire. Le soir la brise mollit et la nuit fut calme.

    Vers le matin,le vent s'éleva et, passant d'abord sur la ligne anglaise, lui permit de reprendre la chasse. L'escadre française fut prévenue que l'amiral allait chercher le mouillage de Groix, et chaque vaisseau reçu l'ordre de régler sa marche sur celle des plus mauvais marcheurs, de façon à former une ligne de combat et à pouvoir résister aux Anglais s'ils avaient réellement l'intention d'attaquer. Mais plusieurs capitaines ne voulurent pas obéir aux instructions données, d'autres comprirent encore mal les signaux et le malheur que

    ce défaut d'entente faisait prévoir fut inévitable.

    L'Alexandre, mauvais marcheur, et le Mucius, son matelot d'avant, ouvrirent le feu sur les Anglais avec leurs canons de retraite. Bientôt l'Alexandre, attaqué par l'Irrésistible et l'Orion, se vit abandonné par la Régénérée, qui le remorquait, et le Mucius, qui s'éloigna en forçant de toile. Ordre fut donné par l'amiral Villaret de se porter au secours de l'Alexandre : le Tigre et le Formidable exécutèrent seuls cet ordre. Pendant ce mouvement, le Formidable fut rejoint et attaqué par deux vaisseaux anglais, la Queen Charlotte et le Sans-Pareil, qui par des volées d'artillerie détruisirent ses agrès et sa mâture. La chute des mâts tua et blessa beaucoup de monde, la panique s'empara de l'équipage; le pont était encombré de débris de mâts, de cordages et de vergues : il ne restait de la mâture qu'un tronçon du mât d'artimon. Le pavillon, encore amarré à sa corne, gisait sur le pont et ce triste spectacle, présage d'une reddition probable, ajoutait encore au désordre du combat et au découragement des matelots. On ne résistait plus que faiblement à l'artillerie anglaise, lorsque Tom Souville s'écria : — Ma foi, mes enfants, je n'ai pas envie de me faire trouer la peau par les Anglais, sans risquer de leur donner une saignée !

    S'élançant tout seul sur le pont, au milieu d'une grêle de balles, il alla couper la drisse du pavillon qu'il cloua au tronçon du mât d'artimon :

    Et maintenant, feu partout! cria-t-il.

    Cet acte d'intrépidité ranima le courage des combattants ; le feu reprit avec une extrême vigueur; les batteries basses envoyèrent leurs bordées de tribord et de babord contre les Anglais, qui s'étonnèrent d'une pareille résistance après un moment de faiblesse. Tom Souville, blessé de deux coups de feu à la cuisse et à l'épaule, s'était traîné près de son capitaine, qui lui dit brièvement : — Si nous sortons de là, mon garçon, tu as ton brevet d'enseigne dans ta poche.

    En effet l'issue du combat était encore incertaine : la Queen Charlotte avait beaucoup souffert et l'approche de vaisseaux français semblait assurer la délivrance du Formidable, lorsque tout à coup le cri « Au feu, au feu ! » retentit sur l'avant. Ce n'était que trop vrai : le sinistre grandissait à chaque seconde; les flammes, sortant par les sabords et se développant avec une intensité effrayante, menaçaient déjà la soute aux poudres.

    La mort inutile, sans possibilité de résistance ou de combat, était certaine : le pavillon fut amené.

    Les Anglais, cessant le feu, mirent des embarcations à la mer pour sauver l'équipage, qui était prisonnier de guerre.

    Pour le coup, nous sommes genopés, dit philosophiquement Tom Souville. Bah! nous en sortirons bien et on verra plus tard.

    Tout le monde fut sauvé, même les blessés.

    Lorsque, après avoir fait le tour du bord, le capitaine de Linois et Tom Souville mirent pied sur le canot anglais qui devait les transporter sur les vaisseaux déjà bien au large du Formidable, un horrible craquement se fit entendre et un bruit sourd annonça la fin du vaisseau français, qui s'abîma dans les flots.

    Près de lui l'Alexandre, frappé dans ses œuvres vives, coulant bas d'eau, entièrement désemparé et ne recevant aucun secours de la flotte française, malgré les ordres signalés de l'amiral Villaret, fut obligé d'amener aussi son pavillon et de subir le sort du Formidable (l).

     

    (l) Toute la campagne de l'Entreprenant et du Formidable, depuis Oneille jusqu'au combat de Groix, a été puisée dans le remarquable livre de M. E. Chevalier : Histoire de la marine française sous la première république. Je l'ai serrée au plus près.

    CHAPITRE V

    Souville à Purtsmouth. — Examen des environs. — Echange de prisonniers. — Retour en France. — Tempête. — Sauvetage du Royal-Louis.

    Tom Souville fut bien traité par les Anglais; grâce à sa connaissance de leur langue, il fut utile au capitaine de Linois, qui ne parlait qu'un anglais de pilote. Aussi ce dernier ne voulut-il plus se séparer de lui. Quand on arriva à Portsmouth, le port d'internement, les autorités anglaises leur proposèrent d'être prisonniers sur parole, c'est-à dire, de circuler dans la ville en toute liberté, à la condition qu'ils jureraient de ne pas tenter de s'échapper. Le capitaine de Linois accepta; mais Tom Souville commença par refuser énergiquement : « Surveillez-moi tant que vous pourrez, répondit-il fièrement; mais vous ne me tiendrez pas longtemps; je vous jure que je passerai entre les mailles de vos filets. Je trouverai moyen de prendre le large et de nager vers la France. Gardez-moi à vue, car, je vous préviens, je m'échapperai. »

    On l'enferma alors dans une des cellules de la partie basse d'un vieux ponton le Diamond, et, dès le premier jour, le lion se fit renard. Il commença par observer l'épaisseur des cloisons et des bordages, et, devenu méditatif par nécessité, il élabora longuement un plan d'évasion. Tom faisait déjà ses préparatifs de départ, comme il le disait en termes moins mesurés, c'est-à-dire, qu'il avait réuni et caché presque tous les engins nécessaires pour accomplir cette œuvre de ruse et de patience qui consiste à pratiquer un trou dans le bordage, à l'insu des gardiens, et à le rendre invisible aux yeux les plus investigateurs, lorsqu'un après-midi, pendant qu'il feignait de dormir, un matelot de planton vint le prévenir que le commandant du ponton le faisait appeler.

    Il sortit de son cachot et, sur le pont, il se trouva en présence non seulement du commandant anglais, mais encore du capitaine de Linois. Celui-ci, en sa qualité de supérieur, qualité qui subsistait même pendant la captivité, lui ordonna de renoncer par un engagement solennel à toute tentative d'évasion et de le suivre. Tom Souville fut étonné du regard fixe de son capitaine, et, devinant une arrière-pensée dans cet ordre, il obéit et prêta le serment voulu. Le commandant anglais lui délivra aussitôt son ordre d'élargissement et lui assigna Portsmouth comme résidence.

    Tom, lui dit alors son capitaine, dès qu'ils furent sur le quai à quelques pas des marins anglais, j'ai reçu de France la nouvelle que notre captivité ne serait pas de longue durée, car des propositions d'échange ont été faites par le gouvernement anglais. Or, j'ai pensé qu'il était inutile pour toi de subir, pendant les quelques semaines que nous avons à rester ici, les rigueurs d'un cachot qui ne t'apprendra rien. Tu souffres de la sévérité assez justifiée de tes gardiens, qui ont à déjouer tes projets de fuite, tandis qu'ici nous avons des yeux pour voir, et pour un officier de la marine française le port de Portsmouth a peut-être des côtés curieux à observer. Qui sait si, un jour, nous n'essaierons pas d'y entrer ? Alors il nous faudra connaître les points forts ou faibles de ce grand colosse qui défend l'Angleterre. Peut-être aussi serons-nous encore une fois comme aujourd'hui prisonniers de guerre, et ne penses-tu pas qu'à ce moment-là il nous sera utile d'avoir bien observé la côte dans ses moindres replis ?

    Crois-moi, mon garçon, il vaut mieux avoir la possibilité de bien étudier son ennemi que de perdre son temps à le bouder. Travaillons des yeux: le meilleur du poisson, c'est l'œil; l'avenir prouvera que nous n'avons pas eu tort.

    Le capitaine ne savait pas si bien parler, car ce fut de Portsmouth qu'eurent lieu, par la suite, toutes les évasions de Tom Souville. Celui-ci se rendit aux raisons de son chef; et les voilà arpentant la ville du matin au soir dans toutes les directions. Il leur était défendu de s'éloigner, mais les yeux de marin voient tout : ce qui frappa surtout Tom, ce fut, à la marée basse, cette immense étendue de vase qui s'étalait entre la terre ferme et les pontons où étaient enfermés les prisonniers. Il y avait là de longues bandes de sables mouvants impossibles à franchir, car l’enlisement y était certain, et, au dire des Anglais, tout prisonnier qui tentait de les traverser était inévitablement perdu. Cet obstacle, presque insurmontable, le fit longtemps réfléchir. « Bah ! fit-il en forme de conclusion, si on y était, on trouverait bien le moyen de s'esquiver tout de même. »

    Trois semaines s'étaient écoulées depuis le jour où Tom Souville avait quitté le Diamont. Grâce au maigre subside que lui fournissait l'amirauté anglaise et aux quelques secours dus à l'amitié de son capitaine, il avait trouvé asile dans une famille de smogglers qui le traitait bien. Il s'était attiré leur sympathie en apprenant quelques mots de français aux enfants et,entre cette distraction et ses observations personnelles, son temps se passait le moins mal possible, lorsqu'un matin le capitaine de Linois vint tout joyeux lui annoncer qu'ils allaient être échangés. En effet, dans la journée, Tom Souville reçut l'ordre de se rendre à l'amirauté. Là, on lui annonça qu'un échange de prisonniers allait voir lieu, qu'il était désigné pour en faire partie et qu'il eût à se trouver sur le navire parlementaire au coucher du soleil. Il courut de suite chez le capitaine de Linois, qui lui aussi partait pour la France.

    .— Je te l'avais bien dit, mon cher Tom, de prendre patience. Tu peux être appelé un jour à revenir goûter les douceurs de l'hospitalité des pontons. C'est une chance que courent les marins.

    Connais-tu bien la côte anglaise ?

    Oui, mon capitaine. Je me suis fourré dans la cervelle tous les trous de la falaise de Portsmouth, au-delà de Douvres, et, si je suis dans les filets anglais, les mailles ne seront jamais assez petites pour garder le poisson. Quant à sortir de leur cage de bois, j'en fais mon affaire.

    Et maintenant, à la grâce de Dieu 1 dit le capitaine. Je jure bien que je leur ferai payer cher le mal qu'ils nous ont fait. En arrivant en France, je tiendrai ma promesse, mon garçon, tu auras ton grade d'enseigne. Faisons notre paquet, et en route !

    Comme on peut le penser, de part et d'autre, le paquet fut bientôt prêt. Tom Souville prit congé de ses hôtes, dont il s'était fait des amis et que plus tard il n'oublia pas lorsque la fortune, récompensant ses entreprises hardies, lui permit de vivre avec cette prodigalité et ce mépris de l'argent qui s'accordaient si bien avec sa nature pleine de générosité et de bonté. N'ayant aucun besoin, il ne songeait qu'à être être utile aux autres. Ce fut là toute sa vie, et Calais lui doit en grande partie l'origine de sa fortune, comme on le verra plus tard. Mais à cette époque, c'est-à-dire à la fin de l'année 1795, notre marin de 18 ans, futur enseigne sans solde, prisonnier de guerre, ne pouvait guère montrer la générosité de sa nature.

    D'ailleurs il n'y avait pas à le lui reprocher.

    Le soir venu, il s'embarqua sur le navire qui devait le conduire en rade de Brest. Il trouva sur le pont le capitaine de Linois qui avait renoncé à certaines faveurs dues à son grade d'officier pour partager le sort de ses matelots. On s'arrangea tant bien que mal dans une place d'entrepont assignée aux prisonniers.

    Quand l'ordre d'appareiller fut donné, le temps s'annonçait mal; des vagues énormes s'abattaient sur le rivage et au large la mer, striée d'un nombre infini de lignes d'écume, s'avançait menaçante et sinistre. Un immense voile de nuages noirs enveloppait l'horizon et semblait cacher le ciel à jamais.

    Tous regardaient par les sabords, frappés par la grandeur de ce lugubre spectacle et se demandaient, résignés, si, dans ce déchaînement de la nature, une large tombe n'allait pas s'ouvrir pour eux. Or le tableau inspira à Tom Souville une réflexion bien différente, qu'il exprima dans son style pittoresque de marin : — Quel bon temps pour la course, s'écria-t-il, et comme on pincerait facilement les Anglais !

    Mais à quoi bon se tracasser le tempérament ?

    L'important en ce moment serait de ne pas boire à la grande tasse par cette sale tempête, si c'est possible. Mais comme nous n'y pouvons rien, bonsoir les camarades 1

    Cela dit, il s'affala sur le matelas de sapin, posa sa tête sur son sac et chercha le sommeil.' Pendant trois jours et trois nuits, la tempête sévit avec rage ; enfin le quatrième ! jour, le vent fut moins violent, les nuages, désagrégés par la bourrasque, prirent une allure plus rapide et leur teinte plus claire annonça le retour du soleil. Mais le navire, mis à la cape pendant cette tourmente, avait perdu sa route, le vent d'ouest qui soufflait toujours le forçant à louvoyer. Il se retrouva le cinquième jour presque dans les eaux de Portsmouth.

    Affreuse était la situation des prisonniers enfermés et entassés dans les entreponts, privés d'air, car il était impossible d'ouvrir les sabords par une mer aussi furieuse, et affaiblis par le manque de nourriture : la maigre ration de biscuit et d'eau qu'on leur donnait étant tout à fait insuffisante, ces malheureux, le corps brisé par une immobilité forcée, souffraient cruellement ; l'énergie les abandonnant, ils perdaient même tout espoir de délivrance. Plusieurs d'entre eux, pris de délire, cherchèrent dans le suicide la fin de leur martyre. Les officiers anglais eurent enfin pitié de leurs prisonniers et, quand le temps fut moins mauvais, c'est-à-dire le cinquième jour, ils les autorisèrent à monter sur le pont par escouades pendant une demi-heure. Le vent qui mollissait permit enfin d'ouvrir les sabords et l'air rendit à tous l'énergie avec la vie. Ils n'étouffèrent plus, et Tom Souville, qui n'avait rien perdu de son insouciance gouailleuse, disait à ses compagnons de misère pour les consoler : — Chez les Anglais, on ne meurt que d'indigestion'; vous n'avez pas la présomption de croire que les prévenances et les attentions du maître coq vous en aient réduits là.

    Ses camarades et lui avaient moins souffert que les autres : sachant l'anglais, Tom Souville s'était lié avec quelques matelots. Bons diables au fond, ne voyant dans ces hommes exténués par la souffrance que de braves marins comme eux, les Anglais, sans qu'il y parût trop, cherchaient à adoucir pour leurs prisonniers les rigueurs de leur service. Peut-être le shelling, dans ces occasions là, était-il pour les privilégiés un puissant auxiliaire. Inutile d'approfondir; laissons à l'humanité ce qui paraît lui appartenir.

    Le vent, malgré l'accalmie, soufflait toujours de l'ouest, et le navire parlementaire avait peine à faire sa route. Enfin le dixième jour seulement, on arriva dans les eaux de Brest. L'échange des prisonniers se fit rapidement, et ce fut avec un profond sentiment de joie et de bonheur que Tom Souville mit le pied sur un bateau français. Il lui sembla que, sur ce plancher au-dessus duquel flottait le drapeau qu'il avait si souvent défendu, il retrouvait les seuls dieux de la religion de son cœur, sa patrie et sa famille. Sa mère surtout lui revenait à l'esprit, sa mère qu'il adorait et dont le cœur s'était, il y avait près de huit ans, si désespérément déchiré le jour où il s'embarqua comme mousse à Dunkerque. Bientôt rentré à Calais, il allait y être nommé enseigne, comme son capitaine le lui avait promis, et avec des états de service tels qu'une belle carrière s'ouvrait pour lui dans la marine. Ces réflexions ne furent qu'un éclair et, malgré une mer très houleuse et un vent contraire, il ne cessait de regarder les feux de Brest qui grandissaient, se multipliaient et brillaient de plus en plus dans l'obscurité du soir. On n'était pour ainsi dire plus qu'à quelques encablures de l'entrée du port, lorsque tout à coup un acte de dévouement héroïque faillit faire évanouir à jamais ces visions futures toutes brillantes d'espoir : on signala un navire en perdition sur la roche Maingan, dangereux écueil qui se trouve près de la passe.

    Déjà, l'année précédente, le Républicain, vaisseau de cent vingt canons, s'était perdu à cet endroit, et ce jour-là pareil sort menaçait le RoyalLouis, un navire neutre, croit-on d'après la note trouvée dans les papiers de Tom Souville et d'après un rapport de M. Guillebert, banquier à Calais. Ce navire faisait des signaux de détresse; mais l'état de la mer était tel que tous les efforts essayés de la terre pour le secourir se trouvaient paralysés par la force des lames. Tom Souville, sans hésiter, demanda au capitaine l'autorisation de chercher à sauver la vie de ces malheureux voués à une mort certaine. Il y eut dans la façon dont il présenta la requête un tel entrain et une si grande certitude de réussir que le capitaine consentit. Pendant qu'on mettait le canot à la mer, Tom Souville demanda des hommes de bonne volonté : sept se présentèrent et s'apprêtèrent à embarquer. Tom Souville., glissant par les cordages, descendit le premier ; par trois fois les lames emplirent le canot qu'on fut obligé de rchisser pour le vider. Enfin tous purent s'embarquer, emportant avec eux le bout du filin qui devait établir le va et vient. L'abordage du Royal-Louis fut très pénible. Deux hommes tombèrent à la mer; Tom Souville n'eut que le temps de lancer le filin à bord du navire, puis de se jeter à l'eau pour porter secours à ses matelots qu'il aida à rejoindre le canot. Tous montèrent à bord du vaisseau en détresse; le va et vient fut établi entre les deux navires, et ce fut au prix des plus douloureux efforts et au péril de leur vie que les marins français sauvèrent l'équipage. Les derniers, Tom Souville et ses matelots sautèrent dans leur canot, abandonnant le Royal-Louis, qui peu de temps après fut coupé en deux et sombra.

     

    En arrivant à Brest, les sauveteurs furent chaudement félicités par le commissaire de marine; quant à Tom Souville, le capitaine de Linois. le présenta tout spécialement à l'ordonnateur, et, après des éloges bien mérités, il demanda la confirmation du grade d'enseigne qu'il lui avait promis au dernier combat du Formidable. L'ordonnateur s'engagea à appuyer la demande du capitaine et promit à Tom Souville de lui faire envoyer son brevet à Calais pendant le congé de six mois qui lui était accordé dès le jour même. Ce ne fut pas sans quelque tristesse que Tom dit adieu à son brave capitaine ; ce dernier devait par la suite fournir une brillante carrière dans la marine, mais son protégé ne devait plus le revoir.

    CHAPITRE VI

    De Brest à Paris. — L'aimable hôtesse. — A Calais. — Joyeux retour. — Rêve de courses. — Craintes de l'Angleterre. — Première tentative: prise du Star. — Désintéressement de Tom Souville. — Son humanité envers les émigrés. — Encore un sauvetage. - Devant le conseil de l'Amirauté. — Enseigne à bord de l'Union-Parlementaire. — Obtention d'une lettre de marque.

    « Ah çà mais! Je m'ennuie horriblement ici ! »

    Tel fut le cri de ce brave garçon après les premières heures d'une liberté à laquelle il avait tant aspiré. Tel est aussi le cri de tous les matelots à terre, après qu'ils y ont tiré leurs premières bordées. Tom toucha d'abord, à l'Amirauté, une partie de la solde qui lui était due ; elle lui fut payée en assignats. Ses mois de captivité déduits, il constata philosophiquement que, si le gouvernement commençait à monter comme gloire, il baissait fort comme change. Puis il chercha ensuite les moyens de se rendre à Calais. Il avait bien sa feuille de route en poche, mais la feuille était plus en règle que les routes n'étaient sûres, car le pays sortait d'une terrible guerre civile, et des bandes de chouans parcouraient encore la campagne ; ils ne cherchaient plus, il est vrai, à combattre pour un parti irrévocablement perdu ; mais, trop compromis pour penser à se soumettre, continuellement traqués, ils demeuraient dangereux encore, protégés par la nature même de ce pays accidenté dont toutes les retraites leur étaient familières. Quiconque portait uniforme était considéré par eux comme un bleu et encore traité en ennemi.

    Tom Souville, aussi prudent qu'il était brave à propos, s'enquit des matelots libérés qui pouvaient faire route avec lui ; il apprit qu'un détachement de cinquante marins devait partir le lendemain matin à destination de Cherbourg1, en passant par Saint-Brieuc. Il partit à pied avec eux, puis il accompagna le courrier qui allait à Rennes. Là, il descendit, avec un de ses compagnons de route, dans une petite auberge située au milieu d'un faubourg de la ville. Par suite de circonstances restées un peu obscures, il s'y attarda, profitant d'une hospitalité peu coûteuse et assez attrayante par les mille soins dont l'entoura l'hôtesse. Celle ci s'intéressa chaleureusement aux nombreux récits de guerre, de sauvetage et de captivité que lui fit ce grand jeune homme de dix-neuf ans, beau garçon, doué de toute la franche et insouciante gaieté de son âge et portant à merveille ce miroir aux alouettes qu'on appelle un uniforme.

    Tom Souville trouvant bon dîner, bon gîte (ne parlons pas du reste), toutes choses enfin qui avaient un charme nouveau pour lui, s'oublia pendant trois jours — et des jours de vingt-quatre heures à raconter, à détailler sa vie de marin et à se laisser bercer dans la douce sérénité d'une existence tranquille, qui succédait heureusement aux luttes et aux orages de la veille. Enfin, le troisième jour, la raison revint et il songea sérieusement à partir. Le mari, — car il y avait un mari, - s'étant pris pour lui d'une de ces sympathies d'instinct qui surviennent parfois dans ces incidents de passage, ne pouvait consentir à son départ.

    Au lieu de courir les mers, proposa-t-il, restez avec nous ; il me faudrait un ami pour protéger ma femme et me remplacer ici tandis que je voyage à travers la campagne pour ravitailler l'armée.

    - Cela se trouvera, consolez-vous, répondit Tom Souville en souriant; et il partit.

    Toutefois, l'aubergiste voulut l'accompagner; il lui proposa de le conduire avec sa cariole jusqu'à Laval. Tom Souville accepta volontiers, heureux de ménager ses modestes ressources afin d'achever son voyage sans trop de préoccupations matérielles.

    De Rennes à Laval, l'aubergiste imposa à Tom Souville plusieurs stations dans les cabarets de la route ; les deux amis se consolèrent le verre en main, ce qui n'était ni dans les habitudes, ni dans les goûts de Tom, et, à l'heure de la séparation, les adieux, trempés dans quelques verres de vin du cru, se ressentirent de ces libations.

    Gomme ma femme et moi nous vous regretterons! soupirait l'aubergiste.

    Je n'accepte que la moitié des regrets, répondit son ami, plus maître de lui-même et pas fâché au fond d'être débarrassé de cette moitié encombrante du ménage.

    A partir du Mans, le voyage n'offrit aucune difficulté et ne fut plus qu'une question d'heures. Les coches se traînaient péniblement sur des routes défoncées; on mit deux jours à faire le trajet du Mans à Paris, au milieu des longues plaines de la Beauce, et le peu de patience que possédait le jeune marin fut mise à une rude épreuve. Enfin quand il mit le pied pour la première fois dans cette grande ville qui avait servi de scène au sombre drame de la Révolution, il fut étonné de la trouver si calme: c'est que près de quinze mois s'étaient passés depuis la Terreur, et Paris comme toujours avait hâte d'oublier. «Allons, ils ont pris la chose gaiement,» se dit-il. Et il partit sans plus tarder pour Calais.

    Son cœur ne battit jamais plus fort que lorsqu'il entendit la lourde voiture s'engager avec un grincement de vieille ferraille sur le pont-levis et entrer sous la longue voûte du mur d'enceinte.

    Jamais, disait-il plus tard, je n'ai été si heureux qu'en ce moment. Je sentais que, dans ma vie de marin, j'aurais de la chance ! Pressentiment qui ne s'explique pas et que l'avenir se charge souvent de justifier chez les audacieux qui ont une belle confiance dans l'avenir.

    Lorsque, adolescent de 19 ans, on rapporte aux siens un nom déjà ennobli par de nombreux traits de courage et par des états de service exceptionnels, on peut espérer hardiment en son étoile pour triompher des luttes futures.

    Il n'était pas attendu, et on juge de la réception qui lui fut faite, quand, le soir, il vint demander sa place au souper de famille; la joie du retour illumina ce modeste foyer, où on lui avait gardé tant d'affection et de tendresse. Bien des larmes de bonheur coulèrent, et Tom pleura comme les autres.

    Où est mon frère? demanda-t-il quand il ne vit que quatre couverts sur la table.

    Celui-là aussi, lui répondit son père, est sorti du nid : il est parti en Hollande, à la suite de l'armée, comme médecin sous-aide; il reviendra à la fin de la guerre.

    La fin de la guerre ! dit Tom en souriant.

    On a tellement chambardé la vieille carcasse de l'Europe, avec les idées nouvelles, que je ne crois pas que cette fin-là arrive de si tôt. Les Anglais surtout ne la voudraient pas ; aussi, ajouta-t-il en lançant soudain une idée qui le préoccupait vivement, je songe à m'expliquer personnellement un peu avec eux sur ce point.

    Cette réflexion contenait toute la révélation d'un projet qu'il méditait depuis son séjour à Portsmouth et qu'il songeait dès lors à mettre à exécution.

    A son arrivée à Brest, il avait été frappé de l'indiscipline des équipages nouveaux, peu accoutumés aux exigences du métier et plus occupés d'écouter les orateurs des clubs que leurs propres officiers ; il avait observé en outre que ces derniers, tirés tout récemment des cadres delà marine marchande, avaient une fâcheuse tendance à faire passer dans maintes circonstances leur intérêt personnel avant celui de l'État : inexcusable conduite que peut seul expliquer le relâchement inévitable dans les services, à ces époques si troublées; et puis la misère qu'enduraient ces hommes mal payés les décourageait souvent par un excès de souffrances incessantes. Aussi les comités supérieurs des ports militaires s'étaient-ils aperçus que beaucoup de capitaines cherchaient des compensations en faisant pour leur propre compte des prises sur l'ennemi, prises qui auraient dû appartenir à l'Etat. Les comités de la marine cherchèrent bien un instant à empêcher ces désordres ; mais ils agirent sans énergie, et d'ailleurs peut-être eussent-ils mieux fait, dans l'intérêt de la défense nationale, de régulariser plutôt que d'interdire : car ces coureurs de mer, officiers et matelots, rompus à tous les dangers de ces entreprises hardies, auraient constitué une réserve de marins éprouvés, qui plus tard auraient servi utilement sur les grands navires de guerre. Les comités de la marine ne purent y songer, pressés qu'ils étaient d'obéir aux ordres rigoureux et sans appel des députés de la Convention, lesquels étaient dénués, l'histoire le dit, de tout savoir théorique et de toute expérience pratique en pareille matière.

    A cette époque, au lieu de chercher à attaquer l'ennemi dans ses œuvres vives, je veux dire dans la prospérité de son commerce qui se fut trouvé ainsi compromis, au lieu de s'ingénier à passer sur toutes les mers à travers les larges mailles des lignes anglaises afin de suspendre, ne fût-ce que pour un temps, le grand mouvement de circulation qui est la vie même de l'Angleterre, on ne se préoccupa que de la guerre d'escadre, et à des vaisseaux solides, bien gréés, bien armés et montés par des marins exercés depuis longtemps, on opposa des navires vieux comme des pontons, dont la membrure menaçait de se briser à chaque coup de mer, dont le gréement était insuffisant, le ravitaillement presque nul, et les équipages courageux, sans doute, mais ignorants du métier !

    Les enthousiasmes des théoriciens ont rarement la fortune pour eux à la guerre, car la guerre veut être apprise et sue. L'histoire a fait connaître le résultat de ces malheureuses campagnes pendant lesquelles la vaillance n'a jamais fait défaut, mais qui ont été marquées par tant de sacrifices inutiles.

    Le gouvernement, au milieu de l'année 1795, ne fut pas sans reconnaître bien tardivement les erreurs commises ; il résolut de changer de tactique en favorisant la course. Aussi Tom Souville, que son esprit aventureux et hardi prédisposait à tous les genres de lutte, s'empara avec empressement des idées nouvelles. Déjà, avec l'autorisation du ministère de la marine, qui délivrait des lettres de marque reconnaissant aux équipages en course la qualité de belligérants, beaucoup de navires légers, armés par l'initiative privée, commençaient à sortir des ports français, et surtout des ports de la Manche, plus directement à portée du passage des navires de commerce anglais.

    Ces attaques incessantes de bateaux ennemis sur tous les points de l'Océan, et particulièrement dans le chenal, ces agressions par les nuits les plus sombres pour saisir les convois venant des colonies, ne laissaient pas d'inquiéter l'Amirauté anglaise ; elle aussi pour riposter avait délivré des lettres de marque; mais en ce genre de combats, la lutte n'était pas égale : nous pouvions causer aux Anglais bien plus de mal qu'ils ne pouvaient nous en faire.

    En effet, le commerce extérieur, on le sait, est l'âme même de l'Angleterre ; ce peuple ne peut nullement en supporter la privation ; tandis que la France pouvait à la rigueur se passer des richesses assez maigres de ses colonies et trouver dans ses propres ressources les moyens de soutenir la guerre continentale où elle se trouvait engagée. Et puis tout ce monde nouveau de la mer qui s'organisait et prenait un grand développement ne deviendrait-il pas capable à un moment donné de menacer le sol même de la Grande-Bretagne ?

    Grâce à cet accroissement de nos ressources, les Anglais ont été beaucoup plus préoccupés de la flottille du camp de Boulogne en 1804 qu'ils ne l'avaient été du projet de descente en Irlande en 1794.

    Aussi est-ce sur l'initiative de l'Angleterre, justement alarmée au sujet de ses intérêts, qu'une convention internationale a aboli les lettres de marque pour les guerres à venir; mais, quoique les conditions de combat ne soient plus les mêmes, on verra plus tard ce que vaudra le traité.

    Donc, excité par ces tendances nouvelles, le désir de faire la course hantait l'esprit de Tom Souville, qui, les premières effusions de famille passées et quelques jours consacrés au repos, songea à mettre son projet à exécution. Il sollicita d'abord du comité de la marine l'autorisation d'armer en course et l'obtention par conséquent d'une lettre de marque. Pour toute réponse, il reçut de l'administration sa nomination d'enseigne avec l'ordre de se tenir, le 10 mai 1796, à la disposition du capitaine Montcavrel, qui commandait l'Union-Parlementaire. Cet aviso était chargé, comme son nom l'indiquait, de porter toutes les communications qu'en temps de guerre le gouvernement français pouvait avoir à faire à l'Angleterre, et surtout de traiter les questions relatives à l'échange des prisonniers. Son port de destination sur la côte anglaise était Douvres. On savait que notre marin parlait très bien l'anglais et on l'embarquait sur cet aviso plutôt comme interprète que comme second. Cette situation ne convenait guère à son tempérament bouillant, après tous les rêves d'une vie de luttes et de hasards. Enfin il lui fallait obéir et attendre qu'il fût reçu capitaine au long cours pour donner suite à ses projets et commander un bâtiment de course. Il tâchait de prendre patience et d'étouffer ces idées d'aventures qui ne cessaient de troubler son imagination, mais un soir il n'y tint plus. On était au commencement de mars. Il se promenait mélancoliquement sur le quai avec un patron de pêche, nommé Jean, ancien quartier-maître, qui avait fait les campagnes de la Méditerranée ; on causait marine, bien entendu, lorsque le bruit se répandit qu'un brick anglais louvoyait dans les eaux de Calais. Il était signalé par la vigie comme un navire de commerce de six cents tonneaux. Tom Souville, après être allé sur la jetée examiner avec sa longue-vue l'allure du brick, qui luttait péniblement contre le vent debout, fit cette réflexion : —lime semble qu'avec un temps pareil ce sabot-là aurait bien plus de facilité à entrer ici. Dis donc, mon brave Jean, si on lui conseillait de dévier de sa route, on verrait en même temps ce qu'il a dans le ventre, car il me paraît marcher à morte charge. Si nous y allions?

    Pas commode, mon capitaine, répondit l'ancien quartier-maître avec un hochement de tête qui indiquait les difficultés d'une entreprise aussi hardie. Nous aurons la lame debout; pour aborder le rafiau, il nous faudra du temps et, quand nous serons en rade, peut-être sera-t-il déjà hors de vue.

    Mais la prise semblait bonne et Tom Souville n'eut pas trop de peine à décider son compagnon à tenter le coup. Ils coururent au courgain, cherchèrent des hommes de bonne volonté, et, une heure après, on apercevait du quai deux bateaux pilotes montés par une vingtaine d'hommes armés jusqu'aux dents et cherchant à franchir la passe des jetées. Arrivés sous le vent de la rade, ils coururent dans la direction du brick dont les allures étaient molles et qui luttait péniblement contre le temps. La distance qui séparait le brick des assaillants diminuait à vue d'œil pour les spectateurs de la jetée, et bientôt un coup de canon tiré du brick indiqua que les trois navires se trouvaient dans les lignes de combat.

    C'est un coup de pierrier, s'écria Tom; et il donna le signal de courir au plus près. Enfin on arriva à portée de pistolet et le quartier-maître vint attaquer par tribord. De ce côté l'engagement fut rude ; les marins, en cherchant à grimper sur les plats-bords, reçurent une décharge de mousqueterie qui blessa trois hommes. L'affaire était chaude; et, malgré les efforts des assaillants qui coupaient les filets d'abordage pour s'élancer sur le pont et engager un combat corps à corps, le résultat de la lutte était fort incertain, car toute l'action des Anglais s'était portée sur ce point. Alors Tom Souville, s'étant approché vers l'avant et donnant l'exemple à ses hommes qui le suivirent, se hissa par la sous-barbe et les martingales du beaupré jusque sur le gaillard d'avant; là, soutenu par quelques marins, il s'élança sur le pont et fondit comme la foudre sur les matelots anglais qui, se voyant entourés de tous les côtés, ne prolongèrent pas une résistance désormais inutile. Le capitaine fit amener le pavillon : on amarina le navire, Tom Souville prit la barre et on gouverna sur Calais. Ce brick était le Star et venait d'Amérique, chargé de coton. Il faisait partie d'un convoi escorté par deux corvettes anglaises; mais, mauvais marcheur et fatiguant beaucoup à la mer, il s'était trouvé séparé des autres bâtiments à l'entrée de la Manche. Il continuait sa route pour Londres, son port de destination, quand les vents contraires qu'il rencontra dans le chenal rendirent encore sa marche plus pénible; par le travers de Douvres, il fut drossé vers les côtes de France par la tempête et les courants.

    Les vents portaient Tom Souville et sa capture vers la côte; mais la mer avait baissé et il fut impossible d'entrer dans les passes des jetées; il dut louvoyer en rade toute la nuit par une mer démontée qui menaçait de le jeter à la côte. Enfin au lever du jour, il put entrer. Les jetées étaient pleines de monde, et les marins du courgain, qui depuis la veille avaient, de leurs yeux perçants, assisté aux épisodes émouvants de ce drame, saluèrent d'acclamations frénétiques l'arrivée de leur brave capitaine qui se tenait à l'arrière et surveillait l'entrée de sa prise. Enfin son retour en ville fut un véritable triomphe.

    A peine débarqué, Tom Souville déclara au commissaire de marine chargé d'apposer les scellés sur le navire, jusqu'au jugement du tribunal d'enquête, qu'il abandonnait sa part de prise aux trois marins qui avaient été blessés. Étant au service de l’État, il ne voulait réclamer ce qui lui était légalement dû que pour en faire profiter ces braves gens, tous plus malheureux que lui. Sa mère ne put qu'approuver cette décision, en faisant néanmoins quelques réserves sur ce désintéressement qui lui semblait un peu exagéré, car, en vraie femme d'ordre, le danger passé, elle avait de la peine à perdre de vue le côté pratique de l'héroïsme et à en négliger les bénéfices.

    Cette libéralité bientôt connue, quoique Tom eût essayé de la tenir secrète, acheva de fonder la grande réputation dont il jouit dans Calais à dater de ce moment. Ce jeune marin de dix-neuf ans, qui avait à son actif tant d'actes de courage et qui se montrait si généreux, devint l'enfant gâté de la ville, fière de son jeune héros. A partir de cette époque, le dévouement de la population maritime lui fut acquis ; elle ne manqua pas d'ailleurs d'en faire la preuve dans des circonstances politiques assez délicates, dont Tom Souville sortit à son honneur et avec l'approbation de tous les partis : ce qui ne se voit guère. L'événement vaut la peine d'être raconté; en voici les détails : Quelques jours après la prise du brick, le commissaire de marine fit prier Tom Souville de passer à son bureau pour affaire urgente; le jeune homme s'y rendit de suite, et là il apprit qu'il était appelé à Paris par ordre supérieur pour justifier sa conduite dans une certaine affaire de sauvetage.

    Puisqu'il avait sauvé des vies humaines, il semble qu'il ne pouvait être que félicité ; mais ceux qu'il avait arrachés à la mort étaient des émigrés et pour les secourir il avait fallu contrevenir à la loi.

    Voici ce qui était arrivé : Peu de jours après son arrivée à Calais, c'est-à-dire vers la fin de novembre 1795, Tom Souville fut prévenu qu'un brick s'était échoué sur les brisants, près de Calais. Il courut au port, s'embarqua dans un canot avec quelques marins qu'il sut ,entraîner avec lui, alla, malgré le vent qui soufflait en tempête, au secours du navire naufragé et parvint à l'aborder. Ce navire était la Cléopâtre, qui, avec les Deux-Jumeaux et les Deux-Frères, restés au large, ramenait en Angleterre la légion étrangère de Levenstadt et un grand nombre d'émigrés partis des côtes de France après l'affaire de Quiberon. On sait qu'après cette tentative de descente, que repoussa l'armée républicaine commandée par le général Hoche, tous les émigrés faits prisonniers avaient été fusillés. Ceux qui étaient parvenus à s'échapper aussitôt après le combat avaient assez facilement trouvé, dans un pays si troublé et qui leur était dévoué, des patrons de barques décidés à leur épargner la rigueur de la mise hors la loi; puis les trois navires cités plus haut les avaient recueillis à leur bord.

    Longue avait été leur odyssée depuis leur fuite à Quiberon, qui datait de la fin de juillet 1795, jusqu'à leur arrivée dans les parages du cap Gris-Nez, au mois de novembre de la même année; pendant toute cette période, les malheureux n'avaient pu atteindre un port anglais sans qu'on sache exactement pourquoi, tant est agitée et obscure la vie des proscrits. La Cléopâtre était montée par une partie de la légion étrangère et par les émigrés dont les noms appartenaient à la plus haute aristocratie de France : il faut citer entre autres le duc de Choiseul, le comte de Montmorency et le marquis de Vibray.

    Après avoir abordé le navire échoué, Tom Souville se rendit bien vite compte de la terrible situation des fugitifs, dont le sort se trouvait entre ses mains. Il n'était pas accouru les arracher à un danger pour les rejeter dans un autre. Par humanité et sans réfléchir à la responsabilité que lui faisait encourir cette violation de la loi, loi qu'il connaissait fort peu du reste, il fit transborder, au risque des plus grands dangers, tous ceux dont la tête était menacée sur les navires qui étaient au large et à qui il avait lancé des appels de secours. La nuit était noire et favorisait son plan. Quant aux moins compromis, il les déposa sur la côte de France. Parmi eux se trouvait le duc de Choiseul, qui passa devant un conseil de guerre, fut condamné à la déportation et ne rentra en France qu'en 1801. Quant à la Cléopâtre, il fut impossible de la renflouer; brisée par les secousses incessantes qu'elle recevait, elle disparut sous les lames quelques jours après.

    Comme on pense, l'affaire fit du bruit à Calais et le côté politique de ce sauvetage devait intéresser une ville, qui, sans être, loin delà, hostile aux idées nouvelles, avait pendant la Terreur si énergiquement protesté contre les excès de la Révolution; elle avait même refusé de recevoir dans ses murs le conventionnel Lebon, chargé par la Convention des exécutions fantaisistes du Pas-deCalais. Lebon se l'était tenu pour dit et était resté à Arras. Aussi les Calaisiens, qui trouvaient dans la conduite de Tom Souville un accomplissement de leurs idées généreuses et humaines, l'approuvaient-ils hautement. Ce mouvement d'opinion s'expliquait d'autant mieux que, après les sombres journées de 1793, une détente s'était faite dans les esprits et qu'un besoin de tranquillité et d'apaisement s'emparait de toute la France. Mais au-dessus de ces tendances de l'opinion publique planait la loi, que les gouvernements un peu chancelants et esclaves des minorités appliquent si rudement contre les faibles. Donc, l'administration, après quelques mois de paperasserie, vint demander à Tom Souville de quel droit il avait aidé à s'échapper des hommes considérés comme les ennemis de l’État et qui se trouvaient par le fait prisonniers de guerre.

    - Ces gens-là étaient hors la loi, lui dit le commissaire de marine.

    Ah çà ! puisqu'ils sont hors la loi, pourquoi les y faire rentrer? répliqua Tom Souville avec une logique juridique absolument nouvelle. Quand je sauve les gens trahis par la mer et qui ne demandent pas, mais pas du tout, à venir chez vous, je n'ai pas le code dans ma poche, je ne cherche que leur salut. Si vous voulez les rattraper pour leur appliquer la loi, courez après eux.

    Dans ces cas de force majeure, la loi 1 je m'en f.

    Il commençait à se fâcher et le commissaire de marine, qui était son ami, chercha à le calmer ; puis il lui déclara que, par ordre de l'Amirauté, il avait à se rendre à Paris pour se justifier devant le conseil.

    Je partirai demain, répondit Tom Souville d'un air qui paraissait ne laisser aucun doute dans son esprit sur l'issue de cette affaire.

    Demain 1 avait-il dit. Que pouvait être demain pour lui ? Dans le terre à terre d'une vie banale, à peine peut-on parler du lendemain. Mais dans une existence aussi tourmentée que celle de ce marin aux yeux constamment fixés sur l'horizon pour quelque coup de main et toujours en quête de quelque aventure extraordinaire, il était bien difficile de dire vingt-quatre heures à l'avance quel rôle lui feraient jouer les hasards de sa destinée.

    Il avait eu tort de s'engager, comme le prouva un incident imprévu.

    A cette époque, les moyens de circulation étant difficiles, les habitants du nord voyageaient surtout par les canaux, et, pour aller de Calais à Dunkerque par ce mode de locomotion, le service était fait par de vieilles barques aménagées pour des passagers et pouvant contenir tant sur le pont que dans l'entrepont deux cents personnes environ. Elles étaient traînées par des chevaux, qui bien entendu ne connaissaient qu'une allure, le pas, que tout bon cheval du nord aurait dédaigné d'activer en ce temps-là. Il fallait une journée pour accomplir ce trajet d'une douzaine de lieues environ. Chaque matin une barque partait de Calais et croisait en route celle qui venait de Guines les jours de marché, entre le pont de Saint-Pierre et la ville.

    Une de ces barques, qui par sa vétusté aurait pu faire avantageusement concurrence à l'arche de Noé et qui ne flottait plus, comme les vieilles coquilles, que par la force de la peinture et de l'habitude, s'imbibait d'eau comme un panier.

    L'inspection préposée au service des canaux, pleine d'un respect intéressé, fermait les yeux sur l'agonie de cette antique carcasse et sur les dangers qu'elle faisait courir aux passagers. Quant aux entrepreneurs de transport, dont l'humanité reculait devant la perspective d'une grosse dépense, ils se disaient: « Bah ! la vieille ira bien une fois de plus ! » et ils remettaient toujours au lendemain la condamnation de ce bateau dont la fin arriva plus tôt qu'on n'avait voulu le prévoir.

    Or, le matin même du jour fixé pour le voyage de Tom Souville à Paris, la vieille barque déhâler de son point d'attache remontait lentement le long du canal en allant vers le pont de Saint-Pierre, quand elle fut abordée à son avant par le bateau venant de Guines que le pilote, par une fausse manœuvre, avait maladroitement dirigé sur elle. L'avant fut enfoncé facilement par le choc, et l'eau pénétra avec une telle violence que la barque commença à sombrer. Des cris de détresse se firent entendre et, dans la confusion qui s'ensuivit, la panique frappant tous les esprits, la vie d'une grande partie des passagers se trouva compromise. Les plus agiles sautèrent sur le bateau de Dunkerque, mais ceux de l'entrepont se trouvaient dans une position affreuse : tous se précipitaient à la fois pour sortir par le panneau qui se trouvait ainsi obstrué et cet encombrement empêchait le sauvetage. Aussi les malheureux poussaient-ils de terribles cris de désespoir. Tom Souville, qui se promenait par là en attendant, l'heure de sa diligence, entendit ces appels de secours. Il courut sur le lieu du sinistre, se jeta à l'eau pour atteindre la barque en détresse, se hissa sur le pont et, aidé par les mariniers du canal et ceux du bateau abordeur, il organisa le sauvetage. Son ton de commandement imposa à tout le monde; en sa présence, le désordre de l'affolement fit place à une confiance et à un calme qui furent le salut de presque tous. Pendant qu'on essayait de diminuer la force de la voie d'eau, un va et vient fut établi et Tom Souville parvint à mettre à terre les femmes et les enfants. « Quant aux autres, disait-il, on repêchera ceux qui feront les marsouins. » Au bout de peu de temps, il fut rejoint par une quantité de canots qui entourèrent la barque en détresse, et on n'eut à déplorer que la mort de trois personnes. Le courage et l'énergie de Tom Souville sauva la vie d'une centaine de passagers : on pense quel retentissement eut, dans la ville, cet acte de dévouement ajouté à tant d'autres.

    Ce jour-là, Tom Souville avait naturellement manqué la diligence ou le coche qui devait l'emmener à Paris; et, quand il vint expliquer au commissaire de marine le motif de son retard, non seulement sa cause était gagnée, mais celui-ci lui remit, pour un des membres du conseil de l'Amirauté à Paris, une lettre relatant les faits et formulée dans des termes tellement élogieux qu'elle devait aplanir bien des difficultés à celui qui, dans un élan d'humanités avait inconsciemment transgressé la loi. Ce voyage à Paris devait décider de l'avenir de Tom. Après les explications pleines de droiture et de franchise qu'il donna au conseil, sa conduite à l'égard des émigrés fut approuvée; de plus il obtint que, après sa campagne sur l'Union Parlementaire, il lui serait délivré une lettre de marque lui permettant de faire la course, ce qu'il désirait ardemment depuis son retour de Brest.

    L'exécution de ce projet était facile à une époque où, tout le long delà côte, ces entreprises, qui demandaient à être conduites par des hommes déterminés, trouvaient sans peine des armateurs assurés, en cas de réussite, de bénéfices considérables par les parts de prises qui leur étaient attribuées dans l'acte de société passé entre eux et les capitaines des bâtiments de course. Le gain net réalisé sur les navires capturés, c'est-à-dire déduction faite des droits de l’État et des frais d'armement, se réglait généralement ainsi : un tiers était attribué aux armateurs ou commanditaires, un tiers au capitaine et un tiers à l'équipage ; et encore, nous l'avons dit, ces parts n'étaient distribuées qu'après enquête faite sur la conduite du capitaine, qui était soumis à un certain code de guerre et lorsqu'un tribunal avait jugé que le navire capturé était de bonne prise. Il est regrettable qu'aucun des dossiers de ces enquêtes, qu'on appelait des dossiers de corsaire, n'ait été conservé soit dans les greffes des tribunaux, soit dans les archives de la marine. Ces documents eussent été curieux à consulter pour préciser et pour montrer - sous son véritable jour le côté si dramatique de l'histoire maritime à cette époque. Les combats futurs ne se présenteront plus sous l'aspect terrible et grandiose qu'ils offraient alors, avec ces luttes corps à corps sans merci, sur des espaces restreints où la valeur individuelle, l'initiative et l'inspiration de chacun jouaient un rôle prépondérant. Saluons au passage une forme grandiose et terrible de la guerre qui s'en est allée. A l'avenir, avec les torpilles et les batailles à longue distance, c'est surtout la science qui décidera du succès.

