• Un programme de nuisances anti-allemandes

    Un programme de nuisances anti-allemandes

     

    C'est dans un esprit teinté de revanche, qu'il fut décidé avec mon cousin Jean Pierre, d'établir un programme de nuisances envers les occupants. Durant cette période tourmentée, il nous sembla normal de réagir contre la domination militaire étrangère alors que nous n'étions que des gamins de treize et seize ans. Entre temps, des petits méfaits étaient exécutés comme par exemple, ceux effectués sur les poteaux indicateurs de direction des Allemands.

    A cet effet, il nous arrivait d'inverser ces pancartes en nous rendant à Sangatte au domicile de notre tante Annette. Ces indicateurs étaient constitués d'une planche ordinaire clouée directement sur un poteau de bois ou fixée à l'aide d'un simple collier. En exerçant une pression sur ces derniers et en exécutant un quart de tour, ces enseignes se désassemblaient relativement facilement. Il suffisait ensuite de replacer cet indicateur dans la direction opposée. Les véhicules indésirables se dirigeaient alors vers une destination improvisée contraire à leur itinéraire et se perdaient dans la nature.

    La privation des moments irremplaçables de notre jeunesse nous donnait l'envie de tourmenter les responsables. Notre premier projet important consista à la fabrication de litres en verre explosifs grâce à l'utilisation du carbure. Par une belle journée d'été de l'année 43, mon cousin J.P. scout de France acheta dans une droguerie de Calais un kilogramme de carbure. Ce produit servait à fournir du gaz pour les lampes d'éclairage de l'époque étant donné les multiples coupures d'électricité. A l'aide de son vélo usé de teinte rouge bordeaux, il vint me chercher pour cette importante expédition. Une remorque en bois, de couleur prune, était attelée à sa bicyclette dans laquelle je pris place. Cette charrette contenait déjà le kilo de carbure, un bidon de scout plein d'eau et une vingtaine de litres de bière vides comportant tous un bouchon métallique hermétique.

    Ce talus longeant un fossé était recouvert d'une herbe d'un vert lumineux, laquelle était parsemée d'une multitude de coquelicots d'un rouge provoquant. Par endroits, des petites fleurs bleues des champs perçaient ce gros tapis vert. Celui-ci était quelques fois occupé par des petits groupes de floraisons jaunes. Ce reste de colza était venu s'échouer là comme pour échapper aux surfaces cultivées. Un endroit plus calme en quelque sorte. Des odeurs de foin coupé, de végétaux et parfois de fumée d'herbe brûlée embaumaient le secteur. La charrette était entièrement cernée par les senteurs naturelles.

    Je ressentais en même temps des sentiments de gêne en voyant mon partenaire souffrir à grands coups de pédales. Cependant, j'appréciais ces parfums campagnards. Mais qu'importent la souffrance et l'effort, si le résultat espéré récompense nos peines. Chemin faisant, le village de Sangatte avait été atteint. C'est à cet endroit qu'il avait été décidé de répartir nos litres explosifs. Les lieux privilégiés se situaient le long des sentiers menant aux blockhaus sous des véhicules militaires en stationnement, près des poubelles de bâtiments occupés, ainsi que tous lieux propices à notre activité, devenue captivante. L'essentiel constituait à capsuler le litre, au dernier moment car l'explosion survenait alors dans un temps relativement court. C'est par ces opérations inconscientes que la plupart de nos jeudis se déroulait avec le grand regret de ne pouvoir en faire davantage.

    Notre deuxième opération de nuisances fut réalisée par la mise en oeuvre de crevaisons forcées sur les pneumatiques des véhicules gris vert. Tout reposait sur la fabrication d'un "clou perceur", lequel était confectionné de la manière suivante : la matière de base provenait d'un tuyau de plomb d'écoulement d'eau de lavabo. Ce dernier était découpé en tronçons de cinq centimètres de long. Ce découpage nous apportait un carré de plomb écrasé de cinq centimètres sur cinq en double épaisseur. Au centre de ce socle de plomb, donnant une bonne assise, le clou d'environ trois centimètres était enfoncé. Tout le reste, concernant le mode d'emploi, tombe naturellement à l'esprit.

    Sous les pneus des véhicules indésirables, il suffisait de placer un clou, la pointe vers le ciel. Parfois, un clou placé à l'avant de la roue accompagnait un autre clou placé à l'arrière, en cas de marche arrière éventuelle du véhicule. Ces clous pointés vers le ciel, comme pour invoquer une prière, n'attendaient que l'heureuse heure de départ de l'automobile. Ensuite, s'accomplissait l'observation du bon déroulement de notre action. En se déplaçant à cinquante mètres de l'endroit où survenait l'événement, il était fréquent de nous réjouir des résultats satisfaisants obtenus. C'était l'heure également des félicitations mutuelles relatives au parfait fonctionnement de notre engin artisanal.

    Notre troisième activité extravagante durant nos vacances s'exerça avec la même mentalité. Avec mon cousin, il nous arrivait souvent de monter dans le grenier de la maison familiale. A ce deuxième étage, il existait une large fenêtre qui s'ouvrait sur le boulevard Gambetta. Cette ouverture nous offrait une vue panoramique sur l'intense trafic qui s'effectuait plus bas. A ce poste élevé et à l'aide de nos deux frondes constituées de lanières de caoutchouc de chambre à air d'automobile, notre passe-temps s'effectuait en projetant des cailloux sélectionnés sur les véhicules circulant plus bas. Une nouvelle fois les véhicules verts kaki ainsi que les camions de l'organisation Todt qui transportaient les matériaux nécessaires à la construction des fortifications en bord de mer furent avantagés. Les pare brises de ces camions étaient visés avec le plus grand soin. Le jour, ces activités d'adolescents nous occupaient l'esprit mais par contre lorsque la nuit arrivait, l'ombre des bombardements malfaisants nous rendait l'existence infernale.

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