• La chance, qui nous avait abandonnés ces derniers jours était enfin de retour. En effet, mon père trouva en location, dans un modeste hôtel, deux chambres ordinaires sans grand confort et ce logement apporta à la famille un extrême réconfort. L'hôtel se situait le long d'une large rivière ressemblant à un canal allant se jeter dans la mer. Un pont très imposant enjambait ce cours d'eau où des mouettes venaient s'ébrouer et s'agiter en lançant des cris stridents. Ce spectacle naturel représenta pour la famille le seul paysage et la seule curiosité lors de nos journées d'immobilisation.

    Deux jours plus tard et par ce pont fatidique, nous avons aperçu, avec tristesse, l'arrivée des véhicules flambant neufs des envahisseurs. Les capots des camions et autres engins étaient tous recouverts du grand drapeau à croix noire sur fond blanc et rouge. Cet emblème voyant ne m'annonça rien de bon et ce jour-là, j'avais ressenti pour la première fois un sentiment d'humiliation apporté par la débâcle. Maintenant que les troupes d'occupation avaient pris place sur une zone importante du territoire national, il était temps de songer au retour.

    Après une semaine de remise en état des services administratifs de la Ville, mon père s'occupa, près de la mairie de Saint-Brieuc, des conditions nécessaires pour revenir dans notre ville. Pendant ces différentes démarches, mon père avait fait la connaissance de Monsieur Brillet qui demeurait près d 'Ardres. Il nous demanda de le rapatrier afin de regagner son domicile sans se faire remarquer. Durant cette période tourmentée, la discrétion était souhaitable pour tout déplacement. Bien que notre Viva-Quatre subisse déjà une bonne charge, l'accord fut conclu. Le chemin du retour commença avec moins de place sur nos sièges et aussi plus de crainte sur la résistance du véhicule surchargé.

    A juste titre, ce doute se révéla exact. En arrivant à la moitié de notre parcours, la lame maîtresse avant gauche, supportant les ressorts de suspension, se brisa net. L'excès de poids l'avait emporté sur la robustesse de notre Renault.

    C'est à cet instant que notre passager démontra son utilité. En effet, Monsieur Brillet détenait, en plus de son esprit débrouillard, des qualités de mécanicien bricoleur.

    Après un court examen de la panne, notre bricoleur commença par démonter un piquet métallique servant de clôture à une pâture voisine.

    Après avoir levé l'avant du véhicule avec un cric, il plaça cette cornière tout le long de la lame brisée. L'ensemble fut relié avec de solides fils de fer.

    Après cette réparation de fortune, la Viva-Quatre était de nouveau prête pour reprendre le service.

    Le moteur fut relancé et notre Viva-Quatre rafistolée emporta tout son petit monde. En roulant de nouveau, toute l'équipe eut une pensée reconnaissante envers le propriétaire du piquet dérobé qui, sans le savoir, nous sauvait d'un mauvais pas. Le reste de l'itinéraire se poursuivit à vitesse réduite afin d'éviter une casse encore plus importante. La Renault était comparable à un sportif essoufflé qui ménage ses forces pour assurer son parcours. Une sorte de performance, si l'on peut dire. En arrivant à Ardres, notre compagnon de fortune nous remercia et par un fait du hasard extraordinaire, la famille le retrouva cinq années plus tard lors de l'évacuation de la population de la ville de Calais, assiégée par les troupes canadiennes.

    Lorsque l'on déclare que "le monde est petit", il existe dans cette citation une réelle vérité.

    La famille retrouva le domicile tant désiré avec une certaine affection pour cette vieille maison du N°80 de la rue des Soupirants. C'est donc dans une ville occupée que chacun reprit ses activités, le plus souvent contrariées.

    A noter au passage qu'une charmante tante, du côté de ma mère, s'était proposée pour garder notre maison durant notre absence. Pour cette brave femme, un exode représentait une fuite inutile. Après ce voyage tourmenté, cette remarque avait rejoint mon opinion. Restée seule et pour se consoler de cette inévitable misère, elle avait liquidé assez vite le stock de champagne se trouvant à la cave que mon père réservait normalement pour les jours de fête.