    Avec cette promesse qui lui avait été faite, Tom Souville, dont la réputation était établie, n'eut pas de peine à trouver dans Calais de puissants appuis pour seconder ses projets, et les Renard frères, les premiers banquiers de la ville, lui promirent leur concours.

    Mais le temps se passait, son congé arrivait à sa fin, il dut interrompre ces pourparlers et prendre, le 10 mai 1796, son service comme enseigne auxiliaire et interprète à bord de l'aviso l'Union Parlementaire commandé par le capitaine Montcavrel. Ce bâtiment, comme il a été dit plus haut, était chargé de porter à l'ennemi toutes les pièces ou communications intéressant les belligérants; et, tout acte d'hostilité lui étant interdit, il ne se trouvait exposé à aucun risque de guerre.

    En route, le bâtiment devait porter son pavillon national à la corne et aussi celui de l'ennemi, ou bien, à défaut, un pavillon blanc au mât de misaine. Il n'était armé que de deux canons, dont on ne devait se servir que pour appeler des pilotes ou faire des signaux. Ces bâtiments étaient le plus souvent chargés de l'échange des prisonniers.

    On le voit, leur mission était toute pacifique, et par une ironie singulière c'est sur un de ces navires que le hasard plaçait Tom Souville, sans doute pour mettre sa patience à l'épreuve, lui qui ne rêvait que combats, abordages et destruction de toute la marine anglaise. 0 dérision, lui chargé de la messagerie, comme il le disait, entre Calais et Douvres ! Mais ce service ne dura que fort peu de temps, heureusement pour son humeur batailleuse qui s'accommodait mal de cette inaction.

    Lui avec son impatiente audace, avec toutes ses ardeurs de combats, réduit à se promener pacifiquement dans le chenal, prosaïquement couvert par son pavillon parlementaire au milieu de navires de commerce qu'il brûlait de prendre, au milieu de ces croiseurs dont les canons semblaient lui lancer un défi ! Et à cela ne rien pouvoir répondre ! Jamais ses appétits de lutte ne furent soumis à une plus pénible contrainte.

    Plus le temps était mauvais, c'est-à-dire favorable à la course, plus il calculait avec dépit, presque avec rage, les chances de prise. Il voyait la gloire et la fortune devant lui à portée de sa main et ne pouvait y atteindre, séparé qu'il était d'elles par la transparente épaisseur de ce chiffon blanc, respectable symbole d'une parole donnée. Inutile de dire qu'il ne pensait nullement à tous les risques de guerre qu'il pouvait courir; des hommes aussi fortement trempés ne voient que le but ; l'enjeu de la vie, qu'est cela ? leur esprit ne s'y arrête pas. Aux audacieux Dieu prête la main, a dit un poète, et cela est vrai, à la mer surtout.

    Le premier ordre que reçut Tom Souville fut de transporter à Douvres les matelots du Star, dont il s'était emparé, comme on le sait, quelques semaines auparavant. La traversée n'était pas longue, mais il prodigua ses soins à ces braves gens, qui du reste, ne paraissant pas avoir trop souffert de leur court séjour en France, se montraient reconnaissants envers les officiers ; on les traitait avec humanité en atténuant, autant que possible, les rigueurs de la discipline. Une seule fois on dut sévir. Les prisonniers, disposés à prendre pour de la faiblesse cette indulgence de leurs chefs, commencèrent à murmurer. Les têtes se montèrent, une certaine effervescence se produisit et il y eut un commencement de révolte. Un des plus exaltés, armé d'une barre de fer, courut sur Tom Souville qui lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Après les cérémonies d'usage, le cadavre fut jeté à l'eau : la mutinerie fut apaisée, tout rentra dans l'ordre.

    Le service sur l'Union-Parlementaire ne dura que peu de temps, heureusement pour l'humeur batailleuse de notre héros. D'ailleurs, il ne lui fut pas inutile. Il lui permit, dans les séjours à terre, de conduire à bonne fin les projets de négociation qu'il avait entrepris pour organiser ses courses.

    Les Renard frères lui promirent que, au commencement de l'automne, un navire serait armé et que, s'il obtenait la lettre de marque sollicitée, il en aurait le commandement effectif sinon officiel, puisqu'il n'avait pas encore passé les examens de capitaine au long- cours ; les règlements s'opposaient à ce qu'il fût commandant en chef.

    En attendant, on profitait des longs jours de l'été pour armer et équiper un aviso portant bien la voile, très bon marcheur, et capable de répondre en tout au service à faire. C'était le moment propice à cette préparation du navire corsaire : les corsaires en effet ne sortaient jamais par les temps d'été calmes et clairs. Dans un chenal aussi étroit que celui de la Manche, de Boulogne à Dunkerque, ils auraient couru le danger d'être signalés aux croiseurs ennemis et de perdre leurs efforts dans des luttes mutiles. Aussi ne faisaient-ils campagne que pendant l'hiver, par des mers démontées, par des temps sombres, par des ciels noirs de nuages et lorsque l'horizon n'était que très faiblement éclairé par la blancheur sinistre de l'écume qui se multipliait au loin et empanachait les crêtes des vagues. C'était alors le moment de sortir et de fondre, comme des oiseaux de proie, sur les riches navires qui sillonnaient la mer perfide. Il fallait des hommes d'une énergie farouche pour risquer ces mystérieux combats qui avaient besoin d'un ciel obscur : point d'autre linceul promis que les menaçantes profondeurs de l'abîme; aucun témoin pour les actes d'héroïsme de ces marins, proie offerte au feu et à tous les éléments déchaînés. Enfin point de recul possible; reculer c'était se perdre sans pitié ni merci ; avancer, frapper toujours, telle était la loi inévitable, et les équipages, dans leur insouciance du danger, appelaient ce genre de lutte la pêche en eau trouble.

    Telle était l’existence terrible que souhaitait passionnément Tom Souville. Voici comment il y entra.

    CHAPITRE VII

    Le Corsaire l'Actif. — Combat et capture de deux bricks. —

    Encore le gabier Tilmont. — Nombreuses prises. — Prospérité de Calais.

    Dans la nuit du 25 septembre 1796, vers minuit, à l'heure de la marée, l'avant-port de Calais présentait une animation extraordinaire. Un joli cotre très fin de l'arrière, fortement épaulé, bien assis sur l'eau, armé de huit canons et monté par une quarantaine d'hommes, était accosté au quai et se préparait à sortir pour la première fois des passes de la jetée par un temps d'équinoxe qui n'annonçait rien de bon. Les jetées, malgré l'heure avancée de la nuit, regorgeaient de monde : toute la ville de Calais était accourue et assistait avec émotion aux derniers ordres donnés pour l'appareillage.

    C'est que le départ de ce petit bâtiment, dont l'avant bien dégagé semblait défier les lames qui déferlaient sur la jetée, était un événement fait pour attirer la sympathique et anxieuse curiosité de tous ceux que les drames de la mer passionnent et attirent.

    Ce cotre était l'Actif, nouvellement construit et armé en course par les frères Renard, monté par un équipage d'élite que commandait Tom Souville comme lieutenant, sous les ordres du capitaine Guillaume Mers, brave marin d'une expérience consommée dans ce genre d'expédition et qui couvrait de son brevet de capitaine l'audacieuse initiative de son subordonné.

    La lettre de marque tant demandée avait été en effet octroyée au nom de Guillaume Mers, avec l'ordre de prendre pour second Tom Souville, désigné comme le véritable chef de la course.

    Depuis le 30 août, date du désarmement de l'Union-Parlementaire, celui-ci s'occupait des préparatifs que nécessitait sa première campagne.

    « Larguez tout, » cria-t-il d'une voix tonnante quand l'appareillage fut terminé et les dernières amarres dégagées; il prit la barre en main et se dirigea dans la passe des jetées. La sortie fut pénible. Il ventait en tourmente ; les hautes lames qui s'amoncelaient dans le chenal, crachant en coup de fouet leur écume sur les feux du port, assombrissaient la route et rendaient la marche du bateau plus dangereuse encore. Tom Souville, confiant dans sa fortune, semblait se jouer des obstacles. L'humeur joviale et gouailleuse qui ne le quittait jamais donnait à l'équipage cette assurance, cette foi qui contribuent au succès des coups d'audace. Du reste, l'épreuve était bonne, le cotre gouvernait bien et bondissait avec souplesse sur la lame : sa facilité d'action présageait que, dans les rapides évolutions du combat, il montrerait l'obéissance indispensable.

    Enfin, après une heure de lutte, on dépassa les derniers feux de la jetée. Le cotre, plus libre dans ses allures au milieu de la rade, gagna rapidement le large et disparut bientôt dans le mystère d'une insondable nuit que déchiraient sans relâche les sifflements aigus et prolongés de la tempête.

    Non seulement Tom Souville ne se préoccupait pas du temps, mais il remerciait la mer de ces furieuses colères si favorables à ses projets. Il donna l'ordre de mettre le cap sur les feux de Douvres; c'était dans les eaux anglaises qu'il espérait faire quelque bonne capture. Les vents étaient contraires et le brave petit cotre avait à lutter contre des vagues énormes, qui à tout instant balayaient le pont et entravaient sa marche. Mais, bien dirigé, il s'insinuait en glissant au milieu de ces montagnes d'eaux; tantôt il s'enfonçait entre elles si profondément dans l'abîme que sa voilure disparaissait tout entière; tantôt il rebondissait d'un élan si rapide que la sombre membrure de sa carène émergeait soudain au-dessus des vagues.

    Jamais, disait Tom Souville dans le récit qu'il faisait de sa première course, jamais je n'ai fait de pareils plongeons : ce baptême-là m'a porté bonheur.

    Enfin, vers les cinq heures du matin, on était en vue des côtes d'Angleterre et on apercevait à trois milles au large, à la hauteur de Folkestone, venant de l'ouest, deux grands bricks qui cherchaient, comme on l'a su plus tard, à gagner l'embouchure de la Tamise. Tom Souville gouverna sous le vent de façon à leur couper la retraite sur le port de Douvres, puis il ordonna le branle-bas de combat et le pavillon fut hissé.

    Après avoir tiré quelques bordées qui le rapprochaient visiblement d'un des deux bricks, le cotre, par un premier coup de canon, somma les deux navires d'avoir à amener leur pavillon. Cet appel n'étant suivi d'aucun effet, Tom Souville fit ajuster les œuvres vives du premier brick qui n'était plus qu'à un quart de portée de canon et lâcha la bordée de tribord. Malgré l'état houleux de la mer qui rendait le pointage difficile, les boulets frappèrent juste à la ligne de flottaison et firent dans la carcasse une déchirure inquiétante pour la sécurité du bâtiment. Mais le pavillon ne s'abaissant toujours pas, Tom Souville résolut de tenter l'abordage. La grosse mer rendait cette manœuvre fort dangereuse, mais il n'en était pas à son premier coup d'audace. Après avoir fait jeter des grappins sur le brick, il se risqua le premier sur le pont suivi de quelques hommes, la hache et le pistolet à la ceinture, le poignard aux dents ; ils étaient soutenus dans leur attaque par une fusillade bien nourrie au moyen de laquelle une partie de l'équipage de l'Actif postée dans la mâture inquiétait les matelots anglais.

    Une fois sur le pont, le combat fut court : la petite troupe fondit sur l'ennemi qu'elle refoula vers l'arrière; le timonier fut blessé. Tom Souville s'empara de la barre et le capitaine anglais dut donner l'ordre d'amener. Du reste, sa résistance n'avait eu pour but que de sauver l'honneur du pavillon : son équipage et son navire étaient mal armés et incapables de repousser un effort vigoureux. L'autre brick n'engagea même pas la lutte et se laissa amariner ; la disparition pendant la tourmente du croiseur qui les escortait rendait toute défense inutile. Les prisonniers anglais furent employés à aveugler la voie d'eau et ordre fut donné de mettre le cap sur Calais. Il n'était que temps de quitter les eaux de Douvres, sillonnées sans cesse par de gros navires de guerre contre lesquels il eût été impossible de tenir; autant que le vent le permettait, on cherchait à se rapprocher des côtes de France, lorsque le matelot de vigie signala à l'horizon un navire qui semblait forcer de toile et venir dans la direction du convoi.

    Les Anglais reconnurent bientôt le croiseur qui les escortait tout à l'heure, et le petit cotre, pour défendre ses prises, se prépara au combat. La décision de Tom Souville fut rapide: a Cet oiseau-là vole trop vite, s'écria-t-il, il faut lui couper les ailes;» et toute la manœuvre était indiquée dans ces quelques paroles.

    Par une mer aussi furieuse, pourquoi tenter un troisième abordage, quand les deux premiers avaient présenté tant de dangers ? Certes, si on lui offrait le combat, Tom Souville ne songeait pas à le refuser. Mais il voulait, autant que possible, ménager au début l'ardeur de ses marins et l'exciter par un premier résultat heureux et pratique.

    Il résolut donc de se contenter de la défensive en paralysant, s'il le pouvait, la marche du croiseur, de faire de cette rencontre seulement un combat d'artillerie et de n'aborder qu'à la dernière extrémité. Lorsque les deux navires se croisèrent à une portée utile, une double salve se fit entendre et, le nuage de fumée dissipé, l'effet du tir fut observé. L'Actif n'avait reçu que des avaries insignifiantes, la houle de la mer ayant fait porter les canons trop haut'; à part quelques trous dans la voilure, le mal n'était pas grand. Du côté du croiseur anglais, au contraire, les ravages étaient sérieux : la mitraille avait rompu une partie des haubans, complètement haché les voiles basses et brisé l'étai de misaine. Tom Souville vit aussitôt la gravité des avaries, et, virant de bord, il se présenta de nouveau devant son adversaire dont il essuya le feu ; il répondit par une volée qui balaya tout le pont. Du côté des Français les dégâts furent cette fois plus sérieux : deux boulets avaient percé la coque de l'Actif et trois hommes avaient été blessés. Malgré ces avaries, Tom Souville, voyant que le combat d'artillerie ne lui réussissait pas, allait se risquer à l'abordage, lorsque, en surveillant les côtes anglaises, il aperçut deux navires de guerre qui sortaient du port de Douvres et venaient au secours du croiseur ; il vit aussi que ce dernier était trop maltraité pour songer à le poursuivre : en cela, son but était donc atteint. D'autre part, il ne pouvait tenter un engagement contre les forces de secours qui pointaient à l'horizon. Il se résigna donc à rejoindre ses prises, qui étaient déjà en vue de Calais.

    Le vent avait changé de direction et devenait favorable au retour. Les bâtiments anglais cherchèrent à donner la chasse à l'Actif, mais la supériorité de sa marche le mettait hors de portée.

    Il rallia ses prises et louvoya devant la rade en attendant la marée de nuit, car par ce temps de tourmente il avait mis près de douze heures à franchir le chenal.

    Cette expédition, qui n'avait duré que vingt-quatre heures et qui commençait si bien la campagne, fut un coup de fortune pour tout l'équipage qu'un pareil succès enhardit. Tom Souville pouvait compter sur ses marins et telle était la confiance qu'il inspirait que tous les matelots du courgain ne rêvaient que de course avec lui : c'était à qui s'enrôlerait sous ses ordres.

    Les navires amarrés au quai de Calais, les scellés furent apposés par ordre du commissaire de marine; comme il a été dit plus haut, une enquête devait être faite tout d'abord sur la validité de ces prises : elles n'appartenaient aux capteurs que lorsqu'un tribunal spécial avait décidé que les lois de guerre concernant la course avaient été fidèlement observées.

    Toutes ces formalités administratives, dans lesquelles Tom Souville se débattait comme un poisson dans les mailles d'un filet de chalut, mettaient sa patience à une rude épreuve. Mais les réparations qu'exigeait l'état de l'Actif avant de pouvoir reprendre la mer permirent au jeune lieutenant de ne pas trop fulminer contre la lenteur invincible des bureaux. Quelques jours suffirent pour effacer toutes traces de mitraille sur le cotre dont la membrure n'avait pas souffert, et, au commencement d'octobre, Tom Souville se remit à battre le chenal. Sa réputation d'intrépidité et de bravoure avait grandi et gagné les côtes : depuis Dieppe jusqu'à Dunkerque, les plus hardis matelots demandaient à partir avec lui, à partager tous ses dangers et enfin à courir tous les hasards de sa vie. Quoique sa décision fût formelle de n'engager que les hommes du courgain, pourtant, la veille de sa seconde course, il ne put résister aux instances d'un brave marin qui était venu du Havre à pied pour solliciter l'honneur de partir sous ses ordres. Sa joie fut grande quand il reconnut en lui son ancien maître gabier Tilmont; ce dernier n'avait pas oublié le novice dont il avait prédit l'avenir et à qui il venait offrir toute l'énergie de son dévouement et de son courage. Tom Souville, très touché du témoignage d'affection que lui donnait le cœur d'or de ce rude marin qui avait été son guide et son ami au début de sa carrière, l'embrassa et ce fut les larmes aux yeux qu'il accepta ses services, tout en lui faisant un sombre tableau des risques, des périls dont la route était encombrée.

    Vois-tu, mon vieux, lui dit-il, dans cette vie là, il y a peut-être plus de coups de hache à recevoir qu'à donner, et, s'il y a de bons quarts d'heure, il y a de fichus moments à passer, sans compter que les pontons anglais sont là qui nous guettent et nous happeront peut-être une fois ou l'autre : la chance ne sera peut-être pas toujours pour nous, et quant à moi je ne serais pas étonné d'être un jour forcé d'accepter chez nos voisins une hospitalité qui, je le sais, n'aura rien de bien large et dont je me passerais volontiers. Une fois dans la cage flottante on ne nous ménagera pas, je t'en préviens, et il ne nous sera pas facile de nous envoler. De plus, à mon bord on ne dort jamais que d'un œil. Donc, si tu es l'homme des coups de main, viens avec moi; mais si tu hésites, va-t-en.

    Tilmont lui répondit d'un ton très résolu qu'il était décidé à le suivre, et ces deux amis delà première heure s'embarquèrent ensemble pour ne plus se quitter.

    L'ancien maître gabier tint, pendant toutes les guerres de l'Empire contre l'Angleterre, la promesse qu'il avait faite à son jeune capitaine, partageant sa bonne et sa mauvaise fortune; de son côté, Tom Souville, avec une générosité qui n'avait jamais pour limite que le fond de sa bourse, assura plus tard l'avenir de son brave compagnon d'armes, qui ne l'avait jamais quitté aux heures les plus difficiles.

    La campagne de l'Actif qui avait si bien commencé, ne fut, pendant les trois premiers mois, qu'une longue série d'attaques hardies et de combats dont l'issue ne cessa d'être heureuse. Cette année-là, l'hiver fut rude. Si les gros temps tourmentaient la Manche, les longues nuits facilitaient singulièrement la tâche hardie et mystérieuse de ces corsaires chargés, malgré les croisières, d'inquiéter, de surprendre et de ruiner le commerce anglais. Pas une étoile au ciel, pas un feu à bord ne décelait leur marche rapide ; les hautes lames ne laissaient voir que de loin en loin et pour un instant une faible partie de leurs voiles, dont la couleur se confondait avec le gris sombre et menaçant de l'horizon. Sur ces bâtiments légers, qui filaient comme des poissons au milieu des brusques ressauts de la vague, veillaient des hommes armés jusqu'aux dents, les traits altérés et les yeux rougis par la privation de sommeil, mais enfiévrés par un ardent désir de lutte, insouciants du danger et risquant gaiement leur vie sur ce tapis mouvant où l'enjeu était la victoire.

    Dans une seconde course, Tom Souville, plusieurs jours durant, fouilla le chenal dans tous les sens; il fit une pointe hardie sur les côtes anglaises et s'engagea même dans les eaux de Portsmouth : cette audace faillit même lui coûter cher.

    Son navire fut signalé par les vigies de la côte; deux forts croiseurs vinrent lui donner la chasse et ce n'est que par une grande habileté de manœuvre qu'il réussit à leur échapper. La nuit vint bientôt à son secours et on le perdit de vue; à la hauteur de Brighton, il rencontra un trois mâts chargé de coton qu'il amarina et ramena à Boulogne. Ses courses, dans la dernière quinzaine d'octobre, quoique poussées presque jusqu'à l'embouchure de la Tamise, presque sous le canon des Anglais, n'offrirent aucun événement de guerre digne d'être noté; mais les nombreuses prises qu'il fit de concert avec plusieurs corsaires de Dunkerque et de Boulogne eurent, tant pour lui que pour son équipage et ses armateurs, des résultats considérables. Il captura, entre autres, sept navires qui venaient de l'Inde chargés de thé et de soie. Aussi, au bout d'un mois à peine qu'il faisait la course, lui et tous ses compagnons étaient largement récompensés de leur courage et de leurs efforts. C'est de cette époque que date, non pas la fortune, mais l'indépendance de Tom Souville. La fortune, ce cœur généreux ne la connut jamais; il donnait sans compter, plein de confiance en son étoile, chargeant Dieu et son audace de subvenir aux besoins sa vie : tout l'or qui tombait dans ses poches, véritable tonneau des Danaïdes, se répandait en une pluie de bien.

    C'est que la bonté a toujours été l'âme même de ce vaillant marin, à l'abord un peu brusque, mais qui ne passait jamais à côté d'une infortune sans la secourir. Il était admiré et estimé de ses ennemis mêmes pour sa bravoure dans le combat et pour sa générosité après la victoire ; malgré la guerre acharnée que se faisaient les deux peuples, grâce aux nombreux services qu'il rendait, il ne comptait en Angleterre que des amis.

    Ce fut aussi à ce moment que commença la prospérité de Calais. Les matelots, après avoir touché leur part de prise, ne s'étant jamais vu tant d'or dans les mains, gaspillaient comme de vrais enfants ces largesses de la fortune pour lesquelles ils avaient risqué leur vie. Pendant les quelques jours qu'ils passaient à terre., c'était une fête continuelle dans le courgain et tous les quartiers du port. Le vin, le jeu et le reste exaltaient toutes ces tètes étourdies dans ce vertigineux tourbillon de plaisirs. Les dangers passés étaient non pas oubliés, mais rappelés avec une telle insouciance, une telle légèreté de paroles et de gestes, que la terreur de ces drames maritimes en était presque effacée : il semblait alors que le premier venu en eût fait autant. De loin en loin quelques vieux matelots essayaient de raisonner les jeunes et cherchaient à leur faire comprendre que leur trésor n'était pas inépuisable et qu'il fallait songer à l'avenir : ces grands mots s'évaporaient dans les fumées de la pipe et du vin.

    Demain pour eux n'existait pas, et toute leur vie se trouvait circonscrite dans les jouissances du temps présent. « Demain, pensaient-ils, nous pouvons aller trinquer avec les marsouins et l'eau salée nous suffira. » Pendant ces jours d'orgie et de joies farouches, l'or se répandait dans la ville et n'était pas perdu pour tout le monde. Bien des fortunes à Calais n'ont eu d'autre origine que les bénéfices énormes réalisés grâce à la prodigalité des équipages de corsaire ; aussi cette première floraison de la prospérité calaisienne a-t-elle laissé un souvenir toujours vivant dans les traditions de la ville : ce fut un beau temps! dit-on lorsqu'on en parle et l'on se montre justement fier du jeune chef qui par sa bravoure a tant contribué à la renommée et au bien-être du pays.

     

    Les nouvelles trouées faites pendant le combat à l'Actif furent bientôt réparées, et les bordages bien espalmés, la voilure et les cordages renouvelés ne portaient plus les traces du feu des Anglais. Vers la fin de novembre, le brave petit cotre, si fier d'allures, bien accastillé et parfaitement armé, n'attendait qu'un ordre de son chef pour courir sur les lames et se lancer dans les hasards de luttes nouvelles. Les matelots ne demandaient qu'à sortir, ils en avaient assez de tirer des bordées à terre, et le rôle héroïque et obscur qu'ils avaient à jouer dans ces drames de la mer, dont les seuls spectateurs étaient le ciel et l'eau, les attirait, les enfiévrait tellement que leur jeune capitaine avait toutes les peines du monde à maîtriser cette impatience. Ces hommes là ne cherchaient que le danger et on leur aurait dit de monter sur une péniche pour aller prendre le fort de Douvres qu'ils auraient tenté l'expérience !

    CHAPITRE VIII

    Nouvelle croisière de l'Actif. - Sauvetage d'un smogleur. - Prise du Corneillan. — Destruction d'un corsaire anglais. — Honneurs rendus à la dépouille du capitaine ennemi. — Fortune et libéralité de TomSouville. — Le maître de poste Grand sire. —

    Réjouissances à terre. — Souville homme du monde. — Campagne de 1797. - Prise de deux navires anglais. —Sauvetage d'un corsaire français. — Une surprise. — Perte de l'Actif. —

    Souville prisonnier.

    Dans les premiers jours de décembre, des pêcheurs donnèrent avis que des navires anglais, venant de l'Inde en destination de Londres, louvoyaient dans le chenal. Tom Souville, craignant que son équipage ne s'énervât dans un repos prolongé, et surtout croyant l'occasion bonne, se décida à sortir. Dans la nuit du cinq décembre, de stridents coups de sifflet retentirent dans les rues du courgain, appelant tous les combattants de l'Actif. Ce signe de ralliement était bien connu des marins, qui, du reste, étaient prévenus depuis quelques jours. En un clin d'œil toutes les fenêtres des petites maisons du quartier maritime s'éclairèrent de lueurs blafardes qui perçaient difcilement les brumes de la nuit ; les maîtres d'équipage chargés du réveil voyaient assez que leur signal avait été compris, et une heure après tous les hommes étaient massés sur le pont du cotre qui appareillait. Le temps était sombre, pas une étoile ne parvenait à percer de ses rayons cette masse opaque de nuages qui surplombait à l'horizon comme une immense coupole de granit; on n'apercevait au loin que les feux indiquant faiblement la direction de lapasse, et au large de longues lignes blanches d'écume annonçaient ce sourd travail des fureurs encore contenues de la mer.

    C'était un commencement de tempête; un fort vent de nord-ouest faisait entendre son sifflement sinistre dans les manœuvres dormantes. Le navire n'annonçait sa vie que par le son clair et bref des commandements et par les lueurs mobiles des falots que portaient dans l'obscurité les hommes chargés de surveiller les derniers apprêts du départ. Enfin vers trois heures du matin, on avait gagné le large; l'équipage était au grand complet; on avait embarqué le plus d'hommes possible, car le passage des navires de l'Inde devait amener des prises fort importantes et l'amarinage de ces bâtiments affaiblirait les forces de combat du corsaire; c'est pour cette raison qu'il se surchargeait de monde. Poussé vers le large, l'Actif, gagna rapidement la haute mer et les feux de Calais disparurent bientôt de l'horizon : c'étaient les flammes protectrices de la patrie qui s'éteignaient.

    Les hommes inutiles à la manœuvre s'étaient éparpillés un peu partout, cherchant un coin où se mettre à l'abri du vent et des paquets de mer qui tombaient sur le pont. Ils se défendaient tant bien que mal contre les incessantes couches d'eau et ne sommeillaient qu'à demi, prêts à la première alerte; c'est un peu l'état de torpeur des chiens de meute qui ne dorment que d'un œil dans leur chenil; seuls les officiers et les matelots de quart veillaient, sondant la route autant que le permettait l'état du ciel chargé de nuages sombres qui donnaient à la mer, en s'y reflétant, une teinte glauque et sinistre. Quand le jour parut, on aperçut au loin les blanches falaises de l'Angleterre, mais pas un bâtiment à l'horizon; seules se profilaient au loin quelques barques de pêche qui rasaient les côtes et piquaient l'avant dans la vague en traînant leurs chaluts. L'équipage entier était debout et tous les yeux fouillaient inutilement les lointains de la mer sans découvrir une voile.

    Le vent aidant, on gouverna vers l'embouchure de la Tamise dans l'espérance de rejoindre les bateaux non encore vus mais signalés : on n'aperçut que quelques croiseurs chargés de surveiller la passe et qui commencèrent à manœuvrer de façon à donner la chasse à l'Actif. Celui-ci vira de bord et par la rapidité de sa marche fut bientôt hors d'atteinte. Tom Souville en effet, dans cette course de reconnaissance, jugeait inutile d'accepter le combat qui, tout glorieux qu'il pût être, aurait été payé de la vie de beaucoup de ses hommes sans aucun résultat pratique, et il regagna les côtes de France. Dans la nuit, il reconnut les feux de Gravelines ; il louvoyait en longeant la côte, lorsqu'il aperçut à quelques encablures un sloop complètement désemparé et qui ne pouvait plus gouverner. Il vint près de lui, et apprit bientôt qu'il avait affaire à un smogleur anglais en détresse. Pris dans la tourmente de la veille ce smogleur avait eu son mât coupé au ras du pont et son gouvernail emporté. Souville ne songea plus qu'à lui porter secours malgré l'état de la mer et, après lui avoir envoyé un grelin de remorque, il le conduisit jusqu'à l'entrée du port de Gravelines au risque de s'ensabler près de la passe; après l'avoir mis en sûreté, il reprit la mer.

    On verra par la suite quelles furent les conséquences de ce sauvetage et dans quelles circonstances bien difficiles Tom Souville trouva la récompense du service qu'il venait de rendre.

    Tout le côté nord-est du chenal avait été visité sans résultat; il ne restait plus qu'à croiser dans l'ouest, et l'Actif, malgré les vents contraires, courut vers cette partie de la Manche comprise entre Dieppe et Newhaven. Dans ces parages, le passage des navires de l'Inde, en destination de Londres, devait difficilement échapper à la surveillance incessante du corsaire. Mais arriveraient-ils en temps voulu? c'est-à-dire dans le délai très limité de la course : car le petit cotre étant chargé de monde, les provisions, bien que très ménagées, ne tarderaient pas à s'épuiser; il faudrait alors rentrer au port d'attache sans une prise qui pût rémunérer les matelots et compenser les frais de cette sortie.

    L'équipage s'énervait dans cette inaction forcée. Cette longue veillée à bord, dans l'attente d'un combat qui semblait ne devoir plus s'offrir, impatientait les hommes et troublait leur courage.

    La fièvre d'une lutte prochaine ne doit pas être longue à la mer : le marin qui se trouve sur ses quatre planches entre le ciel et l'eau n'a pas comme distractions de la pensée les mille incidents qui occupent l'esprit du soldat sur la terre ferme. Il faut au marin de corsaire la force morale que donne le danger, l'entraînement incessant des hasards de la lutte, sous peine de perdre ces qualités d'audace et d'intrépidité qui lui sont indispensables.

    Tom Souville se rendait compte de l'état d'esprit de ses hommes et cherchait par des manœuvres continuelles à tromper leur impatience. Pendant trois jours encore, il surveilla la traversée du chenal ; il fouillait toujours l'horizon, car à son sens les navires anglais ne devaient pas être loin. Cependant pas une voile n'apparaissait ; il commençait à désespérer de l'issue de sa course, lorsque la vigie cria : « Navire à tribord ! » Ce mot fut comme un éclair qui électrisa tout l'équipage. En un clin d'œil les matelots furent debout sur le pont et regardèrent du côté signalé par la vigie. En effet, on voyait au loin, dans la grisaille foncée du temps, un point noir qui semblait courir de l'ouest à l'est sur la ligne extrême de l'horizon. Il était environ midi, et quoique la journée ne fût pas encore avancée, l'état du ciel couvert de nuages lourds et épais ne permettait pas à cette époque de l'année, presque en plein hiver, de compter sur beaucoup de jour. Il fallait agir promptement pour que l'affaire pût s'engager avant la venue de la nuit, qui aurait profité au navire anglais averti et lui eût permis de prendre chasse et de s'échapper.

    Tom Souville changea sa route et gouverna sur le navire de façon à le devancer et à lui barrer le passage. L'Actif courait grand largue, sa fine carène glissait et se balançait sur la mer comme un goëland et les marins qui le montaient pouvaient se rendre compte de la rapidité de sa marche en voyant le navire qu'ils voulaient atteindre prendre à tout instant des proportions plus grandes.

    Enfin après deux heures de chasse, on arriva assez près pour reconnaître le bâtiment : c'était un brick d'un millier de tonneaux, portant pavillon anglais.

    Ce brick, en observant la manœuvre de l'Actif qui forçait de toile pour arriver sur lui, ne douta plus de l'attaque. Il vira de bord et commença à prendre chasse vers la côte anglaise. Il comptait sans la marche bien supérieure de l'Actif, qui le dépassa promptement et vint s'opposer à son mouvement de retraite. En passant par son arrière, en le serrant de près, Tom Souville put lire le nom du navire : c'était le Cornelian; il venait de l'Inde.

    Plusieurs fois le Cornelian manœuvra pour éviter l'Actif: celui-ci, semblable à un oiseau de proie prêt à fondre sur sa victime, tournoyait et l'enserrait de cercles toujours plus étroits. Un premier coup de canon intima au Cornelian l'ordre de ralentir sa marche: celui-ci répondit par une salve d'artillerie peu efficace; l'Activ envoya un coup de caronade dont le boulet frappa la lisse de plat-bord.

    Le Cornelian ne s'arrêtant pas,. l'Actif chercha à l'élonger et, dès qu'il fut près de lui, touchant presque sa muraille, ordre fut donné de tenter l'abordage. Des grappins furent jetés dans les manœuvres dormantes et sur les bastingages, et malgré les coups de feu des Anglais, plusieurs matelots de l'Actif, protégés par un feu de mousqueterie, grimpèrent à bord. Une fois sur le pont du brick, le combat fut acharné: les marins anglais, résistèrent tant qu'ils purent, mais ils faiblirent sous le nombre; refoulés sur le gaillard d'arrière?

    sans aucune chance de sortir, malgré leur courage, de la position critique où ils se trouvaient, ils furent obligés de se rendre, et le capitaine du Cornelian fit amener son pavillon. Tom Souville, qui était à bord, tout en donnant des ordres pour amariner sa prise, s'occupa des hommes tombés des deux côtés pendant l'action. L'affaire avait été si promptement menée que le mal n'avait pas été grand : du côté des Français, on comptait un mort et deux blessés: Tom Souville avait reçu à l'épaule un coup de hache qui n'avait fait qu'une entaille peu profonde. Les Anglais avaient quinze hommes hors de combat ; les cadavres furent cousus dans un morceau de toile à voile ; on leur attacha un boulet aux pieds et on les fit glisser dans les flots, ces sombres ensevelisseurs des héros de la mer.

    Interrogé par Tom Souville, le capitaine anglais déclara qu'il venait de l'Inde, qu'il était chargé d'indigo et de soie à destination de Londres, que son navire faisait partie d'un convoi de quatre bâtiments de même provenance, escortés depuis leur entrée dans la Manche par une lettre de marque de 16 canons, enfin que la tempête l'avait séparé du reste du convoi. Sur ces renseignements, Tom continua à louvoyer dans ces parages, attendant les navires qui n'avaient pu encore passer. Il donna à un de ses officiers le commandement du Cornelian, avec l'ordre d'entrer à Boulogne, Calais ou Dunkerque, selon le temps, et il s'éloigna dans la direction de l'ouest. La mer s'était un peu calmée ; la nuit moins sombre permettait d'observer à une plus grande distance ; le silence régnait à bord, on n'entendait que les coups de sifflet de commandement ; le reste :de l'équipage cherchait un sommeil que les préoccupations empêchaient de venir, car tous ces hommes étaient dans l'attente fiévreuse d'un combat qui en effet eut lieu quelques heures plus tard. Vers minuit, un navire fut signalé au large. En observant son allure et sa route, Tom Souville ne douta pas que ce fut un des navires dont lui avait parlé le capitaine anglais. Un de ses lieutenants lui faisant observer que ce bâtiment pouvait être un croiseur ennemi, chargé de protéger le passage des navires de commerce qui tentaient de gagner la Tamise, Tom Souville lui répondit que le seul moyen de s'en assurer était de l'aborder. Il se dirigea donc vers lui en forçant de voiles. C'était bien un des trois voiliers du convoi annoncé ; il se rendit après une très courte lutte. Comme le Cornelian, ce bâtiment fut dirigé sur un des ports du nord.

    Tom Souville se mit à la recherche du troisième navire qui ne devait pas être bien éloigné, car les marins anglais assuraient ne l'avoir perdu de vue que depuis deux heures à peine. L'Actif courut, fouillant l'horizon, et, au lever du jour, il rencontra un trois-mâts qui, à son approche, arbora le pavillon anglais. Les dispositions de combat prises, Tom Souville s'apprêtait à l'attaquer, quand il aperçut à environ trois milles au large un navire qui avait toutes les allures d'un croiseur et qui semblait venir au devant du trois-mâts. Ce n'était pas le croiseur, mais c'était la lettre de marque qui escortait le convoi. L'affaire devenait sérieuse et ce n'était qu'à force d'audace et de rapidité dans l'action qu'on pouvait en sortir. Tom Souville n'hésite pas, aborde le navire ennemi et, sans être arrêté par un feu de mousqueterie très vif, lance une trentaine d'hommes sur le pont. Un combat corps à corps s'engage sur le gaillard d'avant ; en quelques minutes les Français sont maîtres de cette partie du pont que les Anglais défendent pied à pied et avec d'autant plus d'énergie qu'ils comptent sur le secours de leur croiseur. Mais bientôt, cédant sous la furie de l'attaque, ils abandonnent le pont couvert de sang et se trouvent refoulés sur le- gaillard d'arrière, prêts à défendre chèrement leur vie, car le croiseur approchait, apportant le salut et la liberté. En effet, la lettre de marque n'était plus qu'à un mille des combattants lorsque Tom Souville courut sur lui, résolu à l'attaquer. Se sentant le plus faible, par une manœuvre habile, il engagea son beaupré dans les haubans d'artimon de l'ennemi, ce qui lui permettait, tout en laissant un passage à ses matelots, de nettoyer le pont avec ses caronades de l'avant.

    Cette façon d'attaquer gêna fort les Anglais dans leur plan de combat ; ils ne pouvaient ni se servir de leur artillerie contre l'Actif, qui ne présentait pas son travers, ni s'aider de leurs grappins d'abordage. Après avoir mitraillé le pont de deux coups de ses caronades de l'avant, Tom Souville passa le premier par le beaupré et en traîna presque tout son équipage. Il n'y avait plus à reculer, il fallait là encore ou prendre ou être pris. La lutte fut longue et terriblement sanglante : le pont était couvert de blessés, et, dans la fureur du combat, les hommes ne se possédaient plus. La hache ne suffisant pas, on se faisait une arme de tout.

    Malheur à celui qui glissait dans le sang ! il ne se relevait plus. be capitaine anglais, à la tête de ses hommes, reçut un coup dé barre d'anspect qui lui brisa les deux genoux. Ce malheureux officier tomba comme une masse sur le pont, sans pousser un cri, au milieu des matelots que l'horreur de la lutte faisait hésiter.

    Tout à coup, on entendit un craquement à l'arrière: c'était le beaupré do, l'Actif qui s'était rompu sous l'effort du roulis. Dès lors le cotre, n'étant plus retenu, obéit à l'impulsion du courant et, en évoluant, vint présenter son travers aux sabords des Anglais qui, de l'entrepont, commencèrent un feu terrible. L'Actif répondit de toutes ses caronades. Tom Souville, voyant le danger que courait son navire, ordonna aux plus intrépides de chercher à couper les itagues des mantelets de sabord des Anglais, c'est-à-dire les cordages qui tiennent élevées les petites portes bouchant l'entrée des sabords lorsque les canons sont rentrés dans la batterie. Les matelots parvinrent à exécuter cet ordre, non sans courir les plus grands dangers. Mais les Anglais tiraient toujours et l'issue de [la lutte restait fort incertaine lorsqu'un cri d'alarme poussé de l'entrepont du croiseur anglais mit heureusement fin au combat. Ce cri révélait que le navire coulait: l'artillerie de l'Actif avait formé une voie d'eau au-dessous de la flottaison; la cale était submergée. Le pavillon fut amené et le sauvetage de ces hommes, contre lesquels les Français déployaient tant d'acharnement tout à l'heure donna lieu de la part des vainqueurs à des actes de désintéressement et de dévouement héroïque que la ,

    fureur de la lutte précédente n'aurait pas permis d'attendre. Les blessés furent transportés à bord de l'Actif et le capitaine anglais fut placé presque mourant dans la chambre de Tom Souville qui eut pour lui tous les soins, toutes les attentions d'un frère d'armes. Le sauvetage opéré, la lettre de marque disparut dans les flots, et le trois-mâts anglais s'étant rendu, on fit route pour Calais.

    L'Actif avait été fort maltraité pendant la lutte.: ses voiles étaient déchiquetées, sa mâture en partie brisée et sa muraille fort abîmée par l'artillerie.

    Toutes ces avaries rendirent le retour pénible ;

    avec des vents contraires et un gréement de fortune, le cotre ne pouvait faire beaucoup de route, et Tom Souville dut relâcher à Boulogne pour déposer à terre ses prisonniers. Le capitaine anglais, trop faible pour supporter les tortures d'un débarquement, lui demanda en grâce de rester avec lui ; Tom Souville y consentit par humanité, car la vie de ce malheureux n'était plus qu'une question d'heures. En effet, à peine arrivé en vue des feux de Calais, le capitaine serra la main de Tom Souville,lui donna quelques instructions qu'il le pria de faire connaître à sa famille en le remerciant de tous les soins qu'il avait trouvés auprès de lui: « Be blessed, » murmura-t-il, et il mourut.

    Tom Souville fit transporter le corps en Angleterre par un navire parlementaire, avec une lettre indiquant les dernières volontés du brave marin. A partir de cette époque, Tom compta sur la terre anglaise, dans la famille du capitaine, des amis qui lui sont toujours restés fidèles et qui lui ont témoigné le plus grand dévouement et la plus profonde reconnaissance, non seulement pendant ses longs mois de captivité, mais encore et surtout au moment de ses évasions, comme on verra plus loin.

    Quant au dernier trois-mâts amariné, il avait pris la direction de Dunkerque, où il entra sans accident, mais un peu retardé par les vents contraires. Vers le milieu de décembre, les prises avaient été fort importantes, car les navires étaient chargés de marchandises d'une grande valeur qui consistaient principalement en indigos, soies et thés. Les formalités nécessaires pour établir la validité de ces prises furent bientôt remplies : les navires furent vendus avec leurs cargaisons, et les matelots touchèrent des parts fort élevées; aussi la fin de l'année 1796 fut-elle célébrée dans la petite ville de Calais avec un éclat dont on a longtemps parlé. L'or ruisselait dans les rues de la ville, l'équipage du corsaire le jetait à pleines mains et oubliait dans d'interminables orgies les fatigues de la course. Ce petit coin de pays offrait un singulier contraste avec le reste de la France, si ardente à défendre vaillamment ses frontières menacées de tous côtés. Ici c'étaient les Anglais qui faisaient les frais de la fête, et, insouciants de l'avenir, les matelots dépensaient sans compter, ne s'attardant pas, dans leur joie de vivre, aux réflexions qui ne devaient suivre que leur dernier écu. Oh! ces braves gens n'étaient pas égoïstes : femmes, enfants avaient part dans cette joie oublieuse du lendemain. On se grisait en famille. Ils leur semblaient si bons à tous ces quelques jours de trêve qui leur paraissaient sans fin, loin des misères et du rude labeur qui les attendaient ! La mer pour eux est un grand cimetière : qui sait si l'heure du sommeil n'est pas proche? et ils se vautraient en pleines ripailles, le cerveau halluciné par les fumées de l'ivresse, tout heureux de cette richesse d'un jour, joyeuse étape dans la marche aventureuse de leur vie.

    Tom Souville, lui, revint au milieu des siens aussi tranquillement et le cœur aussi léger qu'un honnête employé d'administration allant à son bureau de neuf heures à cinq heures, ou comme s'il avait accompli un simple voyage d'agrément de Calais à Douvres. Les récits de ses propres exploits étaient rares et courts. Quoique d'origine gasconne — son père était de Toulouse, — il tenait de sa mère le sang-froid qui caractérise les gens du nord; car, pour le dire en passant, les enfants issus de mariages entre gens de ces races du Nord et du Midi possèdent des dons très précieux par suite de la fusion de qualités opposées. Donc, notre jeune chef de course était très sobre de détails sur tout ce qui concernait .les péripéties de sa vie;

     

    il paraissait en oublier facilement les incidents, tant ces actes de courage lui semblaient simples et naturels, tant ils perdaient de leurs proportions une fois le danger passe : c'est à [peine si on pouvait lui arracher une parole, et, dans les prouesses qu'il se résignait à raconter, il cherchait à s'effacer le plus possible. Tom Souville a toujours été ainsi, et lorsque, plus tard, sa réputation étant faite, la curiosité publique, par l'intermédiaire des journalistes ou des romanciers, chercha à pénétrer dans cet héroïsme ignoré, dans cette longue suite d'abordages et de combats heureux, lui, moins par modestie que par insouciance, ne répondait que très brièvement aux questions dont il était assailli; il se demandait en lui-même avec étonnement comment le public pouvait prendre intérèt à ces histoires de matelots qui se renouvelaient si souvent, en tout temps et sur toutes les mers.

    La part de prise qui lui revenait sur le prix de vente des trois navires avait été fort importante.

    Après avoir prélevé quelques mille francs pour lui, comme une réserve qui devait lui être utile dans les heures difficiles de sa carrière, il partagea le reste de la somme entre sa sœur qui se trouva ainsi dotée et qui épousa quelque temps après Jacques-Félix Mouron, et son frère Pierre Antoine-Maxime Souville, alors médecin major aux armées, qui était fiancé à Mlle Sophie Grand-sire, fille d'un maître de poste du Buisson, petit village entre Marquise et Calais.

    Très curieux, si l'on en croit la tradition, était ce type du père Grand-sire, le maître de poste; révolutionnaire cm âgé, mais ayant accepté les idées nouvelles plus par mode et par intérêt que par conviction, il professait bien haut une sainte horreur pour les aristocrates et aurait fait crever ses chevaux pour se donner le plaisir de dépasser leurs voitures sur la route, mais cela ne l'empêchait pas de saluer bien bas, comme tout bon maître de poste devait le faire, la riche clientèle de son relais : Jacobins et ci-devant trouvaient chez lui cette égalité de politesse qui accueillait toujours la tombée des louis dans sa bourse. Et puis la révolution commençait à s'imposer avec un peu moins d'acuité et d'intransigeance ; enfin on était sous le Directoire et la masse de la population, qui avait le flair d'un nouvel ordre de choses, s'efforçait, sinon de modifier les principes, du moins d'en rendre l'application plus douce, de façon à rouler sans trop de heurt vers le régime à venir.

    Bref, tous en général, et le père Grand-sire en particulier, préparaient leurs consciences de façon à imiter sans trop de scrupule la chauve-souris si opportuniste de la fable.

    Cette fin d'année fut une des époques les plus heureuses de la vie de Tom Souville, qui marchait sur ses vingt ans avec un nom déjà connu, brillant d'un éclat incontesté. Il était dans toute la force et le printemps de la jeunesse.

    La fin de l'année 1796 et les premiers jours de 1797 se passèrent donc en joie et en liesse dans cette petite ville de Calais, ordinairement si tranquille, engourdie par la torpeur et la régularité de la vie de province ; elle y était retombée après avoir déployé pendant un moment de l'énergie et du courage pour résister au despotisme de la Terreur.

    Pendant que les matelots du corsaire emplissaient les cabarets qui retentissaient de leurs chants, Tom Souville vivait donc bien paisiblement parmi les siens. Il faut songer qu'à cet âge une nature comme la sienne est plus hardie au feu et dans la fumée de la poudre que portée aux mièvreries fatigantes et fastidieuses d'un salon. Il préférait au frac la rude capote d'uniforme, où il se sentait plus lui-même, c'est-à-dire dans la vérité de sa force et de sa liberté.

    Pourtant il n'en fut pas toujours ainsi, et quelques années plus tard, Tom Souville était un homme du monde accompli, de façons très aristocratiques et d'une galanterie, d'une affabilité que rehaussaient encore son esprit tout méridional, son extrême élégance et, ce qui ne gâte rien en pareille nature, sa générosité. La fortune qui souriait à ses audacieuses entreprises lui permettait de vivre en grand seigneur et de se créer dans la haute société des relations nombreuses sur l'intimité desquelles, devenu sur ces vieux jours prolixe la plume à la main, il donnait trop de détails, paraît-il, dans ses mémoires, Pendant qu'il était à terre, Tom Souville voulut régler une affaire qui lui tenait au cœur. On se souvient qu'au début de sa dernière de course il sauva en rade un malheureux smogleur tout désemparé et menacé de sombrer. Il le remorqua jusqu'à l'entrée du port de Gravelines et continua sa route. Mais, à son retour, il reçut une lettre désespérée du patron qui se plaignait à lui de ce que les autorités voulaient saisir sa barque et le retenir prisonnier ainsi que ses hommes. Tom Souville partit de suite pour Gravelines, alla trouver le commissaire de marine, déclara qu'il avait fait acte d'humanité, qu'il ne voulait nullement qu'on retînt ces malheureux prisonniers et qu'il aurait même eu le droit de les conduire à Douvres. Il fit un tel bruit qu'on les relâcha; bonne action dont il fut récompensé plus tard lors de sa troisième évasion avec le capitaine Havas, car ces braves gens, pleins de reconnaissance, n'oublièrent pas par la suite le service rendu ce jour-là.

    Tom Souville ne reprit la mer que dans la première quinzaine de janvier 1797. Le temps qu'il avait passé à terre lui avait à peine suffi pour exécuter les réparations les plus urgentes à son navire qui avait beaucoup souffert dans le dernier combat; les boulets anglais avaient fait des ravages considérables dans se membrure, et ce n'était qu'à grand-peine qu'à la suite de la dernière expédition il était parvenu à rentrer dans le port de Calais.

    La campagne d'hiver étant la seule fructueuse et possible pour les corsaires, on s'était hâté de racastiller tant bien que mal le pauvre cotre très touché dans ses œuvres vives et moins capable de bien résister à la mer. Cependant, la peinture aidant, il pouvait encore faire illusion; on espérait que, tout blessé qu'il était, il arriverait à prolonger son service jusqu'au printemps : à ce moment-là on aurait tout le temps voulu pour réparer sérieusement ses avaries et lui rendre sa solidité première. Ces réparations faites à la hâte, on appareilla dans des conditions de navigation moins favorables qu'au commencement de la campagne.

    Néanmoins, Tom Souville, qui ne s'arrêtait guère devant les difficultés,entreprit une nouvelle course et se mit à croiser pendant quelques jours dans le chenal. Les débuts furent assez heureux : il s'empara de deux navires anglais qu'il amarina et conduisit dans le port de Dieppe, puis il sauva l'équipage d'un corsaire attaché au port de Boulogne, forcé d'abandonner son bâtiment qui coulait, à la suite d'un engagement avec un croiseur anglais dont les bordées d'artillerie l'avaient traversé. A la faveur de la nuit, ce corsaire avait pu prendre chasse et s'éloigner de l'ennemi qui perdit sa trace.

    Peu de temps après que ces malheureux avaient été recueillis, leur bateau sombrait. Tom Souville les reconduisit à Boulogne et reprit sa course le 29 janvier.

    Dans la nuit du 3o janvier, vers trois heures du matin, à la hauteur des feux de Brighton, il attaqua un navire anglais qu'il aperçut tout à coup à tribord à quelques encablures de lui et qu'il n'avait pu reconnaître plus tôt, car celui-ci, ne s'aidant que de ses basses voiles, semblait vouloir dissimuler sa route : aucune lumière ne paraissait à bord. Cette attitude parut suspecte à Tom Souville, qui jugea de suite que l'engagement serait sérieux ; il n'y avait plus moyen d'hésiter et le seul parti à suivre était de prendre l'offensive.

    Il se rapprocha donc autant qu'il était possible du navire ennemi, bien résolu à payer d'audace et à l'aborder : mais à peine était-il à portée de pistolet que toutes les batteries de ce bâtiment, qui se trouvait être un brick de guerre, se démasquèrent et envoyèrent une formidable bordée d'artillerie; non seulement un des lieutenants de l'A ctij fut tué, non seulement plusieurs matelots furent tués, mais encore il s'ouvrit dans la muraille du cotre de larges voies d'eau, que ni l'état de la mer, ni les conditions défavorables du combat ne permettaient d'aveugler.On ne touchait pas encore au navire anglais et déjà l'Actif sombrait à vue d'œil; la résistance était impossible. Ordre fut donné d'amener le pavillon, et tout l'équipage du corsaire fut fait prisonnier. Ainsi finit cette courte campagne de l'hiver 1796-1797, pendant laquelle officiers et matelots avaient fait preuve de tant de courage et d'intrépidité. Il fallait bien s'attendre à un de ces revers, après des succès qui dépassaient tout ce que la fortune des armes permettait d'espérer.

    Nous sommes dans la nasse, dit philosophiquement Tom Souville à ses compagnons ; le tout maintenant est d'en sortir.

    Avec le secours des matelots anglais qui ne voyaient plus maintenant dans leurs adversaires que des malheureux près d'être engloutis, l'équipage de l'Actif parvint, non sans peine, à aborder le brick et fut déclaré prisonnier de guerre ; quelques minutes après, le corsaire s'abîmait dans les flots; Tom Souville avait contribué au sauvetage de tous ses hommes et n'avait quitté son bâtiment que le dernier, après avoir eu le temps de sauver ses papiers de bord qui constataient sa qualité de belligérant : précaution importante de nature à enlever tout prétexte de justices sommaires. Lorsqu'il se présenta devant le capitaine anglais en déclinant son nom et son grade, celui-ci prit un ton un peu hautain atténué par cette courtoisie qui est le masque des plus forts; on y sentait percer malgré lui la conscience de sa valeur et la fierté de son succès; il proclama que Tom Souville était connu sur la côte anglaise comme un officier humain et brave, et après ces 'premiers compliments il lui proposa d'être prisonnier sur parole.

    - Capitaine, lui répondit Tom Souville, la promesse que je puis vous faire, c'est de profiter de la première occasion favorable pour m'échapper. Surveillez-moi, c'est votre droit ; quant à moi, ma ferme résolution est de recouvrer ma liberté. Faites de moi ce que vous voudrez.

    Après cette réponse, ordre fut donné de garder le prisonnier à vue et de tirer sur lui à la première tentative d'évasion. On le fit descendre dans l'entrepont et il alla partager le sort de ses matelots.

    Le port d'attache du brick de guerre était Portsmouth et le retour ne fut pas long : d'abord un fort vent d'est favorisait la route du bâtiment qui filait à une belle allure : ensuite le capitaine anglais n'était pas fâché de se débarrasser des prisonniers qui encombraient les batteries basses et dont, à tort ou à raison, il redoutait la mutinerie. Ces malheureux étaient très étroitement surveillés par les soldats de garde qui, en cas d'alerte, devaient étouffer avec la dernière rigueur toute tentative de révolte. Heureusement tout se passa sans encombre.

     

    A son arrivée en rade de Portsmouth, le brick signala la présence des prisonniers à son bord. De nombreux canots quittèrent le bassin de l'arsenal et vinrent recevoir les matelots français qui furent transportés à bord du ponton le Crown, ancien vaisseau de premier rang, hors de service, complètement démâté et qui ne servait plus qu'à loger les prisonniers.

    CHAPITRE IX

    Les pontons. — Misérable existence. — Les rafalés. — Petits métiers. — Les Académiciens. — Maladies. — Les plaisirs : journaux, théâtres, farces. — Evasions. — Les barriques. —

    Letrou. —Prise miraculeuse d'un cutter. — Faux sauvetage. —

    Les duels.

    Puisque Tom Souville va être contraint de demeurer plusieurs mois captif à bord du Crown, il est bon de dire quelle était sa prison et de décrire les fameux pontons d'Angleterre.

    Ces affreux séjours nous sont connus dans tous leurs détails grâce au récit très saisissant que nous a laissé un homme qui, malheureusement pour lui, eut tout le temps de les étudier, car il n'y demeura pas moins de neuf années : je fais allusion à l'ouvrage intitulé Mes Pontons, par Louis Garneray. Ce Louis Garneray, frère de deux peintres, Hippolyte et Auguste, dont le dernier, élève d'Isabey, était professeur de la reine Hortense, fut d'abord marin et combattit auprès de Surcouf dans les mers des Indes. Fait prisonnier, conduit sur les pontons en rade de Portsmouth, il trouva moyen d'y faire de la peinture lui aussi et, enfin libéré après de longues souffrances, il se fit écrivain pour nous raconter ses expéditions et ses malheurs.

    Les citadelles de pierre, malgré leurs fossés, leurs remparts épais, leurs énormes portes à triples et quadruples verrous, ne suffisaient pas, paraît-il, à garder efficacement les prisonniers de guerre et à prévenir les tentatives d'évasion. Pour les officiers supérieurs, on se contentait de leur demander leur parole et on les laissait relativement, libres dans une ville déterminée d'où ils ne devaient pas sortir. Mais une telle mesure devenait vaine pour les simples matelots, et même elle n'était pas employée d'ordinaire pour les :officiers subalternes. Ces derniers, même lorsqu'on leur laissait le choix entre la captivité sur parole et la captivité effective, choisissaient presque toujours de rester auprès de leurs hommes, c'est-à-dire, puisque les forteresses n'offraient pas assez de garantie, de les rejoindre sur les pontons.

    Les pontons ! idée ingénieuse mais bien cruelle !

    Qu'on se figure de vieux bateaux sans mâts, sans voile, sans cordages, sans gouvernail, des carcasses rasées, nues, mornes, dénuées de mouvement, capables seulement de se maintenir" à la surface de l'eau, attachées par des amarres ; c'était noir et cela dressait sur le flot une masse informe comme une épave : on ne pouvait, en les voyant, s'empêcher de songer à quelque sarcophage. Le mot de sarcophage était juste, et l'on s'étonnait en approchant de percevoir là quelques signes de vie, de deviner des ombres de visages humains.

    C'étaient, derrière d'énormes barreaux de fer obstruant tous les sabords, des hommes hâves, décharnés, qui sondaient l'horizon désert d'un regard impuissant et essayaient de humer un peu l'air malsain qui filtrait à peine au travers des grillages. Et ces gros tas noirs s'arrondissaient de distance en distance au milieu des rades de Chatam, de Portsmouth, de Plymouth. Pourtant, la vue extérieure, telle que nous venons de la dépeindre, était riante si on la comparait au spectacle que présentait l'intérieur. Entrez, si l'horreur ne vous retient pas, et regardez de près cet entassement d'hommes qui croupissent dans cet étroit espace exposés, sans fin, au froid, au chaud, aux privations, à l'incurable ennui, à toutes les misères morales et physiques depuis des années et des années. « Que l'on se figure, dit Louis Garneray, une génération de morts sortant un moment de leur tombe, les yeux caves, le teint hâve et terreux, le dos voûté, la barbe inculte, à peine recouverts de haillons jaunes en lambeaux, le corps d'une effrayante maigreur, et l'on n'aura qu'une idée bien affaiblie et bien incomplète de l'aspect que présentaient mes compagnons d'infortune. »

    En arrivant, le prisonnier préalablement déshabillé revêtait une chemise, un pantalon et un gilet de couleur jaune orangé portant ces deux lettres de taille colossale T. 0., initiales des mots Transport Office. Ainsi affublé il était conduit sur le faux-pont et là, dans cet étroit espace long de cent trente pieds et large de quarante, où s'écrasaient sept cents personnes, il s'efforçait de découvrir un coin où accrocher son hamac. Ce n'était pas chose facile. Aveuglé d'abord, puis pris à la gorge par les odieuses émanations de tous ces corps, il fallait qu'il s'habituât à l'obscurité et surtout que sa poitrine consentît à emmagasiner sans trouble et sans nausées cet air méphitique.

    Après quoi, il fallait trouver un espace qui fût libre et cela sans gêner personne, sans avoir à demander ni concession ni complaisance à qui que ce fût, car à bord des pontons l'excès de souffrance faisait bannir toute espèce d'attendrissement et de bienveillance. Les places situées près des sabords, près de ces misérables ouvertures que bouchaient des barreaux de deux pouces d'épaisseur, étaient naturellement gardées avec le plus grand soin par ceux qui les occupaient et ne pouvaient être cédées à un nouveau venu que moyennant une somme énorme, une soixantaine de francs par exemple : il faut savoir que l'argent était excessivement rare, vu la difficulté d'en gagner, et qu'un sou, un pauvre sou l'inspirait un respect infini.

    La nuit, quelque temps qu'il fît, les sabords étaient fermés en vertu du règlement ; aussi l'atmosphère devenait-elle vraiment irrespirable et au matin le réveil, dans cet espace clos et empuanti, causait une affreuse sensation de dégoût. Pour se remettre on avait le droit de monter par groupes et à tour de rôle sur le gaillard d'avant, où l'on jouissait d'un espace de quarante-quatre pieds de long sur trente-huit de large : c'est ce que les prisonniers appelaient plaisamment le parc. Cette promenade du parc aurait semblé relativement agréable, malgré la présence incessante des sentinelles qui veillaient fusil chargé, si toutes les cheminées du ponton ne fussent venues déboucher précisément sur le gaillard d'avant et ne l'eussent gâté en y vomissant leurs gaz viciés.

    Tout autour du ponton régnait une galerie extérieure où des factionnaires circulaient comme dans un chemin de ronde. Les murailles étaient ainsi constamment examinées ; elles l'étaient au-dessus de la galerie ; elles l'étaient aussi au-dessous, car le plancher en avait été laissé à clairevoie. Ce plancher treillagé, qui ne s'élevait qu'à dix-huit pouces environ de la ligne de flottaison, laissait voir tout ce qui pouvait se passer sous les pieds mêmes des gardiens, et, du haut en bas de la paroi, il y avait pas un seul point qui pût échapper à leur vigilance.

    Les prisonniers, d'abord recouverts du vêtement ridicule décrit plus haut, n'avaient bientôt plus sur le corps que de lamentables guenilles, d'infâmes loques trouées et déchiquetées. Leur nourriture suffisait à peine à les empêcher de mourir de faim : quatre onces de pain gluant et noir, un peu de légumes secs et de pommes de terre, de la mauvaise viande et quelques harengs.

    Ces aliments n'étaient jamais ni en quantité suffisante, ni de bonne qualité pour deux raisons : d'abord parce que les prescriptions des règlements sur ce point n'étaient pas assez strictes, ensuite parce que ces prescriptions n'étaient pas observées. En effet, les fournisseurs chargés des livraisons s'entendaient avec le commandant du ponton pour tricher, pour appauvrir les rations au-dessous du possible. Joignez à cela que chacun ne disposait d'aucun ustensile, sauf une petite gamelle en étain, et ne pouvait avoir pour manger ni fourchette, ni cuillère, ni couteau. Ceux qui ont été à même de faire la comparaison, — et à cette époque où l'on faisait beaucoup la traite la comparaison était facile,- affirment que les noirs souffraient moins à bord des négriers.

    Pourtant il y avait sur les pontons une catégorie d'individus qui menaient une existence plus misérable encore que l'existence normale. Je ne parle pas de ceux qui, pour quelque faute contre la discipline ou pour quelque tentative d'évasion, s'étaient fait envoyer au cachot et pourrissaient longuement dans un cloaque à fond de cale; je parle de ceux qui ne possédaient plus absolument rien, qui avaient tout vendu ou tout perdu au jeu, hamac, gamelle, vêtements, tout, jusqu'à leur chemise. On les nommait les rafalés, ce qui signifiait sans doute ceux qui avaient subi toutes les rafales, essuyé toutes les tourmentes. Lorsqu'un surveillant faisait l'appel et qu'ils étaient obligés de se montrer pour y répondre, ils empruntaient une couverture dans laquelle ils s'enveloppaient trois à la fois tant bien que mal afin de se présenter. La nuit, n'ayant rien qui pût les préserver du froid, ils se tassaient les uns contre les autres comme des sardines et dormaient ainsi couchés tous sur le même côté. Par suite de cette combinaison singulière, ils ne pouvaient se déplacer que tous simultanément et pour cela ils avaient adopté une convention qu'ils observaient. A de certains moments, celui qui couchait en tête criait : Pare à vire! c'était le signal : tout le monde se retournait d'un seul coup pour passer par exemple du côté droit au côté gauche, ou inversement.

    Ces êtres, réduits ainsi, en pleine civilisation, à la plus basse, à la plus bestiale des conditions humaines, ne devenaient cependant ni lâches ni vils. C'est parmi eux que l'on trouvait le plus d'énergie pour toutes les évasions, chose assez compréhensibles puisqu'ils n'avaient littéralement rien à perdre. Mais, chose plus remarquable, c'est parmi eux aussi que se rencontraient le moins d'espions, le moins de délateurs prêts à vendre aux Anglais les noms de ceux qui essayaient de s'échapper.

    En arrivant sur un ponton, on était très frappé de voir l'activité qui y régnait : il y avait là un va et vient perpétuel de gens affairés qui travaillaient tant pour se procurer des ressources que pour se distraire et lutter contre le terrible envahissement de l'ennui. Tous se livraient à un labeur quelconque, soit afin de vendre des produits au dehors, soit afin d'échanger entre eux de mutuels services. Leurs outils étaient des os devenus entre leurs mains des ciseaux, des couteaux, des aiguilles. Très adroits et très patients, ils faisaient avec des os encore — car l'os fournissait à la fois la matière première et l'outil - de menus ouvrages de tabletterie, des jeux d'échec, des petits vaisseaux; d'autres tressaient des chapeaux de paille; mais tout cela en cachette, car les Anglais, craignant la concurrence, ne voulaient pas voir leurs marchés inondés par des objets qui y arrivaient à des prix extraordinairement bas. Il y avait aussi des prisonniers tailleurs, cordonniers, préparateurs de tabac. Certains enseignaient la danse, l'escrime, le bâton, moyennant un sou la leçon.

    D'autres, plus graves, professaient l'algèbre et la géométrie.

    C'était une chose bien curieuse que ces sortes de classes. Ceux qui voulaient étudier, et qu'on appelait les académiciens, ne pouvant travailler le jour à cause du bruit qui se faisait sur le ponton et des dérangements perpétuels, avaient pris le parti de travailler la nuit. Nouvelle difficulté; car toute lumière était interdite dans le faux-pont; on s'en procurait néanmoins et non sans un certain héroïsme; voici comment : il fallait retrancher quelque chose sur les rations déjà si exiguës; on raclait et l'on pressait avec soin la viande de façon à en exprimer toute la graisse, que l'on faisait suinter dans une coquille d'huître; ajoutez une mèche faite de quelques filaments de coton, et voilà une lampe. On dissimulait cet éclairage modeste derrière des toiles tendues pour que les Anglais ne l'aperçoivent pas, et, tout autour, des groupes studieux se formaient écoutant la bonne parole et travaillant avec des feuilles de papiers, des crayons, des ardoises, des compas, des livres, acquis et préservés au prix des plus miraculeux efforts. Quelquefois l'air été si vicié, si dépourvu d'oxygène, que les lampes s'éteignaient d'elles mêmes. Quand les surveillants découvraient ces classes, pourtant inoffensives, ils avaient la méchanceté non seulement de les interrompre, mais encore de tout détruire, papiers, livres, ardoises.

    Malgré de tels contre-temps, les écoles prospéraient; les académiciens réussissaient. On cite d'humbles matelots qui sont entrés sur les pontons ne sachant ni lire ni écrire et qui en sont sortis possédant le dessin, la géographie, les mathématiques mieux que certains officiers de marine.

    On trouvait aussi à bord des pontons un certain nombre de femmes françaises, mais elles étaient, comme on peut penser, de basse extraction et extrêmement grossières.

    L'anarchie n'était pas absolue au milieu de la société extraordinaire qui s'était improvisée bien malgré elle dans ces conditions bizarres. Bien que l'égalité la plus absolue y régnât et qu'il n'y eut de privilège pour personne, les officiers conservaient néanmoins un certain ascendant; on les consultait dans les cas difficiles et ils étaient écoutés. Il existait aussi une espèce de gouvernement composé de huit membres, qui se réunissaient pour juger les conflits et les fautes. Sa justice était extrêmement expéditive. On punissait les voleurs à coups de corde, et les traîtres, convaincus d'avoir vendu des fugitifs, étaient généralement écharpés. On cite pourtant un de ces espions à qui il fut fait grâce de la vie; mais le châtiment qu'il eut à subir fut plus cruel encore; les matelots, experts, comme on sait, dans l'art du tatouage, lui gravèrent ces mots sur le front : « J'ai lâchement vendu mes camarades; » et le misérable, désormais affiche vivante, fut réduit à promener partout avec lui un indélébile écriteau d'infamie.

    Avec le régime que nous avons décrit, on conçoit que l'état sanitaire des prisonniers était excessivement précaire. Beaucoup dépérissaient, minés par la nostalgie, la consomption, la phtisie, quelquefois aussi par les épidémies, lorsque des nouveaux venus, arrivés de Saint-Domingue, apportaient le vomito-négro. Pour faire passer cette dernière maladie, et sans doute pour faire passer le malade en même temps, les médecins anglais n'avaient rien trouvé de mieux que de plonger ceux qui en étaient atteints dans un bain glacé, traitement barbare qui causait des tortures insupportables, et ces immersions n'allaient pas sans des protestations et des cris terribles; mais les médecins, bien éloignés de leur rôle naturel, prenaient un féroce plaisir aux tourments de leurs malheureux clients. Il faut citer le nom d'un certain docteur Weiss, chargé de faire l'inspection des pontons et de désigner les prisonniers qu'une si longue misère avait complètement épuisés et que, sous couleur d'humanité, les autorités devaient renvoyer en France pour y rendre le dernier soupir. Ce Weiss s'amusait à leurrer de pauvres diables qui n'avaient plus que le souffle; il les assurait de sa protection, il leur promettait un prochain renvoi, il faisait répandre des listes imaginaires sur lesquelles il inscrivait faussement comme devant partir des gens qu'au contraire il retenait, puis plus tard, lorsque la déception venait pour ces malheureux, il jouissait délicieusement de leur désappointement et de leur légitime fureur.

    Un fait vraiment incroyable, et que l'on aurait peine à concevoir si l'on ne se rappelait tout le ressort et la gaieté naturels du caractère français, c'est que les prisonniers ainsi traités avaient su se créer au milieu de leur excès de détresse quelques éléments de distractions et de plaisir.

    D'abord, grâce à la connivence de certains fournisseurs chargés d'apporter les vivres, ils avaient réussi, malgré la défense des chefs, à se procurer un journal qu'ils louaient moyennant dix sous par jour, mais ce journal était écrit en anglais ; ceux qui possédaient cette langue traduisaient et faisaient la lecture aux autres en échange d'une légère rétribution. Quelquefois, lorsqu'un passage était inintelligible pour eux, ils le remplaçaient par une traduction de fantaisie, mais nul ne s'apercevait de la supercherie et rien n'altérait pour ces emmurés la joie immense d'avoir des nouvelles du monde extérieur, ces nouvelles fussent-elles un peu altérées tant par la partialité des journalistes anglais que par l'inexpérience des traducteurs.

    On s'arrangeait aussi, chose difficile et rigoureusement interdite, pour communiquer de ponton à ponton. Voici comment on s'y prenait : un prisonnier, exerçant à bord la profession de menuisier, montait sur le gaillard d'avant avec une table un peu disloquée et, muni d'un maillet et de quelques outils rudimentaires, il procédait comme s'il voulait la réparer. Là, posté bien en évidence de façon à être aperçu de loin du haut d'un autre ponton, il plaçait sa table de certaine façon, tantôt debout, tantôt renversée ; il frappait de son maillet soit la planche, soit le haut, soit le bas du pied ; et chacun de ces gestes, chacune de ces opérations était un signe conventionnel exprimant un membre de phrase, une idée. Avec beaucoup de patience, les prisonniers étaient parvenus à se renseigner réciproquement sur leur sort et à échanger des correspondances même assez compliquées.

    Mais la plus grande distraction et aussi la plus rare était de jouer la comédie. Dans ce cas, il fallait tout créer, théâtre, pièces, décors, accessoires, costumes. Je donne ici le programme d'une représentation qui eut un immense succès et qui resta longtemps légendaire : d'abord un vaudeville en deux actes intitulé les Aventures d'une voyageuse sensible; le mot sensible, mot si à la mode alors, est à remarquer comme peignant admirablement l'époque à laquelle l'œuvre a été composée. L'autre, emprunté aux mœurs de ceux qui l'avaient écrit ou qui allaient l'applaudir, était la Fiancée du Corsaire, drame en cinq actes. On avait élevé une estrade pour la scène ; des décors avaient été brossés à la détrempe sur une vieille toile et on entendait un orchestre composé d'une flûte et d'un violon. Les rôles de femmes étaient tenus par des hommes et les costumes nécessaires avaient été prêtés par des dames de Portsmouth, de Gosport, de Portsea, qui étaient venues ensuite assister elles-mêmes à la représentation.

    Les rafalés, qu'on avait d'abord écartés du spectacle à cause de l'absence de leurs vêtements, firent un vacarme tellement épouvantable qu'il fallut enfin leur céder et les admettre parmi les spectateurs.

    Mais c'étaient là des fêtes exceptionnelles. Le plaisir ordinaire des prisonniers consistait surtout dans les taquineries, les vexations, les farces, les injures qu'ils faisaient journellement à leurs gardiens en manière de vengeance. Ils ne parlaient jamais au commandant du ponton, quoique ce commandant fut un officier de marine d'un rang- assez élevé, que sur le ton le plus méprisant et en lui lançant Tépithète blessante de turnkey, c'est-à-dire tourne-clef, geôlier. Ils lui cornaient aux oreilles des chansons satiriques improvisées contre lui et extrêmement violentes. Ils se livraient à des charivaris furieux ; ils tâchaient de surprendre isolément quelqu'un de leurs gardiens et s'empressaient alors de le rosser d'importance; si même ils en voulaient particulièrement à un de leurs surveillants, ils le condamnaient à mort et jouaient ensuite à l'écarté lequel d'entre eux serait désigné pour le frapper ; le perdant tuait en effet au risque d'être ensuite pendu, ce qui arrivait quelquefois.

    Enfin une des joies les plus ordinaires c'était, lors des appels, de tromper les gardiens sur le nombre de prisonniers présents. Pour être comptés ceux-ci défilaient un à un sur le pont, puis retournaient ensuite dans la batterie ; il y en avait alors qui s'arrangeaient assez habilement ou bien pour défiler deux fois, ou bien pour ne pas défiler du tout, de sorte que le chiffre total était faussé soit en plus soit en moins et que, si les Anglais comptaient deux fois de suite pour vérifier, ils ne trouvaient jamais le même nombre, à leur grand étonnement. Cette mystification, toujours extrêmement agréable, devenait très utile lorsqu'il y avait eu évasion : il était alors très difficile de savoir s'il y avait des manquants. Une fois que le fait s'était présenté, les Anglais furent embarrassés à ce point qu'ils ne mirent pas moins de quatre jours entiers pour savoir le nombre réel des hommes présents à bord.

    Mais la véritable manière de narguer les Anglais consistait, si l'on pouvait, à leur brûler la politesse. La soif de la liberté dévore toujours les prisonniers, mais combien plus elle enflammait des hommes soumis au régime dont la description précédente ne donne qu'une faible idée ! Aussi, quoique très difficile et même presque impossibles, quoique impitoyablement réprimées, les tentatives d'évasion étaient-elles très nombreuses. C'est en vain que le gouvernement anglais avait été jusqu'à rendre une ordonnance sauvage d'après laquelle la fuite d'un prisonnier devait être punie sur la personne de deux prisonniers qui seraient pendus à sa place au cas où le fugitif ne serait pas rattrapé; c'est en vain que les surveillants encourageaient la délation en essayant d'acheter des espions ; aucune mesure ne parvenait à intimider des gens décidés à tout, même à sacrifier leur vie, dès qu'ils entrevoyaient même très vaguement l'espoir d'échapper à un sort si cruel.

    On cite un prisonnier qui réussit à s'évader de la manière suivante. Chaque jour, des barques apportaient auprès des pontons pour les besoins de la petite colonie pénitentiaire un certain nombre de barriques d'eau douce que les Français avaient pour mission de charger eux-mêmes et de placer à bord. Après quoi ils enlevaient et remettaient dans la barque les barriques vides amenées la veille. Il est arrivé une fois, peut-être deux fois, mais guère plus, qu'un prisonnier réussit à s'introduire clandestinement dans une des barriques vides qu'on allait emporter, que ses camarades purent hisser ce colis dans la barque, et que les Anglais le conduisirent sans méfiance jusqu'au rivage ou notre homme réussit à soulever la bonde, à sortir de sa cachette, à se dissimuler et enfin à s'enfuir. Mais l'usage de ce procédé était tout à fait exceptionnel; une fois éventé il ne pouvait plus être réemployé, puisque les Anglais, avertis, vérifiaient très aisément le contenu des tonneaux.

    Il existait pour s'évader un autre moyen plus difficile à mettre en pratique, entraînant des péripéties et des dangers sans fin et néanmoins plus usité parce que, tout connu qu'il fût, il permettait quelquefois de déjouer la surveillance des gardiens les plus vigilants. Ce moyen consistait à pratiquer dans le paroi du ponton un trou assez large pour laisser passer le corps d'un homme, à se glisser sans bruit, pendant la nuit, à travers ce trou et à gagner ensuite la côte à la nage.

    M. Edouard Corbière a donné sur les faits de ce genre des détails intéressants que nous reproduisons ici : Les personnes qui n'ont jamais connu le tourment d'une longue et intolérable captivité se feraient difficilement une idée des efforts surhumains que peuvent tenter les captifs pour sortir, ne fût-ce qu'un instant, du cachot où se consume leur vie; l'homme qui, une fois rendu à la liberté, emploierait pour s'élever dans le monde la moitié des ressources qu'il a trouvées dans son génie pour se soustraire à la prison, parviendrait à coup sûr aux sommités de la fortune ou de la gloire.

    Faire un trou pour déserter d'un ponton,c'était faire un chef-d'œuvre de ruse, de patience et de génie.

    Et c'était là ce que faisaient les moindres prisonniers !

    Un treillage en bois s'élevait extérieurement sur le flanc de chaque ponton, à dix-huit pouces environ au-dessus de la mer. Sur ce treillage veillaient jour et nuit des sentinelles attentives au moindre bruit, au moindre souffle, au moindre mouvement.

    Lorsque la nuit environnait de calme et de silence le ponton dans lequel dormaient les prisonniers, le rivage gardé par une nombreuse garnison et les flots tranquilles qu'effleurait la brise, on ne pouvait jeter un cri, fredonner une chanson, dire même une parole qui ne fût entendue par les sentinelles, recueillie comme un indice alarmant par les hommes de quart et dénoncée bientôt comme le signal d'une révolte générale.

    Et c'est cependant sous ce treillage, où les factionnaires veillaient immobiles, que se minait et que s'ouvrait le trou par lequel se glissaient les déserteurs pour plonger silencieusement dans les flots et gagner le bord, pourvus seulement du petit sac en cuir qui contenait leurs effets !.

    Pour parvenir à percer ce trou, que de soins, d'adresse il fallait employer! Que de peines surtout il fallait se donner pour le cacher précieusement à la surveillance des geôliers, pendant le travail! Voyez un vaisseau de ligne, mesurez l'épaisseur de sa coque, de ses bordages extérieurs et intérieurs, la grosseur de sa membrure; eh bien! c'était tout cela que l'on perçait, non pas avec des haches et des scies, mais avec de simples couteaux, de petits canifs, la seule arme, les seuls instruments qu'on laissât aux mains suspectes des captifs.

    Et lorsqu'à force de travail, de patience et de précautions, on était parvenu à pratiquer une ouverture, le cuivre de la flottaison se présentait un peu au-dessus de l'eau, et au-dessous des pieds mêmes de la sentinelle placée sur le treillage.

    C'était encore un obstacle à vaincre, une feuille de métal à user, plus par le frottement que par une section brusque. Percé trop près du ras de l'eau, le trou aurait fait couler le vaisseau. Percé trop près du treillage des sentinelles, l'éveil aurait été donné à toute la garde du ponton. C'était sur l'endroit favorable entre ces deux dangereuses extrémités qu'il fallait tomber. Que de combinaisons, de calculs et de bonheur, pour ne réussir qu'à obtenir la chance de se laisser glisser dans l'eau, ou de se faire fusiller en nageant vers un rivage hérissé de factionnaires !

    Le trou ainsi pratiqué par quelques prisonniers appartenait de droit à ses auteurs. C'était à eux qu'était le privilège d'y passer les premiers. Une fois ce droit passé en usage, il devenait la propriété commune de tous les captifs. Mais pour mettre plus d'ordre et d'économie de temps dans la désertion de ceux qui voulaient tenter l'aventure, on tirait les tours au soit, et puis l'on jouait quelquefois aux dés les bons numéros de sortie; car le jeu se mêlait partout dans les habitudes des prisonniers.

    Pour peu qu'un trou fût découvert, l'alarme était donnée par les sentinelles. Tous les Anglais alors se trouvaient sur pied en une minute. Les embarcations du bord, sans cesse disposées à être amenées, étaient mises à l'eau pour faire le tour du ponton. On allumait les fanaux, on comptait et on recomptait vingt fois les prisonniers, réveillés le plus souvent en sursaut; et si, par hasard, dans leur revue nocturne, les embarcations découvraient à la surface des flots' quelque malheureux plongeant pour se soustraire à leur poursuite, c'était une chasse à coups de fusil qu'on lui donnait, et quelquefois on ne ramenait à bord qu'un cadavre percé de balles au lieu du fugitif qu'on avait voulu saisir.

    Le moyen de déserter en limant ou en démantelant sur leurs bases les barreaux de fer des sabords avait été d'abord employé avec succès dans les premières années de la captivité à bord des pontons. Mais ces tentatives répétées avaient fini par provoquer une telle surveillance de la part des Anglais que l'expédient était devenu impossible.

    C'était un trou dans le vaisseau qu'il fallait creuser pour avoir quelque chance de succès, et quel succès ?

    On cite dans l'histoire des pontons des évasions miraculeuses. Je n'en rappellerai qu'une : c'est celle qui m'a paru avoir été tentée avec le plus d'audace et consommée avec le plus de bonheur.

    Un cutter chargé de poudre s'amarre le long d'un des pontons de Plymouth, en attendant le jour pour aller porter des munitions de guerre au vaisseau l'Egmond, mouillé en rade et disposé à appareiller.

    Pendant la nuit, un trou s'ouvre à bord du ponton. L'aspirant Larivière s'y engage le premier : il est suivi de quatre ou cinq autres prisonniers qui parviennent, sans être vus, à se glisser à bord du cutter, où ils trouvent tout l'équipage endormi, soit dans la chambre de derrière, soit dans le logement de devant.

    Ils se jettent dans cette chambre et le logement, en refermant sur eux les issues extérieures : ils garrottent ou étouffent les Anglais encore endormis, et, vêtus des habillements dont ils les dépouillent, ils remontent avec le point du jour sur le pont du cutter. L'aspirant, à qui est déféré le commandement de la prise, commande en anglais, aux hommes de quart à bord du vaisseau, de larguer les amarres pour qu'il puisse appareiller, et le cutter met sous voiles pour se rendre en rade, sans que l'équipage du ponton ait pu remarquer le changement qui s'est opéré dans le personnel du cutter.

    Rendu en rade à la faveur d'une forte brise, le cutter passe près du vaisseau auquel il doit remettre les poudres dont il est chargé. Le vaisseau même s'apprête à recevoir le bugalet le long de son bord. Mais, à sa grande surprise, après un grain violent qui cache un instant tous les objets autour de lui, il voit le cutter courir au large sous toutes voiles. Cette manœuvre éveille les soupçons.

    L'Egmond fait des signaux que l'on ne comprend pas tout d'abord à terre : des ordres sont bientôt donnés à des bâtiments légers qui peuvent poursuivre le cutter fugitif, et ce n'est que lorsque la nuit est venue que l'on croit pouvoir se flatter d'atteindre le bâtiment chassé.

    Mais il était trop tard. Le lendemain de sa fuite, le cutter de l'aspirant Larivière arriva à Roscoff avec ses prisonniers anglais encore garrottés et sa cale pleine des poudres destinées au vaisseau l'Egmond.

    Ce fut non seulement avoir fait, comme disaient les prisonniers, un coup de liberté, mais encore un coup de fortune.

    Les Anglais récompensaient ordinairement les beaux actes de dévouement des prisonniers envers leurs compatriotes à eux, en accordant la liberté à ceux qui s'étaient exposés le plus dans un incendie ou dans un naufrage. Un de mes amis, détenu depuis longtemps à bord d'un des pontons de Chatam, voulant mettre à profit la générosité de nos ennemis, parvient à force d'or à obtenir d'un factionnaire anglais qu'il se laissera tomber à l'eau pendant son service, pour lui offrir l'occasion de le sauver. La comédie ainsi arrangée entre les deux acteurs qui doivent la jouer s'exécute.

    La sentinelle tombe le long du bord, comme par maladresse. Le prisonnier se précipite sur elle : il nage comme un marsouin, et, avec un peu de complaisance de la part du soldat qui se laisse manier le plus commodément possible, l'Anglais qui ne se noyait pas est ramené victorieusement à bord par le Français qui, dans toute autre occasion, n'aurait pas pris la peine de le sauver.

    Huit jours après ce bel acte d'humanité, le prisonnier sauveur rentrait en France, non sans avoir obtenu pour sa noble conduite une mention honorable dans tous les journaux d'Angleterre.

    Les querelles enfantées parfois à bord par l'aigrissement des caractères et l'exaltation naturelle des esprits se vidaient en duel.

     

    Les duels étaient terribles; ils avaient tout le ponton pour témoin. Les champions qui voulaient se mesurer n'avaient ni épées ni sabres. Mais ils prenaient des compas de mathématiques et des rasoirs. Une branche de compas attachée au bout d'un bâton tenait lieu d'épée : une lame de rasoir, emmanchée à l'extrémité d'un bout de fagot figurait un sabre. L'offensé, pouvant user dans ce dénuement apparent de tout moyen de destruction, avait encore le choix des armes. On se perçait à coups de pointe de compas, on se hachait à coups de rasoir, et la galerie déclarait alors l'honneur satisfait !. Les prisonniers français, en renonçant à toutes les douceurs et toutes les consolations de la vie à leur entrée à bord des pontons, avaient conservé ce préjugé où l'honneur qui se venge se satisfait dans le sang d'un duel !.

    CHAPITRE X

    La ceinture de Tom. — Promesse de déserter. — Désolante constatation. — Trois nouveaux Brutus. — Le don d'un trou.

    Le gardien Will. — Générosité de Tom Souville. — Apparente ingratitude. — Message mystérieux. — La fuite. — La conduite de Will. — De Portsmouth à Douvres. — A bord d'un bateau danois. — La maison paternelle. — Toujours des dettes 1

    Telle était l'existence que le malheureux Tom Souville allait être appelé à mener en vue de Portsmouth, à bord du ponton le Crown.

    Ce vieux navire, véritable prison flottante, n'était pas mouillé dans les bassins de l'arsenal.

    Afin de diminuer les chances d'évasion, les Anglais l'avaient ancré, comme d'ailleurs les autres pontons, dans une des nombreuses baies qui avoisinent le port de guerre, et ces endroits étaient merveilleusement choisis pour enlever même aux prisonniers les plus intrépides toute velléité de fuite.

    En effet, ces pontons, placés à une distance de trois ou quatre milles de la terre, étaient continuellement surveillés, à marée haute, par des canots de garde et de nombreux postes échelonnés sur le rivage; à marée basse, les chances d'évasion étaient sinon nulles, du moins infiniment réduites; les dangers à courir étaient de nature à faire hésiter l'homme le plus résolu ; d'ailleurs, les Anglais, à toute heure de jour ou de nuit, n'avaient plus besoin de garder aussi rigoureusement leurs pontons. La mer, en s'éloignant, découvrait une large plaine de tangue ou de vase liquide, dans laquelle se serait englouti doucement, sans même l'espoir d'une lutte suprême, quiconque se fût hasardé à en fouler du pied la surface : on citait des exemples de fugitifs ainsi trompés ; la tombe s'était ouverte pour eux, absorbant sans bruit les victimes vivantes et les recouvrant à tout jamais de son sinistre linceul de boue, pour reprendre ensuite cette immobilité de plaine fangeuse et terne qui désolait au loin les prisonniers.

    Quelquefois oh ! ;bien rarement, la tangue semblait hésiter à s'ouvrir devant le malheureux que le vertige de la liberté égarait sur elle ; mais la condamnation à mort n'en était pas moins prononcée et le supplice était autre. Quelquefois, l'homme, tout anémié qu'il fût par un long séjour dans les pontons et par les privations les plus pénibles, tentait l'épreuve; il lui fallait alors non pas marcher mais ramper sans brusque secousse en offrant le plus de surface possible à cette tangue molle qui cédait à chaque mouvement. A la moindre position prise à faux, l'homme était perdu : la boue se creusait devant lui et l'ensevelissait ; parfois pourtant il atteignait, après des efforts inouïs, une bande de terre, une sorte d'îlot un peu plus solide ; là l'espérance le ranimait, il se croyait presque au bout de ses peines et de ses angoisses. Mais le terrain résistant était étroitement circonscrit : après un instant de trêve, le malheureux devait se remettre en route ; il usait ses dernières forces dans une lutte inutile ; ses yeux brûlés de fièvre se fermaient ; ses membres raidis se glaçaient ; vaincu par la fatigue, il abandonnait à la vase son corps épuisé.

    Lorsque la mer n'emportait pas le cadavre, les Anglais laissaient les corbeaux faire leur sinistre besogne, et le squelette aperçu des pontons apprenait aux prisonniers terrifiés le sort réservé à ceux qui chercheraient à s'échapper.

    Ce fut par de tels avertissements que fut saluée l'arrivée du jeune corsaire sur les pontons. Mais tous ces obstacles ne pouvaient affaiblir sa résolution. Interrogé par le commandant, qui lui demanda si malgré tout il tenterait de fuir et qui chercha à lui faire comprendre l'impossibilité d'une évasion, Tom Souville répondit qu'on n'avait qu'à le surveiller, mais qu'il renouvelait son refus de tout engagement d'honneur et qu'il déserterait dès que l'occasion lui paraîtrait favorable. Cette déclaration faite, il ne s'émut pas autrement des mesures de rigueur prises contre lui : on le conduisit dans une des batteries du ponton ; on le garda à vue et ordre fut donné de le passer par les armes à la première alerte. Ce fut dans ces conditions difficiles qu'il commença à préparer son évasion.

    En toute impartialité, il faut avouer que, sauf les cruautés, les mesures prises par les Anglais contre leurs prisonniers se trouvaient assez justifiées. Il est évident que les ordres de répression eussent été moins rigoureux si les gardiens n'avaient pas été tenus constamment en éveil par des tentatives de fuite ou de révolte, qui dénotaient chez leurs auteurs une audace inouïe. Les annales maritimes fourmillent de faits que ne pouvait prévoir la méfiance extrême des postes de surveillance.

    Quand des prisonniers, comme on l'a vu plus haut à propos des pontons, trouvent le moyen de s'évader en s'emparant de sloops armés de la marine de guerre anglaise, toute précaution nouvelle, même très vexatoire, de la part des geôliers est explicable. Aussi ne doit-on pas s'étonner si les malheureux qui restaient avaient à subir les rigueurs de mesures de plus en plus sévères, qui rendaient leur captivité encore plus pénible à supporter. Et par un enchaînement nécessaire, l'esprit de révolte ne faisait que grandir chez cette masse d'hommes, impatients de s'affranchir de souffrances excessives.

    Pendant les premiers jours de sa captivité, Tom Souville examina sa prison et les constatations qu'il put faire n'avaient rien d'encourageant; gardé à vue nuit et jour, obligé de répondre à des appels multipliés, très étroitement surveillé par le commandant du ponton qui connaissait toute l'importance de son prisonnier, il songea d'abord à endormir la vigilance de ces Argus, dont les yeux ne le quittaient pas une seconde et qui épiaient chacun de ses gestes.

    Le premier mois se passa dans la désolante observation des obstacles presque insurmontables qui ont été expliqués précédemment; la liberté n'apparaissait plus à Tom Souville que comme un mirage impossible à saisir. Il passait ses journées au milieu de ses compagnons à qui il faisait entrevoir pour eux, mais non pas pour lui qu'on redoutait plus que tous les autres, la vague espérance d'un échange, et pendant ces longues heures d'attente dont la dernière, celle de la délivrance, semblait ne devoir jamais sonner, bien des confidences étaient faites, bien des projets étaient débattus entre ces malheureux; d'ailleurs jamais aucun acte de trahison ne les avilissait, malgré les promesses séduisantes des Anglais ; mais l'éternelle angoisse les torturait sans cesse : A quand la fin ?

    Tom Souville, confiant dans son étoile, attendait toujours, lorsqu'un événement imprévu vint rompre cette mortelle monotonie des pontons et rendre un peu d'espoir aux prisonniers. Un navire français, portant le drapeau parlementaire, avait été aperçu dès les premières lueurs du matin en rade de Portsmouth. D'après le bruit qui courut, on sut bientôt que ce navire transportait des marins anglais pris dans les derniers combats livrés à l'entrée de l'océan, et que ces marins devaient être échangés contre nombre égal de prisonniers français. Ce bruit se confirma dans la matinée par l'arrivée de la commission de l'Amirauté qui vint à bord et désigna les partants : ils étaient une centaine environ. Naturellement les Anglais eurent soin de désigner pour les rendre les plus faibles et ceux que leur état de santé rendait pour longtemps impropres au service. Parmi eux se trouvaient trois fous : deux étaient atteints de folie furieuse au point qu'on avait été obligé de les enchaîner, le troisième avait l'insupportable manie d'imiter le chant du coq pendant toute la nuit. On n'était pas fâché de se débarrasser d'eux ; le dernier surtout empêchait de dormir non seulement ses compagnons, ce qui importait peu, mais aussi, chose grave, les soldats du poste; son départ fut une joie pour tous, mais surtout pour lui. On sut plus tard, en effet, à leur arrivée en France, que ces trois prétendus fous avaient simulé la folie pour donner aux Anglais l'idée de les renvoyer au premier échange; ils réussirent : mais quelle patience il avait fallu pour jouer ce rôle pendant des mois entiers, sans que le moindre moment de défaillance pût éveiller la méfiance des gardiens !

    Avant de partir, un des prisonniers fit connaître à Tom Souville un trou qu'il avait commencé à pratiquer dans la muraille du ponton et lui remit en cachette les quelques morceaux de fer dont il s'était servi pour accomplir ce travail, laborieux chef-d'œuvre de dissimulation et de patience. Le trou était presque fini, une lueur filtrait déjà: Tom Souville, plein de joie, salua en elle l'étoile de la liberté! Espérance très vague encore, car il y avait bien d'autres obstacles presque insurmontables à franchir ; enfin c'était la porte de la prison entrouverte et, Dieu aidant, le reste devenait possible. Le jour même, Tom Souville trouva le moyen de prendre la place du prisonnier dans la cellule laissée par lui et se mit sérieusement et silencieusement à l'œuvre. Tout le mois de mars et une partie du mois d'avril se passèrent dans la continuation lente de ce travail, qu'il fallait pouvoir cacher au contrôle continuel et rigoureux des gardiens ; aussi, malgré tout son courage, trouvait-il que l'heure de la délivrance était encore loin. « Quand donc pourrai-je sortir de cette maudite cage ? » murmurait-il, et il continuait sourdement à gratter sa muraille comme les rats qui rongeaient le ponton à fond de cale.