    Comme explication concernant la disparition de ce stock, elle nous déclara le dicton coutumier de l'époque : "Voici au moins une chose que les Boches n'auront pas". L'excuse était donc tout à fait recevable.

    Puis une année s'écoula durant laquelle mon père entreprit de construire un véritable abri en s'inspirant des anciennes fortifications militaires. Avec l'aide des deux manoeuvres maçons, un petit abri de cinq mètres carré fut édifié dans le fond de la cour de la rue des Soupirants. Des ferrailles en acier de toutes provenances comme des arbres de transmission de machines, des traverses de barres de lits métalliques, etc... furent coulés avec le béton.

    Les pavés de la courette, au moment du creusement des fondations, avaient été récupérés et le manoeuvre le plus ingénieux replaça ces derniers pour la finition de la toiture. Cette dernière avait la forme d'une pyramide qui donnait à l'ensemble la forme d'un cube de jeu de construction, coiffé d'un grand chapeau pointu.Ces quatre fortes pentes au sommet de l'édifice avaient pour objet de provoquer, soi disant, la déviation d'une bombe éventuelle. A la fin de l'année 41 et après ces laborieux travaux qui avaient provoqué de nombreux casse-tête aux deux manoeuvres peu expérimentés, la famille déménagea pour élire domicile au 110 du boulevard Gambetta.

    Cette nouvelle habitation comportait heureusement deux caves voûtées avec deux entrées totalement opposées. Cette disposition s'était révélée nécessaire pour les caves abris en cas d'effondrement de la construction.

    Mon père quitta cette ancienne demeure avec un certain regret en abandonnant cet abri original dont il avait été le créateur et l'architecte. Ce très mini blockhaus pourrait faire par la suite, en cas d'urgence, le refuge des nouveaux locataires.

    En vérité, le seul souhait que l'on pouvait leur adresser était de ne pas être contraints de s'y précipiter.


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  • Moments précieux en période malheureuse

    De nombreux bâtiments ont été détruits.

    L'école reprit ensuite dans des conditions très restrictives. Nous étions assis à trois élèves par banc de bois avec un seul encrier. Les classes étaient surchargées, mal chauffées, avec une mauvaise aération pour économiser les perditions de chaleur. La plupart de notre temps était mobilisé par des exercices d'alerte contre les bombardements. Ceux-ci devinrent à la fin de la guerre presque journaliers.

    Au retentissement des bruyantes sirènes calaisiennes, il fallait dégringoler les étages du collège et nous précipiter dans les caves. Au cours de ces exercices, un bruit assourdissant et prolongé provenant des semelles en bois des galoches retentissait au travers des étages et des escaliers. Les caves avaient été étayées avec de grosses poutres ressemblant aux traverses des rails de chemin de fer.

    Le soir, à vingt heures, un couvre-feu avait été institué et toutes les fenêtres des maisons, volets fermés, ne devaient laisser filtrer aucun rayon de lumière sous peine de graves sanctions. Les verres des phares de véhicules avaient été recouverts d'une peinture bleu pâle légèrement transparente. Aucune lueur ne devait être aperçue du ciel afin que les bombardiers anglais ne puissent se repérer. Lors de ces raids de bombardements peu utiles sur les villes, la majorité des cibles atteintes ne représentait que des habitations civiles, provoquant d'innombrables victimes innocentes.

    Pour faire respecter les conditions et le règlement institués par les élus locaux, un service de "Défense passive" avait été créé. Les membres de ce service circulaient constamment la nuit dans toutes les rues pour faire observer ces dispositions astreignantes. Le volontaire de "Défense Passive" disposait d'un vélo ayant le garde boue arrière peint en blanc, d'un casque de récupération de l'Armée Française, d'un brassard frappé "D.P.", d'un sifflet à roulette, d'une lampe torche et d'un laisser passer des forces d'occupation.