    Pendant ses courtes promenades sur le pont, Tom Souville, qui savait admirablement l'anglais, s'était lié avec un des matelots chargés du service des embarcations et du bord. Ce brave garçon, nommé Will, s'était pris d'une belle amitié pour ce Français qui daignait causer avec lui; il en était résulté entre les deux hommes une sympathie qui profitait à Tom Souville: ses misères se trouvaient un peu diminuées par les quelques petits services que pouvait lui rendre son ami. Il est vrai de dire que le jeune prisonnier avait de l'argent ; ces ressources cachées n'étaient pas inconnues de Will, qui se serait bien gardé de les dénoncer à ses chefs, car son silence lui en valait une part : de temps à autre, il faisait sonner ses services assez haut pour que la reconnaissance fut sonner aussi à son profit quelques espèces trébuchantes.

    Ce petit commerce d'amitié internationale, qui trouvait si bien sa place dans la mercantile Angleterre, rapprocha de plus en plus les deux ennemis qui oubliaient un moment cette haine inconsciente — souvent factice — imposée par la politique des gouvernants à tous les soutiens du drapeau.

    Tom Souville et son gardien devinrent donc, par une sympathie naturelle, les meilleurs amis du monde, et cette amitié ne fit que s'affermir davantage, grâce à un incident qui fait honneur aux deux hommes et qui mérite d'autant plus d'être signalé qu'il favorisa les projets de fuite du prisonnier.

    Un beau matin, pendant que Tom Souville travaillait bien secrètement.à continuer le percement de la muraille, il fut dérangé dans sa besogne par l'arrivée de Will, qui lui apportait sa ration, mais dont les traits altérés et les yeux pleins de larmes annonçaient que ce brave matelot était en proie à un profond chagrin. Tom Souville, pris de pitié, lui demanda la cause de cette douleur.

    Will répondit qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles de terre : sa mère, malade et dans la misère, allait être chassée de son logis et probablement mourir, faute de soins. Ce simple mot de mère réveilla dans le cœur de Tom Souville tous ses souvenirs de famille et fit naître) chez lui un sincère sentiment de commisération pour ce brave garçon. Sans rien dire, il se mit à découdre un coin de la doublure de son uniforme et en tira un petit papier plié en quatre, tout jauni par un long séjour dans cette cachette mystérieuse; il le remit à Will, qui l'ouvrit et ne put en croire ses yeux: c'était un billet de dix livres sterling sur la banque de Londres. Il y eut un moment de silence ému; les deux hommes ne trouvaient plus' une parole à se dire; leurs âmes, troublées par ce mouvement spontané d'humanité, étaient impuissantes à traduire leur double bonheur d'obliger et d'être obligé. Enfin, le brave Will, muet de joie, prit les mains du prisonnier, les embrassa avec une effusion dont les pleurs qui sillonnaient son visage disaient seuls la vérité et la force. Puis il se sauva rapidement, presque honteux de cette faiblesse apparente, et tâchant, pour l'honneur de la nation et de la discipline, de reprendre son masque d'Anglais impassible.

                    Pauvre diable ! se dit Tom Souville en le voyant s'éloigner, il n'a vraiment pas de chance, les banknotes perdent vingt-cinq pour cent. Enfin, il lui en restera bien quelque chose. J'ai fait un heureux de plus, et, quand j'aurai pris ma volée, les Anglais me revaudront cela. Puis il se remit à son métier de rat, contre les bordages du ponton.

    Après l'acte de générosité qui vient d'être raconté, Tom Souville s'attendait, non pas à beaucoup de reconnaissance de la part de son gardien, mais enfin à un peu plus de facilités dans ses rapports avec lui. Il n'en fut rien, ce qui l'étonna beaucoup.

    Will affectait de se montrer vis-à-vis de son prisonnier beaucoup plus esclave de sa consigne et bien plus réservé qu'auparavant. Il ne répondait que très brièvement et d'une façon presque brutale aux questions que lui adressait Tom Souville, qui se reprochait d'avoir été bon pour lui, car enfin le prisonnier ne réclamait de lui aucune complaisance qui fût contraire aux lois si sévères du bord. Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles Will devint de plus en plus muet et impassible: puis un beau jour il disparut.

    Son remplaçant ne 'paraissait guère bien disposé à l'égard du prisonnier; il accomplit sa tâche avec une régularité et une attention qui gênaient grandement Tom dans son travail. Ce travail d'ailleurs allait bientôt devenir inutile. Un matin en effet notre héros perçut un bruit inusité autour de son cachot ; des allées et venues se faisaient entendre sur la galerie extérieure du ponton et il lui sembla qu'on doublait ou triplait le nombre des sentinelles chargées de la surveillance; en même temps, les pas de plusieurs hommes résonnèrent dans le couloir intérieur : on ouvrit brusquement la porte et un midshipman parut, accompagné de quelques marins armés jusqu'aux dents. Fort surpris de cette visite, Tom Souville demanda ce qu'on lui voulait. L'officier anglais lui répondit qu'il avait été dénoncé par son ancien gardien Will comme cherchant, pour s'évader, à faire une percée dans la muraille.

    Une perquisition fut pratiquée séance tenante, et quelques coups de crosse donnés dans le bordage amenèrent la découverte du trou presque achevé.

    Quelle lâche délation! Tom scandalisé ne pouvait revenir de la trahison de cet homme qu'il avait obligé; il jura sur l'heure de se venger tôt ou tard. On le fit passer de suite devant un conseil de guerre, et peu s'en fallut qu'on ne le fusillât. Il se défendit comme il put, rejetant la responsabilité de cette trouée sur ses prédécesseurs qu'il ne craignait pas d'engager puisqu'ils étaient en liberté sur les côtes de France; en somme, il se tira d'affaire relativement à bon compte; on le jeta dans un autre cachot qu'indiqua un des quartiers-maîtres. Là, il fut gardé à vue et menacé d'être passé par les armes à la première tentative d'évasion.

    Tous ces événements avaient tellement frappé l'esprit de Tom Souville, qu'il ressentit pour la première fois de sa vie les douloureuses langueurs d'un découragement, qu'aucune lueur d'espérance, si faible fût-elle, ne semblait devoir jamais dissiper ni calmer. C'était un supplice sans fin qu'il entrevoyait dans ce noir cachot, où le jour ne pénétrait pas. Et cette longue torture ne s'interrompait que par la promenade quotidienne et réglementaire d'une demi-heure sur le pont où on le gardait à vue. Toutefois, au bout d'un certain temps, malgré son ressentiment contre son ex-gardien qui l'avait si indignement trahi, malgré les mesures de rigueur prises contre lui et qui devaient rendre impossible toute tentative d'évasion, sa jeunesse le préserva de l'accablement, le tira de la prostration où il tombait et lui rendit peu à peu confiance en son étoile ; comment les événements lui viendraient-ils en aide ? Dieu seul le savait. Mais, tournant comme un fauve dans son étroite cellule, il flairait une vague odeur de liberté, qui passait mystérieusement au travers de l'épaisse muraille de cette tombe flottante et lui montait au cerveau.

    Cette absolue croyance en sa bonne étoile devait être justifiée par les circonstances. Un beau matin, pendant qu'il s'étirait péniblement, brisé de fatigue, sur la planche qui lui servait de couchette, il mit la main sur un papier graisseux plié en quatre; grande fut sa surprise : un billet sans doute; quel courrier mystérieux pouvait l'avoir jeté dans le cachot ? Tout est événement dans la vie d'un prisonnier; aucun détail ne'peut le laisser indifférent, et ce semblant de lettre l'intrigua fort; que pouvait-elle contenir? La nuit constante qu'il enveloppait et que ne perçait jamais le moindre rayon de jour ne lui permettait pas de l'examiner. Il le glissa dans la doublure usée de son uniforme, se réservant d'étudier et peut-être de pénétrer le sens de ce mystérieux petit papier pendant sa demi-heure d'air et de jour. Il n'en disait pas bien long cet étrange message, mais les quelques mots qu'il contenait, et que Tom Souville déchiffra dans l'embrasure d'un canon, firent soudain bouillonner ses aspirations vers la liberté; on n'y déchiffrait que ces mots : « Tout est prêt pour, le 15 avril, marée monte minuit. » C'était probablement un avis donné par un ami inconnu.

    Partir était facile à dire, mais par où? Il n'y avait qu'une hypothèse possible : un trou devait être pratiqué dans quelque endroit du cachot. Mais quel endroit? Il chercha longtemps, frappant toutes les parois de la muraille; les coups bien faibles qu'il donnait rendaient un son mat et sourd et n'annonçaient aucun commencement de perforation. Comment faire? Il sondait toujours, mais jusqu'au 13 avril il ne découvrit rien. Enfin le soir du 13 avril, entre deux maîtres couples, qui passaient près de sa couchette, il suivit du doigt une longue ligne horizontale qui indiquait la séparation de deux planches ; les interstices de cette séparation avaient été très habilement masqués et bouchés par du coaltar qui cédait à la pression de l'ongle; puis il remarqua que là le bois frappé avait une sonorité plus claire qu'en toute autre partie de la muraille : à n'en pas douter, le bordage avait été scié dans toute sa largeur. Il était inutile de chercher davantage. C'est là! se dit Tom Souville et, sans plus attendre, il se mit à suivre et à rayer de son ongle l'enduit qui masquait le joint des planches; mais la trace qu'il laissa était assez faible pour échapper à toute surveillance. Il put ainsi mesurer la largeur et la hauteur du passage et, cet examen fait, il remit au 15 avril, comme le lui indiquait le billet, sa tentative d'évasion.

    Il ne pouvait connaître les heures pendant la nuit que par la durée bien connue des différents services; il se mit donc pendant les deux nuits qui lui restaient, oh les interminables nuits! À observer les changements de quarts qui se faisaient à bord et à écouter les allées et venues des escouades qui allaient relever les factionnaires sur la galerie extérieure. Les sentinelles étaient remplacées d'heure en heure, et, lorsque, pour la cinquième fois depuis la dernière visite de son gardien, qui se faisait à la chute du jour, il entendit la marche des patrouilles, il sut, dans la nuit du 15 avril, que l'heure était arrivée de tenter son évasion. A en juger par les mouvements du ponton qui roulait beaucoup, le temps devait être mauvais. En effet, il soufflait du large un fort vent d'ouest qui se faisait sentir jusque sur la rade. Sans en être découragé, Tom Souville regardait comme une bonne fortune ce mouvement des vagues qui grondaient le long du navire et qui allaient ainsi étouffer le bruit de sa chute dans l'eau. A l'aide d'une vieille lame de couteau qu'il était" parvenu à cacher, il travailla silencieusement à dégarnir de son coaltar la planche qui cachait l'ouverture et réussit, par une pesée lente et patiente, à la séparer de la cloison à laquelle elle était fixée par quelques clous très habilement dissimulés. Comment cette planchette de bois, si faiblement clouée, avait-elle pu résister si longtemps à la battue de la mer? Nul ne pourrait le dire. Aux premiers efforts de Tom Souville, L'eau des vagues commença à entrer, à la grande joie du prisonnier , car elle semblait lui annoncer l'heure de sa délivrance.

    Il n'y avait plus à reculer, son travail était trop avancé et le moindre retard dans son œuvre pouvait le perdre. Par un violent coup de force, il acheva d'arracher la planche qui céda, et une large bouffée d'air frais emplit son cabanon. Le trou était fait à quatre pieds au-dessus de la ligne de flottaison et touchait presque la galerie des hommes de garde. Sans plus attendre, Tom s'enfonça jusqu'aux oreilles son bonnet de matelot qui contenait toute sa petite fortune, l'assujettit avec son mouchoir qu'il se noua sous le menton et, se glissant les pieds en avant par le trou béant, il se laissa couler bien lentement et bien silencieusement dans l'eau. Comme il l'avait prévu, la mer était houleuse et, sans être tout à fait sombre, ne permettait pas aux sentinelles de l'apercevoir à une demi encablure du ponton. Lorsqu'il eut fait quelques brasses du côté qui lui paraissait le moins surveillé, il commença à s'orienter. Il aperçut la terre à une distance de près de trois milles, et il sentit, comme le lui disait le billet, que la - mer montante le portait de ce côté. Tom Souville était excellent nageur, comme on sait, et doué d'une résistance physique peu commune. Mais économisant ses forces, il se laissa conduire par le flot, tout en prenant pour point de direction une petite lumière qu'il apercevait sur le bord de la côte.

    Cette lumière, que ne perdait pas de vue son œil infaillible de marin, lui semblait l'étoile du salut : elle brillait d'un éclat extraordinaire et grandissait visiblement, signe certain qu'il approchait de la côte ; mais à quelle distance en était-il encore ?

    Le sombre de la nuit l'empêchait d'estimer sa route. Il nagea longtemps, longtemps, buvant de temps en temps quelques gouttes d'un peu d'eau-de-vie qu'il avait pu se procurer à bord : le froid le saisissait, ses membres engourdis perdaient de leur vigueur et, malgré son énergie, Tom Souville, plein d'angoisse, se demandait quelle serait l'issue de son audacieuse tentative, quand tout à coup il sentit que l'eau lui manquait : il touchait la terre.Là, autre danger : si c'était la tangue, il était perdu. Il ne se releva pas, et continua à nager sur cette boue liquide qui paraissait avoir pitié de ses efforts. Il se traîna ainsi pendant un temps qui lui parut un siècle : la petite lumière se montrait toujours plus brillante, comme pour le protéger, l'encourager et lui promettre la liberté. Enfin, épuisé, harassé, il tomba ! Victoire ! il tomba sur quelque chose de résistant ; c'était le sable, c'était le rivage ! Tom Souville, brisé de fatigue, s'assit un instant; il entendit l'horloge d'une paroisse voisine sonner quatre heures.

    N'en pouvant plus et vaincu par un engourdissement de sommeil, il se coucha contre une vieille masure qui bordait une route et s'endormit. La petite lumière qui avait brillé jusqu'à son arrivée à terre s'était tout à coup éclipsée.

    Le brave garçon ne dormit pas longtemps, ou plutôt pas du tout. Il avait à peine perdu connaissance qu'il fut brusquement réveillé par un homme qui le secouait de toutes ses forces; cet homme, revêtu de l'uniforme des matelots anglais, portait à la main une petite lanterne sourde dont il dirigeait la lumière sur le visage de Tom Souville, comme s'il cherchait à le reconnaître. Celui-ci, bientôt remis de la surprise de son brusque réveil, examina le personnage qu'il avait devant lui et ne douta plus qu'il fût découvert. Il s'apprêtait donc à défendre avec toute l'énergie du désespoir une liberté si chèrement conquise, lorsque l'homme mit un doigt sur sa bouche en signe de silence et lui fit comprendre de le suivre. Tom Souville, inconsciemment dominé par le geste qui indiquait plutôt une prière qu'un ordre, se leva et suivit son mystérieux conducteur. Au bout de quelques minutes, qui se passèrent à longer le rivage, les deux hommes se trouvèrent devant une pauvre cabane de pêcheur, dont le matelot anglais ouvrit la porte. Ils entrèrent dans cette cabane faiblement éclairée par la lueur tremblante d'une lampe fumeuse, mais donnant encore assez de clarté pour que Tom Souville, à sa grande surprise, reconnût Will, son ancien gardien, qui lui expliqua en deux mots tout ce qu'il avait fait: fausse dénonciation, confection du trou du ponton dans le cabanon où il avait été enfermé, billet, lumière, tout venait de lui. Puis, Will le fit asseoir et, sans presque lui laisser le temps de se reconnaître, lui coupa les cheveux. Tom Souville, en presque moins de temps qu'il ne faut pour le raconter, se rasa, changea de vêtements, fit accepter à grande peine à son ami la moitié des souverains qu'il possédait, l'embrassa les larmes aux yeux, prit un morceau de pain et partit. Il ne s'agissait plus de dormir : le besoin de sommeil avait fui devant la joie de la liberté; le fugitif sentait bien que dans ce pauvre costume d'ouvrier de port, la barbe disparue, les cheveux ras, la tête sous le béret anglais, il était méconnaissable. Ajoutez à cela que, parlant comme un enfant du pays la langue et même l'idiome des pêcheurs anglais de la Manche, il se croyait de force à dépister les détectives lâchés à sa poursuite.

    L'aurore commençait à poindre seulement, car les événements de la nuit s'étaient passés avec une rapidité qui tenait presque du miracle. Il s'enfonça rapidement dans les terres, franchit les falaises par des chemins de fraudeurs, et, quand le soleil apparut dorant de ses rayons ;toute cette riche et luxuriante campagne où dans chaque arbre, dans chaque plante, on entendait sourdre la vie du printemps, Tom Souville se trouva au milieu des gracieuses et élégantes villas qui abritent si bien le bonheur intime et familial des Anglais.

    Le jour, qui se faisait grand, n'avait pas encore chassé le sommeil et le repos qui protégeait la tranquillité de ces petits paradis terrestres. Notre pauvre fugitif, enviant le calme et silencieux repos qui planait sur ce coin de monde et que troublait seul le bruit de ses pas, ne put s'empêcher de penser aux siens qui dormaient aussi là-bas, tandis que lui, malgré cet air vivifiant de liberté qui le prenait au cœur, ne savait pas si, au bout du chemin, il ne serait pas saisi, garrotté et placé au bout de douze canons de fusils inexorables.

    Heureusement son caractère aventureux ne pouvait s'arrêter longtemps à des pensées de découragement aussitôt chassées que formées et dont il s'empressait de sourire. Il aimait passionnément les hasards de cette lutte dont sa vie était l'enjeu.

    Sa vie? tout jeune qu'il était, — il avait vingt ans! — il l'avait déjà risquée bien souvent : elle comptait peu pour lui; lutter contre le danger qu'il cherchait' et le vaincre était toute son ambition.

    Cependant la prudence la plus élémentaire ne lui conseillait pas de se montrer au lever du jour dans les environs de Portsmouth ; déjà le canon du ponton s'était fait entendre, annonçant aux gardes-côtes qu'un prisonnier s'était évadé, et sa présence sur les routes aurait paru suspecte aux paysans qui l'auraient pu rencontrer. Malgré sa fatigue et le sommeil qui l'accablait, il sut prendre des chemins de traverse, s'enfonça dans tous les taillis qu'il put trouver, dépassa bien vite Kingston et arriva vers neuf heures à Farlington sur la route de Chichester, qu'il put atteindre à quatre heures du soir. Là, parvenu à la pointe des fameux marais qui entourent Portsmouth, il se crut sauvé. Après avoir erré pendant quelque temps dans les rues de la ville pour trouver un gîte, il entra ( tranquillement dans un lodging house de modeste apparence, non sans toutefois s'être muni d'un vieux sac de voyage qu'il avait rempli de quelques hardes; avec ce mince bagage, qui donna toute confiance à son hôte, il se fit servir à souper et demanda un coach pour le conduire à Brighton, déclarant qu'il venait de Londres et qu'il ralliait à Douvres un bâtiment américain qui devait faire escale dans ce port. On lui dit que la voiture de Chichester à Brighton ne devait partir que le lendemain matin. Notre voyageur soupa tranquillement, puis alla retenir sa place, et, après avoir dormi d'un sommeil qu'il ne connaissait plus depuis longtemps, il partit gaiement pour Brighton où il ne fut pas plus inquiété. Souville mit deux jours à se rendre de Brighton à Douvres; mais là, le plus difficile était à faire : il s'agissait de traverser le chenal, et la police anglaise était faite avec une sévérité capable de décourager des hommes moins bien trempés que lui. Usant de ruse, il se fit embaucher pour le chargement d'un navire danois qui étaient en partance, et le soir même du départ, de connivence avec un matelot du bord, il se cacha sous un monceau de cordages qui étaient lovés sur le pont. Il passa trois mortelles heures dans cette cachette improvisée, que la moindre manœuvre pouvait faire découvrir. Quelle ne fut pas son inquiétude quand il entendit la voix des agents de l'Amirauté anglaise qui venaient faire l'inspection du personnel du bord et la visite réglementaire, d'autant plus sévère que l'évasion du capitaine de corsaire avait été signalée à tous les ports du littoral ! Les deux délégués de l'Amirauté s'approchèrent de lui, s'assirent sur le paquet de cordages qui le recouvrait, et, tout en inspectant les livrets des matelots du bord, s'entretinrent de la fuite du prisonnier qu'ils supposaient englouti dans les marais de Portsmouth. Cette hypothèse, très vraisemblable d'ailleurs, leur souriait en ce qu'elle dégageait leur responsabilité, résultat que recherche avant tout un bon fonctionnaire.

    Tom Souville entendait tout, anxieux d'être trahi par le moindre mouvement. Enfin, après une demi-heure les deux agents se levèrent et délivrèrent le permis d'appareiller. La pilote anglais donna l'ordre de tout larguer. Tom Souville entendit la chute des amarres dans l'eau, le bruit sourd qu'elles rendaient par leur frottement sur le plat-bord pendant qu'on les halait sur le pont, puis il sentit que le navire se mettait lentement en mouvement et effectuait sa sortie du port ; enfin le grincement des poulies et le bruit des voiles qui couraient sur les drailles lui indiquèrent qu'on cherchait le vent et que le bâtiment quittait la pointe de la jetée; quelques minutes après, l'allure du navire ne laissait plus de doute : on était en rade.

    Tant que le pilote anglais fut à bord, Tom Souville se tint prudemment enfermé dans sa cachette et ce ne fut qu'après s'être rendu compte de son départ par les ordres de manœuvres qu'il se décida à émerger de son trou. Il étouffait; les cordages lovés très serrés ne laissaient que peu de passage à l'air et il était grand temps qu'il sortît. Il aspira la brise de mer à pleins poumons avec une joie que doublait l'assurance de sa liberté.

    Sa brusque apparition sur le pont étonna le lieutenant de quart qui se demandait d'où sortait ce nouveau venu. La nuit était tombée, et, malgré la clarté de la lune et le scintillement, des étoiles, l'officier distinguait à peine les traits de l'homme qui surgissait aussi brusquement devant lui. Justement méfiant, il prit ses précautions. Un coup de sifflet retentit; quatre matelots accoururent à l'appel et sur l'ordre de leur chef appréhendèrent Tom Souville qui fut conduit au capitaine. La conversation ne fut pas longue. Le Danois ne sachant pas un mot de français, Tom Souville lui dit en anglais qu'il s'était échappé des pontons, déclina ses nom, prénoms et qualités, déclara qu'il était capitaine français et qu'il avait confiance puisque le soin de son salut et de sa liberté était confié à l'honneur d'un marin; son seul désir, ajouta-t-il, était de toucher la terre française; même s'il pouvait débarquer à Calais, il saurait reconnaître largement le service qui lui serait rendu. Le capitaine danois avait déjà entendu parler des faits de guerre de Tom Souville qu'il était, sans trop le dire, assez fier de posséder à son bord. Depuis le départ on avait fait du chemin et on était loin des eaux anglaises : l'idée de livrer son prisonnier ne pouvait lui venir à l'esprit; l'emmener dans un des ports du Danemark, c'était se créer des difficultés sérieuses avec le consul anglais qui n'aurait pas manqué d'ébruiter l'affaire; le mieux était donc, pour lui, de se débarrasser de son homme, capable après tout de tenir la promesse qu'il venait de faire et dont la franchise gagnait la sympathie. Ordre fut donc donné de naviguer vers Calais. On y fut bientôt en rade, une barque de pêche, qui naviguait dans ces parages, fut hélée; Tom Souville y descendit, après avoir prié le capitaine danois de louvoyer en rade pendant trois heures, juste le temps d'aller chercher la somme qu'il avait l'intention de lui remettre comme rançon de sa délivrance. Le capitaine accepta. Tom Souville s'affala dans la barque, à la grande joie des pêcheurs qui l'avaient reconnu, et mit le cap sur Calais; .,aussitôt à quai, il grimpa par la première échelle qu'il trouva et courut à la maison de son père.

    Il frappa à la porte à coups redoublés et fit un tel tapage qu'il réveilla tous les voisins. Enfin la porte s'ouvrit, et la pauvre servante ne pouvait en croire ses yeux. « Monsieur Tom, monsieur Tom! » criait-elle toute ébahie dans l'escalier.

    Tom Souville se précipita dans la chambre de ses parents, et, après les avoir embrassés : - Il me faut deux mille francs, s'écria-t-il; vite, vite, je les dois, il faut les payer de suite!

    - Mais je ne les ai pas, répondit la mère.

    - Si, la dot de mon frère que je t'ai laissée!

    - Ah! mon pauvre enfant! toujours des dettes 1 Ton frère que tu sacrifies! Tu n'auras jamais d'ordre !

    Mot bien naïf en pareille circonstance et qui peint à merveille le caractère de la bonne et modeste ménagère éprise de régularité et d'économie.

    Enfin les deux mille francs furent péniblement retirés d'un vieux bahut, où ils étaient cachés en compagnie de quelques autres. Tom Souville repartit comme une flèche, reprit sa barque de pêche, rattrapa le navire danois, donna mille francs au capitaine, cinq cents francs à l'équipage, puis redescendit dans son bateau, où il distribua le reste à ses pêcheurs. « Et maintenant, j'ai fini, dit-il. Bonsoir les enfants, qu'on ne me réveille pas. » Et se glissant dans le rouf, il s'affala sur de vieilles toiles qui servaient de couchette aux matelots et s'endormit d'un sommeil de plomb.

    Les pêcheurs rentrèrent à Calais tout en respectant la fatigue du capitaine.

     

    Il était grand jour quand Tom se réveilla et mit pied à terre. Le bruit de son retour s'était répandu dans toute la ville : le quai était couvert de monde, et c'est au milieu d'une foule enthousiasmée que le jeune marin rentra chez lui.

    CHAPITRE XI

    En famille. — Un théoricien malgré lui. — Souville enseigne auxiliaire sur le Festin. — Un mauvais sabot. — Prise de l'Eriphyla. — Souville blessé au bras. — Une opération violente. — Capitaine au long- cours. — L'Espoir aux Antilles. —

    La flottille de Boulogne. — Escarmouches contre les Anglais. —

    Un hardi coup de main.

    C'était la seconde fois que Tom Souville avait tâté des pontons anglais ; et quoique dans cette dernière circonstance il y eût cruellement langui, dès qu'il toucha le cher sol de la France, il oublia comme par enchantement l'âpreté des mauvais jours et les souffrances endurées. Son esprit aventureux se réveilla plus dispos que jamais et donna libre carrière à de nouveaux rêves de combats. La mer, cette grande berceuse des âmes vaillantes, l'attirait par le terrible charme de ses capricieuses fureurs et par la fascination de son mystère ; mais, avant de recommencer ses luttes éternelles, quelque repos auquel il avait certes droit lui était indispensable.

    Les premiers jours de son retour à Calais furent consacrés par lui à l'intimité de la vie de famille, à ces joies délicieuses du foyer où tout le monde est si heureux de se retrouver. Mais bientôt certains changements survenus exigèrent que la situation de Tom Souville dans la marine fût définitivement assurée : son père, nommé médecin en chef de l'hôpital militaire de Louvain, allait quitter Calais ; son frère aîné, Pierre-Maxime Souville, revenu des armées, prenait la place du père, à Calais, et épousait, à la fin de cette année 1797, Mlle Sophie Grand-sire, fille du maître de poste du Buisson, dont il a été question dans le cours de ce récit.

    Le départ de son père, de sa mère et de sa sœur pour Louvain fut pour Tom Souville la cause d'un rude chagrin. C'était la destruction du nid de la famille, de ce sanctuaire où se garde si intact et si pur le culte de tous les souvenirs d'enfance. C'est alors, c'est dans ces grands déchirements de la vie, c'est quand les choses aimées vont être livrées à l'effacement du passé qu'elles se gravent plus profondément dans le cœur et que l'arrachement en devient plus douloureux. La blessure était d'autant plus terrible à ce jeune homme qu'il avait toujours été soutenu, dans les phases les plus critiques de sa vie, par l'amour du clocher, par son affection pour les siens et surtout par son adoration pour sa mère, cette divinité enchanteresse, la seule dont les hommes ne doutent jamais. Cette piété filiale était chez lui tellement vivace et enracinée qu'un jour, étant prisonnier des Anglais, comme un capitaine de ponton lui annonçait pour le terrifier qu'un matelot ; français nommé Dubreuil, ayant tenté de s'évader, s'était enlisé dans les marais des environs de Portsmouth et qu'on' venait de retrouver les restes de son cadavre dévoré par les corbeaux, Tom Souville répondit d'un air dédaigneux : « Oh ! Dubreuil, c'est bien fait ! Il n'aimait pas sa mère. » Cette réponse le peint tout entier; je la lui ai entendu rapporter lui-même dans mon enfance, et - que les derniers survivants de la famille ne s'étonnent pas —^ elle est restée imprimée en ma mémoire de façon indélébile ; c'est que j'avais moi-même pour ma mère un culte, une passion que le temps n'a jamais pu effleurer de son aile : cet amour-là est le vrai guide de l'homme.

    Le premier soin de Tom Souville fut de rembourser à son frère les deux mille francs qui avaient servi à payer sa délivrance. La chose était facile. Il lui restait chez ses banquiers, les Renard frères, une somme assez ronde qui lui revenait de ses parts de prise, déduction faite de sa part de perte de son navire. Puis, malgré les sollicitations de ses commanditaires, qui le pressaient de recommencer la course, il résolut, sur les conseils des siens, de ne rien entreprendre .avant d'avoir obtenu le brevet de capitaine qui lui était nécessaire pour être maître absolu à son bord. Sa famille, prévoyante, ne cessait de l'encourager à se munir officiellement de ce titre; charmée, mais non éblouie par la réputation d'intrépidité du jeune marin, elle comprenait et lui

     

    faisait comprendre que, la guerre ne pouvant toujours durer, sa carrière se trouverait à jamais brisée si, la paix venue, il ne pouvait commander au long cours.

    Un peu assagi par son séjour sur les pontons et se rendant compte des avantages qui pouvaient résulter pour lui de l'obtention du grade de capitaine, Tom Souville prit résolument son parti : il s'installa chez son frère, redemanda du service dans la marine militaire pour accomplir le temps de campagne exigé par les conditions de l'examen et se mit résolument au travail. Ah ! ces bouquins de théorie, ce qu'ils lui ont fait dépenser de patience et de volonté, on se le figure facilement. Nous pouvons comprendre l'irritation et les révoltes intérieures de ce grand garçon, dont la vie avait été toute d'action, obligé de se soumettre à la solitude de sa petite chambre, de s'absorber dans l'étude des cartes de marine et de tout un monde d'abstractions mathématiques et astronomiques. Que de fois son imagination, plus forte que sa volonté, s'en allait, perçant les murs de sa cellule, courir à la recherche de navires anglais qu'il supposait dans le chenal de la Manche; et là quelle belle vie! là, c'étaient les abordages, les luttes corps à corps, les cris des combats au milieu de la mitraille, de la fusillade et des coups de hache ; quel rêve ! et quelle douleur d'en sortir pour retomber tout d'un coup dans le terre-à-terre des questions techniques ! Il lui fallait de l'énergie pour se résigner à se bourrer la cervelle d'un tas de connaissances dont il contestait l'utilité ; mais son brevet de capitaine était à ce prix. Ce furent, selon lui, les années les plus pénibles de son existence.

    La demande qu'il avait faite de reprendre du service dans la marine de l'État ne resta pas longtemps sans réponse. On avait besoin de marins et surtout d'hommes d'une aussi grande énergie. Il reçut l'ordre de rallier, comme capitaine en second, la péniche de guerre n° 2 commandée par l'enseigne auxiliaire Frisson. Cette péniche, destinée à servir de garde-côte, était armée en lougre. Quoique nommé dans le commencement de l'année 1798, il ne s'embarqua pour sa campagne d'été que le 21 juin. La croisière dura quatre mois environ, sans incident digne d'être noté. Il revint le 15 octobre, et le lendemain il s'embarquait à Dunkerque même, en qualité d'enseigne auxiliaire provisoire, sur la corvette le Festin, commandée par le lieutenant de vaisseau Jules Langlois. Cette campagne d'hiver fut pénible : non seulement pendant le temps de la croisière, les terribles tempêtes du nord ne cessèrent de sévir et fatiguèrent beaucoup l'équipage, appelé constamment aux manœuvres et souffrant de la privation de sommeil, mais encore on avait à redouter la marche supérieure des croiseurs anglais, bien armés, bien équipés et manœuvrant avec une habileté remarquable; au contraire, la pauvre corvette française, mauvaise marcheuse, triste rebut d'un de nos arsenaux, n'était utilisée dans ces temps difficiles que par raison d'économie. Et en vérité, placer un équipage dans de telles conditions d'infériorité et le compromettre aussi gravement, c'était un acte administratif qui ne s'expliquait que par l'impossibilité absolue de mieux faire. Il eût été préférable de lâcher sur l'ennemi les corsaires qui étaient de bons chiens .de garde, plutôt que de faire ces inutiles promenades de parade avec toutes chances d'aboutir aux pontons anglais. Tom Souville se demandait souvent si, avec un pareil sabot, il ne retournerait pas dans la cage dont il avait eu tant de peine à sortir.

    Risquer une nouvelle excursion dans les marais de Portsmouth, en courant les chances d'un bon et rude combat dont on pouvait tirer gloire et profit, à la bonne heure; cette perspective ne lui déplaisait pas; mais se laisser prendre par les Anglais comme un goujon dans une nasse sans espoir de leur nuire, voilà un sort qui ne lui paraissait nullement enviable. Cette préoccupation hantait toujours son esprit lorsqu'il voyait son pauvre radeau obéir si peu au vent et rendre par sa lenteur dans les changements d'allure les chances d'un abordage si difficiles et si incertaines. Il n'était pas dans les prétentions du Festin et de son équipage de donner la chasse à n'importe quel navire ennemi; toute attaque lui était impossible; pendant les mois sombres de cet hiver plein de tempêtes, la pauvre corvette fut promenée tant bien que mal, par ordre de service, dans les parages de la côte française, faisant un métier de gendarme honoraire; elle était plus imposante par sa présence que par la police effective qu'elle pouvait exercer. Sa surveillance était d'ailleurs rendue moins indispensable grâce à l'excès du mauvais temps, un vrai temps de corsaire, comme on disait alors; aucun bâtiment ne se montrait à l'horizon ; aussi ne s'occupait-on guère que d'assurer la marche pesante du bateau, au milieu de lames furieuses, dont les crêtes, blanches d'écume, se ruaient constamment sur le pont. Vers la fin d'avril, le temps commença à mollir, et cette faction maritime fut moins pénible. On surprit quelques barques anglaises qui s'étaient trouvées, comme par miracle, sur la route du Festin; de la part des capitaines anglais qui se laissèrent capturer, cela dénotait une ignorance absolue des incapacités nautiques du navire français, dont les allures n'auraient pu être activées par les meilleurs manœuvriers de la flotte. Il est vrai de dire que la corvette était armée de vingt canons dont les boulets et la mitraille filaient un peu plus vite qu'elle et qui se chargeaient d'apporter aux adversaires des sommations bientôt comprises. Mais ces incidents de mer ne donnaient lieu qu'à quelques volées de mousqueterie : elles ne pouvaient être le prélude d'aucun combat sérieux, au grand désespoir de Tom Souville, qui n'était pas habitué à de si minces escarmouches, et dont l'impatience rêrvait des luttes plus sérieuses. Il voyait avec regret sa campagne se terminer sans un fait de guerre un peu saillant, quant le hasard eut la fantaisie de le satisfaire.

    Dans la nuit du 25 août, vers cinq heures du matin, le Festin louvoyait dans-cette partie du chenal qui se trouve entre Ramsgate et Ostende, lorsque l'officier de quart signala au nord un navire taillé en cotre, qui, toutes voiles dehors, semblait se diriger vers la corvette. A son allure rapide, à la finesse de ses formes, les hommes du bord jugèrent, avec raison, que ce bâtiment, portant à sa corne le pavillon anglais, était armé en course, et que, se trompant sur la marche tranquille et lente du Festin, qui pourtant déployait toute sa toile, il le prenait pour un brave et honnête bâtiment de commerce dont la prise serait facile. Cette même pensée vint aussitôt à bord du Festin. A corsaire corsaire et demi, comme on dit.

    Donc le branle-bas de combat sonné, l'artillerie du pont fut masquée, les sabords de l'entrepont furent fermés, et ordre donné de manœuvrer de façon à faire croire à l'Anglais qu'on prenait la chasse devant lui. Chaque homme resta caché à son poste; le pont ne fut apparemment occupé que par quelques gabiers, et le Festin vira de bord comme pour fuir. L'Anglais, d'une marche supérieure, gagnait de vitesse et grandissait à vue d'œil à l'horizon. Arrivé à quelques encablures du bâtiment français, il réussit à passer sous le vent, et manœuvra pour lui couper la retraite ; le peu de monde qu'il voyait à bord du Festin l'encourageait dans son attaque. Quand il fut à portée utile, il tira un premier coup de canon, dont le boulet frisa l'avant de la corvette, pour lui intimer l'ordre de s'arrêter. Celle-ci ne répondit pas et continua sa marche. Le corsaire changea son allure et chercha à longer le navire. Il n'était plus qu'à une demi-portée de pistolet et se préparait à lancer ses grappins d'abordage, quand les sabords du Festin s'ouvrirent tout à coup; les batteries du pont furent démasquées; une terrible salve de boulets et de mitraille accueillit le corsaire, qui eut sa muraille percée en plusieurs endroits, presque tous ses hommes du pont mis hors de combat et sa voilure déchiquetée. Une seconde salve acheva l'œuvre. Pendant l'action, les deux navires s'étaient rapprochés presque à se toucher. Tom Souville, suivi de quelques-uns de ses marins, qu'entraînait son exemple, descendit par les vergues sur le pont du navire anglais ; là s'engagea un sanglant combat à l'arme blanche avec les hommes restés valides ; ils résistaient en désespérés, défendant avec une énergie héroïque l'arrière du bâtiment, où flottait encore leur drapeau à la corne du mât d'artimon. Les deux équipages se frappaient avec rage, sourds aux cris des blessés étouffés dans cette horrible mêlée sous la lutte des combattants. Le sang coulait sur le pont, et malheur à celui qui tombait dans cette boue visqueuse et gluante, que figeait si vite l'air de la mer : une pointe de pique le clouait sur le plancher, ou un coup de hache le terrassait. Deux fois les Anglais eurent l'avantage et gagnèrent du terrain; mais d'autres matelots descendus de la corvette volèrent au secours de leurs camarades : alors, toute résistance devenant inutile., le pavillon fut amené. Ce corsaire anglais capturé était l'Eriphyle, armé de douze caronades; le capitaine, bien connu de Tom Souville, faisait comme lui ses croisières dans la Manche.

    Malgré une profonde blessure au bras gauche, Tom Souville tint à rester à son poste : il fut désigné pour commander le navire et le ramener à Dunkerque, où il arriva le 28 août. L'Amirauté ayant ordonné le désarmement de la corvette, il était libre. Sans plus attendre, il prit place dans la première patache venue et partit pour Calais.

    Les huit heures qu'il avait à faire lui parurent interminables : sa blessure, qu'il avait soignée à sa manière, en empêchant le sang de sortir, le faisait cruellement souffrir. La plaie s'était refermée, le bras enflait, la fièvre commençait à le prendre; il arriva chez son frère dans un assez piteux état.

    A peine dans le cabinet, il défait sa capote, relève la manche de sa chemise et sans préambule montre la cicatrice.

    J'ai reçu un coup de hache, dit-il, je souffre, ouvre-moi le bras, il y a quelque chose là-dedans qui me gène. Tu es chirurgien, c'est ton affaire.

    - Mais, Tom, répondit doucement le frère, il n'y a peut-être rien et avec des soins.

    Tu ne veux pas ? Ouvre, ou je taille moi même.

    Devant cette résolution, le frère se soumit, et après un large coup de bistouri dans la plaie à peine fermée, il en retira quelques fragments de drap, de laine, de flanelle et de toile qui étaient restés dans la chair.

    Là, tu vois bien ! dit Tom Souville après cette découverte, que j'avais raison. Oh! ces médecins, tous les mêmes ! Maintenant, allons souper, j'ai une faim de loup !

    Il n'est peut-être pas inutile de dire en passant, pour compléter ces notes biographiques, que le lieutenant de vaisseau Jules Langlois, qui commandait le Festin à cette époque, épousa une parente des Souville et que le capitaine Langlois, son neveu, qui commandait la malle de Douvres à Calais en 1842, était leur cousin par alliance.

    Les trois ou quatre années qui suivirent marquèrent peu dans la vie de Tom Souville, qui fit comme enseigne, remplissant les fonctions de capitaine, la croisière dans les mers du Nord, ayant Amsterdam pour port d'attache. Il commanda la canonnière batave n° 2, du 1er octobre au 1er décembre 1799; puis du 2 décembre au 17 décembre de la même année, il monta comme capitaine en second sur la canonnière 45, qui désarma à Flessingue. Les deux années 1800 et 1801 furent en grande partie consacrées par lui à un travail d'étude théorique qui lui permit enfin d'obtenir le fameux brevet de capitaine au long cours le 3o octobre 1801. Après avoir fait un peu de cabotage et longtemps cherché un commandement, il s'embarqua, le 19 novembre 1802, sur le brick de commerce l'Espoir, capitaine Desgardin. Il fit avec lui deux voyages heureux dans les Antilles. Sa grande connaissance du chenal de la Manche lui donnait toutes facilités pour échapper aux croiseurs anglais, et dans l'océan, avec l'allure de son brick, il les défiait bien de lui donner utilement la chasse. Mais ce métier de fuyard commercial allait peu à son tempérament de lutteur : son navire n'était pas assez armé pour résister à une force quelconque et il risquait d'être pris sans la moindre chance de lutte. Son risque était gros dans ces voyages : s'il était pris et reconnu parles Anglais, ceux-ci ne lui ménageraient pas les rigueurs d'une captivité à laquelle il s'exposait sans possibilité de résistance. Il n'avait accepté ce poste que pour satisfaire les idées plus pacifiques que justes de sa famille qui, ne croyant pas à la continuation de la guerre, voyait pour le capitaine Tom Souville, dans ce train-train de la conduite d'un navire de commerce, une position non sans danger, à la vérité, mais honorable et sûre. Cette position réalisait les vœux de toute bonne famille du nord, c'est-à-dire qu'elle pouvait amener le jeune homme de 25 ans à se ranger,à se marier, à avoir beaucoup d'enfants,enfin, selon le mot de Meilliac, à servir la patrie en s'amusant. Mais les idées économiques et sociales de Tom Sou ville n'allaient pas si loin.

    Les Français sont vraiment bêtes de faire du commerce en ce moment, disait-il; le chenal est plein de gros poissons anglais qui ont dans le ventre toute l'épicerie de la terre : il n'y a qu'à aller les prendre à l'hameçon d'abordage, c'est bien simple. Quant aux enfants, mon frère en aura pour moi. Est-ce que j'ai le temps de me donner le luxe d'une famille? Elle pourrait d'ailleurs me voir faire le plongeon d'un instant à l'autre. Je servirai à enrichir tout le monde autour de moi, peut-on me demander davantage?

    La question était ainsi nettement posée. Et en effet, Tom Souville, dans sa sphère d'action, n'a été toute sa vie, par son intrépidité et son désintéressement, qu'un instrument à faire le bien.

    Quant au mariage, on verra plus loin que ses idées se modifièrent un peu par la suite.

    Les voyages de Tom sur les bâtiments de commerce avaient été singulièrement facilités par le relâchement de surveillance des croiseurs anglais.

    Car, après la rupture de la paix d'Amiens, ceux ci avaient surtout pour mission d'observer et de serrer de près la partie du littoral français où se préparait la fameuse flottille du camp de Boulogne. Peu leur importait en effet de laisser passer un navire de commerce, quand toute l'attention de l'Angleterre était concentrée sur ces immenses armements qui devaient peut-être, par un coup porté au cœur de la première puissance maritime, changer les destinées de la vieille Europe.

    La France salua par des cris d'enthousiasme ces projets de débarquement,, et, confiante dans la fortune de l'Empereur, qui cherchait à terrasser cet ennemi séculaire, — ces haines se sont bien calmées depuis,— elle ne cessait de seconder les efforts du gouvernement, par des envois de matériel de guerre et d'argent, provenant de souscriptions volontaires dans tous les départements.

    On comprend aisément que Tom Souville, après avoir quitté son bâtiment de commerce le 29 juin 1803, se laissa fatalement entraîner dans le mouvement qui portait tous les marins disponibles vers Boulogne et les ports voisins, où se préparait la flottille. Grâce à sa parfaite connaissance des côtes de la Manche, Tom Souville, déjà élevé au grade d'enseigne, fut nommé capitaine d'une chaloupe canonnière et fit partie de l'escadrille organisée à Dunkerque sous les ordres du capitaine de vaisseau de Saint-Houen, qui sortit le 27 septembre,, pour rallier le port de Boulogne. Supposant que l'ennemi se trouvait en forces considérables de l'autre côté du cap Gris-Nez, il rentra à Calais, qui fut bombardé dans la nuit du 27 au 28 par la flotte anglaise, mais le feu mal dirigé ne fit aucun mal à la ville. Le lendemain 28, le capitaine de Saint-Houen reprit la mer et retrouva les Anglais à la hauteur du cap Gris-Nez.

    Un combat très vif s'engagea, et si chaque bâtiment était peu armé, du moins l'artillerie, dans son ensemble et par sa mobilité, présentait une puissance considérable. Les Anglais, voyant le mal que leur faisaient ces chaloupes difficiles à atteindre, abandonnèrent la lutte et prirent le large. Pendant l'action, Tom Souville, s'étant trop avancé, reçut une bordée qui troua sa chaloupe dans ses œuvres vives ; menacé de couler, il alla s'échouer tandis que l'escadrille gagnait Boulogne. Les avaries faites à la canonnière furent réparées au bout de quelques jours; elle fut renflouée et rallia le convoi.

    Ce fut pendant son séjour à Boulogne et dans des excursions d'Étaples à Wimille que Tom Souville se lia avec ces hommes et d'audace d'énergie qui, plus tard., de 1805 à 1815, ne cessèrent de harceler la marine anglaise, petite guerre dont il fallut se contenter puisque Napoléon, après la bataille de Trafalgar, désespéra des grandes batailles. La marine impériale ne fut plus à ses yeux pour ainsi dire que le douanier du blocus continental; mais pour lutter les armes à la main contre le commerce anglais, l'empereur trouva ces officiers de fortune qui, après la levée du camp de Boulogne et la dispersion de la flottille, n'avaient plus devant eux, pour occuper leur activité, que ce vaste champ de la mer. C'est là, à ce camp, que Tom Souville connut tous ceux qui se firent un nom dans la course, sur les points du globe où flottait le pavillon britannique. Pendant cette période, quelque sévère que fût la discipline à bord des bâtiments, malgré l'interdiction absolue de toute expédition partielle, il arrivait bien souvent à ces hardis marins, pour tromper l'impatience de leur courage, de rompre avec les règlements au risque d'être sévèrement punis au retour et de se livrer à des fantaisies d'aventures qui seraient à peine croyables si elles n'avaient été affirmées dans les quelques mémoires laissés sur ces temps héroïques par des témoins dignes de foi. Ces mémoires sont bien peu nombreux, il est vrai, mais les historiens de la marine n'ont négligé aucun document. Les héros surgissaient sans peine de cette fourmilière de soldats et de matelots, dont le plus humble était toujours prêt à sacrifier sa vie pour apporter, par un dévouement souvent ignoré, un rayon de gloire au chef qui les inspirait. Tom Souville fit en ce temps-là, avec les Cornu, les Lhermitte, les Havas et tant d'autres qui devinrent des corsaires d'une valeur indomptable, plusieurs expéditions dans les parages de Boulogne, et ces courses contre les navires anglais furent presque toujours couronnées de succès, malgré l'étroite surveillance de la flotte ennemie qui n'épargnait ni mitraille ni boulets. Et pourtant, quels moyens d'action avaient ces audacieux ? Presque nuls. Lorsque le vent soufflait en tempête, ils se

     

    réunissaient silencieusement, s'emparaient d'un bateau de pèche et , armés jusqu'aux dents, ils allaient tenter la fortune qui leur souriait toujours et défier la mer qui semblait se courber devant leur audace.

    Ceux qui ont étudié avec attention l'émouvante histoire de la flottille de Boulogne peuvent se rappeler l'effroyable ouragan qui sévit sur la Manche, et surtout sur les côtes françaises, le 20 juillet 1804- La position de la ligne d'embossage, chassée par un vent violent de nord-est, n'était plus tenable; la mer se retirait, et les bâtiments, s'aidant de leurs ancres, attendaient le retour du flux pour rentrer dans leur port. Beaucoup d'entre eux coulèrent en rade, d'autres furent jetés à la côte ; les plus heureux parvinrent à se réfugier à Saint-Valéry et à Dieppe. On compta dans cette terrible nuit une trentaine de barques perdues et on eut à déplorer la disparition de près d'un millier d'hommes.

    Ce-fut cette même nuit que Tom Souville et ses compagnons choisirent pour aller pêcher en eau trouble, comme ils disaient en riant, et faire une de leurs courses les plus hardies. Sans doute, la mer était furieuse; les lames, ramassées sur elles mêmes, comme pour prendre plus d'élan, s'abattaient avec rage sur la plage qu'elles couvraient d'écume ; mais nos aventuriers n'avaient à craindre aucune surveillance, ni des bâtiments français, qui ne songeaient qu'à trouver un refuge, ni des croiseurs anglais qui, craignant d'être jetés à la côte, s'empressaient de gagner le large. Le vrai danger c'étaient ces milliers de montagnes à crête blanche accourant du fond noir de l'horizon pour se ruer les unes contre les autres et tout engloutir dans leurs chocs furieux. Loin de s'en effrayer, notre petite troupe s'en réjouit. Montée sur un bateau pilote presque désemparé, elle courut au large. Le vent portait au milieu du chenal et chassait le bateau loin des côtes françaises, ce dont se souciait fort peu l'équipage improvisé. On reviendrait bien toujours, pensaient-ils, et leur confiance dans leur bonne fortune ne faiblissait pas !

    « Une voile ! » cria soudain l'homme de quart.

    Tous les yeux sondèrent les ombres de la nuit du côté indiqué par la vigie et, malgré la tempête qui menaçait de faire tout sombrer, on vira de bord. Les Français s'approchant du navire en vue pensèrent, au gréement et à la marche du bâtiment, avoir affaire à un brick de guerre anglais qui croisait dans ces parages. Tom Souville se demandait déjà s'il n'allait pas reprendre le chemin des pontons : cette pensée lui traversa le cerveau comme un éclair; mais il n'y avait plus à reculer : l'attaque fut résolue. Pour éviter l'artillerie des sabords qui aurait eu bien vite raison de la barque et de son petit nombre d'hommes, les marins manœuvrèrent de façon à aborder le brick par l'avant : le beaupré fut engagé dans les sous-barbes et se brisa; mais déjà les plus intrépides, Tom Souville en tête, avaient grimpé par les chaînes sur le beaupré du navire ennemi, et au bout de quelques minutes, les matelots anglais accourus pour défendre le gaillard d'avant furent repoussés à coups de hache. Après un combat assez vif, l'arrière du bâtiment fut occupé et le pavillon amené. Ce brick, que les Français avaient pris pour un navire de guerre, était un bâtiment de commerce armé de quatre caronades qui devaient servir à défendre les gaillards; il était monté par quarante hommes qui ne cédèrent que par surprise à l'impétuosité de l'attaque. Enfin, ce navire faisait partie d'un convoi sous l'escorte d'un croiseur ; mais la tempête s'était chargée de disperser la flottille ; les Anglais déclarèrent que, se croyant protégés dans ce passage par la ligne d'observation établie par leur marine, ils n'avaient pas pris toutes les mesures de défense voulues.

     

    Quelles que fussent les raisons données par les Anglais pour expliquer le résultat final, le coup de main des marins fut salué le lendemain, à leur rentrée dans Boulogne, avec leur prise, par des cris d'enthousiasme partant de la foule curieuse qui encombrait les quais ; à sa descente de terre, l'équipage fut presque porté en triomphe jusqu'à l'Amirauté. Mais là, les meneurs de cette héroïque équipée entendirent une autre chanson : ils furent tancés sévèrement par le chef de l'état-major de la marine, qui les menaça de les faire passer en conseil de guerre pour avoir abandonné leur poste, On dit dans l'armée que le feu purifie tout et que les fautes passées sont effacées par un acte de courage : ce fut vrai en cette circonstance. L'affaire n'eut pas de suite. Peut-être, en haut lieu, n'était-on pas fâché de ces coups d'audace qui pouvaient servir d'exemple à la nouvelle marine et lui communiquer la flamme qui assure le succès. Chacun rentra dans le rang l'oreille un peu basse peut-être, mais le cœur très haut ; il ne fut plus question de conseil de guerre.

    CHAPITRE XII

    Dispersion de la flottille. — Développement des corsaires. —

    Cornu la corne. — Le Glaneur. — Campagne fructueuse. —

    Souville franc-maçon. — Nouvelles prises. — Brusque boutade.

    Encore un sauvetage. — Un mariage improvisé. — Sauvetage d'un corsaire. — La haine de l'inaction. — A bord du Général Paris. — Combats meurtriers. — Souville prisonnier.

    - Encore les pontons.

    Comme chacun sait, le projet de descente en Angleterre fut- abandonné par Napoléon en 1805.

    La coalition des grands états de l'Europe, fomentée par le gouvernement anglais, réussit à détourner le coup et à faire avorter la plus vaste expédition maritime qui eût été tentée jusqu'alors.

    Le gouvernement de la Grande-Bretagne avait largement fait les choses : les subsides n'avaient pas manqué et, comme on dit en style populaire, toute la cavalerie de Saint Georges avait donné. Peut-on blâmer cette conduite de nos ennemis séculaires ? Toute la politique anglaise a l'air de tenir dans ce vers un peu altéré : Me, me, adsum qui feci; in eum convertite ferrum.

    Pourquoi ne pas agir ainsi ? Si nous en avions fait autant, qui songerait à nous le reprocher ?

    Et nous aurions moins d'ennemis.

    L'Empereur, voulant frapper la coalition au cœur, envahit l'Autriche soutenue par la Russie.

    Pendant le cours de cette mémorable campagne, qui finit si glorieusement par la victoire d'Austerlitz, il apprit, sous les murs d'Ulm, la défaite de Trafalgar. A partir de ce jour, cette marine, qu'il avait essayé de relever au prix de tant d'efforts et de sacrifices, sembla ne plus devoir compter pour lui. Les cadres des officiers furent à peine comblés, et Napoléon, désespérant de faire de la force navale un auxiliaire utile de sa puissance, chercha à ruiner la puissance commerciale de l'Angleterre et il eut la conception beaucoup trop vaste du blocus continental. Cet immense filet de prohibition, tendu sur toutes les côtes de l'Europe, avait nécessairement les mailles trop larges pour empêcher la fraude dont se rendaient complices beaucoup de fonctionnaires du littoral, et le commerce anglais aurait peu souffert de cette utopique décision de l'Empereur, s'il n'avait été attaqué que par quelques rares croiseurs aidés d'une poignée de douaniers.

    Mais voici ce qui arriva : après la levée du camp de Boulogne, toute ou presque toute la flottille fut licenciée. Les marins de l'État furent bien gardés sur les vaisseaux de guerre, mais tous les matelots de commerce, requis par l'Amirauté en vertu de la loi de l'inscription maritime, furent congédiés; et, comme ces hommes ne trouvaient pas à s'employer dans la marine marchande, absolument annihilée en France à cette époque, ils s'engagèrent sous les ordres des capitaines de corsaires qui surgirent d'eux-mêmes dans tous les ports et qui se chargèrent, à leurs risques et périls, de faire la police des côtes, dans un intérêt que la chance de riches parts de prise expliquait assez.

    Ainsi se forma, à côté de la marine de l’État, une marine volontaire auxiliaire, agréée et réglementée par le gouvernement qui l'encouragea autant qu'il put, et de laquelle il sut tirer de réels services. Ces gens-là, très redoutables à la mer, sachant se battre, résolus à tout, cherchaient bien — et ils ne s'en cachaient pas -leur profit dans cette lutte permise : l'intérêt était un des principaux mobiles de leurs actes ; mais il n'en faut pas moins constater ici que le courage de ces hommes fut au-dessus de ce que l'imagination peut rêver ; il est bon, à titre d'exemple, de mettre leur héroïsme en pleine lumière.

    Tom Souville fut au premier rang de ceux qui se distinguèrent.

    A la dislocation de la flottille de Boulogne, il avait à choisir entre deux partis : d'une part il pouvait rentrer dans la marine militaire et faire obscurément son service, en brave marin qu'il était, mais sans grandes chances de se faire remarquer par une action d'éclat; car, malgré la bravoure incontestable des équipages, les escadres n'avaient pas été très heureuses dans leurs luttes contre les Anglais qui, il faut bien le dire, avaient l'avantage d'une longue expérience et d'une profonde connaissance de la mer; et puis Napoléon, dans ses vastes conceptions de guerre contre l'ennemi héréditaire, ne laissait plus à ses forces navales qu'un rôle fort effacé. Or/rester dans l'ombre du devoir n'apparaissait à Tom Souville que comme une situation honorable sans doute, mais où il risquait fort d'être oublié. D'autre part, s'offrait à lui tout l'attrait de la vie aventureuse de la course, vie pleine d'imprévus, qu'il aimait tant et qui lui avait si brillamment réussi déjà.

    Un triple avantage y était attaché : on était bien vu par le gouvernement ; on ruinait le commerce anglais; enfin,'grâce aux parts de prise, on avait devant les yeux le scintillement de l'or qui troublait la vue de ces hardis compagnons, très sensibles aux beautés dorées de la gloire. Tom Souville n'hésita pas. Il s'aboucha avec un vieux capitaine de courses qu'il avait connu dans ses expéditions nocturnes au camp de Boulogne. Ce brave marin, rude et tranchant comme sa hache, s'appelait Cornu. A cause de la sauvagerie de son caractère, les lettrés du camp l'appelaient Cornu la corne, indéclinable en latin, indécrottable en français. La solidarité dans le danger avait rapproché ces deux hommes qui savaient pouvoir compter l'un sur l'autre et étaient tout prêts à se soutenir dans les mêmes aventures. Au premier mot, ils s'entendirent, et leur résolution de courir sus aux Anglais

     

    fut rapidement prise. Ils avaient tous deux quelque argent, mais ce capital était loin de suffire pour armer le plus petit lougre ; il leur fallait un fort commanditaire; ils le trouvèrent, comme Tom Souville l'avait déjà trouvé une première fois, chez les Renard frères, ces banquiers de Calais dont la fortune s'était largement accrue par de précédentes expéditions. On le devine, l'impatience des deux officiers hâta l'exécution du projet, et le 14 novembre 1805, le lougre le Glaneur sortit des passes de Calais, sous le commandement du capitaine Cornu, le plus âgé des deux : Tom Souville s'était modestement réservé, par déférence, la place de premier lieutenant. Il y avait aussi à bord. le brave Tilmont, qui avait été, quelques mois auparavant, échangé par les Anglais et que Tom Souville avait retrouvé au camp de Boulogne.

    Ce brave garçon, fidèle comme un terre-neuve, avait partout cherché son ancien ami lors de son rapatriement, et n'avait qu'une idée en tête : suivre la fortune du chef qu'il aimait.

    Le début de la campagne fut heureux. A six heures du matin on signala à six milles au large un brick qui venait vent arrière sur le lougre. Le pavillon fut hissé et appuyé d'un coup de canon ; le brick vint dans les eaux du navire français qui le prolongea à contre-bord au vent et lui envoya toute sa volée; puis passant à la poupe il prit les mêmes amures que lui, continuant à le combattre par sa hanche de dessous le vent. Le lougre réussit encore à passer à tribord et canonna son adversaire; vingt minutes plus tard le brick amena son pavillon, après avoir eu quinze hommes tués et dix-huit blessés. Le navire anglais fut amariné et dirigé sur Dunkerque : il était armé de douze caronades et avait été chargé d'escorter un convoi de trois navires de commerce, qui réussirent à la faveur de la brume à gagner l'embouchure de la Tamise. Cette affaire, au point de vue des combats, fut la plus sérieuse de toute la campagne. Pendant les quatre mois et dix-sept jours que celle-ci dura, le lougre, par de hardis coups de main, parvint à amariner une quinzaine de navires de commerce chargés de marchandises dont la valeur avait décuplé par suite du blocus. Aussi, lorsque, le 7 avril 1806, le Glaneur, ayant fini ses courses d'hiver, rentra à Calais pour désarmer, fut-il salué par les vivats de toute cette population du courgain, que les parts de prise enrichissaient d'une manière magique. L'argent n'avait plus de valeur pour les marins, on le mettait dans le tonneau au grenier, et femmes, enfants allaient y puiser au gré de leur fantaisie et de leur caprice. A cette époque, au milieu de ce gaspillage enfantin, il se passa un fait bien souvent raconté à Calais et qui, pour son originalité un peu réaliste, mérite d'être cité.

    Entre deux captivités, Tilmont; pris d'une belle passion pour une pêcheuse du courgain, s'était marié et avait mené dans son ménage une vie large qui, lui semblait-il, devait durer toujours, tant l'argent venait à lui avec facilité. Il ne doutait pas des faveurs constantes de la fortune : pourquoi se préoccuper de l'avenir, tant que les navires anglais passeraient dans le chenal? Rien à craindre, sinon quelques coups de hache et quelques volées de mitraille ; mais bah ! on en revenait, et puis après nous la fin du monde !

    La femme, qui passait à terre des heures de mortelle angoisse et qui avait les petits, comme elle disait, ne partageait pas cet avis et songeait un peu plus sérieusement à l'avenir. Préoccupée de cette idée, elle fit part, un beau soir, de ses inquiétudes à son mari,et lui avoua que depuis longtemps, dans l'intérêt des enfants, elle désirait placer de l'argent et acheter une maison.

    Acheter une maison, s'écria Tilmont, en voilà une idée!

    Et, sans rien ajouter de plus, il repiqua le nez dans son verre. Sa femme n'insista pas, et on n'en parla plus de la soirée. Mais quelques semaines après Tilmont invita sa femme à faire un tour de promenade sur la place, et s'arrêtant devant une maison d'assez belle apparence : — Comment trouves-tu cette boîte-là, Madeleine ?

    Mais je la trouve très bien.

    Eh bien ! tu peux dormir dedans : elle est à toi.

    Ce genre de prise de possession était malheureusement fort rare à cette époque : tous les marins de corsaire dépensaient leurs parts de prise avec une insouciance de l'avenir qui ne peut se comprendre que par le mépris absolu du danger, par cet aveuglement qui n'admet aucune lueur de raison, et par cette loi inéluctable qui est de tous les temps : l'argent vite arrivé part vite.

    Tom Souville était prodigue comme ses matelots; l'argent lui glissait entre les doigts comme une poignée d'eau. Mais s'il donnait sans compter, c'était pour rendre service à tous ces amis d'un jour que fait surgir la richesse, pour soulager des infortunes avec un désintéressement bien rare des choses de ce monde. Il semblait que Dieu lui prêtât cet argent pour faire le bien, et cette mission-là, tout l'ancien Calais pourrait dire qu'il la remplissait avec conscience. Mais si les corsaires jetaient leur or à profusion, les mains qui le recevaient ne suivaient pas le même exemple, et des fortunes n'ont eu pour origine que la hardiesse sublime et la prodigalité de tous ces hommes.

    Dans le courant de l'année 1805, Tom Souville, comme passe-temps de fantaisie philanthropique et humanitaire, se fit recevoir franc-maçon. L'acte qui lui confirme son admission dans cet ordre porte la date du neuvième jour du huitième mois de la vraie lumière 1805, et de l'ère vulgaire 1805.

    Vers le milieu de juin, le capitaine Cornu, par ordre du destin, alla s'entendre avec Caron pour un projet de courses sur l'Achéron, et Tom Souville se trouva tout naturellement désigné pour le remplacer sur cette terre. Il fut donc nommé capitaine du Glaneur et maître après Dieu de son navire, comme on dit dans tous les actes maritimes. L'équipage acclama son nouveau chef qu'il connaissait depuis longtemps comme l'âme de toutes ses expéditions. La campagne d'hiver fut préparée, et le 19 novembre 1806 les curieux qui encombraient les jetées assistèrent à l'appareillage du lougre qui sortait, toutes voiles dehors, sous le commandement de son jeune capitaine.

    Tom Souville gouverna vers la gueule du loup, -c'est ainsi qu'il appelait l'embouchure de la Tamise, - espérant y rencontrer bon nombre de navires de commerce. La côte était bien gardée; il risquait gros jeu en s'aventurant dans ces parages; mais le temps s'annonçait si mauvais et la brume menaçait d'être si épaisse qu'il aurait vraiment fallu que le diable s'en mêlât pour avoir la malchance de tomber dans les mains des Anglais.

    Sur la fin de la seconde nuit de course, il aperçut un cutter ennemi qu'il aborda, après avoir perdu dans un feu de mousqueterie son second, son premier lieutenant et quelques hommes. Déjà les grappins d'abordage étaient lancés dans les haubans; il allait s'élancer sur le pont avec son équipage, quand l'arrivée d'une frégate anglaise, qui couvrit le Glaneur de mitraille, sauva le cutter.

    Tom Souville donna l'ordre de couper les grappins et prit chasse devant un bâtiment armé de cinquante canons contre lequel la lutte n'était pas possible. Ce fut à grand-peine qu'il se perdit dans la brume ; ses voiles étaient déchiquetées, sa mâture avait beaucoup souffert, et il lui était impossible de tenir la mer dans de telles conditions. Il rentra donc à Calais pour réparer ses avaries et remplacer ses hommes tués ou perdus. Bref répit!

    Au bout de quelques jours, il reprenait la mer et suivait la même direction. Bien lui en prit: rasant les côtes anglaises avec une audace qui déjouait tous les calculs de l'ennemi, il s'empara pendant le mois de décembre de deux corsaires anglais et de douze bâtiments qui revenaient d' Amérique, chargés de coton et de café. Le 20 décembre il rallia Calais pour se ravitailler. L'ovation qu'on lui fit est indescriptible.Mais lui, une fois à terre, semblait oublier le passé, vivait comme un bon bourgeois dans une petite maison de Saint-Pierre qu'il avait achetée, et ne sortait de sa retraite que pour voir sa famille. Cependant, comme il n'y a pas de ciel sans nuages, son caractère bouillant et emporté, qu'il avait besoin de dépenser à la mer, se faisait jour parfois malgré lui de la façon la plus inattendue : on en eut la preuve quelques jours après son arrivée.

    Le jour de Noël, son frère, Maxime Souville, médecin principal à l'hôpital de Calais, donnait un grand dîner pour fêter la rentrée du corsaire. Au beau milieu du repas, Tom lança une boutade qui fut mal prise par un notaire; celui-ci se permit une légère observation.

    Tous les notaires sont des voleurs, répliqua peu parlementairement Tom Souville.

    M. Hédouen, avocat et ami de la famille, voulut lui faire entendre raison.

    - Et les avocats aussi, ajouta Tom.

    Cette sortie jeta un froid, comme on pense ; pendant le reste du dîner, il y eut de la part des convives une gêne visible. Quant à Tom Souville, il continua à manger et à boire avec la conscience d'un homme qui avait pensé tout haut une vérité, sans paraître se soucier de l'effet qu'il avait produit sur ses voisins. Le soir il jouait au whist avec des invités qui, encore sous le coup de l'émotion, n'étaient guère disposés à enfreindre la principale règle du jeu, quand vers les dix heures un bruit se produisit soudain au dehors; il prêta l'oreille et reconnut des sifflets de rappel que lançaient les quartiers maîtres de son équipage. En même temps la porte du salon s'ouvrit, et son lieutenant vint lui annoncer qu'une prise était en vue. Tom Souville finit tranquillement sa partie et regagna son bord. L'ordre d'appareiller fut donné et on sortit. À quelques milles au large apparaissait le navire signalé : le Glaneur fut dirigé droit sur lui, et le combat commença. Après quelques feux sans importance, on aborda. Tom Souville monta le premier, et à peine avait-il mis le pied sur le pont qu'il s'aperçut de sa méprise : il avait affaire à un navire de guerre anglais qui avait masqué ses batteries pour mieux l'attirer dans le piège. D'un coup de poing il envoie rouler loin de lui les hommes qui le tenaient, se jette à l'eau au risque de se faire broyer entre les murailles des deux navires, saisit une amarre qu'on lui jette de son bord, grimpe sur le pont, ordonne de tout larguer et disparaît dans la nuit. Enfin, vers deux heures, il rencontre deux bâtiments anglais qu'il amarine et ramène à Calais, où il fait sa rentrée à cinq heures du matin. A cette heure, les portes de la ville étaient fermées; impossible, par les voies ordinaires, de regagner sa maison de Saint-Pierre ; peu lui importe, il monte sur les remparts, fait un paquet de ses vêtements qu'il jette de l'autre côté du pont-levis, plonge dans le fossé, passe la seconde enceinte de la même manière, puis une fois hors des fortifications, se rhabille et court à sa maison. A six heures il était couché. Quand, vers dix heures, son frère, qui avait appris sa rentrée, vint tout anxieux prendre de ses nouvelles, il le trouva dormant à poings fermés. Le premier mot de Tom à son réveil le peint tout entier : — Tu sais, hier soir, au dîner, fit-il, j'ai dit une bêtise ; mais, puisque je l'ai dite, je la soutiendrai.

    Cette campagne de l'hiver de 1807 fut une des plus heureuses pour Tom Souville. Du premier janvier au 15 mars, jour de son désarmement, il s'empara de vingt-deux bâtiments de fort tonnage qu'il expédia sur tous les ports de la côte, depuis le Havre jusqu'à Dunkerque. Le jour de sa rentrée à Calais, le 14 janvier 1807, il se signala par un acte de dévouement qui porta encore plus haut sa réputation de désintéressement et d'humanité, et qui eut à cette époque un retentissement considérable dans le monde maritime. On en parla beaucoup de l'autre côté du détroit, et la sympathie que lui témoignèrent les Anglais aux moments où la fortune lui était contraire ne provenait que de l'admiration que ses grandes qualités de cœur leur inspiraient. Ce sauvetage a fait tant de bruit, à cette époque, qu'il n'y a qu'à copier la chronique du temps pour le faire connaître dans toute sa simplicité et sa grandeur.

    Voici exactement, sans en changer le style ni l'orthographe, la lettre de M. A. Lacoste, chef militaire de la marine commandant le port et la rade de Calais, adressée au ministre de la Marine et des Colonies, sous la date du 16 mars 1807 et relative à l'incident : « J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence d'un acte de dévouement qui honore l'humanité. Hier à quatre heures et demie de l'après midi, le capitaine Thomas Souville, commandant le corsaire le Glaneur, entré au port pour y désarmer ayant terminé sa course, se promenait avec sa belle-sœur sur le quai de l'est. Un cabriolet dans lequel étaient le sieur Davis, père de famille, tenant l'hôtel de Kinston en cette ville, et le capitaine Danois Bendix en : ce cabriolet, attelé d'un cheval, ayant reculé au moment où il croisait la jetée, s'est précipité dans le port. La marée était presque haute : il y avait environ une heure de jusant dont le courant très fort entraînait et le cheval, le cabriolet et les deux infortunés à la mer; leur mort était certaine. Le capitaine Souville aperçut le danger, abandonna le bras de sa sœur, sa redingote, son chapeau; se précipiter à la mer du haut de la jetée fut l'effet d'une seconde.

    Il parvient à saisir l'un des infortunés qui était parvenu à se dégager du cabriolet, nage à terre, et le met entre les mains des marins Couteux et Avron.

    Voyant cette première victime sauvée, ne consultant que sa force et son courage et calculant peu le danger qu'il court, il se remet à la nage, parvint au cabriolet que le fort courant entraîne, en dégage l'infortuné qui n'avait pu se débarrasser, et avec ce précieux fardeau, il arrive, après bien des efforts auprès de cette même jetée, et remet cette seconde victime en sûreté. L'air et le temps étaient très mauvais; il tombait de la neige. Ce brave jeune homme, transi de froid, est ramené chez lui aux acclamations d'un peuple immense qui s'était assemblé pour porter des secours à ces deux infortunés; plusieurs canots du port et du stationnaire ont sauvé le cheval et le cabriolet, et dans cette malheureuse aventure il n'y a point eu de résultat fâcheux : ce qui est dû au dévouement du brave capitaine Souville.

    « J'ai l'honneur de faire remarquer à Votre Excellence que ce brave jeune homme a déjà donné d'autres preuves de son humanité dans l'accident arrivé à la barque de passage de Guines qui, ayant coulé, en sauva plusieurs passagers. C'est encore le capitaine qui, il y a dix à douze jours, ne consultant que son courage, attaqua vis-à-vis de Dunkerque un cutter anglais, le combattit et avait formé le dessein de l'enlever à l'abordage, lorsque son second fut tué et plusieurs hommes de son équipage mis hors de combat l'obligèrent à lâcher prise le cutter beaucoup plus fort que lui, ces canons dont le calibre était plus fort et l'équipage étant plus nombreux.

    « J'ai cru, Monseigneur, devoir vous rendre compte de ce fait, persuadé que votre âme bienfaisante, votre générosité, votre justice ne le laisseront point sans récompense et que vous serez bien aise de témoigner à ce marin votre satisfaction.

    « Pour copie conforme

    « Le chef militaire de la Marine.

    « A. LACOSTE. »

    Tom Souville n'entendit pas parler du ministre, mais il reçut de chaleureuses lettres de félicitations du préfet maritime, de la chambre de commerce de Danemark et du consul danois à Dunkerque.

    Il semble inutile de reproduire ici tous ces éloges administratifs, tous ces hommages rendus à sa vaillance dont il avait déjà donné tant de fois des preuves.

    Dans le courant de février 1807, en rade de Dunkerque, eut lieu un terrible combat d'abordage où éclata une fois de plus l'intrépidité de Tom Souville. Le récit en est relaté par M. Reboul dans son livre si intéressant sur l'historique des rues de Calais; nous nous empressons de le reproduire tel qu'il a été écrit par lui : « Le Glaneur était au port de Dunkerque. Une bourrasque épouvantable avait éclaté le 18, bourrasque telle qu'un navire lancé la veille avait été le lendemain jeté à la côte par la violence de la mer, et qu'une heure après il n'en restait plus que des débris çà et là. Impuissants à lutter contre la tempête, cinq vaisseaux ennemis, quatre anglais et un prussien, prirent la périlleuse résolution d'aller mouiller en rade de Dunkerque. La Ileuandte, le Décidé et le Glaneur, trois corsaires, étaient à l'ancre au port. Nos marins, indignés de la présence de l'ennemi dans les eaux françaises, préparent une expédition audacieuse et, dans la nuit du 18 au 19, les trois corsaires mettent à la voile pour aller combattre les bâtiments mouillés en rade. L'ouragan n'avait pas diminué, et après plusieurs heures d'efforts et de luttes contre les éléments déchaînés, la Revanche, Ir Glaneur et le Décidé durent jeter de nouveau l'ancre sous peine de s'exposer à une perte certaine, sans avoir pu seulement franchir la jetée, tant l'impétuosité de la mer était grande. D'autres que les corsaires français eussent renoncé à une aussi difficile expédition, mais les obstacles même n'avaient fait qu'exciter l'ardeur de nos marins.

    Les navires corsaires n'avaient pu sortir du port ; chacun d'eux mit ses chaloupes à la mer encore furieuse, et les plus braves entre les braves, armés jusqu'aux dents, prirent place dans ces frêles embarcations, que chaque lame menaçait d'engloutir.

    « Malgré l'ouragan qui continuait, les chaloupes s'élancèrent au large, accostèrent les cinq bâtiments ennemis; nos marins pénétrèrent à leur bord malgré les filets d'abordage dont ils étaient entourés, malgré les efforts impuissants que les Anglais firent pour les repousser à coups de fusil, et pas un seul des navires ne leur échappa. Les capitaines de navire Cornwinder, de Dunkerque, et Souville, de Calais, voulurent essayer de rentrer au port avec leurs prises ; cela était impossible; les croiseurs ennemis, qui infestaient alors nos côtes et que la tempête semblait avoir balayés, avaient reparu comme par enchantement et barraient le passage à nos corsaires, trop faibles pour le leur disputer. Force leur fut de prendre chasse pour échapper à la poursuite des Anglais.

    « Ce ne fut qu'après 17 jours de navigation, de combats, de manœuvres habiles autant que hardies, que les cinq prises et les Français qui les montaient purent entrer dans le port de Dunkerque, où leur arrivée fut saluée par les acclamations de la popu'lation entière (i). »

    A cette époque, Tom Souville avait trente ans, et ses parts de prise, sans lui constituer précisément une fortune, lui avaient assuré une indépendance très honorable. On ne pouvait dire que la raison lui fût venue, mais l'âge et les fatigues d'une existence aussi tourmentée l'avaient un peu cal-mé et avaient apporté une certaine modération dans cette nature vive et ardente qui poussait les coups d'audace jusqu'à la folie. Oh ! le changement n'était pas grand, mais enfin il y avait un peu plus de pondération dans les idées de l'homme, il avait un peu profité de l'expérience du passé si pleine de terribles leçons.

    A l'apogée de la force de sa vie, avec un nom qu'il avait illustré et qui sonnait très haut, même chez ses ennemis, libre, sa position faite, que lui manquait-il pour être heureux? Rien, sinon de vivre de la vie de famille, comme son frère et sa sœur, et de se marier. Aussitôt l'idée fut entrée dans son cerveau, aussitôt elle fut résolue. Lorsque le Glaneur fut désarmé, Tom résigna son commandement et, à la stupéfaction des siens, qui étaient à cent lieues de supposer de pareils projets, il déclara qu'il voulait prendre femme et vivre désormais dans toute la quiétude d'un bon et honnête bourgeois. Comme bien on pense, une

    (i) Relation extraite du livre de M. Reboul : Historique des rues de Calais. négociation matrimoniale est un passe-temps des plus goûtés par les commères qui n'ont rien à faire. Les femmes de son entourage se mirent en campagne,moins pour le rendre heureux que pour avoir en perspective les joyeuses et carillonnantes cérémonies de l'église et de la noce, et aussi pour obéir à cette arrière-pensée bien féminine : il veut entrer dans la confrérie des maris, nous allons le fourrer dedans ; quand il aura la corde au cou il se débattra comme les autres et comme il pourra.

    Bref, Tom Souville se fit mari comme il s'était fait franc-maçon, par entraînement, par besoin d'imitation. En somme, on croit généralement qu'il eut la main heureuse : il épousa une demoiselle Fayolle, qui dut être une brave femme et avoir des qualités vraiment sérieuses, car on ne parla jamais d'elle. Du reste, d'après les on-dit, car il y a bien longtemps de tout cela, le mariage fut court : Mais Tom Souville disparut de la famille comme elle y était apparue, sans tapage et sans bruit; le silence se fit sur sa vie, et l'oubli fut son linceul. Pourquoi? Mystère. On a parlé longtemps de tous les membres de la famille excepté d'elle : cette union si éphémère compta si peu dans l'histoire des Souville que personne n'en a gardé le souvenir. Peut-être, en imposant des limites si étroites à cette alliance, Dieu voulut-il ne pas soumettre son brave corsaire aux épreuves trop rudes du mariage? On ne sait; toutes les suppositions sont possibles.

    Voilà donc Tom Souville vivant en bon rentier à Calais, nommé membre de l'administration municipale de la ville, s'occupant des hospices, du service des eaux et enfin de tout ce qui concerne la gestion d'un conseiller consciencieux qui ne fait pas de politique. Les choses auraient pu durer longtemps ainsi, si le destin n'était pas là pour mener les hommes.

    Pourtant dans cette année 1808, il y a encore à enregistrer un sauvetage à l'actif de Tom. Un soir du mois de décembre, il apprend qu'un corsaire français a été jeté par la tempête sur la côte de Wimereux. Le navire était échoué, mais il était impossible aux hommes de gagner la terre: la mer était tellement mauvaise que les lames menaçaient de les engloutir. Tom Souville saute dans une chaloupe avec quelques hommes résolus comme lui, et vole à leur secours malgré l'obscurité de la nuit, que rendait plus sombre encore la force de la tempête. Ce n'est qu'au prix d'efforts inouïs que ces braves marins parviennent à franchir les passes du chenal; à tout moment, au large, des vagues énormes menacent de les engloutir, et c'est presque à bout de forces qu'ils réussissent à atteindre le corsaire en détresse. Enfin Tom Souville, au risque d'être cent fois brisé sur les rochers, put atterrir et établir un va-et-vient : tous les hommes de l'équipage échappèrent ainsi à la mort certaine qui les attendait. Puis son métier de sauveteur fini, Tom Souville rentra dans l'ombre.

    Mais les joies du ménage, trop fades sans doute pour un héros, ne suffirent pas à emplir son existence et bientôt l'inaction commença à lui peser; le brave capitaine avait de temps en temps des impatiences qui n'annonçaient rien de bon.

    Enfin, un beau jour, il déclara tout net que cette vie lui était insupportable, qu'il était décidé à reprendre la mer : cette décision n'étonna personne.

    Bien au contraire, ce dont on s'étonnait plutôt, c'est que cette accalmie dans son existence ait pu durer si longtemps. On juge de l'effet produit dans le monde des marins par la résolution de Tom Souville; c'était à qui se ferait enrôler; car l'argent des tonneaux avait baissé considérablement, les temps se faisaient durs et ce n'était ni dans la marine de commerce, qui était nulle, ni à la pêche, qu'on pouvait retrouver l'existence large des années précédentes. Les commanditaires ne manquèrent pas non plus : tous ceux qui avaient suivi les expéditions heureuses du capitaine s'empressèrent de venir à lui et de lui offrir des moyens d'action. Dans des conditions aussi favorables, le navire fut bien vite trouvé et armé. Le onze octobre 1809, Tom Souville montait sur le Général-Pâris, un cotre fortement épaulé, très fin de l'arrière, portant bien la voile et fort de huit bouches à feu. « Ces violons-là étaient bien suffisants, disait-il, pour accompagner la danse de l'abordage, » car dans les attaques il ne comptait réellement que sur les luttes à l'arme blanche, qui donnaient presque toujours, d'après l'expérience du passé, tant d'avantage aux Français. Il semblait que son esprit d'audace se fût accru pendant ces longs mois de calme et que l'abandon de la terre lui créât une vigueur et une énergie nouvelles.

    Lorsqu'il fut en rade, sans hésiter, il gouverna droit sur les côtes anglaises, et ce ne fut qu'en vue de Douvres qu'il arbora son pavillon et commença la course. Après avoir échangé quelques coups de canon avec un croiseur anglais qui renonça à lui donner la chasse, il se dirigea vers l'ouest sans perdre la côte de vue, de façon à bien se trouver dans les eaux des bâtiments à destination de Londres. Arrivé devant Folkestone, il coupa la route à un brick anglais qui naviguait en pleine rade, bien en vue des feux du port, et l'amarina sans coup férir. Puis, sans rencontrer aucun navire de guerre, il poussa jusqu'à l'île de Wight, et cette nuit-là il tenta la fortune avec une témérité inouïe. Voyant un trois mâts ancré dans la baie, il s'embarque dans le canot du bord avec six hommes déterminés comme lui et se dirige silencieusement vers le bâtiment.

    La mer était très forte, et les lames qui tombaient sur l'embarcation menaçaient de la faire chavirer: mais le bruit de la mer et l'obscurité favorisaient son plan ; il s'approche sans donner l'éveil et s'élance sur le pont avec ses matelots. Cette attaque si inattendue déconcerte l'équipage qui se rend sans se défendre; larguer les chaînes d'ancre fut l'affaire d'un instant. Il rallie son navire dont il reprend le commandement, donne la conduite du trois-mâts à un de ses lieutenants et fait voile pour Dieppe.

    Quelques jours après il rencontra, entre Dieppe et Newhaven, un autre trois-mâts venant des Indes avec un riche chargement et qui était presque désemparé par la tempête. Cette fois le combat fut très meurtrier: l'équipage anglais lui opposa une résistance héroïque, et le cotie français eut tant à souffrir du feu de l'ennemi que, après avoir amariné sa prise, il ne regagna Calais qu'à grand' peine et au moyen d'un mât de fortune.

    Le mois de novembre fut encore très heureux; on peut dire que Tom Souville allégea la Manche de toutes les cargaisons anglaises. Tels avaient été ses succès que son nom n'était prononcé qu'avec terreur sur tout le littoral anglais; les journaux ne s'occupaient que des captures qu'il avait faites et on ne parlait ni plus ni moins à l'Amirauté que d'augmenter le nombre des croiseurs et d'organiser une expédition navale contre lui pour débarrasser le chenal d'un ennemi aussi dangereux. C'est en effet ce qui arriva.

    Il n'était pas sorti de Calais depuis vingt-quatre heures que, le 3o novembre, à la hauteur de Folkestone, il se vit entouré par deux corvettes et un cotre qui l'attaquèrent tous les trois à la fois et contre lesquels il lutta en désespéré. Mais son navire étant complètement désemparé et coulant bas d'eau, il amena son pavillon : c'était un troisième séjour sur les pontons qui commençait pour lui.

    Ici nous laissons la parole à un écrivain maritime célèbre, Fulgence Gérard, qui a raconté l'emprisonnement de Tom Souville et sa troisième évasion dans un style émouvant, et avec un intérêt tel que nous ne pouvons mieux faire que de reproduire son récit.

    CHAPITRE XIII

    Campagne du capitaine Havas sur le Furet. — Malheureuse aventure. — Havas prisonnier. — Rencontre de Souville et d'Havas sur le ponton la Crown.- Perçage d'un trou. — Projet de fuite. — Dernières dispositions. — Le départ. — Un bruit révélateur. — Les évadés repris.

    Nous avons offert l'esquisse de ces cachots flottants où la politique de Saint-James entassait les prisonniers que livraient à sa discrétion les chances de la guerre, mais que le droit sacré des nations plaçait sous la sauvegarde de son honneur; et nous avons laissé l'humanité protester contre ces espèces de tombeaux où la captivité se changeait en un supplice chronique pour des malheureux dont tout le crime était d'avoir été vaincus.

    C'est par le récit des dangers et des fatigues au milieu desquels ils ne balançaient pas à s'élancer pour échapper de ces prisons que nous ferons connaître aujourd'hui l'excès des tortures où les plongeait cette détention homicide.

    Il fallait connaître d'abord la vie de privations, de dénuement, et de souffrance que l'on menait dans ces pontons : vie toute factice, vie toute en dehors des nécessités de l'organisation humaine, où le prisonnier ne foulait que des planches, ne respirait que des miasmes, ne mangeait que des aliments corrompus, n'existait, comme l'impure phalène, que dans l'obscurité d'une sorte de crépuscule ; il fallait, disions-nous, connaître d'abord cette vie anormale pour pouvoir comprendre l'impatience avec laquelle ces malheureux se jetaient à travers mille morts à la lueur la plus fugitive de salut pour croire à cette obstination avec laquelle ils concevaient, fécondaient, poursuivaient une idée de liberté; à ces drames dont, à force de courage et de patience, ils domptaient les péripéties ; à ces Odyssées hasardeuses où, sur une chance de salut, ils aventuraient vingt chances de perte et vingt fois leurs vies.

    Car ces prisons n'étaient pas pour les Français ce qu'est aux damnés l'enfer du Dante. Ils ne laissaient jamais l'espérance aux panneaux; elle descendait avec eux dans ces entreponts obscurs et dans ces cales fétides, où ils avaient dit adieu à l'air libre, à la terre, à la lumière, à tout excepté à elle ; elle y descendait pour adoucir leurs douleurs physiques comme elle y calmait leurs cœurs où saignaient toutes les affections.

    Le récit des diverses tentatives dont MM. Havas et Souville bravèrent avec une constance si héroïque les hasards et les fatigues prouve tout ce que le malheur fait trouver aux hommes de ressource dans une inflexible volonté.

    On était en novembre. 1808 allait finir.

    La flottille de Boulogne, sur laquelle la France et l'Angleterre avaient longtemps fixé l'une ses espérances, l'autre ses craintes, toutes deux leurs regards et leurs préoccupations, était tombée dans l'impuissance et non dans l'oubli. La grande armée avait emporté avec elle toutes les sollicitudes vers d'autres frontières. La flottille, démembrée et inactive, voyait continuellement se détacher d'elle quelques-unes de ses divisions ; les unes, longeant le littoral, gagnaient les rives du Texel; les autres, mettant le cap au sud, voguaient vers les côtes méridionales de la Manche. Veuves de leurs soldats, chaque jour les canonnières perdaient jusqu'à leurs meilleurs matelots.

    La petite course avait repris son activité première; toutes nos baies, tous nos ports, tous nos havres avaient leurs goélettes, leurs lougres ou leurs bricks. A chaque marée, ces vautours de la côte s'élançaient du creux de leurs rochers pour fondre sur les caboteurs anglais et regagnaient bientôt, avec leur proie, la crique qui leur servait d'asile.

    C'était la lutte des partisans après la guerre en champs ouverts.

    Ces combats audacieux venaient consoler par leurs succès nos marins que la vue des escadres anglaises, toujours ou mouillées, ou cinglant dans nos eaux, froissait dans leur sentiment le plus susceptible, leur patriotisme, leur fierté nationale.

    Aussi était-ce sur les corsaires que se réfugiait tout ce qui restait d'énergie dans nos populations riveraines.

    Ce fut au milieu de ces circonstances que M. Havas reçut son congé. Il servait alors dans le 44e bataillon de la flottille commandée par le capitaine de vaisseau Edmond Richer.

    Ce jeune homme ne fut pas plutôt libre qu'il se rendit à Calais pour prendre du service sur un des intrépides croiseurs que fournissaient à la course les armateurs de ce petit port.

    Le Furet, joli lougre bien fin, bien effilé des bossoirs, bien coquet, était alors amarré contre les quais, prêt à prendre la mer.

    Havas, ayant offert ses services, fut porté sur le rôle d'équipage en la double qualité de chirurgien de nom, lieutenant de fait, comme bien on l'entend et comme cela se pratiquait en effet à bord de tout corsaire.

    Le capitaine Altasin, bon officier, brave comme le fer et marin comme les cordes, n'attendait qu'une bourrasque pour sortir, car les coursiers, comme les corbeaux, quittaient toujours de préférence leur retraite après une tempête. Impatienté d'attendre la fin d'une saison, où chaque jour le temps s'affinait davantage, le commandant du Furet fit border ses voiles sous une jolie brise de N.-E. et poussa hardiment sa bordée dans la Manche.

    Les premières courses de cette campagne furent stériles. Le Furet, ayant parcouru tous les parages de France sans rencontrer un seul navire qu'il pût attaquer, résolut de transporter sa croisière sur un point plus chanceux.

    Il quitta donc la rade de la Hougue, où la poursuite d'une frégate anglaise l'avait forcé de se réfugier, et mit le cap sur le littoral britannique.

    Altasin, pensant que la sécurité où l'exiguïté de nos ressources maritimes et l'état de leurs forces navales dans la Manche avaient plongé les Anglais, devait laisser leur atterrage sans surveillance, avait résolu d'aller en vue même de leurs côtes enlever leurs bâtiments.

    Son appareillage eut lieu par une nuit sombre de décembre. La brise était fraîche, la mer légèrement houleuse : un joli temps.

    Quand le jour se répandit sur les vagues à travers les nuages qui voilaient le ciel, l'horizon autour du Furet était vide : les côtes de France avaient disparu au sud, aucune voile ne s'élevait dans les autres directions ; le lougre, naviguant sous ses voiles majeures, continua sa route. Vers dix heures du matin un bâtiment fut signalé.

    Dans quelle aire? cria l'officier de quart au matelot de vigie.

    Dans le pied du vent, lieutenant.

    Tous les yeux et toutes les longues-vues interrogèrent aussitôt cette partie de la mer et du ciel.

    Les dimensions de ce bâtiment étaient telles qu'il fut impossible de douter que ce ne fût un navire de guerre : un marchand de boulets, comme disent les matelots.

    Altasin, après avoir consulté ses officiers, ordonna de virer sur la terre, et le Furet prit chasse devant l'ennemi. Légèrement penché sur la mer, le Furet, qui s'était couvert de toile, filait avec une rapidité qui l'eût sauvé sans nul doute s'il eût pu gouverner sur le rivage ; mais il eut beau serrer le lit du vent, il ne lui fut possible que de le longer. Il n'était plus cependant qu'à une lieue de la pointe de Barfleur, lorsque la frégate anglaise, lui coupant la côte, lâcha sur lui sa bordée et le força d'amener.

    Quelques jours après, la frégate, dans Fentrepont de laquelle Havas et ses compagnons étaient prisonniers, donnait dans la rade de Portsmouth, où une flotte anglaise, espagnole et portugaise, chargée de troupes de débarquement, était en partance pour Cadix ; et le lendemain une embarcation transportait les prisonniers français à bord du ponton la Crown. Ce fut ainsi que M. Havas, après cinquante-six jours de mer, se réveilla de ses beaux rêves de combats et de prises, de butin et de gloire, dans le faux-pont d'une de ces vieilles carènes que nos marins regardaient presque comme des tombeaux.

    Les premiers jours de la captivité se traînèrent, pour Havas, dans une douloureuse apathie d'où purent à peine l'arracher les mille tortures du régime sous lequel devait désormais ployer sa vie ; mais cette basse tyrannie, dont les instruments étaient des geôliers, loin de changer ce premier abattement du prisonnier en un long marasme, lui rendit au contraire toute son énergie.

    Il ne pouvait se le dissimuler, une longue vie n'était pas possible dans ces prisons sépulcrales ; quand ce système de torpeur n'eût pas dû le tuer, lui jeune et fougueux pour qui le mouvement était un besoin, l'atmosphère de ces cabanons n'était-elle pas un poison dont l'action, pour être lente, n'en était pas moins fatale? Mort pour mort, il crut devoir préférer celle qui, en abrégeant son agonie, lui offrait encore un espoir de liberté. Une pensée d'évasion ne sortit plus dès lors de son esprit.

    S'il errait au milieu de ces échoppes, de ces cabanes, de ces métiers, de tous les aménagements divers enfin qui avaient à la longue, et par l'industrie des détenus, donné à certaines parties de la prison l'aspect d'une petite ville manufacturière, ses regards se portaient involontairement sur les coins les plus cachés, sur les passagers les plus perdus.

    Chaque fois qu'il se trouvait en rapport avec plusieurs de ces hommes, si différents de goûts, de caractère, de mœurs, que les revers maritimes avaient placés comme lui dans cet entrepont, il s'efforçait d'apprécier, en les étudiant, les ressources que son projet pouvait rencontrer en eux. C'est ainsi que, par l'exploration des lieux et l'examen attentif des hommes, il s'efforçait de réunir en faisceau tout ce que le sort lui laissait d'éléments de succès.

    Son idée, loin de se rebuter en heurtant des difficultés et des obstacles, se développait, se mûrissait, prenait plus de force et de consistance chaque jour; il n'y avait cependant encore associé personne, lorsque que le capitaine Souville, de Calais, fut transporté du ponton l'Assistance à bord de la Crown.

    Le capitaine Souville était un de ces braves corsaires qui, fidèles aux principes de la course, évitaient autant que possible la rencontre de tout croiseur, mais qui, une fois forcés d'accepter le combat et de donner le travers, ne livraient leur navire à l'ennemi que lorsqu'il ne formait plus qu'une ruine, — et c'est ce qu'il avait fait quelques mois auparavant.

    Avec cette fougue impatiente qui distingue le Français de tous les autres peuples et l'officier corsaire de tous les autres Français, il n'avait point été longtemps dans la batterie d'un ponton sans que plusieurs tentatives de désertion n'eussent révélé sa présence et appelé la surveillance la plus rigoureuse sur lui. Comme, malgré l'activité de ses geôliers, de nouvelles ruses avaient attesté chaque jour qu'il était loin d'avoir renoncé à ses projets, on l'avait fait passer à bord de la Crown.

    Le capitaine Ross devait à la sévérité de la discipline qui régnait sur son ponton une réputation d'activé vigilance qui faisait mettre sous son commandement les prisonniers les plus audacieux et les plus entreprenants. L'identité de leur caractère et la communauté de leurs vœux eurent bientôt réuni Havas et Souville dans l'intimité la plus complète.

    Leurs projets, rapprochés et attentivement examinés, se fécondèrent de leurs idées mutuelles.

    Havas fit connaître à son ami toutes les ressources matérielles qu'offrait la Crown : Souville quels moyens il avait déjà employés pour tromper la police de ses guichetiers ; chacun enfin apporta toute son intelligence et son activité pour la réalisation d'un projet dont le succès ne pouvait reposer que sur les chances les plus vacillantes et les plus douteuses.

    Le concours du capitaine Souville fut une conquête précieuse pour Havas ; outre qu'il parlait l'anglais avec une perfection pure de tout accent, les nombreuses relations que lui avait créées en Angleterre son éducation faite à Douvres lui permirent de se procurer l'argent, le mobile le plus puissant qu'ils pussent appliquer à leurs desseins.

    Les deux amis se mirent à l’œuvre.

    Ce fut dans le premier travail qu'ils purent apprécier toutes les difficultés qu'ils allaient avoir à vaincre. Les instruments qui eussent rendu leur tâche moins longue et moins pénible leur manquaient, sans que la surveillance qui planait sur les rapports extérieurs leur permît l'espoir de se les procurer jamais; la nécessité leur fit cependant trouver en eux-mêmes les ressources qu'ils ne pouvaient tirer du dehors. Des cercles de barriques leur servirent à former des scies ; des morceaux de fleuret devinrent des vrilles dans leurs mains ; ils purent donc commencer leur travail.

    Ce travail n'était pas l'œuvre d'un jour.

    Pour pratiquer dans la muraille du ponton une ouverture, il fallait percer des bordages de huit à dix pouces d'épaisseur, et un membre d'un pied environ d'équarrissage ; et cette opération, que la surveillance seule des geôliers n'eût pas rendue sans difficulté, lors même que les deux prisonniers eussent possédé les instruments nécessaires, ils devaient l'exécuter presque sans moyens d'action, à l'insu même de leurs compagnons d'infortune ; encore ne pouvaient-ils y travailler que le temps pendant lequel les soldats anglais frottaient et baignaient le pont. Le reste de la journée, ils pratiquaient le plus de trous possibles à l'aide de leurs bouts de fleurets , puis, le soir venu, ils mastiquaient avec le soin le plus scrupuleux toutes ces vacuoles, pour les soustraire aux inspections faites par les rondes et les geôliers.

    Les moments qu'Havas et Souville ne pouvaient consacrer à leur ouvrage, il les passaient au milieu des autres prisonniers et autant que possible sous les yeux des surveillants anglais. Leur air ouvert, leur tranche gaieté écartaient alors toute dèfiance; s'ils travaillaient, leur attention était autant portée au dehors de leur cabanon que sur leur ouvrage; au moindre bruit, une discussion amenée, des reproches ou des éclats de rire, déviaient la curiosité qu'eût pu exciter leur présence habituelle dans le même lieu.

    C'est ainsi qu'ils avaient tout surmonté.

    Le trou était fait sans qu'un léger bruit, une pointe qui se rompt, un fragment de bois qui éclate, une scie qui vient à crier eussent appelé un soupçon sur leur travail ; sans qu'une absence trop longue, un isolement trop constant eussent excité l'attention et la curiosité de leurs compagnons ; sans qu'un oubli, un alvéole mal bouché, un morceau de bois, le moindre débris eût éveillé la police du ponton en frappant le regard des rondes ou celui des surveillants ; ils avaient tout vaincu, tout surmonté en quelques mois. Au commencement de janvier, l'ouverture était prête, tous leurs préparatifs d'évasion étaient achevés, toutes leurs mesures étaient prises ; vînt une occasion favorable, ils pouvaient se mettre à la mer.

    Mais les difficultés et les dangers de leur opération leur en avaient trop vivement révélé le prix pour qu'ils en compromissent la réussite par une tentative d'exécution trop précipitée ; ils attendirent que les circonstances groupassent autour de leur évasion toutes les chances de succès dont il était humainement possible de se rendre maître pour en tenter la réalisation.

    Une prudence timide pouvait, d'un autre côté, frapper également leurs espérances en éventant leur projet. Ces préparatifs, qui avaient jusque-là déjoué toutes les précautions de surveillance de la garnison, pouvaient être trahis par un accident.

    Les prisonniers avaient donc bien résolu de saisir le premier moment favorable que leur offrirait le hasard. Cet instant se présenta enfin.

    On était au 9 janvier.

    Le 9 janvier fut une de ces tristes journées d'hiver, dont le froid et le vent rendent l'humidité plus saisissante ; la brume, dont le voile grisâtre avait toute la matinée pesé sur la baie, s'était vers le soir condensée en gouttelettes, ou du moins semblait s'être changée en une pluie fine qu'emportait une brise d'aval.

    Cette journée s'écoula bien lentement pour les deux amis ; cependant l'enjouement naturel qu'ils apportèrent dans toutes leurs relations avec leurs camarades de captivité n'eût pas laissé deviner les impatientes préoccupations qui de temps en temps couraient comme un frisson dans leur chair et jaillissaient comme une étincelle dans leur regard.

    Havas même, pour la première fois de sa vie peut-être, parla avec assez d'honnêteté à ses surveillants.

    La nuit arriva enfin; elles furent bien longues les deux premières heures que les deux captifs durent passer sur leur grabat dans l'attente et l'obscurité !

    Le bruit des pas, le bruit des voix retentit longtemps encore sur le pont et dans les couloirs après que le temps du sommeil eut commencé pour les prisonniers ; mais ce bruit, s'effaçant insensiblement, se perdit dans un silence que ne tarda point à interrompre un bruit de pas réguliers.

    C'était la première patrouille de nuit qui faisait sa ronde ; elle ne fut pas rentrée dans son corps de garde, que les deux amis, agenouillés près de quelques objets qu'une lumière vacillante éclairait à peine, se livraient aux derniers préparatifs de l'évasion.

    L'heure de la liberté avait sonné pour eux.

    Aucune des précautions par lesquelles la prudence pouvait assurer le succès de leur tentative n'avait été négligée; tous les dangers avaient été prévus, et les deux marins avaient trouvé dans le dénuement de leur prison les moyens de les combattre et de les vaincre. Le plus grand danger pour le trajet qu'ils allaient entreprendre provenait de la rigueur de la saison. Certes, il était à craindre que l'impression de la mer dans ces nuits d'hiver ne vînt raidir leurs bras dans son saisissement glacé. Ce danger même devait sembler inévitable; les deux amis avaient pourtant les moyens de le prévenir : ils avaient conservé tout le rhum et toute la graisse d'os qu'ils avaient pu, depuis quelque temps, se procurer dans le ponton. Ces provisions leur suffisaient pour échapper à ce péril. Après avoir donné, par une friction alcoolique, plus de tonique et plus de souplesse à leurs membres et spécialement à leurs articulations, ils s'enduisirent tout le corps d'une couche de graisse et se dérobèrent ainsi à l'action immédiate de la mer.

    A cette précaution ne s'arrêta pas leur prévoyance : toutes les autres difficultés furent calculées et résolues avec autant de bonheur et d'intelligence, — moins une seule, un danger de mort. Quelques galettes de biscuit, un compas, un couteau décoleur et une petite vessie pleine de rhum, placés dans leur chapeau, formaient, avec une boîte de pêcheur où étaient renfermés des vêtements, tout le bagage des deux déserteurs.

    Les dernières dispositions prises, la lumière éteinte, l'embrasure de salut fut ouverte.

    Havas, ayant alors avancé la tête en dehors du vaisseau, resta un instant attentif pour écouter s'il n'entendait pas quelque bruit alarmant.

    Depuis longtemps déjà, le calme silencieux de cette nuit n'était interrompu que par le frôlement du vent d'ouest sur les lames, que par le clapotement des lames dont la blanche écume jaillissait sur les noires préceintes du ponton, et par les cris de veille que les sentinelles se transmettaient à des intervalles réguliers.

     

    Rien ne s'opposait à leur départ.

    Havas s'affala doucement le long d'une corde fortement attachée dans l'intérieur de leur cabanon, et à laquelle il resta un instant suspendu après son immersion.

    Qu'éprouva-t-il alors? Fut-ce l'impression froide de la mer, ou le bonheur de se sentir libre qui frappèrent son cerveau ? Sa première impression en plongeant dans la mer fut un court instant de vertige; mais le dominant aussitôt et retrouvant toute son énergie dans sa volonté, il poussa sa boîte au large et prit son élan à sa suite.

    Souville, saisissant la corde à son tour, se laissa glisser le long de la paroi extérieure du bâtiment; mais, soit que le factionnaire fût devenu plus attentif, soit que Souville eût fait quelque bruit en plongeant dans l'eau, il n'avait pas tiré une brasse que le cri d'alarme était donné.

    En un instant tous les soldats étaient sur les passavants; des torches de goudron jetèrent bientôt leurs lueurs rougeâtres sur la mer, où les balles sifflèrent dans la direction où se devaient trouver les déserteurs. Les deux amis, loin de s'effrayer, ne nagèrent qu'avec plus d'ardeur pour se soustraire aux embarcations qu'on allait mettre à leur poursuite, et essayèrent de se réfugier dans un des navires les plus voisins.

    Souville, se laissant, emporter par. la force de l'eau, gagna le bord d'un brick de guerre, alors en équipement sous la mâture; c'est là qu'il fut arrêté par un des canots détachés à leur poursuite.

    Havas fut d'abord plus heureux. Présumant bien que les chaloupes ne manqueraient point de les chercher dans le parage où avait dû naturellement les drosser la dérive, il n'avait pas balancé à prendre la direction opposée. Une nage pénible l'avait porté, malgré le courant, vers une frégate portugaise en désarmement sur cette rade et dont l’arrière lui offrit un abri et un point de repos.

    De cet asile il put suivre des yeux les courses d'investigation où sa fuite entraîna les canots anglais. Les torches d'étoupe goudronnée, dont les sombres réverbérations se prolongeaient sur les flots, lui permirent de distinguer les chaloupes qui se croisaient sur cette mer qu'un ciel sans étoiles rendait noire comme une mare de poix.

    Havas ne laissa point pourtant de ressentir un moment d'inquiétude. Les embarcations, après avoir battu les eaux où portait la mer, commencèrent à se rapprocher du point où il s'était réfugié; une d'elles accosta même de si près la frégate portugaise qu'Havas, pour ne pas être aperçu, se réfugia derrière le gouvernail; mais le gardien du navire ayant fait remarquer au patron de ce canot que la force du courant n'avait pu permettre aux prisonniers de nager de ce côté, les chaloupes s'éloignèrent aussitôt.

    Le bruit de leurs rames retentit encore quelque temps dans d'autres directions. Fatiguées à la fin d'une exploration vaine, elles rallièrent tour à tour le ponton, et la baie rentra dans le silence.

    Havas, malgré l'engourdissement où le tenait plongé l'impression du froid, que son immobilité dans la mer avait rendue plus vive et plus pénétrante, voulut attendre que quelques instants de calme eussent ramené à bord des bâtiments le sommeil qu'en avait banni cette alerte. Réunissant toutes ses forces, il parvint à gagner, non sans peine, le couronnement de la frégate; de là ses yeux se promenèrent un instant sur le pont de ce navire et sur la rade; autant que put s'en assurer son regard en fouillant cette nuit épaisse, tout, excepté le vent, s'était endormi sur cette mer. Il descendit alors avec précaution sur le tillac. Ayant gagné le grand panneau, il écouta si aucun bruit ne s'élevait de l'entrepont, et, comme rien ne se fit entendre, il se glissa silencieusement lui-même au fond de la cale.

    Le premier objet qu'il heurta fut un grand panier d'osier jeté là sur des cordages. Havas s'en servit comme d'un refuge et d'un abri.

    Ainsi caché il crut pouvoir attendre le lendemain, espérant bien trouver une occasion de gagner la terre.

    Un sommeil, provenant autant du saisissement dont l'avaient glacé le vent et la mer que de l'épuisement de ses forces, l'assoupit bientôt sur une couche de morceaux de funins et de lambeaux de voiles.

    Cette espèce d'engourdissement durait encore, lorsqu'un mousse vint s'emparer de la manne qui lui servait d'asile.

    Le pauvre enfant poussa un cri affreux et prit la fuite. Havas, éveillé en sursaut, ne put l'arrêter; il dut donc songer à chercher une autre retraite.

    Le bruissement de pas et d'armes, qu'il ne tarda pas à entendre retentir sur le pont, ne le laissa pas douter que le vieux gardien n'eût réclamé des secours des autres bâtiments, et qu'une investigation ne dût immédiatement avoir lieu dans toutes les parties du navire : il ne perdit cependant pas encore tout espoir. Tapi sous le grand escalier, il attendit sa règle de conduite des circonstances.

    Plusieurs hommes avec un bosman descendirent dans l'entrepont, puis dans la cale, pour se livrer à la recherche de l'homme, qui ne pouvait être autre que le déserteur.

    Havas n'attendait que cet instant. Laissant les Anglais à leurs investigations, il franchit !l'escalier et s'élance sur le pont.

    Malheureusement, toutes les mesures avaient été bien prises contre une évasion nouvelle. Notre prisonnier rencontra la pointe d'une baïonnette sur le bord de l'écoutille.

     

    Il s'arrêta surpris. Le soldat anglais ayant poussé un cri de ralliement, Havas, rendu par cet appel à un espoir inutile de liberté, atteignit par une volte rapide les bastingages de la frégate ; mais, frappé d'un coup de crosse de fusil par la sentinelle, il fut renversé dans la mer, où le recueillit aussitôt une chaloupe.

    CHAPITRE XIV

    Au cachot. — Echange de prisonniers. — Tentative de substitution. - Les faux mulâtres. -Le départ. — Une déception. —

    Havas et Souville séparés, puis réunis. — Etienne Thiébaut. —

    La femme du commandant. — Havas et mistress B. — Une idyle sur un ponton. — Excursion à terre. — Inspection du pays. — La fuite. — Dans la vase.

    Un mois de cachot punit les deux déserteurs du seul tort que pussent leur reprocher les Anglais, celui de s'être laissé reprendre; car, s'il n'était point un seul de leurs guichetiers qui ne rendît hommage à l'adresse et à la patience qu'ils avaient déployées dans leur tentative d'évasion, aucun également, parmi ces hommes corrompus par l'influence dégradante de la geôle, ne pouvait s'empêcher de respecter le sentiment de patriotisme qui leur en avait inspiré la résolution courageuse ; mais il fallait effrayer par le châtiment ceux qui n'eussent pas manqué de suivre leur exemple. L'on ne peut guère se faire une idée des cachots qui servaient de moyens de répression contre les détenus qu'en se rapportant à l'esquisse que nous avons tracée de la prison commune. L'imagination se représenterait difficilement ce qu'étaient ces trous infects, où l'homme dépérissait faute d'air vital, si l'esprit n'avait d'abord pour terme de comparaison la pénitence des entreponts mortels, auprès desquels le cachot était encore une peine.

    Si Havas et Souville sortirent brisés et défaits de la nouvelle épreuve où se trouvait mise leur force d'âme, ces rigueurs ne firent que donner plus d'énergie à leurs résolutions. L'horreur qu'ils avaient toujours ressentie pour le séjour des pontons s'augmenta de la haine et des dégoûts que leur inspirèrent ces vexations disciplinaires.

    Leur détermination de tout braver pour se soustraire à cet atroce despotisme fut donc plus ferme que jamais. S'ils saluèrent avec bonheur le jour qui les fit sortir du fond de cale où ils avaient langui dans les fers, ce fut surtout parce qu'ils crurent retrouver dans la condition générale des prisonniers les moyens de désertion que le hasard seul leur avait fait faillir.

    Leur espoir fut trompé. La continuité de la surveillance dont ils furent l'objet ne leur permit pas de se remettre à l'œuvre. Leurs cellules ne furent plus pour eux des asiles secrets. Les gardiens y vinrent à toute heure du jour pour s'assurer de leur présence et de leurs actions. Les deux amis jugèrent prudent de s'abstenir de tous actes qui eussent pu, en excitant les soupçons, confirmer et maintenir cette surveillance ; ils attendirent d'un air d'insouciance que le temps fît tomber cette recrudescence de zèle ; mais le temps s'écoula sans que cette ardeur semblât s'attiédir.

    Les deux amis, toujours sous le regard irritant des geôliers, commençaient à sentir s'évanouir leurs espérances de liberté lorsqu'une circonstance imprévue vint les arracher à l'abattement dans lequel les plongeait chaque jour davantage la perspective désolante que leur offrait l'avenir.

    Vers le mois de mai 1809, le cabinet anglais, voulant répondre aux cartels d'échange que la France avait expédiés dans ses ports sans pourtant raviver notre marine expirante, donna des ordres pour que les militaires pris à la Guadeloupe fussent rendus à la liberté. De son palais de Saint-James, le tourisme anglais avait bien pressenti que les destinées européennes dépendaient de sa souveraineté maritime ; que si le principe français n'avait pas, malgré ses victoires sur tous les rois et empereurs du continent, consolidé sa domination, c'était que l'Angleterre, maîtresse des mers, avait toujours pu et pourrait toujours, avec les trésors de son commerce, profiter de la moindre étincelle pour faire naître des conflagrations; il savait que, si nos armées avaient brisé deux coalitions, elles devaient succomber sous une troisième. L'Angleterre se garda bien dans ses échanges de fournir des éléments à nos flottes pour la libération de nos marins, persuadée qu'un échange d'équilibre naval eût entraîné un brusque revirement dans les destinées du monde.

    Le bruit des ordres donnés par le gouvernement anglais n'eut pas plutôt circulé dans le ponton, que MM. Havas et Souville eurent arrêté un nouveau plan d'évasion sur l'exécution de ces mesures. La tentative était hasardeuse.

    On pouvait trouver difficilement sans doute, mais enfin on pouvait trouver à acheter le tour de mise en liberté de deux soldats : le point embarrassant n'était pas là; mais cette substitution, il fallait la dérober aux soupçons des surveillants, et c'était là que mille difficultés faisaient osciller les chances, et que mille accidents pouvaient déjouer les plans les mieux calculés et les précautions les mieux prises.

    Toutes les mesures que dans leur position commandait la prudence furent arrêtées et suivies d'abord avec succès. Les conditions d'échange stipulées et payées en partie à des vétérans, qui ne demandèrent pas mieux que de réaliser leurs droits en belles et bonnes guinées, les deux soldats improvisés s'ingénièrent à assurer le succès de leur nouveau rôle.

    Une infusion de tabac eut bientôt donné à leur visage la plus belle couleur de bistre dont puissent bronzer le teint d'un honnête créole les rayons verticaux du soleil des tropiques; une paire de favoris, grâce aux ressources inventives de l'imagination du prisonnier, encadra dans un instant leur figure dont la lèvre supérieure se cacha sous une moustache qu'eussent enviée nos braves de l'ex Sambre-et-Meuse, Les lambeaux d'un habit d'uniforme, dont l'ancienne couleur bleue s'était dégradée dans une teinte grisâtre, complétèrent cet accoutrement moins militaire que grotesque.

    L'instant du débarquement arrivé, les deux marins se glissèrent hardiment dans les rangs de leurs nouveaux compagnons, Souville d'un air d'apathique insouciance, Havas écartant la défiance en fredonnant un vieux refrain de gaillards. Leur déguisement était si complet qu'ils répondirent à l'appel et passèrent dans les chaloupes sans arrêter un instant le regard des officiers ou des autres surveillants.

    Le signal du départ donné, les bosses furent larguées et les chaloupes poussèrent au large. Havas et Souville sentirent leurs poitrines se des oppresser. C'était une de ces belles matinées d'été sereines et tièdes même sous le ciel brumeux de la Grande-Bretagne. Un léger voile de brume, que doraient les rayons du soleil levant, enveloppait encore les côtes de la baie dont il semblait estomper toutes les irrégularités et fondre tous les tons.

    La mer, sous un joli frais soufflant du rivage, s'agitait en petites lames qui crépitaient contre les embarcations et dont les mille mouvements irréguliers fatiguaient l'œil.

    Les deux déserteurs, respirant avec bonheur ce grand air, cet air libre, sentaient s'évanouir leurs dernières craintes à chaque embardée qui portait les embarcations vers le rivage, lorsqu'une yole se détachant de la Crown s'élança dans leur sillage.

    Havas et Souville, en apercevant cette barque légère que les efforts simultanés de dix rameurs faisaient voler sur leurs traces, sentirent leurs cœurs se serrer sous de nouvelles appréhensions.

    Ils se regardèrent en pâlissant, eux dont l'aspect de la mort n'avait jamais fait changer le visage.

    Mais le rapide canot, après avoir atteint leurs eaux, continua sa course sans les inquiéter. Il n'avait donc pas été envoyé à leur poursuite. Cette alarme d'un moment ne fit, en s'évanouissant, que donner à leur espoir plus de sécurité et de confiance. Enfin les chaloupes touchèrent au rivage; un pas encore,[les deux amis vont être libres! Insensibles au mouvement et à l'agitation qui suivirent, sur les chaloupes, l'accostement du quai, ils se hâtèrent d'en franchir les marches de granit.

    Mais la vue du commandant de la Crown vint bientôt glacer la joie intérieure avec laquelle ils avaient mis le pied sur la rive.

    Celui-ci, debout sur la jetée, les mains croisées derrière le dos, regardait avec attention défiler les prisonniers; ayant reconnu Havas et Souville, autant à leur démarche qu'à la surprise qu'ils ne purent maîtriser à sa vue, il s'avança aussitôt vers eux. « Vous ne m'attendiez pas ici, mes gentilshommes, dit-il en prenant Havas par une moustache qui lui resta dans la main. N'est-il pas vrai que l'on n'a pas encore échappé à ma surveillance, lorsqu'on est parvenu à tromper mes yeux? »

    Toute dissimulation était impossible. La crainte pourtant de compromettre les deux soldats qui étaient restés sur le ponton leur fit chercher quelques excuses à un stratagème dont le but était la justification la plus complète. Le capitaine Ross leur témoigna une bienveillance qui leur causa pourtant moins de satisfaction que de surprise.

    Forcé par les dispositions précises du règlement des prisons de les conduire devant le commissaire du dépôt, le commodore Woodreff, il pria ce dernier, avec cette spirituelle bonhomie que l'on trouve rarement, et qu'à cette époque l'on trouvait plus rarement encore dans les marins anglais, de les laisser suivre la destination de leurs compatriotes, de crainte, ajouta-t-il, qu'à force de trouer son ponton ils ne finissent par le faire couler bas.

    Le commodore, vieil officier à qui cette place avait été donnée comme une retraite, était un de ces moroses Anglais dont l'air sombre cache un caractère plus dur encore que sévère; aussi la demande du capitaine Ross, malgré la bonne grâce avec laquelle il l'avait présentée, essuya-t-elle un refus âpre et précis.

    Capitaine, la prime que l'on doit accorder à la désertion n'est pas la liberté, mais bien le cachot le plus près possible de la carlingue. Que l'on y mette donc ces messieurs. Quant aux tentatives qu'ils pourraient faire à l'avenir pour s'évader, c'est à vous de les déjouer par votre vigilance ; c'est votre mission, c'est votre devoir !

    Puisqu'on nous sépare de nos compagnons, dit alors Havas, monsieur le Commodore voudrait-il avoir la complaisance de nous faire rendre nos sacs?

    C'est juste; capitaine, donnez des ordres.

    John, dit celui-ci, allez chercher les effets de ces messieurs et apportez-les tout de suite ici.

    Ne serait-ce pas les deux paquets que l'on a déposés dans le corridor?

    Faites-les voir !

    Les deux paquets furent apportés. C'était en effet le bagage des deux prisonniers.

    La précaution du commodore détruisit l'espérance qui avait dicté cette demande au docteur Havas. L'ouverture de ces paquets y fit découvrir deux habillements complets de « gentleman », ainsi que les instruments qu'ils s'étaient procurés pour s'évader de l'endroit où devait avoir lieu la couchée du détachement et où leur substitution n'eût point été longtemps sans être découverte. La prière indirecte que durant cette visite le commandant du ponton renouvela au commodore ayant essuyé un refus net, les deux amis furent reconduits à bord de la Crown.

    Les dispositions que le capitaine Ross avait témoignées aux deux captifs changèrent tout d'un coup. A peine de retour sur son ponton, l'officier anglais reprit sa sévérité habituelle ; la discipline rigoureuse qu'il faisait régner dans ses prisons, substitua à sa bienveillance personnelle l'inflexibilité que devait trouver dans le chef cette sorte de commandement. Les deux déserteurs furent, aux termes du règlement, jetés dans un cachot d'où ils ne sortirent, un mois après, que pour être séparés. Havas fut envoyé à bord du Suffolk, Souville à bord de la Vengeance.

    Quelques jours d'abattement suivirent pour les deux captifs cette mesure de rigueur. Isolés l'un de l'autre, ils se trouvèrent privés des ressources qu'ils puisaient mutuellement dans leur énergie ; aussi tout le temps que dura cette séparation, songèrent-ils moins à s'évader qu'à se réunir.

    Six mois s'écoulèrent ainsi; leurs tentatives de rapprochement seraient restées longtemps encore sans doute aussi inefficaces que leurs vœux, si le gouvernement n'y eût suppléé par l'ordre qu'il transmit alors de rassembler les prisonniers.

    Le Suffolk et la Vengeance furent, par suite de cette mesure, évacués sur le Saint-Antoine. Ce fut dans l'entrepont de cet ancien vaisseau espagnol que se retrouvèrent Havas et Souville. Un ami commun rapproché d'eux, par suite de cette mutation de ponton, fut reçu en tiers dans leur fraternité. Ce nouveau compagnon se nommait Étienne Thiéhaut. Tous trois, retrouvant, dans le bonheur que leur causaient ces événements imprévus., cette force que brisent à la longue l'isolement et la souffrance, les projets et les travaux de désertion furent repris avec une nouvelle ardeur.

    Les circonstances vinrent admirablement seconder leurs desseins. L'officier qui commandait les troupes de garnison sur cette prison flottante était un Écossais d'un caractère assez affable et surtout assez liant. Les vieux souvenirs des Stuarts lui avaient laissé quelques sympathies pour les Français dont il parlait, ou plutôt dont il croyait, le malheureux, parler intelligiblement la langue. Un jour que, se promenant avec M. Havas, dont la conversation spirituelle et les manières distinguées l'avaient d'abord intéressé, il lui témoignait indirectement le désir de connaître d'une manière plus méthodique les éléments de notre grammaire, le prisonnier pressentit trop bien tous les avantages que, dans l'intérêt de sa liberté et de celle de ses amis, il pouvait tirer de cet incident, pour ne point offrir à l'officier de l'aider dans sa nouvelle étude. L'offre fut acceptée avec autant de reconnaissance qu'elle avait été faite avec empressement et plaisir. Havas jouit dès lors d'une liberté qu'un Français avait sans doute bien rarement obtenue auparavant sur un ponton. Il errait, circulait sans obstacles parmi les soldats et les gardiens, entrait aussi facilement dans la partie du vaisseau destinée à l'habitation de l'état-major que dans celle affectée à la demeure des prisonniers.

    Ce fut au milieu de ces circonstances qu'Havas noua des relations aussi agréables pour lui que précieuses pour ses deux compagnons.

    Le commandant du Saint-Antoine avait une épouse, et son épouse habitait le ponton avec lui.

    C'était une de ces belles Anglaises, comme on n'en trouve que dans les salons aristocratiques de Londres. Belle en tout point, blonde, grande et svelte et gracieuse; d'une mélancolique nonchalance à faire détester la fougue passionnée des femmes espagnoles, que Byron préférait tant aux roses pâles de son pays, comme il le disait, le grand poète!

    Cette femme avait une petite fille charmante ; de bonnes joues roses, de grands yeux bleus et des cheveux dorés à noyer sa tête, si un ruban ne les eût captivés sur son cou ; enfant pétulante et gaie, fraîche comme une fleur, vive comme un oiseau.

    Havas ne voyait jamais cette petite sans un secret plaisir, fatigué qu'il était de la figure âpre et morose de ses gardiens ; chaque fois qu'il la rencontrait, il avait un sourire et de douces paroles pour elle. L'enfant, qui sur le ponton ne connaissait que celles de sa mère, était sensible aux attentions du prisonnier; aussi ne fut-elle pas longtemps à se familiariser avec lui. Son ami le Français, comme elle l'appelait, ne paraissait point, à la fin, sur le pont lorsqu'elle s'y trouvait qu'elle ne s'élançât aussitôt à sa rencontre.

    La dame anglaise, qui d'abord parut indifférente à cet amour,, ne tarda pas à manifester par un regard bienveillant, ensuite par un sourire, la reconnaissance que les prévenances du Français pour sa fille avaient éveillée dans son cœur de mère.

     

    Le sourire de cette femme fit concevoir au jeune prisonnier un espoir que la raison lui eût démontré comme une impossibilité, si le Français eût consulté sa raison au lieu de son amour; mais ce fut de ce dernier que le docteur Havas prit conseil. Il n'eut plus qu'un désir : celui de parler à cette femme. Les occasions ne lui manquèrent pas.

    Trouvant autant d'ennui dans la société que pouvait lui offrir le ponton qu'elle en éprouvait dans le séjour du ponton lui-même, mistress B.

    semblait ne se complaire que dans l'isolement, soit que, dans l'intérieur de son appartement, elle se livrât aux soins de sa famille et de son ménage, ou qu'elle vînt goûter quelques heures de méditation et de lectures solitaires sur l'arrière du vaisseau.

    Havas profita de ces derniers instants pour s'entretenir avec elle : ce furent d'abord quelques paroles de pure politesse que la jeune femme accueillit avec une bonté exquise, puis quelques conversations qui prirent à la fin le caractère intime de ces longues causeries dont les paroles s’empreignent insensiblement d'amour. Les progrès que fit Havas dans les sentiments de cette femme furent d'autant plus rapides qu'elle l'aimait déjà pour l'affection qu'il témoignait à sa fille, avant qu'elle l'aimât pour la tendresse que lui exprimèrent ensuite toutes ses paroles. Cependant la crainte de se priver du bonheur qu'il goûtait auprès d'elle empêcha quelque temps le jeune marin de lui révéler plus clairement son amour ; ce ne fut qu'après une longue conversation, où il lui avait dépeint toutes les souffrances morales de la captivité, avec cette poésie d'expressions que trouve seul un prisonnier parce qu'elle lui vient du cœur, qu'il se hasarda à lui en faire l'aveu.

    La jeune femme, déjà toute émue, rougit et baissa les yeux. Havas comprit qu'il était maître d'elle, car il vit qu'il était aimé.

    Depuis ce moment, pour Havas, chaque jour fut marqué par un nouveau degré d'indépendance.

    Cette femme trouva tant de ressources et une adresse si ingénieuse dans son amour qu'elle finit par l'introduire auprès de son mari, duquel, par son esprit et par mille petits services hygiéniques et médicaux, il devint bientôt l'homme indispensable l

    L’absence du commandant permit un jour aux deux amants de passer plusieurs heures ensemble.

    Ce jour-là, Havas, assis sur un canapé près de sa jolie maîtresse, soutenant d'une main sa taille, de l'autre pressant celle de son amie, lui parlait 'du bonheur qu'il éprouverait s'il pouvait jouir d'un instant de liberté avec elle, errant sur l'herbe des champs, sous les branches vertes, respirant un air libre ; cette femme, après l'avoir regardé un instant avec mélancolie, lui promit de le faire descendre à terre.

    Il avait souri tristement sans réponse tant il trouvait cette promesse irréalisable ; aussi ne fut-il pas légèrement surpris lorsque mistress B.

    lui dit le lendemain en présence de son mari : — Si vous voulez bien m'accompagner, monsieur Havas, nous assisterons à une comédie française ?

    Je serai trop heureux, Madame.

    Mistress B. s'apercevant de son trouble et de son étonnement : — Vous vous trouverez avec monsieur R.

    (c'était l'officier Écossais, devenu leur confident), dont nous irons prendre auparavant l'épouse à terre. Croiriez-vous bien que M. le commandant n'a jamais voulu consentir à m'accompagner; qu'il faut que j'aie recours à l'obligeance d'étrangers ?

    Soyez donc mariée. Les maris ne sont-ils pas plus complaisants en France ?

    Mistress B. n'avait pas trouvé de plus sûr moyen d'obtenir une permission pour Havas que de supplier son mari de la conduire au spectacle, persuadée que le vieux marsouin, avec ses habitudes casanières, se trouverait trop favorisé de pouvoir se décharger de cette corvée sur un autre.

    Elle avait calculé juste : cet autre fut Havas.

    Dès une heure, le canot du commandant fut mis à la mer. R. y passa d'abord; Havas descendit ensuite pour offrir sa main à mistress B. qui, s'élançant légèrement du fauteuil sur les bancs de la barque, prit place à côté du jeune prisonnier sur la peau de tigre à dents et ongles d'or dont était couvert l'arrière de la yole.

    L'embarcation poussée au large se dirigea sur le ponton le Vétéran, pour y prendre l'heure du spectacle et le titre de la pièce.

    Rien ne manquait, comme vous voyez, au petit monde que nos compatriotes s'étaient créé dans leurs prisons : ni institutions utiles ni établissements de luxe; et ce n'était point un des traits les moins bizarres de cette civilisation au petit pied, que ces théâtres dont les prisonniers étaient à la fois les machinistes et les poètes, les costumiers et les acteurs.

    Ceux-là même qui par hasard ont assisté aux représentations que quelques cabotins nomades donnent parfois dans un village perdu de la Normandie et de la Bretagne se feraient difficilement encore une idée de ces spectacles, où un matelot, se drapant de quelques lambeaux, venait d'un ton déclamatoire broder sur des souvenirs d'intrigues empruntés à nos grands poètes avec un style de cabaret et de gaillard.

    L'on jouait Phèdre ce jour-là. Un vieux calfat faisait Thésée. Phèdre était représentée par un novice, Hippolyte par un gabier. Le spectacle devait commencer à quatre heures.

    Cette formalité remplie, pour écarter tous les soupçons, le canot mit le cap sur la plage, où il toucha à Pereschester.

    Là débarquèrent les trois promeneurs. R., après avoir visité avec Havas et mistress B. le monument de Nelson, élevé sur une des éminences qui dominent la baie, se dirigea vers la ville, tandis que les deux amants portaient leurs pas vers la campagne.

    On était alors au milieu du printemps. La journée était d'une sérénité si pure que l'on se serait cru sous un ciel méridional ; quelques petits nuages blancs, flottant dans l'air comme des flocons d'ouate, semblaient contribuer à relever l'azur de ce beau firmament.

    Le soleil avait des rayons si doux et si tièdes que leur chaleur féconde semblait aviver les hommes comme les fleurs.

    Havas et son amie suivirent une sente étroite et bordée de lilas et d'aubépines en fleurs, qui les conduisit sur cet amphithéâtre de collines dont les pentes vertes allaient mourir au bord des grèves.

    Bien que les yeux d'Havas se promenassent de la baie alors unie comme les belles glaces de Bohême, sur les belles perspectives où se déroulait la campagne, ce n'était point les beautés de cette jeune et puissante nature qui captivaient ses pensées; il n'avait point oublié que ses amis travaillaient avec ardeur à réaliser leur projet d'évasion et lui relevait dans sa mémoire tous les points de reconnaissance que présentait la côte : relèvement dont plus tard il pouvait avoir besoin.

    Lorsqu'il eut bien recueilli tous les mouvements de terrain dont s'accidentaient ces lieux, il fut tout au bonheur de cette promenade, tout à son amie, tout à cette nature. Ils suspendaient de temps en temps leur marche pour contempler cette riche campagne, ces champs de blés en herbe où retentissait la voix saccadée des cailles, ces pièces de pommes de terre dont les bouquets de fleurs violettes se détachaient sur le vert mat des feuilles, et ces beaux plants de pommiers, qui avaient déjà laissé pleuvoir leur neige ; ou bien aussi pour respirer la brise légère qui, passant sur cette végétation luxuriante, leur en apportait les esprits embaumés. En prolongeant ainsi leur promenade, ils atteignirent une délicieuse petite maison de plaisance où mistress B. avait fait préparer un goûter sous un berceau que formait naturellement un bouquet de tilleuls.

    Ce ne fut que lorsque l'approche de la nuit les contraignit de quitter ce bosquet qu'ils songèrent que M. R. devait les attendre; il fallut donc regagner le monument de Nelson, où s'impatientait déjà l'officier.

    Une heure après ils étaient de retour à bord du Saint-Antoine, où aucun des incidents de la journée ne fut soupçonné par le commandant.

    A son retour, Havas fut accablé de questions par ses amis; il leur fit part de toutes les observations qu'il avait faites. Ces relèvements parurent d'autant plus précieux que le moment de leur désertion était bientôt arrivé. Après des efforts inouïs et des mesures de prudence incroyables, les trois captifs, dont la prison n'était séparée du poste des soldats que par une cloison percée à la hauteur de l'œil d'une ligne de meurtrières, étaient parvenus à percer cette muraille, dont le plâtre se trouvait rempli de gros clous dans la partie qui donnait sur le couloir de la bouteille de bâbord.

    Deux jours de travail suffirent pour achever les préparatifs d'évasion. Toutes les dispositions étant prises, on n'attendit plus qu'un temps propice.

    Les premiers jours d'août s'écoulèrent dans une désespérante sérénité. La chaleur du soleil et l'azur vif du firmament rappelaient sous ce ciel britannique les rayons et les couleurs foncées des climats méridionaux. Des nuits étoilées, des nuits bleues suivaient toujours ces journées brûlantes.

    Le 9 pourtant, le vent ayant hâlé vers l'ouest, la température parut vouloir changer. Le ciel dans la journée se chargea de nuages que la brise plus fraîche à chaque instant balayait à travers l'espace.

    Des éclairs silencieux embrasèrent durant toute la soirée l'horizon occidental.

    Le lendemain le ciel offrit à peu près le même aspect. Le vent avait cependant molli, l'air était devenu presque immobile ; aussi l'atmosphère semblait d'autant plus lourde que la chaleur était devenue plus sensible. Les nuages, d'abord épars comme la veille, se multiplièrent, s'étendirent et s'entassèrent dans la relevée. Dès une heure de l'après-midi de sourds grondements annoncèrent un violent orage pour le soir.

    Les trois prisonniers, qui avaient suivi tous les incidents atmosphériques à la suite desquels s'était successivement modifiée la température, ne doutèrent plus, dès lors, que la nuit qui allait suivre cette journée ne dût être celle de leur désertion.

    Havas passa plusieurs heures auprès - de la femme dont l'amour était parvenu à jeter quelques douces émotions à travers le marasme de sa captivité, de cette femme qui, par sa tendresse, lui avait rendu sur ce ponton odieux quelques-unes de ces bonnes affections qu'offre seul le pays natal et qui, autant que lui peut-être, constituent ce que l'on nomme patrie. Ce fut un moment cruel pour lui que celui où il la quitta pour toujours sans lui avoir laissé deviner son projet de départ; mais le secret de cette évasion n'appartenait pas à lui seul et il ne pouvait confier la liberté de ses amis à la tendresse d'une femme dont l'imprudence eût pu les compromettre, même en voulant les servir.

    La soirée fut consacrée à terminer les préparatifs ; un danger avait dans leur première tentative échappé à leur prévision, danger terrible où ils eussent infailliblement trouvé la mort : c'étaient les bancs de vase que les apports de la mer assolent insensiblement au fond de la baie, et qui rendent le rivage presque [inaccessible. 'Des patins, formés par des planches d'un pied carré garnies de sandales et de courroies, furent le moyen qu'ils préparèrent pour franchir ces obstacles.

    Ce fut vers une heure du matin que l'ouverture fut démasquée. Havas se hasarda le premier à passer dans le couloir. Tout était silencieux sur le vaisseau; l'orage seul jetait ses grondements éloignés au milieu du bruissement incessant des lames que la forte brise de la nuit poussait contre les flancs du vieux bâtiment.

    Souville et Thiébaut l'ayant 'suivi, ils se dirigèrent vers la bouteille d'où, à l'aide d'une corde tenue par ce dernier, Havas d'abord, puis Souville s'affalèrent sans bruit dans la mer.

    Le temps était affreux. je me trompe, admirable; malgré quelques étoiles qui scintillaient dans les échancrures des nuages, l'obscurité était complète : qoire comme brai, ainsi que disent les matelots. Le vent ne soufflait pas sans violence, aussi la mer était sillonnée de lames courtes, mais dures et fréquentes, qui ne présageaient pas moins de fatigues que de périls aux déserteurs.

    Souville n'avait pas encore touché les vagues, lorsqu'une sentinelle, qui veillait sur l'avant du ponton, vint glacer d'effroi les deux amis, en leur jetant un terrible: Who's there? Les prisonniers restèrent immobiles. Le soldat anglais, ayant écouté quelques instants, les yeux attachés sur le point d'où il avait cru que s'était élevé le bruit, et sans rien voir et sans rien entendre, attribua au choc d'une lame le bruissement qui avait appelé son attention et se promena de nouveau sur les passavants.

    Souville, s'étant alors laissé glisser doucement dans l'eau, gagna le point vers lequel avait dérivé Havas, puis tous deux, nageant sur le côté et sans bruit, prirent, d'après le feu des pontons, la direction du rivage. Quelques instants leur suffirent pour atteindre l'écueil d'un banc de vase.

    Ce premier obstacle se trouvait à une portée de pistolet de leur ponton ; cette considération détermina Havas à prier son compagnon de lui enduire les épaules de cette espèce de limon, pour que la blancheur de leur corps, mise en saillie par la couleur sombre de ce sol bourbeux, n'attirât point sur eux les regards des soldats anglais. Il lui rendit après le même service. Ainsi couverts de vase, ils se hasardèrent à se traîner sur le banc ; mais, comme cette marche devenait très fatigante, ils songèrent à mettre leurs patins, ce qu'ils exécutèrent d'autant plus rapidement que les feux de la rade leur en facilitèrent l'opération. Leur marche devint alors plus aisée; il s'écoula cependant près d'une demi-heure avant qu'ils eussent atteint le bras de mer qui les séparait du second banc.

    Ils ôtèrent leurs patins et se remirent de nouveau à la nage. L'eau dans cet endroit était beaucoup moins fatigante; ils n'étaient pourtant pas encore arrivés au milieu de cette espèce de chenal, lorsque Havas se détourna, effrayé du bruit qu'il entendait derrière lui : c'était Souville qui se débattait bruyamment en se dirigeant vers le point d'où ils étaient partis. Il nagea aussitôt avec force vers lui et l'ayant saisi sous le bras : — Qu'as-tu donc? lui dit-il, est-ce une crampe?

    Ou'as-tu ?

    - Sauvons-nous ! sauvons-nous ! lui répondit-il d'une voix épouvantée ; n'entends-tu pas ? Ils nous poursuivent !

    Ne t'effraye pas, Souville, tu te trompes.

    Rappelle bien tous tes esprits, il y va de notre liberté, il y va de notre vie; le temps est précieux; si nous ne gagnons la terre sous une demi-heure, nous serons engloutis par la mer montante dont le flot nous emportera au fond de la baie de Southampton.

    Ce fut en le soutenant et en lui parlant ainsi que Havas parvint à lui faire gagner le second banc de vase. Un instant de repos et quelques gouttes de rhum ayant dissipé le vertige qu'avait laissé dans la tête de Souville cette hallucination funeste, les deux amis remirent de nouveau leurs patins et continuèrent leur retraite périlleuse.

    Les deux bras de mer qu'ils rencontrèrent furent franchis sans trop de difficulté; mais l'obstacle qui leur inspira un instant l'inquiétude la plus vive les attendait au rivage même. Cet obstacle consistait en une lisière de fange si liquide que, malgré leurs patins, ils enfonçaient jusqu'aux genoux; mais ils touchaient de trop près à la liberté pour se laisser vaincre par ce dernier danger.

    Sans se laisser rebuter par la douleur que leur causaient des fragments de coquillages dont leurs jambes et leurs bras étaient déchirés, ils continuèrent à s'avancer en se faisant un appui de leurs mains.

     

    Ils se trouvaient dans cette position critique lorsqu'un clappement sourd et l'agitation de l'eau ne leur permirent pas de douter de l'approche du flot. Tous deux se .crurent perdus. Quelque temps auparavant, deux prisonniers, surpris par la mer montante, avaient trouvé un tombeau dans cette boue fétide. Surpris comme ces malheureux, le flot eût infailliblement passé sur eux comme un linceul. Ils ne se trompaient pas, c'était le flux qui se précipitait sur leurs traces ; mais le terrain s'étant raffermi, ils eurent gagné le plein de la mer avant lui.

    CHAPITRE XV

    Sur la côte. — En route. — A Petersfield. —Arrives à Brighton.

    Une comédienne. — Hastings. — Vie errante. — Folkestone. — Reconnaissance du capitaine smogleur. — Accueil empressé. — En chaloupe. — Retour à Calais. — Formalités ridicules.

    Les lueurs du premier matin commençaient à rendre transparentes les ombres ; l'horizon oriental se lavait de cette teinte blanchâtre qui précède de quelques instants les couleurs de l'aurore.

    Ce fut à travers les demi-ténèbres de cette espèce de crépuscule que Havas s'efforça de reconnaître, à l'aide des relèvements qu'il avait faits, lors de sa descente à terre, l'endroit de la plage où ils avaient abordé.

    Sa mémoire ne lui rappela d'abord aucun des points que pouvaient distinguer ses regards. Ce ne fut qu'après avoir remarqué un moulin qu'un rideau de saules et de peupliers, et surtout son silence, avaient d'abord dérobé à son attention, que l'ensemble de ce site revint tout d'un coup dans ses souvenirs. Ils étaient sur la partie du rivage voisine de la colonne de Nelson; heureuse circonstance, qui plaçait les déserteurs dans des parages dont les voies détournées étaient déjà connues de l'un d'eux.

    Ils n'avaient aucun instant à perdre, avec chaque minute une chance de liberté se fut évanouie pour eux; ils s'empressèrent donc de faire disparaître la vase dont la dernière partie de leur trajet avait couvert tout le corps. Une haie vive, près de laquelle ils étaient alors, fut franchie ; ils se trouvèrent dans une prairie qu'arrosait un fort ruisseau.

    Après s'être roulés dans l'herbe haute et épaisse que l'orage de la veille avait abondamment mouillée, pour y laver leurs pieds et achever leur toilette, les boîtes dans lesquelles leurs vêtements avaient été renfermés avec soin furent aussitôt ouvertes; un instant après, les deux pauvres captifs se trouvaient transformés en deux élégants dandys.

    Ils se mirent aussitôt en route.

    Le désir de faire perdre leurs traces à la police anglaise leur fit préférer d'abord les sentiers écartés aux grands chemins. L'exactitude avec laquelle des poteaux portant l'indication des routes se trouvent placés dans tous les carrefours favorisa singulièrement la rapidité et la sûreté de leur fuite.

    Quatre heures de marche à travers un pays dont la fécondité que concourait à développer la force de son terroir, et dont surtout son admirable culture fait un vaste jardin, leur suffirent pour atteindre la grande route de Portsmouth à Londres.

    Ils la suivirent durant une heure, avant de rencontrer une auberge dans laquelle ils pussent déjeune. Une hôtellerie d'une assez belle apparence s'étant enfin offerte à eux, ils se hasardèrent à y entrer.

    Malgré la pureté d'accentuation avec laquelle l'un et l'autre, Souville surtout, parlait anglais, Havas appréhendait ce moment dans la crainte que l'œil observateur des Anglais ne parvînt à pénétrer leur nationalité à travers leur accoutrement de gentleman. Ils sortirent avec bonheur de cette nouvelle épreuve ; leur anglicanisme ne souleva pas le plus léger soupçon. Après un repas dont les fatigues de la nuit leur faisaient vivement sentir le besoin, ils se remirent joyeusement en route. Une sécurité de plus, lin énergique appétit de moins furent pour eux un double moyen de franchir rapidement l'espace qui les séparait encore de Petersfield. Ils y arrivèrent vers les trois heures. Ils choisirent, pour y descendre, le meilleur hôtel de l'endroit, autant pour se soustraire à la surveillance dont sont habituellement entourées les auberges obscures, que pour se procurer le confortable que nécessitait l'épuisement de leurs forces.

    Le premier soin des deux amis fut de se mettre à table. Après un dîner qui doubla pour eux la considération du maître d'hôtel, gens dont l'obséquiosité s'établit toujours en rapport direct avec la qualité présumée des voyageurs, qualité, comme il est bien entendu, toujours calculée sur la dépense, Souville fit appeler ce dernier.

    Qu'y a-t-il pour votre service, mes, gentilshommes? leur dit celui-ci avec une profonde révérence et un sourire de la largeur de leur carte.

    Nous voudrions savoir, dit Souville d'une voix grave en se renversant sur sa chaise et en rajustant de la main gauche son col de chemise, s'il vous serait possible de nous procurer demain une voiture pour Brighton.

    La chose est facile, reprit le maître d'hôtel un peu contrarié de ce brusque départ.

    C'est que, voyez-vous, nous désirerions partir de grand matin.

    - Aussi matin qu'il plaira à vos grâces, répondit toujours l'hôtelier avec un profond salut.

    A quatre heures, par exemple.

    A quatre heures la chaise de poste vous attendra à la porte de l'hôtel.

    En ce cas, c'est bien ! Mais de l'exactitude ; les affaires qui nous forcent à ce voyage ne comportent aucun retard.

    Le maître d'hôtel salua et sortit. Les deux déserteurs montèrent à la chambre que, sur leur ordre, on leur avait préparée. Après en avoir soigneusement fermé la porte et étudié les issues, ils se mirent l'un et l'autre au lit.

    Le maître d'hôtel et le postillon furent exacts. Le lendemain il n'était pas quatre heures et demie que la voiture où se trouvaient Havas et Souville roulait sur la route que n'éclairaient point encore les premiers rayons du jour.

    Le voyage se prolongea trois jours sans aucun accident, mais non pas sans que les fréquents changements de voitures exposassent les deux déserteurs aux malveillantes remarques et critiques que ne manquait pas de provoquer la légèreté de leurs bagages, car quelques effets noués dans un mouchoir constituaient toute la garde-robe de nos voyageurs. Ils n'en furent cependant que pour la peur que cette remarque avait fait naître.

    Ce fut un dimanche, vers dix heures du matin, qu'ils arrivèrent à Brighton.

    Le duc d'York s'y trouvait alors. Ce prince y était venu pour passer en revue les troupes que la crainte des projets de Napoléon avait fait camper le long de cette côte.

    Le concours de curieux qu'avait attirés cette circonstance permit aux deux Français d'examiner le port et d'étudier le littoral sans attirer l'attention sur eux. N'ayant pas trouvé sur ce point les ressources qu'ils en attendaient pour leur évasion, ils résolurent de suivre à pied la côte pour gagner Hastings.

    Ce nouveau mode de voyager ne laissait pas d'offrir beaucoup de dangers ; forcés de passer près des corps de garde et de traverser les camps dont était couvert ce littoral, ils pouvaient appeler sur eux une défiance qui les eût infailliblement perdus.

    Le premier jour fut pourtant assez heureux ; la seule contrariété qu'ils essuyèrent fut celle de coucher, faute d'auberge, à la clarté des étoiles.

    La beauté de la nuit et surtout la température de cette chaude saison adoucit ce qu'aurait eu de rigoureux cette nuit inclémente.

    Le lendemain ils avaient repris leur route avant le jour. Les fatigues et la stérile lenteur de ce mode de voyage les déterminèrent à s'arrêter dans une petite ville qui s'offrit à eux vers le milieu du jour pour y attendre et y prendre la voiture de Hastings. Le temps que passèrent les deux amis dans l'auberge la plus apparente qu'ils eussent trouvée dans cette ville ne s'écoula pas pour eux sans de vives inquiétudes. Cet endroit était encombré de soldats au milieu desquels le gouvernement, pour exciter sans doute une plus grande vigilance, avait fait circuler le bruit que des espions français se trouvaient dans ces parages.

    Souville et Havas, redoutant d'exciter trop vivement la défiance qui devait s'attacher à tout étranger, ayant appris que la voiture qu'ils devaient prendre ne partait que le lendemain, firent monter quelques plats et deux bouteilles de vin de Porto dans leur chambre, où ils se retirèrent après avoir recommandé de leur préparer le lendemain leur déjeuner pour onze heures.

    Une des conditions de sûreté pour les deux amis était, sinon la fraîcheur et l'élégance, du moins l'ordre et la propreté de leur toilette. Or leur voyage si divers n'avait point laissé de fatiguer et de salir la leur ; ils durent donc songer, à l'aide de l'aiguille et de la brosse, à réparer autant que possible les irréparables outrages de la route, et c'est à ces soins que fut consacré le reste du jour.

    Le lendemain, ils terminaient par quelques verres de Porto un excellent déjeuner, lorsqu'on leur annonça la voiture dans laquelle étaient retenues leurs places. La carte payée, ils s'empressèrent de quitter une auberge où semblait s'être donné rendez-vous tous le corps des officiers.

    La société qu'ils trouvèrent dans l'intérieur de la voiture leur parut moins suspecte. Une jeune miss, fraîche et jolie, enfant de dix-huit ans, était placée vis-à-vis d'un vieillard grand de taille et frais de teint, dont commençaient à grisonner les favoris et les cheveux et qui sans doute était son père.

    Auprès de ce dernier dans l'autre angle se trouvait une femme d'une trentaine d'années. Cette femme, enveloppée dans un châle aussi fané que la capote dont elle était coiffée, avait une figure qui empruntait à la régularité de ses traits et à la vivacité de ses yeux un charme qu'elle ne devait plus à la fraîcheur de la jeunesse. Elle avait été belle, elle plaisait encore. C'était une de ces femmes dont les jeunes hommes font souvent leur première passion.

    Havas, qui était habituellement muet par prudence, s'endormit dans un angle de la voiture, tandis que Souville, plus sûr de son élocution, engageait une conversation à laquelle se prêtait avec toute complaisance la dame, dont le discret silence de ses autres compagnons de voyage avait dû mortellement contrarier la loquacité.

    Souville ne tarda pas à apprendre que cette dame était comédienne, ce dont il s'était presque douté à l'aisance de son maintien et à la volubilité de ses paroles. Une habitude de l'aimable voyageuse qui surprit d'abord Souville, mais avec laquelle il finit par se familiariser, en s'y associant par politesse autant que par goût, ce fut l'amour de cette dame pour les esprits. A chaque halte de la voiture, elle se faisait apporter un verre de genièvre qu'elle dégustait avec une sensualité qui faisait étoiler son œil.

    Souville ne tarda pas à se poser son cavalier.

    Elle ne descendait point qu'il ne lui offrît sa main d'abord, son bras ensuite, la galanterie enfin du wisky ou du genièvre. Ces relations, de politesse d'abord, se changèrent si rapidement en rapport d'intimité que, lorsque les voyageurs descendirent dans un hôtel de Hastings, elle ne quitta pas Souville sans lui laisser son adresse.

    En formant avec tant d'empressement des liens qu'il devait sitôt rompre, Souville n'avait pas seulement une idée de plaisir ; l'espoir de trouver dans ces relations des ressources pour réaliser une évasion si heureusement exécutée avait été le premier mobile de sa conduite.

    Après avoir pris rapidement un thé, il fut convenu que Havas resterait à l'hôtel afin de n'éveiller aucun soupçon, pendant que son ami profiterait de la passion dont il avait si rapidement noué l'intrigue pour explorer, dans une promenade avec sa maîtresse, les avantages que la côte et le port pouvaient offrir à leur fuite.

    Souville revint quelques heures après rapporter à son ami les nouvelles les plus favorables. Ayant témoigné à miss F. le désir de parcourir et d'examiner les ateliers et les monuments du port, cette dame s'était offerte elle-même pour lui servir de cicerone. Dans cette promenade d'exploration, que la présence de cette artiste connue et aimée du peuple entoura de liberté et défendit de toute défiance, Souville avait remarqué dans un des chantiers une jolie chaloupe armée de tous ses agrès.

    Les deux amis convinrent de profiter le soir même d'une découverte aussi précieuse. Ils attendirent que la nuit fût complètement close pour exécuter leur détermination. Vers neuf heures et demie, ils quittèrent leur hôtel, en avertissant qu'ils ne rentreraient point avant minuit, et se dirigèrent avec précaution vers le lieu qu'avait remarqué Souville.

    Une vive contrariété les y attendait. Lorsqu'ils examinèrent l'embarcation sur laquelle ils devaient fuir, ils s'aperçurent que les mâts et les voiles avaient été enlevés.

    Ils furent donc contraints d'ajourner l'exécution de leurs projets.

    Ils se disposaient à sortir de ce chantier, lorsque Havas remarqua une lumière qui se dirigeait vers eux; leur présence dans cette enceinte, et surtout à cette heure indue, eût infailliblement, si elle eût été découverte, motivé leur arrestation, et par conséquent gravement compromis leur liberté. Ils se hâtèrent donc de se cacher sous la quille d'un navire en construction, pour y attendre qu'un moment favorable leur permît de vider ce lieu; c'est ce qu'ils purent faire sans danger, après un quart d'heure de vive inquiétude, qui leur fut causée par les recherches du gardien dont le fanal leur avait signalé la présence.

    Ils rentrèrent à leur hôtel, tristes et résolus de quitter cette place pour se diriger sur Folkestone, petit port habilité et très fréquenté par les smogleurs.

    Le lendemain, à cinq heures du matin, les deux voyageurs, se dirigeant vers le nord, suivaient à pied les sinuosités du rivage, dont une brume épaisse ne leur permettait pas de s'éloigner. Forcés de traverser la baie de Rice, ils purent remarquer le vaste système de fortifications que la crainte d'une descente de l'armée impériale sur ce point y avait fait développer sur un front de plus de six lieues. Une vaste digue, protégée par des écluses d'inondation régnait dans toute cette longueur : de distance en distance étaient établies des batteries à fleur d'eau, et dans leurs intervalles s'élevaient des citadelles, construites et armées de manière à croiser leurs feux.

    Ce voyage leur fut d'autant plus fatigant qu'après avoir quitté Rice, où ils couchèrent le soir du premier jour, ils furent forcés, ne trouvant point d'auberge sur cette plage peu fréquentée, de passer, sous l'abri peu hospitalier des haies, une nuit qu'un brusque changement de température avait rendue d'un froid glacial.

    Ils approchaient de leur destination, lorsque apercevant une misérable hutte, sur le seuil de laquelle se trouvait un homme d'une taille peu élevée, Sou ville s'en approcha, pour s'informer quel était le plus court chemin qui conduisît à la ville.

    Il en existe deux également courts, répondit-il avec un malin sourire, auquel un clignotement d'œil contribua à donner une expression ironique. Mais je vous conseille de suivre le sentier qui s'offre à votre droite, car, en prenant l'autre, vous seriez obligés de traverser le camp.

    Cela nous serait bien égal, répondit Souville d'un air d'indifférence, s'il pouvait abréger un peu notre route.

    Ils prirent pourtant le chemin qui leur avait été indiqué.

    La première pensée que la singulière remarque de cet inconnu excita dans l'esprit des deux déserteurs fut de se rendre maîtres du secret qu'avait pénétré F œil vif de cet homme. La crainte des recherches qu eut nécessairement motivées sa disparition, et la répugnance que l'on éprouve toujours à répandre du sang dans des intérêts personnels, lors même qu'à ces intérêts se rattachent des questions de liberté et de vie, les empêchèrent de s'assurer de sa discrétion par une mesure violente.

    Ils poursuivirent leur route d'un pas plus rapide. Se trouvant, vers six heures du soir, devant une auberge écartée, distante d'une demi-heure de la ville, ils y entrèrent moins pour réparer l'épuisement de leurs forces que le désordre de leurs habits.

    Ce fut en prenant le thé dans cet endroit que Souville se rappela avoir, dans une relâche à Gravelines, rendu un service signalé à un capitaine smogleur de Folkestone qu'y avait jeté la tempête.

    L'autorité locale avait, en attendant les ordres du gouvernement, arrêté l'équipage, et le capitaine avait,sur sa parole, reçu l'enceinte de la ville pour prison. Cet officier, dont la destination était Flessingue, craignait d'être considéré comme prisonnier de guerre.

    Souville, voyant l'abattement où le jetait cette crainte, voulut lui donner quelque espérance.

    Le gouvernement français, lui disait-il, se rappellera le bel antécédent que lui a donné la Convention nationale, lorsque cette assemblée ne voulut point voir des ennemis, mais seulement des naufragés, dans les émigrés qu'en g3 un coup de vent jeta sur ce rivage, alors qu'ils allaient joindre l'armée de Condé. S'il en était autrement, ajouta-t-il, soyez encore sans crainte ; je vous déposerais sur la terre anglaise.

    Cette assurance dissipa les inquiétudes du jeune smogleur. Trois jours après, une décision ministérielle ordonnait de renflouer le navire saisi et de laisser le capitaine continuer sa route.

    La proposition de Souville resta donc sans résultat; l'officier en fut pourtant si reconnaissant qu'il lui assura, en le quittant, que le plus grand bonheur qui pût lui advenir serait celui de pouvoir lui être utile.

    Cette circonstance parut d'autant plus favorable aux deux amis que l'épuisement de leurs ressources commençait à leur faire redouter que leur espoir de liberté ne s'éteignît dans l'impuissance où ce dénuement pouvait les plonger. Il ne leur restait plus qu'une douzaine de schellings.

    En entrant dans Folkestone, ils s'informèrent de la demeure de M. J. P. La personne à laquelle ils s'adressèrent s'empressa de la leur indiquer.

    Ils se trouvaient dans la rue même où elle était sise.

    Ce ne fut pas sans un vif sentiment d'anxiété qu'ils s'acheminèrent vers elle.

    C'était une de ces jolies maisonnettes anglaises simples, propres, élégantes, dont l'aspect annonce le calme, l'ordre et l'aisance. Les murs devaient à un lait de chaux leur blancheur éblouissante.

    Les fenêtres étaient nombreuses, mais petites, et bien closes par de doubles châssis de vitrages; un perron de granit conduisait à la porte d'entrée. Ils en montèrent lentement les marches.

    Ils n'eurent pas plutôt touché le marteau qu'une servante vint ouvrir.

    - N'est-ce point ici qu'habite M. J. P. ?

    C'est ici même.

    - Peut-on le voir ?

    - Il est sorti pour l'instant.

    Cette nouvelle contraria vivement les deux amis. Ils se disposaient à s'éloigner, lorsque M. J. P., qui se trouvait dans une maison du voisinage, averti que deux étrangers le demandaient, accourut vers eux.

    - En quoi puis-je vous être utile, mes gentilshommes ? leur dit-il en les abordant.

    Me reconnaissez-vous? lui répondit Souville.

    Celui-ci l'ayant regardé un instant : — Je ne me trompe pas. Vous êtes le capitaine Souville ?

    Oui, qui vient vous demander un service.

    Nous nous sommes évadés des pontons de Portsmouth! Pouvez-vous faire quelque chose pour nous ?

    Il s'empressa de faire entrer les deux Français dans sa maison, où il les présenta à sa famille, dont ils reçurent l'accueil le plus gracieux et les attentions les plus affectueuses.

    Lorsqu'un repas improvisé, et cependant abondant et délicat, leur eût été servi, on voulut connaître l'histoire de leur désertion.

    -Ma foi,leur dit leur hôte,j'avais reconnu votre patrie à votre démarche. En vous voyant frapper à cette porte, je vous ai pris pour des officiers de la Licence, actuellement mouillée à Dunscump, qui s'enquéraient d'une auberge dont la cour touche à nos jardins. Si j'ai un reproche à vous faire, c'est de ne m'avoir point écrit de votre ponton d'où, Dieu me damne, j'eusse bien trouvé moyen de vous faire sortir. Mais vous devez être fatigués; j'ai fait préparer des lits, allez donc vous reposer, et soyez certains que vous êtes, sous ce toit, aussi en sûreté que si vous dormiez chez vous.

    Il était deux heures de relevée, lorsque, le lendemain, ils se réveillèrent. Ils crurent, en se dégageant de ce sommeil, sortir d'une douce léthargie : leur sang coulait plus calme et plus frais, leur tête leur semblait plus légère. L'action d'un bain préparé d'avance vint encore compléter cette impression de bien-être. Tout avait été prévu pour eux, leurs désirs aussi bien que leurs besoins.

    Du linge et des vêtements avaient été substitués à leurs effets qu'avait souillés et déchirés leur pénible voyage. Un déjeuner les attendait dans le salon, où leur hôte les présenta à quelques capitaines amis dévoués de la maison. On leur lut à l'article « Portsmouth », dans la gazette du jour, un article sur leur évasion, où le journaliste annonçait que, bien que toutes les probabilités fissent penser qu'ils avaient été engloutis par la mer montante, une récompense de dix guinées était promise à ceux qui parviendraient à les arrêter, en cas toutefois qu'ils eussent gagné la terre.

    Les cinq jours que les deux officiers français passèrent dans cette famille s'écoulèrent pour eux au milieu des attentions et des prévenances les plus délicates, dont ils ne cessèrent pas un instant d'être l'objet.

    Je ne puis décrire, nous dit le docteur Havas, les soins que cette estimable famille et ses amis nous prodiguèrent; le souvenir en est si profondément gravé dans mon cœur que le temps n'a pu et ne pourra jamais l'affaiblir!

    Le capitaine J. P. leur annonça enfin que l'embarcation sur laquelle ils devaient essayer de gagner la côte de France était préparée, et que la vigie qu'il avait postée sur une hauteur du rivage pour signaler la position des bâtiments :de guerre n'avait depuis le matin aperçu aucun croiseur. Le temps était beau, le vent favorable, tout excepté la lune concourait donc à favoriser leur départ.

    Ils résolurent de le tenter le soir même.

    Leur hôte, prévoyant jusqu'au cas où ils auraient été repris, voulut leur faire accepter vingt-cinq guinées ; mais son obligeante insistance ne put triompher de leur refus.

    Si nous atteignons notre pays, lui répondirent-ils, votre argent nous est inutile; si le malheur veut que notre entreprise échoue, nous. vous promettons d'accepter l'offre généreuse que vous nous faites.

    Après un dîner, où Havas et Souville se trouvèrent réunis pour la dernière fois avec cette famille et ces hommes généreux auxquels les attachait tant de reconnaissance, ils quittèrent cette maison hospitalière pour descendre vers le port.

    Souville donnait le bras à la dame, Havas avait offert le sien à la sœur, M. J, P. et trois amis marchaient à côté d'eux.

    Il était alors neuf heures du soir. La clarté de la lune et des étoiles avait remplacé les lueurs mourantes du crépuscule ; pas un nuage au ciel ; la brise de la nuit répandait dans l'air une douce fraîcheur. Ils atteignirent le bord de la grève. Un beau.canot de vingt pieds de quille, se balançant sous son élégante mâture au branle régulier des lames qui en passant sous lui semblaient se gonfler pour le caresser, attendait, amarré à la jetée, l'arrivée des deux Français.

    Il fallut se dire adieu. Ce fut un moment que l'impossibilité d'exprimer les sentiments qu'ils avaient dans le cœur rendait pénible pour les prisonniers français. Après avoir pressé avec émotion les mains de ces amis dévoués qui n'avaient pas craint de s'exposer à la déportation pour les secourir, Havas et Souville s'élancèrent avec J. P. dans une petite nacelle qui les transporta à bord de la chaloupe.

    J. P. hissa lui-même la voile et les quitta en leur souhaitant tout succès. Souville prit alors la barre du gouvernail. Havas passa sur l'avant pour veiller, et l'embarcation attaqua la mer avec tant d'ardeur que les deux déserteurs conçurent l'espoir d'atteindre la plage française avant le jour.

    Les premières heures de navigation ne furent troublées par aucune alarme. Le beau canot, dont un joli frais gonflait la voile, glissait à la clarté des astres sur cette mer que faisait palpiter la brise.

    Vers onze heures, Havas, ayant aperçu les feux de Douvres sur leur hanche de bâbord, en avertit Souville. Un instant il distingua également un navire qui voguait à leur rencontre. S'élançant aussitôt à la drisse de la voile, il l'amena ; puis, prenant un aviron, il dit à Souville d'en faire autant pour soutenir leur embarcation à la mer. Le bâtiment ayant passé sans les voir, ils réinstallèrent leur voile et continuèrent tranquillement leur route.

    La brise se maintenant fraîche, le canot continuant à filer un bon loch, ils se trouvèrent, vers trois heures du matin, à une portée de pistolet des falaises de Blanc-Nez.

    La marée favorisant leur marche, Havas et Souville ne voulurent point mettre leur canot à la côte ; ils préférèrent gagner le Havre de Calais, où les portait le flot.

    Il pouvait être quatre heures et demie, lorsqu'ils donnèrent dans les jetées de ce port, où la force avec laquelle renvoyait le jusant ne leur permit d'entrer que hâlés avec une ligne, qui leur fut jetée par des pêcheurs. Cette circonstance donna le temps à la famille de Souville d'accourir le recevoir ; mais un incident assez étrange les retint quelques instants encore séparés. L'autorité, qui s'était transportée sur les lieux, vint jeter son veto sur le débarquement des deux prisonniers.

     

    Il eût fallu lui produire un passeport, sans doute visé par l'amirauté d'Angleterre ; mais la surprise que les bizarreries de ces prétentions policières avaient excitée dans la foule, plus nombreuse à chaque instant, faisait place à un mouvement d'indignation qui éclatait déjà dans les murmures. L'autorité se vit forcée, au mépris de ses exigences légalement stupides, de rendre les deux déserteurs aux embrassements de leurs amis.

    CHAPITRE XVI

    Le Furet..- Prise du le Barton. — Une réclamation. — L'Irlandaise bien accueillie. — Sauvetage, combat, blessure. — Prise de l'Hdbd. — Générosité de Tom Souville envers le capitaine Thomas Armand. — Echange et retour des deux Tilmont.— Un rapport de Tom Souville. — Lacroix d'honneur. - Chinoiseries bureaucratiques. -

     Prisonnier pour la quatrième fois.

    A peine avait-il mis le pied sur la côte française que Tom Souville, qui avait le vertige de la mer, ne songea plus qu'à prendre un autre commandement. C'était la troisième fois qu'il avait goûté de l'existence des pontons anglais, et, ce moment pénible passé, il oubliait toutes ses souffrances. Aussi aucun des siens ne songea-t-il à le détourner de ses projets et, le soir même de son arrivée, il parlait de repartir, aussi oublieux des pontons que s'ils n'avaient jamais existé.

    Le Général-Pâris avait été bien largement gagné par les prises, et, tout compte fait, il restait encore à Tom Souville une assez jolie somme. Quant à la part des matelots, elle était réservée pour leur rentrée, à leur sortie de cage, comme disait le capitaine. Cependant, dans certains cas, on faisait exception en faveur de familles peu aisées.

    Le commandement qu'il cherchait fut facile à trouver, et sans plus attendre il accepta celui qui lui fut proposé à Boulogne.

    Le sept octobre 1810, il monta sur le Furet et recommença la course avec non moins d'audace et d'entrain qu'auparavant. Il semblait vouloir faire payer cher aux Anglais le piège dans lequel il était tombé. A peine embarqué, il courut juste à l'endroit de son dernier combat. Là, il aperçut la lettre de marque le Barton, armée de 14 caronades, qui vint droit sur lui. Tom Souville, malgré l'infériorité de son artillerie, n'hésita pas à aller à sa rencontre et l'aborda après avoir été accueilli par une volée de mitraille qui ne lui fit aucun mal, car l'état de la mer rendait à ce moment le tir très incertain.

    On peut dire que l'action se passa presque dans les haubans des deux navires, tant les deux équipages mettaient d'ardeur à se rencontrer.

    La lutte fut sanglante et chaude; mais la lettre de marque ayant été canonnée avait perdu sa grande vergue, son gouvernail et était à peu près hors d'action. Cependant l'équipage tenait toujours, et ce ne fut qu'au bout d'une heure d'un combat des plus meurtriers que les Français gagnèrent du terrain et que Tom Souville put descendre sur le pont.

    La prise était désormais assurée, mais ce triomphe avait coûté cher. Plusieurs hommes avaient été tués, et beaucoup étaient mis hors de combat. Enfin on répara comme on put les avaries du le Barton, qui fut ramené à la remorque dans le port de Boulogne.

    Quelques jours après l'équipage du Furet contribua à la prise du cotre anglais l'Olympia, qui fut ramené à Calais.

    Ces deux affaires furent les plus sérieuses du Furet pendant toute sa campagne d'hiver, et il est permis d'ajouter les plus glorieuses : car toutes les autres captures ont été faites de concert avec d'autres corsaires, dont le nombre était si considérable dans la Manche que, malgré les croiseurs anglais qui étaient aussi fort nombreux, ils interceptaient une grande partie du commerce maritime de la Grande-Bretagne.

    Les parts de prises attribuées au Furet ne laissèrent pas que d'être très importantes : si le capitaine Tom Souville était avant tout un homme d'action, il n'oubliait pas non plus de surveiller ses intérêts et ceux de ses hommes. La preuve en est le curieux document suivant trouvé dans ses papiers.

    Cette pièce, qui est un rapport adressé à l'administration, fait connaître que les droits des corsaires étaient reconnus officiellement, soit par le tribunal des prises, soit par le ministère de la marine. La voici :

    « Le capitaine Souville, commandant le corsaire lougre le Furet, a l'honneur de vous exposer, monsieur le Commissaire, que, le 2 mars 1811, entre quatre et cinq heures du soir, il aperçut un cutter anglais que plusieurs lougres chassaient, étant sous le vent. Je fis voile de concert avec le Grand-Duc de Berg, capitaine Drosier, qui se trouvait un peu au vent et de l'avant.

    « Le capitaine Drosier aborde le cutter seul, avec l'intrépidité qui est justifiée par l'opinion qu'ont de lui les camarades. Ses grappins manquèrent, et le cutter arriva sur moi, à qui il envoya quelques coups de canon qui furent échangés par toute ma mousqueterie. J'arrivai ensuite pour l'aborder au moment où le Rancunier l'aborda.

    Ce corsaire me fit signe que le cutter était amené ; ne voulant pas me faire d'avaries, ou en faire au Rancunier, je l'évitai. Plusieurs loutres, pendant cette démêlée, envoyèrent au cllltel' quelque décharge de mousqueterie, mais aucun ne l'aborda avant qu'il ne fut amené par le GrandDuc de Berg et le Rancunier. Après cet instant, quelques lougres mirent un très grand empressement à mettre du monde à bord, et se firent des avaries.

    « Si d'autres corsaires ont droit à cette prise, après le Grand-Duc de Berg et le Rancunier, je crois devoir être noté pour le troisième corsaire, dont la démarche peut justifier le droit de prétendre au troisième.

    « J'ai l'honneur de vous saluer.

    « Calais, le 3 mars 18 11.

    « SOUVILLE. »

    Les états de service du capitaine indiquaient le 13 février 1811 comme la date du désarmement du Furet et Tom Souville était encore en mer le 2 mars, ce qui prouve l'exactitude de ces notes.

    Parmi les navires qui furent capturés pendant cette campagne de 1810 à 18 11, se trouvait le trois mâts le City, qui revenait de l'Inde. Ce bâtiment, qui portait un assez fort équipage, ne fut pas pris sans résistance. On ne put qu'à grand', peine se rendre maître du pont et faire amener le pavillon. En visitant le navire, Tom Souville fut surpris de voir, dans une ses cabanes, une jeune fille lisant tout tranquillement un livre anglais.

    Celle-ci lui demanda la cause du tapage qui se faisait sur le pont. Lorsqu'on lui eut appris qu'elle était prisonnière de guerre et qu'on l'amenait en France : — Tout cela est bien fâcheux, dit-elle, voilà mon retour en Irlande encore retardé.

    Puis elle suivit le capitaine sur le Furet, sans manifester la moindre émotion.

    A son arrivée à Calais, elle reçut l'hospitalité dans la famille Souville, qui eut pour elle tous les soins, tous les égards dus à cette hardie voyageuse, que les hasards de la mer avaient un peu détournée de sa route. Tom Souville se montra très empressé vis-à-vis d'elle (ne lisez pas entre les lignes : elle n'était pas jolie) et fit toutes les démarches nécessaires pour son rapatriement sur un navire parlementaire : la chose ne fut pas facile. Il parvint cependant à obtenir cette autorisation.

    Si je puis vous être utile, capitaine, comptez sur moi, dit la jeune fille en prenant congé.

    Ma foi ! répondit Tom Souville, si vous pouviez me renvoyer un vieux marin, qui est là bas sur les pontons et qui a été assez hcte pour ne pas pouvoir se sauver, vous me feriez plaisir.

    C'est bien. Écrivez son nom sur mon carnet. Bien. Adieu.

    Trois semaines après, le marin, qui ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles, débarquait, comme par miracle, à Calais.

    Plus tard, après la paix, cette jeune fille revint en France et fut encore accueillie dans la famille Souville, avec qui elle se lia d'une étroite amitié.

    Cette intimité s'accrut encore grâce à une circonstance fort imprévue, car la France devint la patrie d'adoption de cette Irlandaise par suite de son mariage avec un ami de la famille.

    On peut dire de Tom Souville qu'il s'est créé de grands amis parmi ses ennemis. Au plus fort de ses luttes et de ses combats, son esprit d'humanité, ses instincts de générosité et de dévouement ne l'abandonnaient jamais. Sa brusquerie, qui ne provenait, le plus souvent, que de l'habitude du commandement, tombait aussitôt à la vue d'une infortune. Quant à ses vivacités de caractère, sa bonté les faisait pardonner, et elles étaient vite oubliées.

    Les corsaires, en général, tout en travaillant pour leur nation, ne risquaient leur vie et ne bataillaient que parce qu'ils voyaient de larges avantages au bout de leurs efforts et de leurs succès.

    Beaucoup se sont retirés jeunes, et ont, si je puis dire, fermé boutique après fortune faite. Dans ce terrible commerce, on en cite même qui, après un seul coup heureux, se sont retirés de la scène, sans vouloir risquer davantage.

    Tom Souville, lui, n'avait ni ambition ni besoin.

    Ce qui l'attirait, c'était le danger, et un danger passé il courait à un autre, se souciant fort peu du gain qu'il pouvait faire et ne gardant que très peu de sa part qu'il distribuait aux malheureux avec une prodigalité de grand seigneur. Il faisait tant de bien parmi les matelots de Calais que tout le courgain parle encore de lui et garde le souvenir de ses libéralités.

    Pourtant la reconnaissance passe vite dans l'esprit des hommes et il faut que les qualités de cœur de Tom Souville fussent bien grandes pour qu'on ne les ait pas oubliées tout à fait, au bout de près d'un siècle.

    Par le dernier rapport qu'on vient de lire, on voit que, s'il savait dans certains moments défendre ses intérêts, c'était quand le bon droit était évidemment de son côté pour éloigner ces corbeaux de mer qui ne se présentent qu'après la lutte sur le lieu du combat et dont les revendications sont plus que contestables. Il n'y a pas que sur mer que ces oiseaux se précipitent et s'acharnent sur leur proie. Nous venons d'en avoir la preuve dans un procès malheureusement trop célèbre.

    Tom Souville ne tenait qu'à ce qu'il avait loyalement et bravement conquis à la pointe de son poignard, ou au tranchant de sa hache d'abordage, contre l'ennemi de sa nation.

    La paix faite, il rentra dans le rang, et son nom fut porté très haut, des deux côtés du détroit où il n'eut que des amis.

    Tom Souville, cette année-là, s'il faut s'en rapporter aux dates officielles de ses états de service, ne reprit la mer que le 17 septembre 1811, jusqu'au 25 mars 1812. Mais ces dates concordent bien peu avec les quelques documents qu'il a laissés ; ainsi, au dire de ces notes, il aurait dû désarmer le 25 mars, et il était encore en course le premier avril 1812, entre Dieppe et Newhaven. Ces dates de campagne sont donc d'une exactitude très relative, et d'ailleurs d'une faible importance dans la biographie du capitaine.

    Le début de cette course fut encore marqué par un acte d'humanité. Il louvoyait au large, à la hauteur de Dieppe, lorsqu'il aperçut un bateau pêcheur du port de Fécamp, qui faisait des signes de détresse. Les six hommes qui le montaient s'étaient suspendus désespérément aux cordages, car la pauvre barque commençait à couler. Il vola vers eux, les atteignit et les sauva.

    Les rapports du temps, relatant ce fait, donnent le nom de ces six hommes, et nous nous faisons un devoir de les reproduire ici. C'étaient les nommés : Le Peleur, Turgie, Muller, Figuer, Valin et Soulet. L'époque de ce sauvetage est bien loin déjà; mais les terribles drames de la mer ne cessent pas de mettre en péril les différentes générations de pêcheurs; les marins d'aujourd'hui, toujours exposés eux aussi, savent comprendre les angoisses de ceux d'autrefois et peut-être y a-t-il dans le pays des descendants qui salueront d'un sentiment d'admiration et de reconnaissance le nom de celui qui a sauvé leurs aînés.

    Le même jour, Tom Souville attaquait et faisait amener la lettre de marque Edystone, qui fut conduite à Calais. Dans cette affaire, un coup de hache le blessa grièvement à la main. Il n'en continua pas moins sa croisière et, quelque temps après, il captura le brick the Jane, malgré la présence d'une frégate ennemie qui lui servait d'escorte. Ce brick, qui venait de l'Inde, était chargé de thé et d'indigo; il constitua une prise importante qui fut conduite à Boulogne. Dans une autre rencontre, quoique chassé par une corvette, il fit amener et rentrer à Calais le brick the Ruby.

    Les Anglais ne manquaient pas pourtant de surveiller leur marine marchande; ce qui étonne, en suivant l'historique de ces cap tures, c'est que, malgré cette surveillance, les corsaires aient réussi à faire tant de prises. Il devait y avoir là un tour de main de manœuvrier, un flair spécial qui déroutait l'expérience bien reconnue des officiers anglais les plus habiles ; car enfin, il faut bien le reconnaître, le courage 'était égal des deux côtés et dans les grands combats militaires, livrés entre les deux nations au commencement du siècle, les Anglais ont montré une science profonde de leur métier. De plus, leurs bateaux étaient solides et bien armés. Cependant ces mouches de petits lougres, souvent mal armés, n'ayant pour eux que l'audace de leurs équipages, tourmentaient le lion britannique et lui pillaient toutes ses richesses.

    Le fait suivant le prouve bien.

    Ce fut dans cette campagne de 1812 que Tom Souville, de concert avec le corsaire Fourny, attaqua un trois-mâts anglais dans des circonstances qui méritent d'être citées.

    Fourny, corsaire Boulonnais, se trouvait à Calais, lorsque, le 11 décembre au matin, on signala l'apparition de plusieurs voiles ennemies. Aussitôt il fait cesser toutes les réparations que nécessitait son navire le Lion, très maltraité dans des luttes précédentes, embarque rapidement l'équipage à bord, fait appareiller, lève l'ancre et, malgré le mauvais 'état du vent, gagne le large.

    Mais pendant le temps employé à tous ces préparatifs, les bâtiments anglais auxquels il voulait donner la chasse avaient pris le vent et s'étaient éloignés. Fourny n'en continua pas moins la course qu'il venait de tenter d'une manière si imprévue.

    Heureusement, à quelques milles en mer, le Lion rencontra le Renard, capitaine Souville, et les deux Français, renforcés l'un par l'autre, manœuvrèrent de concert pour aborder l'ennemi. Une heure après, le Lion engageait une canonnade contre un brick qui ne tarda pas à amener. Le Renard, de son côté, se portait sur un trois-mâts anglais dont les flancs faisaient entrevoir des caronades d'un calibre respectable, et qui était peu éloigné du brick. Après une vigoureuse canonnade le Renard aborda ce bâtiment ; mais la mer était tellement forte que, malgré toutes les tentatives, il ne put se maintenir le long de son bord. Ses grappins furent coupés, et il fut obligé de s'en éloigner en essuyant tout son feu.

    Aussitôt, Fourny, qui venait d'amariner, vire de bord, se dirige sur le trois-mâts et vient l'accrocher par l'avant sous son ancre de bossoir. Le Renard, qui avait débordé, ayant re-hissé ses voiles, vint une seconde fois à l'abordage, toujours à tribord par le travers des grands porte-haubans.

    Souville et Fourny s'élancent les premiers sur les filets, à l'aide desquels les Anglais avaient espéré empêcher la manœuvre décisive de nos marins, et, sous une grêle de balles, ils les brisent à coup de hache. Presque tout leur équipage les suit aussitôt, et, après quelques instants d'une résistance inspirée par le désespoir, les Anglais, intimidés par cette double attaque, amènent leur pavillon.

    Nous avons dit dans quel état déplorable se trouvait le Lion lorsqu'il sortit du port de Calais.

    La force des coups de tangage était telle que le Lion fut brisé par le choc du trois-mâts sur lequel il avait jeté ses grappins. Fourny et son équipage se sauvèrent en toute hâte sur les navires dont ils venaient de s'emparer. Quelques minutes après, le Lion sombrait sous voiles.

    La prise de Fourny et de Souville était la lettre de marque l'Hébé, gros bâtiment de 5oo tonneaux.

    Armé de 20 canons ; l'Hébé avait dû en jeter 8 dans le coup de vent; il était monté par 42 hommes d'équipage et chargé de café, rhum et coton (1).

    Dans sa dernière sortie, Tom Souville, étant sous la canon des forts de Douvres qui tiraient sur lui, fut enveloppé par un brick, une goélette et un cutter. Les Anglais employaient la manœuvre qui leur avait si bien réussi en 1809, alors qu'ils parvinrent à s'emparer de lui. Mais cette fois, le jeune capitaine, par son courage et sa présence d'esprit, les empêcha de l'aborder. Il eut la chance de leur échapper en se battant avec eux depuis les côtes d'Angleterre jusque près des côtes de France.

    A la fin de janvier 1812, raconte M. Pigault de Beaupré, après quelques jours de croisière, Tom Souville découvrit dans le lointain un trois-mâts anglais. Quoique tout fit présumer qu'un nombreux équipage était disposé à défendre ce bâtiment armé en guerre, forcer de voiles sur lui, ordonner le branle-bas et être prêt à l'aborder, fut pour notre nouveau Jean Bart l'affaire d'un moment.

    (1) Extrait de l'ouvrage de M. Napoléon Gallois.

    Effrayé sans doute d'un tel excès d'audace, et redoutant l'intrépidité de pareils agresseurs, le navire ennemi, sans attendre l'attaque, se hâta d'amener pavillon. Comme la mer était extrêmement houleuse et qu'en abordant sa prise le Furet, dont la solidité était loin d'être à l'épreuve, courait risque de se briser, le capitaine Souville envoya un canot et dix hommes pour l'amariner.

    Malheureusement, une vague énorme, soulevée par un vent des plus impétueux, vint tout à coup assaillir le canot, qui fut englouti avec ceux qu'il portait.

    M. Thomas Armand, second capitaine du navire anglais, et un de ses matelots, oubliant leur situation de vaincus et] l'amertume qui en résultait, essayèrent de porter secours à ces infortunés ; ils s'embarquèrent hâtivement dans une chaloupe et s'approchèrent malgré le vent. Mais leurs efforts furent inutiles : touché d'une si noble tentative, le capitaine Souville, dont la reconnaissance égalait la bravoure, donna à M. Armand sa parole d'honneur que ni lui ni son compagnon ne seraient prisonniers.

    Le Furet se rendit aussitôt à la rade de Dieppe, où les vents contraires le retinrent pendant sept à huit jours, et, son équipage ayant de fréquentes communications avec la terre, on sut bientôt dans la ville que ce corsaire avait à bord des prisonniers anglais dont on méditait le renvoi.

    Le commissaire de la marine, M. D., fit alors prier le capitaine de venir lui parler à ce sujet.

    - Avant d'entamer la conversation, dit Tom Souville, je désirerais savoir si c'est au commissaire de la marine que je dois répondre, ou à M. D., dont je connais toute l'obligeance et la loyauté?

    Mon cher ami, lui répondit M. D. en lui serrant affectueusement la main, c'est comme vous voudrez.

    Alors le capitaine Souville lui fit part du dévouement de M. Armand et de la parole d'honneur qui en avait été la suite ; le digne commissaire de marine, appréciant une telle conduite à sa juste valeur, eut la délicatesse de ne pas vouloir étendre plus loin ses investigations ; l'affaire n'eut pas de suite.

    En s'efforçant d'acquitter la dette de la reconnaissance, le capitaine Souville songeait en même temps à remplir un autre devoir tout aussi sacré.

    Il n'avait point oublié qu'un de ses compagnons d'infortune, le capitaine Tilmont, frère de son ancien gabier, languissait encore dans les pontons de Southampton; il se rappelait sans cesse tout ce que ce brave officier avait fait pour faciliter sa fuite, et qu'au moment même où il s'échappait de sa prison cet excellent homme avait glissé dans son sac des marques non équivoques du plus sincère attachement. Aussi, voulant à tout prix le tirer de sa captivité, le capitaine Souville eut recours au moyen suivant.

    Il fit en secret imprimer un contrat d'échange, en vertu duquel le gouvernement anglais devait lui rendre autant de prisonniers qu'il en rendrait lui-même. A la vérité, cette sorte d'initiative ne lui appartenait guère légalement et cette diplomatie personnelle, qui parut plus d'une fois porter ombrage à la police impériale, attira quelques désagréments à son auteur ; mais on finissait toujours par l'excuser en faveur de l'intention et surtout des résultats.

    Quoi qu'il en soit, le Furet, après avoir appareillé de la rade de Dieppe, vint louvoyer vis-à-vis de Boulogne et bientôt, par une belle nuit, il cingla vers la côte d'Angleterre. Quand il en fut à une petite distance, le capitaine Souville fit descendre le canot anglais qui avait dû servir à sauver précédemment une partie de son équipage, y embarqua M. Armand et son matelot, avec le cartel d'échange de sa façon, en leur recommandant à leur arrivée à terre de réclamer la liberté de Tilmont et d'un de ses frères, également prisonnier de guerre ; et, leur ayant souhaité un bon voyage, il continua sa course.

    Un mois après, les deux Tilmont, de retour en France, étaient dans les bras de leur libérateur.

    L'aîné, qui lui était toujours aussi dévoué qu'à Southampton, s'embarqua bientôt avec son cher capitaine Souville, sur un autre corsaire le Renard, qui, après plusieurs courses avantageuses, rendit l'heureux Tilmont possesseur de 3o à 40 mille francs ; c'était son avenir assuré. Je me souviens qu'un jour je les rencontrai tous deux, s'entretenant de leurs campagnes et de leurs vicissitudes passées; Tilmont disait à son ancien capitaine : — C'est à toi pourtant que je dois ma fortune.

    Je t'ai dû bien d'avantage, répondit Tom S ou ville.

    Quoi donc ?

    Ma liberté (i) !.

    Le désarmement du Renard aurait dû avoir lieu, toujours suivant les notes officielles, le 25 mars 1812. Mais, suivant un rapport écrit de la main même du capitaine, il était à Dieppe avec son navire le premier avril. Or voici dans quelles circonstances et pour quelle raison fut rédigé ce rapport.

    On s'étonnait que Souville ne fût pas encore nommé chevalier de la Légion d'honneur.

    Si on ne me donne pas la croix, c'est qu'on ne pense guère à moi ! disait-il.

    Mais il faut la demander, lui répondait-on.

    Eh bien ! à ma première prise, j'enverrai mon rapport au ministre, et je lui demanderai la croix.

    Voici la requête qu'il adressa au ministre en même temps que son rapport sur la prise de la Pomone.

    a Ayant eu l'honneur, Monseigneur, d'être pré« senté à une de vos audiences l'année dernière, « vous eûtes la bonté de promettre votre bien-

    (1) Pigault de Beaupré.

    « veillance auprès de S. M. pour mon admission à « la Légion; ayant dans ma dernière campagne « acquis de nouveaux droits à cette faveur, je viens « les mettre sous les yeux de Votre Excellence et la « supplier de vouloir bien m'être favorable.

    a Quoique ne faisant pas partie du corps de la « Marine militaire, je crois devoir faire observer à « V. E. que j'ai passé mes plus belles années à « bord des bâtiments de l’État, en différentes qualités, et que, quand un service pour des coups de « main seront utiles, je prouverai par mon empressement que je suis digne de la grâce que je sol« licite de Votre Excellence.

    « Sorti de Dieppe le premier avril, à onze heures du matin, fait route au nord à quatre heures, « même jour, j'amarinai le brick marchand le « Robert, de trois cents tonneaux, chargé en « plein de fer. Le fort de Fairlaght, m'ayant reconnu ennemi, me força de reprendre le large jusqu'à la brume. A sept heures j'eus connaissance d'un brick qui, par son apparence et sa « manœuvre, me parut armé. Sûr de la marche « de mon bâtiment, je le fis reconnaître. A mon « approche le bâtiment me fit des signaux et se « disposa au combat.

    « Le grand appareil qu'il mit à cette manœuvre « et les fanaux qu'il faisait circuler dans sa batterie, afin de me faire voir sa force, me persuada qu'il n'était pas bâtiment du gouverne« ment. D'après cette presque certitude, je manœuvrai pour l'aborder ; devinant mon intention, il vint au vent et m'envoya sa bordée « à mitraille. Cette réception effraya mon équipage qui crut avoir à faire au brick de guerre « le Baagle , entre les mains duquel plusieurs corsaires sont tombés par cette feinte. Moi même je fus un instant en balance'; mais ma  position était telle que je ne pouvais que prendre ou être pris. En conséquence, je continuai mon abordage, et, pour encourager mon équipage, je sautai le premier et fut suivi de huit de mes gens.

    « L'ennemi, nous croyant en force, battit en « retraite après avoir tiré quelques coups de pistolets. Je me rendis maître du gouvernail et « des écoutilles. Mon bâtiment étant débordé, je « m'aperçus du peu de monde qui était avec moi; « d'après la force du bâtiment dont j'ignorais « encore la quantité, je soupçonnai un nombreux « équipage. Je hélai mon bâtiment pour qu'il me « remît du monde à bord: le beaupré était cassé, « le plat-bord en dedans et le gréement endommagé par la mitraille, je n'ai pu le faire qu'une « heure après. Me trouvant en force, je fis route « pour Calais.

    « Ce bâtiment est la lettre de marque la Pomone, percée à seize, montant douze caronades de douze d'une marche supérieure, chargée de « sucre, poivre, piment et coton.

    Quelques jours après, il recevait la lettre suivante.

    Paris, le 25 avril 1812.

     Le Grand Chancelier Ministre d’État, à Monsieur Souville, Chevalier de la Légion d' honneur, Chevalier de l'Empire.

    L'Empereur et Roi, en grand conseil, vient « de vous nommer Chevalier de la Légion d'honneur.

     Je m'empresse et je me félicite vivement, Monsieur, de vous annoncer ce témoignage de la bienveillance de Sa Majesté Impériale et Royale et de la reconnaissance de la nation.

     Signé : COMTE DE LACÉPÈDE.

    Pour copie conforme.

    Le sons-inspecteur aux Revues.

    « GUIARD. »

    On a bien lu, sur cette lettre authentique, le 25 avril 1 8 12.

    Or, il s'est passé l'année suivante, à propos de cette décoration, un petit fait qui, par son originalité caractéristique, montre bien quel degré de négligence et d'incurie peut atteindre une administration.

    Le 4 avril 1813, c'est-à-dire un an après — la lettre est dans le dossier de Tom Souville, — M. Saint-Houen, chef militaire chargé du premier arrondissement maritime, écrit de son meilleur style une lettre de félicitations au brave capitaine, à l'occasion de la Pomone, disant qu'il en rendra compte au Ministre; qu'il réitérera la demande déjà faite pour lui de la décoration de la Légion d'honneur, et qu'il ne doute pas de l'obtenir de Sa Majesté. Elle aime les braves, etc., etc.

    Là-dessus, Tom Sou ville réplique une vraie lettre en style corsaire, si on en juge par la réponse un peu aigre, mais très polie, de M. Saint-Houen.

    Dans cette lettre, le capitaine déclare qu'il est décoré depuis un an, que le Ministre ne sait pas ce qu'il fait et que les ronds de cuir sont des idiots.

    Seconde lettre de M. Saint-Houen constatant que la nomination n'a pas suivi l'ordre hiérarchique et que, si le Ministre avait dit un seul mot contre la nomination, l'obtention de cette grâce, quoique très méritée, aurait pu être fort longtemps différée. Comme c'est bien vrai et comme cela éclaire bien nos bureaux tant barbouillés de paperasserie et avant tout esclaves de la forme !

    La campagne de 1812 était terminée; Tom ne devait prendre le commandement du Renard qu'à l'automne suivant, lorsqu'il fut capturé une quatrième fois par les Anglais dans le courant du mois de septembre 1812. Il fit lui-même le récit de sa captivité et de son évasion à Eugène Sue, qui s'empressa de le reproduire dans un article très mouvementé, très intéressant, composé avec une couleur et une autorité de style qui en font une des pages les plus émouvantes du célèbre écrivain maritime; pourtant cette narration semble écrite sons la dictée même de Tom Souville, qui était lui-même fort peu écrivain.

    Comme l'article en question rentre tout à fait dans le cadre de la présente biographie, nous sommes trop heureux de lui faire ici largement sa place. Tout le monde y gagnera : le lecteur, qui trouvera un grand intérêt dans ce chapitre, et le biographe, fier d'embellir son œuvre d'une page magistrale.

    Nous faisons pourtant deux réserves, qui du reste sont peu importantes. La première, c'est que Tom Souville a été quatre fois sur les pontons et non trois fois, comme Eugène Sue le lui fait dire Il est vrai que, pour Tom Souville, sa première captivité, quand il était marin de l'État, ne comptait guère. La seconde réserve, c'est que ce Tilmont, dont il est question, n'était pas le compagnon inséparable du capitaine; il est toujours resté, faute d'instruction suffisante, dans les grades inférieurs. Eugène Sue veut parler du frère de Tilmont, qui avait le grade de capitaine. A part cela, l'article est parfaitement exact.

     

    Le voici en son entier :

    CHAPITRE XVII

    (Septembre 1812. — Fragment du journal d'un inconnu.) Un bon bourgeois. — Une surprise. — Un procédé d'abordage.

    L'homme aux yeux mangés. — Un récit de Tom Souville. —

    Le ponton la Couronne. — Southampton-lake. — Tilmont et Jolivet. — Un charivari bienfaisant. —Le commandant Rosa.

    Un costume de suif. — La fuite. — Un revenant. — A terre.

    Rencontre d'un ancien ami. — La traversée de la Manche.

    Un commissaire à la mer.

    Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais alors en curieux tous les ports de la Manche, qui, dans notre dernière guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides corsaires. J'étais fort jeune alors, et, comme je n'avais jamais vu de corsaire, j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un vrai, un type, le blasphème et la pipe à la bouche, humant de la poudre à défaut de tabac, l'œil sanglant et le corps couvert d'un réseau de cicatrices profondes à y fourrer le poing.

    Comme, dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel j'étais recommandé, il me dit :

    - Eh bien ; je vous ferai dîner avec un corsaire.

    - Un corsaire? lui fis-je.

    Un vrai corsaire, reprit-il, un corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de prises que tous ses confrères, depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.

    Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long-, quoique j'eusse essayé de lire Conrad de Byron, pour me préparer à cette sainte entrevue. A cinq heures, j'arrivai chez mon ami ; c'est stupide à dire, mais j'avais presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis involontairement.

    Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il, il est en conférence avec le capitaine du port.

    - Hélas ! j'attendrai donc, répondis-je en sentant mon cœur se rasséréner.

    On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort intime de la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.

    Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, dis-je, avait une franche et joviale figure, l'œil vif, la joue pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur sa ville, dont il paraissait

    fier, me parla des embellissements projetés, de la rivalité des écoles des frères et de l'enseignement mutuel, et finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et qu'il jouissait même d'un certain crédit à la fabrique. Je le crus sur parole.

    Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors monotones, dévoré que j'étais de voir mon corsaire. Et mon corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines, quoique lui, Tom, fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction : que M. Tom, au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

    On servit le dessert. Les gens se retirèrent : j'étais désespéré; n'y tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitryon : — Hélas! votre corsaire vous oublie, lui dis-je.

    Quel corsaire? dit M. Tom, qui cassait ingénieusement des noisettes.

    Mais le commissaire de marine que j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.

    J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la présence des deux femmes pour me contenir. Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque, pour toute réponse, je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives qui sourirent aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux oreilles et baissa la tête d'un air honteux. Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène ridicule, pensai-je, en vouant un remerciement intime au digne conseiller municipal.

    C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air sérieusement affectueux; excusez moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels qu'ils sont, au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés, votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et, par dépit d'avoir mal jugé, vous les appréciez mal ou vous persistez dans l'illusion que vous vous étiez faite à leur égard.

    Je regardai mon hôte d'un air étonné, il avait.

    soixante ans, et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.

    Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que, si tout à l'heure je vous avais montré notre corsaire en vous disant ; le voici, vous eussiez, j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez éprouvée, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au milieu de nous, il a dîné avec nous. » Je fis un mouvement, Je vous en donne ma parole, dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.

    Alors, je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.

    Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.

    Alors mon hôte me dit en me désignant M. Tom de la main : — J'ai l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas Souville.

    Le capitaine Souville ! vous êtes le brave capitaine Souville ? m'écriai-je, car le nom, l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise : mon cœur battait vite et fort.

    Eh! mon Dieu! oui, je suis tout cela. à moi tout seul, me dit le corsaire en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.

    Vous êtes le capitaine Souville ? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux, et m'attendant presque à voir depuis cette révélation le front du conseiller municipal se couvrir tout à coup de plis menaçants, son œil flamboyer, sa voix tonner.

    Mais rien ne flamboya, ne tonna ; seulement le corsaire me dit avec la plus grande politesse : — Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous faire visiter la rade et le port.

    Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les noisettes pour un corsaire. En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir quêtant d'émotions puissantes et terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, un pli à ces joues rieuses et vermeilles. Mon hôte, voyant mon étonnement, dit au corsaire ; — Oh ! maintenant, il ne vous croira pas, Tom ; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, racontez-lui votre évasion de Southamptone.

    Ici le capitaine Tom fit la moue. Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec le capitaine, serein et placide, de quelques-lilis de ces magnifiques combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants. Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom : la conversation s'engagea entre nous deux; il me donna quelques détails sur la façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui faisait un singulier contraste avec la douleur tragique et sombre du sujet de notre conversation.

    Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle manière il abordait l'ennemi, il me répondait tranquillement en jouant avec sa fourchette : — Mon Dieu, je l'abordais presque toujours de long en long; mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous recommande dans l'occasion, car c'est bien simple, ajouta-t-il à peu près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette pour faire des confitures; cette habitude, reprit-il, la voici : au moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à triple charge. Eh bien ! vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça produisait, ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et secouant la tête d'un air de conviction.

    Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente habitude, qui, dans le fait, était bien simple.

    Bah!. Tom fait le crâne comme çà, dit mon hôte d'un air malin, il ne vous dit pas qu'il a peur des revenants !

    Oh! des revenants ! dit joyeusement Tom en remplissant son verre d'un excellent curaçao.

    - Des revenants, reprit mon hôte; enfin, l'homme aux yeux mangés ne vous visite-t-il jamais, Tom ?.

    La figure du capitaine prit alors une bizarre expression : il rougit, son œil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et découvrant son large front : — Aussi bien, il veut me faire raconter mon évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. Ecoutez-moi donc, jeune homme.

    Ah ça ! Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et une de ses amies.

    Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte, figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot, il y a des points.

    Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front.

    toujours est-il .que, lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par un geste de muet commandement. Il me sembla un homme extrêmement distinct du conseiller municipal. Le capitaine commença donc en ces termes : — « C'était dans le mois de septembre 1812, « autant que je puis m'en souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest; j'avais fait une pas « trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien « tranquillement à Calais, grand largue, avec une <( prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui « le commandait, signale une voile venant à nous.

    Je regarde; allons bien. Je vois des huniers « grands comme une maison : c'était une frégate « du premier rang. Le damné brick marchait « comme une bouée; je donne ordre à mon second « de forcer de voiles, et je commence à couvrir « mon pauvre petit lougre d'autant de voiles qu'il en pouvait porter ; il était ardent comme un démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant ; aussi voilà que nous commençons à prendre l'air et à filer ferme, ce qui n'empêcha malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois quarts d'heure de chasse. Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.

    Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée de mitraille, qui pinça  une demi-douzaine d'Anglais ; c'était toujours ça, et tout fut dit. Je fus genopé, mais, par exemple, traité avec les plus grands égards par le commandant anglais, qui avait entendu par 1er de moi. C'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.

    Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps.

    C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et, par-dessus tout, une rage de France qui me rendait bien fort, allez. Aussi, quand le commandant, devant tout son animal d'état-major, me fit un grand discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près., mis dans une chambre à part, surveillé à chaque minute., que c'était ma vie que je jouais en tentant de m'évader; enfin une bordée de paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose, que je m'en.

    Tom. Tom. s'écria fort heureusement mon hôte., car le capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine consonne « sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.

    - Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le capitaine, je m'en.

    - Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que j'interromps, mais songez à ces dames, Tom !

    Ah! tiens c'est vrai, reprit le capitaine. Eh bien non, je dis au commandant : je m'en moque.

    Je m'évaderai tout de même.

    Nous verrons, répondit l'Anglais.

    Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à Southampton-Lake, à bord du ponton la Couronne.

    Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues de Portsmouth ; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal; ce chenal débouche dans un bras de mer qui court du « N.-O. au S.-E., et ce bras de mer, après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche « après avoir contourné les îles Portsea, Haling et Tourney.

     Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même, parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre français au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels je me trouvai bientôt, comme je vous l'ai dit, à bord de la Couronne, vaisseau de 80 rasé. Ce ponton était commandé par un certain manchot nommé Rosa, un malin, un fin matois s'il en fut, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui avait perdu un bras à Trafalgar et exécrait autant les Français que moi les Anglais; c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir pour cela, il était de son pays et moi du mien.

    Le premier jour que je vins à bord, il me fit avoir son ponton dans tous ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les « quarts d'heure, les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en outre de ces r précautions « j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres « un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il d'un air gouailleur, que mes moindres désirs fussent prévenus.

    Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre parole d'honneur de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre chambre ne serait jamais visitée.

    Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner cette parole-là, parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et le jour,, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de m'évader.

    Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose, c'est que vous me piquez au jeu, et que, pour vous retenir, tout moyen me sera bon.

    Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque tout moyen me sera bon pour me sauver.

     Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que tous les sabords ou « ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries étaient grillés, regrillés et surgrillés, de telle sorte qu'on ne pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient visités cinq à six fois par jour et autant de fois par nuit. En admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le « tour du navire, et sur cette galerie se promenaient continuellement des sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles, vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les côtés du ponton.

    Ce n'est pas tout. Si l'eau de ce lac eût été partout profonde et guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible ; mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que, pour aller à terre, il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher. Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la sûreté des pontons. L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave ; et, sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient par la trahison de faux frères.

    Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ce désagrément, en massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai d'ailleurs à cause de ces dames, ajouta fort galamment le capitaine, en massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord ; mais rien n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la payaient bien.

    J'étais donc depuis huit jours à bord de la Couronne lorsqu'un matin on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot démon pays, assez mauvais gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le prit pour un matelot de service ; puis, quand il vit le moment favorable, il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu parvenir à le rejoindre. Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon tour ; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne voulais rien hasarder, par les motifs que je vous ai dits, lorsque ma bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de la Couronne, un capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant., un homme enfin.

    Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au commandant; aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec Tilmont. (C'est comme çà qu'il s'appelait.) Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était sûr, car ils naviguaient ensemble depuis « vingt ans ; nous convînmes de nos faits, et, huit jours après la fuite de Dubreuil, jour par jour, « les choses étaient en bon train. Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il était radieux, pimpant, et se carrait en a se frottant le menton plutôt d'un air à se faire « casser les reins. que souhaiter le bonjour : — Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros « jeu contre moi, vous avez perdu ; c'est malheureux, une autre fois, choisissez mieux vos confidents.

    Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.

    Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous deviez vous sauver demain ou après-demain par un trou fait à la muraille de la coque du navire, à bâbord près du BJackHole; c'est un nommé Jolivet qui faisait le trou; vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai données bien vite; car, en vérité, c'était pour rien.

    Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet, si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée ! disais-je au manchot en trépignant, une fuite à son heure ! sur le point « de réussir !. etc., etc.

    Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais, pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de madère à votre prochaine évasion.

    Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire.

    heureusement qu'il reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi se tuer pour cela, nous bûmes à la prochaine, et nous allâmes nous promener dans la batterie « basse.

    J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en chantant faux comme un Anglais qu'il était; enfin, il ne pouvait cacher sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans son droit.

    Comme nous nous promenions depuis une demi heure dans la batterie basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit au-dessus de notre tête dans la batterie de 18 et interrompit notre conversation, qui n'était pas vive.

    Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait.

    Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut comme tous les jours.

    Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot « qui s'avisa de dire : Faites cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter. faites cesser aujourd'hui,Monsieur.

     Et, avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce bruit qui tonnait à nous étourdir cesse à l'instant.

    Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car, au moment où la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla plus le plancher de la batterie; mais comme je vous l'ai dit, cette seconde me suffit pour me faire un damné mal : on m'eût scié le cœur que çà n'eût pas été pire.

    Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car aussitôt je m'écriai, furieux : — Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela : punir ces gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser surprendre, ce n'est pas juste. Vous voulez me faire haïr de mes compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté! et si vous êtes un homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer leur danse.

    Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais moi-même leur en donner l'autorisation.

    Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais y alla lui-même. Concevez-vous, lui« même s'écriait le capitaine en bondissant sur sa chaise en tapant dans ses mains avec une joie frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.

    Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose. Ces hommes qui dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sous par tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais, dans le fait, afin qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait en me creusant pendant ce temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés de sa cabane.

    C'est que la trahison de Jolivet était convenue a entre lui, moi et Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour détourner l'attention et renforcer nos fonds de quinze guinées que le manchot lui avait données pour sa trahison.

    C'est, qu'enfin, pendant cette nuit même, je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu près fini, et les vents paraissaient devoir souffler (( vigoureusement du nord-ouest, ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.

    Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de Dubreuil; mon faux trou avait été vendu, la danse avait recommencé, et j'avais le désespoir sur le front et la France dans le cœur., car Tilmont venait de m'avertir, par un signe convenu, que le trou était tout à fait fini. J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise, lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître qui appelait tout le monde en haut. Au même instant, un timonier vient me prévenir que le commandant me demande sur la dunette. Je n'y comprenais rien : je monte tout de même; mais qu'est-ce que je vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, sous le feu de quatre caronades chargées à mitraille.

    Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui connaissais pas. Il se tenait debout : à ses pieds était un hamac posé sur le pont, et recouvert d'un pavillon noir. Le mancliot ordonna de battre un ban, et quand les tambours eurent cessé de rouler, il dit en français :Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé. Arrivé aux bancs de vase, il y est resté engagé. Or, voici ce qui lui est arrivé. — Puis, se tournant vers moi : — Capitaine, me dit-il, voyez donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade ? Et en disant ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. Alors, je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur verdâtre. Mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux qui étaient vides : ils avaient été mangés par les corbeaux.

    A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu s'en tirer ; que, plein de force, de vie, il y avait attendu la mort pendant des jours ! ! et que, peut-être, à la fin de son agonie, en voyant les oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui l'attendait!. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage a et sur moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue ; car la première pensée qui me vint fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais, comme j'ai toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins ; et quand le maudit manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau : — « Eh bien! capitaine, reconnaissez-vous ce camarade ?. —Je croisai mes mains derrière le dos, et je lui dis d'un air dégagé (qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure) : - Je reconnais parfaitement le camarade, Monsieur; c'est Dubreuil, un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais gueux qui battait sa mère.

    Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria en poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les reptiles : — Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.

    Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter des patins, lui dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.

    Il la prit pour une plaisanterie, resta court et me dit sérieusement : — Vous êtes gai, capitaine.

    Très gai,Monsieur, répondis-je; croyez-moi, jetez cette charogne à la mer. Ne jouez plus à la croquemitaine avec moi et persuadez-vous bien ceci : c'est que le ciel du bon Dieu tomberait sur moi que je gratterais encore pour y faire un trou.

    Sur ce, bonsoir, Monsieur.

    Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me révoltait ; et puis, devant m'évader la nuit même, j'avais bien d'autres chiens à tondre que de faire le vis-à-vis à M. Dubreuil.

    Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine ? dit une de ces dames, dont la terreur était au comble.

    Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave ; et par l'enfer, ce fut bien une mauvaise nuit que celle-là !

    Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage et d'énergie dans cette terrible nuit,la figure du capitaine Tom révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il était sublime ainsi.

    Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais voir sous son enveloppe naïve et simple. Et le capitaine continua son récit.

    Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le trou de Tilmont étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire. Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne que, vers sept « heures du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les bœufs. Le ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie fine et glacée, et le temps tournait à l'orage que a c'était une bénédiction. A huit heures du soir, on battit en retraite. Les matelots gagnèrent leurs hamacs, les officiers leurs chambres : dix minutes après, tous les feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets. Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet s'y trouvait.

    Il faut vous dire que, le commandant ayant la conviction que Tilmont ne savait pas nager et par conséquent ne pouvait songer à s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres. Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui était un pliant, « sur ce pliant un pot d'étain, et dedans quelque chose qui fumait.

    Ah ça ! ça va-t-il toujours pour cette nuit?

    me dit Tilmont.

    Toujours, mon matelot, toujours ; la nuit est superbe.

    Là-dessus, Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la chambre. Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, et me dit : — Mais là, sais-tu qu'il ne fait f. pas beau, Tom.

    Je le vois, mais je m'en f. (pardon, Mesdames).

    Mais tu y laisseras ta peau.

    Encore une fois, je m'en. moque. Crever là ou ailleurs, c'est tout un.

    Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous bourlingue, Tom.

    En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau la planche du trou, et, malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames, les lames d'un lac !.

    Vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer. J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: Je partirai; je devais partir, et comme Tilmont regardait encore à son trou : Quand tu mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui dis-je, çà n'y changera rien; encore un coup, je pars, foi de Tom, je pars.

    Tilmont savait bien que dès que j'avais dit : foi de Tom, c'était fini; aussi me répondit-il d'un air très sérieux en fermant son trou : Adieu, va.

    Qu'est-ce que cela? lui dis-je en regardant dans le fond de ce pot d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais.

    C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il yen a une pinte et tu vas commencer par me boire çà, Tom.

    Non, lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont soûls.

    Je te dis que tu vas me boire çà, Tom.

    Non. — Ah !. Et malgré tout, je bus, parce que, quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le ventre. — Ah çà ! maintenant, lui dis-je, et le suif? — Je l'ai, me dit-il; car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions « convenus.

    Je me mis alors nu comme la main (pardon, Mesdames), et nous deux Tilmont, nous me frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six lignes d'épaisseur; ça n'est pas très propre, mais c'est un procédé bien simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça vous nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous apercevoir du froid.

    Dès que je fus suiffé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un collier de guinées cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon chapeau ciré une petite carte de la Manche que j'avais prise dans la géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le cordon de mon chapeau que j'attachai bien ferme sur ma tête, et je bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement complet pour m'habiller en sortant de l'eau.

    Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens mon Tilmont y glisser quelque chose : c'étaient vingt guinées, tout ce qu'il possédait alors.

    Tilmont, lui dis-je, c'est mal, tu abuses de ta position.

    Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté, voyons, pas de palabres. et tes patins pour les bancs de vase, où sont-ils ?

    Là, derrière mon sac ; en faisant la planche, je pourrai bien me les mettre aux pieds.

    - Ah çà, est-ce bien tout ?

    - C'est bien tout.

    - Alors, adieu, Tom : bon voyage.

    - Adieu, Tilmont.

    Et il ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. J'embrassai Tilmont sans y voir ; je lui dis : Remercie bien Jolivet pour moi. Et je me glissai par le trou.

    Bien des choses chez toi, me dit encore Tilmont.

    Et je n'entendis plus rien, car je m'affalai en double le long d'une corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure. En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du gouvernail ; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et a l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le ponton à gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient comme trois étoiles au milieu de la nuit. Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais qu'on n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille ; il n'y avait plus que l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.

    Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de sentir le froid au dehors. La position était a tenable, mais il faisait un bien vilain temps tout de même. Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du tout.

    Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie, qui tombait à verse, me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce qui me gênait le plus.

    Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus un moment de faiblesse. Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait d'attendre au lendemain ; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère : alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je ne pus m'empêcher de crier : Hourra ! Je fis à ce moment-là certainement les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. J'étais comme exaspéré. Il me semble alors que j'aurais nagé dans du feu. Il y avait près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, lorsqu'il se fit au nord-ouest une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me servir de direction pour passer les bancs de vase. Je m'aperçus alors que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.

    Et ici je ne sais comment vous avouer une a chose qui vous paraîtra bien bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer. C'est qu'à peine j'avais pensé à ces « bancs de vase que tout à coup le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus. Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure avait fait sur moi une telle impression !. je me la rappelais si bien qu'il me semble voir encore quelquefois, dans mes rêves, ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela ; et, dans ce moment, au milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi.

    J'eus beau me roidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir les yeux le plus grands que je le pouvais, les fermer, plonger, battre l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait. C'était un cauchemar : j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous voudrez, mais je la voyais. A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou, et, pour me fuir moi même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai avec fureur; mais au bout de « deux brasses, je me trouvai arrêté par une substance épaisse. Le fond diminua sensiblement. J'étais dans la vase.

    Alors, comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de sifflements, la pluie de force ; la nuit devint plus épaisse, et il me sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je voyais toujours les deux yeux vides de ce Dubreuil qui me regardaient. Ce fut plus fort que moi : je sentais comme une défaillance, et pourtant je me roidissais en criant et râlant du fond de la gorge : Ah ! mon Dieu ! on aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là ; car, après ça, je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'affleurée. Enfin, me disais-je.

    Tom, tu n'es pas une femme. Si tu réussis, pense que tu vas voir ta mère, ton frère ; tu as échappé à ce gredin de manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai ; mais Dubreuil était un gueux, et tu es un homme, ou, ce qui est plus clair, tu as des patins, et il n'en avait pas. Ainsi, du cœur au ventre, mordieu ! et va de l'avant.

    Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et toujours nageant et sondant, avec mes mains, les bords du banc, je trouvai un endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds, et je glissai accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes.

    Ces patins étaient faits de deux planches de sapin très larges et très minces, qui, par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m’empêchaient d'y enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc : puis je me remis à l'eau et à nager pour gagner les autres. Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu d'enfant; aussi je traversai le second et le troisième bancs sans y penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie après mon départ du ponton. C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer à sa toilette : j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je trouvai un ruisseau près du moulin; je me débarbouillai et, un quart d'heure après, j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.

    Ce qu'il fallait à tout prix pour moi, c'était gagner la côte, et là, de gré ou de force, troua ver un canot pour traverser la Manche. Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou trente lieues de Portsmouth, tout au plus. Je commençais à me démoraliser. Tant qu'il n'y avait eu que des obstacles à vaincre, çà allait tout seul, parce que les obstacles. çà monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à prendre garde, qu'à avoir peur d'un scheriff ou d'un watchman, çà ne m'allait plus. En« fin, un matin, c'était pardieu un mercredi matin, j'avais marché toute la nuit, et je me trouvais auprès de Folkestone, petit port pêcheur sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j étais harassé, presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur. Il faisait chaud, et je m'étais assis sous deux grands arbres qui ombrageaient un banc situé à la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la côte.

    J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte à me confier son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette maison : c'était une voix de femme. Machinalement ou par curiosité je monte sur le banc, et j'aperçois une belle jeune femme avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe blanche.

    Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse là; mais au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, a que je reconnais tout de suite. Ce bijou et l'endroit de la côte où je me trouvais me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais, ma foi, pas : aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, et il y avait de quoi ; mais je la rassurai bientôt en lui disant en parfait anglais : — Vous êtes la femme du capitaine Dulow.

    Est-il ici?

    Oui, Monsieur.

    Vous a-t-il parlé du capitaine Tom Souville, qui lui a donné ce bijou? lui dis-je en lui montrant un petit poisson d'or à écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à une chaîne avec sa montre.

    Sans doute, Monsieur, c'est au capitaine Souville que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant avec ses grands beaux yeux étonnés.

    Eh bien! Madame, le capitaine Thomas Souville, c'est moi : je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi !

    Vous, Monsieur!. Ah! quel beau jour pour mon William, Monsieur!. Suivez-moi.

    Dulow était à la promenade, il revint bientôt et me reçut bravement comme j'y comptais ; il me tint caché dans sa maison, dont la position était assez commode pour cela. Le jour, je ne sortais pas, et le soir, à la brune, nous allions nous promener sur les falaises, avec sa femme et sa sœur, excellente personne aussi. Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant : Dulow, qu'elle le porte en souvenir de son mari.

    Vous voyez que çà s'est bien trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu Mme Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de vous le dire, c'est une misère : dans ce temps-là, ç'avait été beaucoup pour lui et rien pour moi; mais il s'en souvint : c'était tout simple, à sa place j'aurais fait tout « de même. Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner : c'était très difficile à trouver un canot.; il était impossible d'éviter les gardes-côtes; les « vents étaient contraires et variables, ce qui n'était pas vrai. Enfin,je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne volonté. C'était dur, à trente lieues de France. Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir il dit à sa femme et à sa belle-sœur comme d'habitude : Mesdames, prenez vos chapeaux et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux. Nous nous pro« menâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste, le temps se passait, j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas a dû être ingrat. Le soleil était couché, et la nuit « commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant près d'une petite anse Dulow me dit en levant le nez en l'air :

    - Capitaine que dites-vous de ce vent-là? C'était une jolie brise de plein nord.

    Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un pauvre prisonnier qui aurait un canot, pour se trouver demain matin couché dans la maison de sa mère.

    Eh bien ! alors, me dit Dulow, capitaine, embrassez ces dames et partez.

    Je ne compris pas tout de suite : c'était trop loin de ma pensée du moment.

    Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière un morne où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une misaine, et une trinquelte amarrée à une roche.

    Excusez-moi, me dit alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps ; mais il fallait que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette nuit dans ces parages; il m'est dévoué, il sait ce que je vous dois : cette nuit vous pourrez passer sans crainte.

    Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien ; j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi et je sautai dans ce canot. J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une longue vue de nuit et une mèche.

    Je fis un dernier signe à ces dames et à Dulow, et je démarrai. J'étais libre.

    Je courus grand large; la mer était superbe, un temps de petite maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne, car au bout d'une heure de marche, je distinguai une corvette peut-être anglaise, sur laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce petit accident me retarda un peu, mais, le lendemain matin au point du jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.

    Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et qu'en regardant deçà et delà avec leurs longues vues voilà qu'ils m'aperçoivent dans mon bateau. - Tiens; un prisonnier qui s'échappe, dit l'un. - Bon. si c'était le capitaine Souville, dit l'autre. — Ça se pourrait, dit un troisième. Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse, au lieu d'entendre : si c'était, entend : c'est le capitaine Souville. Il part comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant, comme un sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un canot.

    Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu.

    Je n'étais pas à une portée du canon du port. Je n'ose pas dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre et me convoyaient : c'étaient des hommes, des femmes, des enfants ; c'étaient des hourras, une joie, des cris de : « Vive le capitaine Souville ! qui me faisaient pleurer comme une bête ; et puis au bout de tout ça, sur la jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue. Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot, en criant toujours : Ma mère ! je me sens arrêté au bas de la jetée par un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me demande mon passe-port !

    C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander mon passeport. Mon passeport ! l'animal! comme si j'arrivais dans sa ville par la grand'route et en vinaigrette.

    Demander son passeport au capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons a d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même ! Un chien qui venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds au-dessus de moi ! Aussi, comme il faisait mine de se mettre en travers de l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes, se rafraîchir dans le port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eut de fameux, c'est que ces diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbotaient d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse, ajouta le capitaine qui riait encore de ce souvenir. Voilà, Messieurs, nous dit enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre, mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce misérable Dubreuil et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec « ses deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.

    Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine, l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait si bien à toutes les exigences de ce récit animé. Je n'ai rien omis, rien changé; mais quelle différence; que cela me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à moi qui l'ai vu!

    Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange bizarre de deux hommes : l'un grandiose, énergique, bouillant et intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par cœur. Ce qui m'avait encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins les uns pour les autres, ces services où il s'agit à chaque pas de vie et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et cela sans se dire : merci, frère! car ils ne se disent pas merci entre eux.

     

    Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir, vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être cette main reconnaissante sera-t-elle glacée ; mais c'est comme cela qu'elle vous aura dit merci, c'est comme cela qu'une autre fois vous direz merci à d'autres.

    CHAPITRE XVIII

    Nouvelle campagne à bord du Renard. — Sauvetage de l'Honorine. — Souville prend un cutter à lui tout seul. — La paix. Souville capitaine de paquebot. — Conseiller municipal. —

    L'homme bienfaisant. — Une fin paisible.

    Comme on l'a vu par ce récit, cette captivité de Tom Souville ne fut pas de longue durée. A peine eut-il mis le pied sur la jetée de Calais qu'il ne songea plus qu'à repartir.

    Il reprit donc le commandement du Renard qui fut armé de nouveau, car les armateurs l'avaient démonté lorsqu’ils avaient su le capitaine cloué sur les pontons ; cette fois, au plaisir que notre corsaire éprouvait toujours à repartir sur mer, se mêlait une malicieuse et légitime satisfaction d'amour-propre. Les Anglais ne me tiendront jamais, répétait-il avec fierté, et je leur ferai payer cher ces petits voyages d'agrément sur leurs vieilles carcasses de navire que je trouerai comme une écumoire. Il poussa même l'audace jusqu'à se présenter à portée des feux de Douvres, et, dans cette première sortie, il amarina un bâtiment qui était escorté d'une corvette. Heureusement le combat ne fut pas long, et, par le temps affreux qui sévissait dans le chenal, le croiseur, contrarié par le vent, n'eut pas le temps d'arriver.

    Cette prise fut dirigée sur Calais. Le reste de la campagne, malgré ses heureux résultats, ne donna lieu à aucun fait d'armes bien saillant. Il semblait de chaque côté qu'on fut las de cette interminable guerre, et même du côté des Anglais un relâchement de surveillance était sensible ; les corsaires, qui généralement désarmaient à la fin de l'hiver, profitaient de cette apathie relative pour continuer leurs courses pendant presque toute l'année. Il en fut ainsi pour Tom Souville, qui ne cessa de faire campagne pendant le cours de 1813.

    Le 8 octobre, Tom Souville donnait la chasse à un bâtiment anglais, lorsqu'il aperçut un corsaire, l'Honorine, capitaine Drosier, qui faisait des signaux de détresse. En amarinant une prise, ce navire, par suite de la violence du choc contre le brick ennemi, s'était fait des avaries tellement grandes qu'il coulait bas. Tom Souville abandonna la chasse ; malgré son équipage qui ne voulait pas lâcher sa proie, et dont il ne se fit obéir que le pistolet à la main, il vint au secours de l'Honorine et sauva la vie à quatre-vingts hommes. Quelques instants après, l'Honorine sombrait.

    Ce secours si généreusement donné et cette conduite si désintéressée valurent à Tom Souville de nobles louanges que le Ministre répandit à son sujet dans une lettre adressée au commissaire de Marine. Cette lettre se terminait ainsi :

    Celte action me rappelle toutes celles qui ont depuis longtemps fait distinguer ce brave capitaine; elles motivèrent le rapport que j'en fis à l'empereur en avril 1812, et d'après lequel Sa Majesté daigna le nommer membre de la Légion d'honneur.

    Je vous charge de donner au capitaine Souville de nouveaux témoignages de ma satisfaction pour sa conduite en cette circonstance, et vous en ferez prendre note sur les registres de l'inscription maritime.

    Signé : Duc DE GRÈS.

    Enfin, le 23 mars 1814, Tom Souville fait, sur la prise d'un navire échoué, un rapport dont nous nous garderons de modifier le texte, car cette pièce montre bien sous sa vraie couleur le caractère courageux et un peu gascon de ce d'Artagnan de la mer qui, par ruse, avait su prendre un navire à lui tout seul.

    Voici ce rapport.

    Calais, 23 mars 1814.

    Le Chevalier de l'Empire, Souville, Membre de la Légion d' honneur, commandant le corsaire le Reiiar d , cal)lla i iie de la Compagnie des Canonniers de * des Canonniers de la Cohorte Urbaine de la ville de Calais..

    A Monsieur le Commissaire de Marine chargé du service.

    Monsieur le Commissaire, J'ai l'honneur de vous faire rapport qu'hier 22, vers 2 heures et demie, ayant eu connaissance qu' un grand cutter anglais avait touché à la côte en travers des Oye environ deux heures et demie, je m'empressai de réunir mon équipage pour m'y rendre. Je me mis à la tète, et m'acheminai de suite vers la côte.

    M'étant aperçu en chemin que le cutter faisait porter une ancre et craignant qu'il ne se retirât avant notre arrivée, je courus dessus au grand galop. Sur ma route, je rencontrai dix employés de la Douane qui me dirent avoir attaqué le cutter, que la mousqueterie leur avait blessé un homme et les avait forcés d'abandonner l'attaque.

    Je les engageai à retourner sur ce bâtiment.

    Ils me répondirent qu'il était armé arrière à ne pouvoir le prendre sans de très grandes forces.

    Je continuai de m'approcher pour pouvoir reconnaître la force du bâtiment et voir les moyens de le réduire. Je retournai ensuite sur le petit piquet d'employés des douanes et je trouvai à leur tête M. Alexandre, officier des Douanes, qui me proposa d'aller le reconnaître et le plus près possible. J'y consentis, et de suite nous partîmes. A quelque distance il me laissa pour rallier son monde; je continuai seul; mettant un mouchoir blanc au bout d'une baguette, je fus droit au cutter. J'engageai le capitaine à se rendre pour éviter le massacre de son équipage et surtout, ce que je ne lui dis pas, par la crainte qu'un brick anglais armé, qui était en vue ne vînt le protéger et ne lui facilitât les moyens, ou de se relever de la côte, ou de sauver son équipage, et mettre le feu au cutter.

    Il me répondit qu'il ne voyait pas de force capable de le prendre, qu'il était bien armé, qu'il ne se rendrait qu'à la dernière extrémité. Je le quittai donc et fus rendre compte à M. Paillard, Inspecteur des Douanes, qui arrivait, des dispositions de l'ennemi. Je l'engageai à faire mettre en bataille son piquet des Douanes avec mon équipage arrivé avec lui. Je retournai sur le cutter pour le prévenir que nous allions l'attaquer ; le capitaine me répondit qu'il nous attendait.

    Dans l'espoir de le faire rendre, je lui dis que plusieurs bataillons avec de l'artillerie arrivait dans un moment et que, une fois le feu engagé, l'on ne serait plus maître d'arrêter l'action.

    Il parut hésiter un instant. Toujours persuadé que, s'il se défendait et que s'il était secondé par le brick en vue, il pourrait se relever ainsi que cela avait déjà eu lieu plusieurs fois, ou de pouvoir sauver son équipage dans ses embarcations et mettre le feu au cutter, je lui dis que, s'il se rendait sans défense, il pourrait être considéré comme naufragé.

    Il me répliqua que cela n'était pas possible, vu qu'il était bâtiment armé. Je crus alors devoir lui dire, toujours persuadé que, s'il se défendait, on aurait du mal à le prendre, ou il nous tuerait beaucoup de monde, je crus, dis-je, devoir lui dire, que, s'il voulait se rendre, il serait renvoyé en Angleterre. Je représentai à son équipage les risques qu'ils couraient, tandis qu'en se rendant ils ne perdraient qu'un bâtiment qui ne pouvait plus leur servir.

    Le vin, qui paraissait travailler ces hommes, a les fit murmurer. Le capitaine alors demanda une heure pour se décider ; craignant le retour de la marée, je lui dis qu'on ne pouvait lui acte corder aucun délai. Il me pria alors de me retirer hors de la portée de la voix pour consulter son état-major. Je le fis et je leur vis à plusieurs reprises lever la main comme faisant serment.

    Cette conférence me paraissant longue, je retournai sur le cutter et dis au capitaine de se presser. Il me répondit alors qu'il se rendait aux conditions proposées. Il me demanda qui j'étais, et je lui répondis que j'étais capitaine des canonniers. Je montai de suite à bord : il était quatre heures. Je signai les promesses qui lui avaient été faites; j'amenai son pavillon et fis de suite rendre compte de ce que j'avais fait à M. Paillard, qui alors fit avancer son monde et le mien le long du bord du cutter.

    Tous les Anglais et ce qui leur appartenait furent débarqués. A cinq heures, toutes les autorités arrivaient. Je remis le commandement du cutter à M. le Gros, officier chargé du mouvement, et je me mis sous ses ordres avec mon équipage.

    A la mer montante, nous relevâmes le bâtiment avec la même ancre que les Anglais avaient fait porter. Les précautions et toutes les bonnes dispositions prises par M. le Gros furent couronnées de succès. Nous réussîmes à amener le bâtiment en rade et nous revînmes dans le port, à la marée à ce jour ici, à une heure après-midi.

    Enfin 1814 était arrivé; cette année la paix avait été conclue avec l'Angleterre. Le rôle des corsaires était fini, et tous ces braves marins de Calais,qui avaient suivi Tom Souville et bien d'autres capitaines de course, durent rentrer dans la vie civile, mettre un terme à leur vie d'aventures et désormais ne lutter pour l'existence que par des moyens plus pacifiques.

    Il faut l'avouer, ce changement de vie, ce passage des fièvres de la turbulence aux fadeurs du repos ne s'effectua pas pour eux sans difficulté et sans peine. Les têtes échauffées par d'aussi incessants combats furent longues à se calmer et les rapports entre les marins français et anglais ne furent pas toujours des plus faciles. A Douvres ou à Calais, il n'y avait pas de semaine qu'on n'eut à constater des rixes sanglantes entre matelots ; il fallut un temps considérable pour apaiser ces haines ; aujourd'hui elles paraissent ne plus exister qu'à l'état de légende ; espérons qu'aucun souffle mauvais ne ravivera le feu qui couve peut-être encore sous la cendre.

    Tom souville, lui aussi, devait sentir qu'après une vie aussi tourmentée l'heure du repos avait sonné. Il ne s'était conservé, malgré toutes les captures qu'il avait faites, qu'une très petite fortune ; grâce à la simplicité de ses goûts, elle aurait suffi à assurer son indépendance. Mais il n'avait, à la paix, que trente-huit ans; c'était trop pour rester inactif. Un poste s'offrait qu'il était merveilleusement apte à remplir, qui le laissait sur la mer sans l'éloigner de son pays natal : c'était le commandement de la malle française de Douvres à Calais ; il le demanda, l'obtint, le conserva longtemps et ne l'abandonna que peu d'années avant sa mort. Au sortir de la guerre, ces fonctions de capitaine de malle étaient assez délicates à remplir. Dans ses rapports continuels entre deux peuples qui sortaient d'une guerre si longue et si acharnée, il y avait beaucoup de susceptibilités à ménager et il fallait une grande adresse pour éviter des froissements prompts à naître. Tom Souville s'acquitta de sa tâche avec une si grande franchise et une simplicité si pleine de tact et de bonhomie, qu'il s'attira même les sympathies des Anglais et de tous les hauts fonctionnaires du gouvernement britannique ; il savait leur parler et traiter avec eux les affaires embarrassantes sur un ton d'amabilité et de bonne grâce qui aplanissait d'avance les difficultés ; au besoin, il les accueillait dans sa famille avec une courtoisie qui ne s'oubliait jamais. Et puis son rôle lui était rendu singulièrement plus aisé par sa réputation d'humanité et de bravoure à laquelle ses anciens ennemis ne cessaient de rendre hommage et de payer leur tribut d'admiration.

    Son service ne l'empêcha pas d'ailleurs de s'occuper de la ville et de remplir certaines autres fonctions où son expérience et son humanité trouvaient encore un assez large champ d'action.

    Capitaine d'artillerie de la garde nationale, président de la société humaine, administrateur de l'hospice (celui de ses titres auquel il tenait le plus), membre du conseil municipal mais s'occupant peu de politique, il s'acquittait de ses tâches si diverses avec un zèle et un dévouement au-dessus de tout éloge.

    Le 3o juin 1814, il fut décoré de l'ordre du Lys, probablement en souvenir des services rendus aux familles de Choiseul et de Montmorency, après l'affaire de Quiberon.

    Le 19 décembre 1816, Tom Souville s'élance dans un canot, avec quelques marins, pour aller au secours de cinq hommes qu'on apercevait dans les haubans du brick anglais l'Euphrcite, capitaine Robert Cranford, qui, jeté parmi les brisants à l'est de Calais, se trouvait dans le plus imminent danger. Deux fois il tenta de s'avancer près du navire et de franchir les brisants ; deux fois son canot chavira : une demi-heure après les cinq malheureux, qu'il avait vainement cherché à sauver, étaient engloutis par les flots.

    Le 21 février 1819, accompagné de six marins, il se risqua sur une petite embarcation, et sauva trois passagers anglais à bord du paquebot le Sally, qui venait de Douvres, et avait fait naufrage sur la côte, à l'est du port de Calais.

    Enfin, le 2 mars 1820, il sauvait, avec le concours du capitaine Sagot, plusieurs hommes du brick anglais l'Iris, capitaine Légender, qui était en perdition dans le nord-ouest de Calais, à deux encablures du port. Pour récompenser les marins qui l'avaient secondé, une souscription fut ouverte à Douvres et donna cent quarante-cinq livres.

    Voici les deux lettres qu'il reçut à ce sujet :

    DIRECTION GÉNÉRALE DES POSTES Secrétariat Général

    Paris, le 15 mars 1820.

    « Monsieur,  J'ai appris avec un vif intérêt votre dernière belle action. Il faut bien s'exprimer ainsi avec vous, qui avez déjà signalé tant de fois, dans de pareilles occasions, votre courage et votre dévouement.

    Quoique la plus douce récompense de semblables faits soit dans le sentiment,1 qui les inspire, et que vous ayez déjà reçu le prix de celui qui vient d'être rendu public, je ne puis cependant, comme chef d'une administration à laquelle vous êtes attaché, laisser sans un témoignage particulier d'estime et d'admiration le beau mouvement qui vous a porté au secours du bâtiment naufragé dernièrement sur vos côtes.

    Recevez donc mes félicitations les plus sincères d'un trait qui honore la France et l'humanité, et agréez l'assurance de ma considération la plus distinguée.

    « Le Conseiller d'État, Directeur Général des Postes.

    « Mery. »

    M. SOlwille, capitaine du Paquebot de malle l'Iris, à Calais.

    « J'embrasse de tout mon cœur le brave capitaine, et je lui envoie une lettre de félicitations de M. de Méry, en le priant d'agréer aussi les miennes.

    « ROGER. »

    Le 30 octobre 1826, Tom Sou ville fut nommé Chevalier de Saint-Louis.

    Comme il a déjà été dit dans les notes sur sa vie, il avait acheté à Saint-Pierre-les-Calais, rue de la Vendée, une petite maison de campagne qu'il habita dans ses dernières années, et c'est dans cette retraite qu'il mourut le 3i décembre 1839.

    Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici l'article nécrologique qui parut dans le Journal de Calais, le 2 janvier 1840:

    La ville de Calais vient de perdre l'un de ses officiers de marine les plus distingués : M. le capitaine Tom Souville, Chevalier de la Légion d'honneur et de Saint-Louis, conseiller municipal, est mort le 31 décembre à quatre heures après-midi, âgé de 64 ans.

    Sa valeur, son intrépidité lui ont mérité une brillante réputation à une époque féconde en illustrations guerrières; de nombreux naufragés ont été sauvés ou secourus par l'humanité et le courage du capitaine Souville, dont la biographie a déjà été écrite dans les tablettes historiques du Propagateur, et par M. Eugène Sue, voir l'Industriel du 2 juin 1832.

    Les obsèques ont eu lieu hier matin à onze heures. Les autorités civiles et militaires, le conseil municipal, les légionnaires, un grand concours de citoyens suivaient son convoi qu'escortaient des détachements de la ligne, de la garde nationale et la compagnie de nos artilleurs, dont il avait été pendant plusieurs années le commandant; la musique de la garde nationale précédait le convoi que terminaient les respectables sœurs de l'hospice civil conduisant les vieillards et les enfants des deux sexes de rétablissement, dont le capitaine Souville avait été longtemps l'un des administrateurs. Aussi, au passage devant l'église de l'hospice, le vénérable M. Dufour, vieillard octogénaire, aumônier de la maison, vint-il recevoir le corps, et avec les cérémonies d'usage adressa à Dieu des prières ferventes pour le repos de l'âme du défunt. MM. le colonel Ricard, commandant de la ville; Legros père, ancien capitaine au long cours; Pigault de Beaupré, conseiller municipal; Maressal de Marsilly, capitaine des artilleurs de la garde nationale, portaient les coins du poêle. Rendu au champ du repos, M. G.-F.

    Spiers, après avoir adressé des remerciements à la compagnie d'artillerie et aux marins qui étaient venus spontanément rendre les derniers devoirs à leur ancien chef, prononça le discours suivant, qui fut écouté dans un religieux silence : Messieurs, encore une étoile qui file!. encore un brave qui disparaît !. Tom Souville vient d'être enlevé à son honorable famille, à ses amis qui savaient apprécier son âme chaleureuse, à ses concitoyens dont il avait si justement mérité l'estime.

    Tom Souville était bon, serviable et surtout bienfaisant; mais ce que beaucoup de personnes ignorent, ce sont les nombreuses charités qu'il se plaisait à faire en secret. Honneur donc à celui qui cachait la main qui allait dans l'ombre secourir l'infortune!

    Il n'entre point dans notre pensée de faire ici la biographie du capitaine Souville. Une plume plus habile que la nôtre viendra, nous l'espérons, s'acquitter de ce soin. Toutefois, nous vous citerons quelques faits de sa vie si remplie d'événements.

    Jeune encore, il se dévoua à la carrière maritime et sut toujours s'y faire distinguer. Il assista au combat naval de 13 prairial an II, célèbre à jamais par la défense héroïque du vaisseau le Vengeur. Là, il reçut une blessure. Dans un âge plus mûr, il fut décoré de la croix des braves sous l'empire. Plus tard, il commanda longtemps une des malles françaises, fut également capitaine d'artillerie de la garde nationale, administrateur de l'hospice, conseiller municipal, président de la société humaine, et toujours, dans l'accomplissement de ces fonctions, il apporta un zèle et une intégrité remarquables.

    Le capitaine Souville avait d'excellentes qualités; mais il fallait le connaître, il était bizarre parfois, et la brusquerie n'était pas étrangère à son caractère ; cependant, au fond, il était bon, humain et toujours prêt à obliger. Ce qui distinguait principalement celui dont nous déplorons la perte, c'était une bravoure à toute épreuve. Il était essentiellement homme d'action et d'énergie, mais pour qu'il déployât tous ses moyens, il lui fallait des événements extraordinaires : les temps de calme et de tranquillité n'allaient point à son cœur bouillant; son élément, c'était le péril; on l'y voyait toujours intrépide; il se montrait toujours généreux après la victoire. Il a donné aussi des preuves d'une grande philanthropie en se précipitant maintes fois dans les flots pour sauver son semblable.

    Pendant la guerre, il s'empara d'un grand nombre de bâtiments ennemis et relâcha par humanité les prisonniers inoffensifs. Prisonnier à son tour il s'évada et revint en France, après avoir montré dans cette circonstance un courage qui allait jusqu'à la témérité.

    Mais nous en avons dit assez, Messieurs ; notre but n'a été que de jeter non des fleurs, mais des lauriers sur la tombe d'un vieil ami, d'un brave, d'un honnête citoyen, et surtout d'un homme bienfaisant au plus haut degré.

    Adieu, Tom Souville. Adieu.

    J'espère que ceux qui jetteront les yeux sur ces quelques pages diront comme nous : Voilà un brave marin dont la vie, toute faite d'héroïsme et de cœur, a été bien dignement et noblement remplie !

    Paris, mai 1895.

     

    FIN