    Mon cousin Jean-Pierre s'engagea dans cette institution dans le seul but de pouvoir circuler librement la nuit. II côtoyait d & onc fréquemment les bombardements, presque toujours nocturnes. Avec un vieux vélo, il parcourait la ville en traversant les rues incendiées dans un décor funèbre. La fournaise des incendies faisait penser aux images de l'enfer. Les immeubles touchés étaient illuminés de manière étrange et la rue entière brillait en séquences momentanées. Les énormes flammes dessinaient des ombres lugubres et ondulantes sur les murs encore debout. Les pompiers ne disposaient que de camions extrêmement anciens et vétustes, survivants de la première guerre mondiale. Les bouches d'incendie ne disposaient que d'une pression d'eau insuffisante. Ils s'évertuaient, sans grand résultat, à combattre ces multiples incendies où, après une nuit d'efforts désespérés, il ne restait plus, le matin, qu'une montagne de briques et de décombres fumants.

    C'est dans cette ambiance malheureuse que se déroulaient en quelque sorte les moments précieux de notre jeunesse perdue qui auraient dû être, normalement en période de paix, les meilleurs passages de notre existence. Au cours de ces cinq années d'occupation, j'ai conservé, en souvenir, le personnage de Monsieur Marius. Ce dernier, dont la profession d'origine était électricien, entra, au moment de la crise des années trente, au service entretien dans la SARL DD et Cie que mon père dirigeait. Marius était avant tout un homme élégant. Ses chaussures toujours luisantes, son pantalon de golf de teinte claire et ses chaussettes blanches lui donnaient l'allure d'un vacancier sur le pied de départ en congé.

    Cet homme charmant détenait néanmoins un léger défaut, qui s'exerçait en courtisant les épouses de ses connaissances. Bien souvent, des disputes s'ensuivaient ainsi que des poursuites dans les rues sans trafic. Heureusement, notre ami possédait une belle bicyclette beige clair avec un dérailleur, ce qui lui permettait ; dans les situations difficiles, de semer ses poursuivants.

    Dès l'arrivée des troupes allemandes, la population avait remis, après des ordres très menaçants, tous les postes de radio à l'Hôtel de Ville de Calais ainsi que toutes les armes et en particulier les fusils de chasse. Notre ami Marius, avec ses connaissances en électricité et en radiodiffusion, s'était mis secrètement à fabriquer des petits postes récepteurs à galène. Il existait dans ce domaine un véritable créneau. Ce petit récepteur était composé d'une boîte en bakélite avec un couvercle dévissable. Sur ce dernier était installé un petit socle supportant le morceau de galène, minerai de sulfure naturel de plomb. Au-dessus de celui-ci, un petit levier se terminant par un ressort à boudin permettait, après tâtonnements, d'obtenir une station radio. Cette station, bien entendu, était réglée pour recevoir Radio Londres où l'on pouvait écouter les dernières nouvelles des différentes batailles ainsi que les messages personnels destinés aux résistants. Ce modeste récepteur, à l'aide d'un casque à écouteurs, diffusait les informations avec une très faible intensité.

     

    Marius était donc devenu le fournisseur de ces petits appareils avec la grande reconnaissance des amateurs intéressés du moment. En cette période de multiples privations, chacun essaya de détourner l'obstacle afin d'aboutir sur des solutions de rechange.

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  • Un programme de nuisances anti-allemandes

     

    C'est dans un esprit teinté de revanche, qu'il fut décidé avec mon cousin Jean Pierre, d'établir un programme de nuisances envers les occupants. Durant cette période tourmentée, il nous sembla normal de réagir contre la domination militaire étrangère alors que nous n'étions que des gamins de treize et seize ans. Entre temps, des petits méfaits étaient exécutés comme par exemple, ceux effectués sur les poteaux indicateurs de direction des Allemands.

    A cet effet, il nous arrivait d'inverser ces pancartes en nous rendant à Sangatte au domicile de notre tante Annette. Ces indicateurs étaient constitués d'une planche ordinaire clouée directement sur un poteau de bois ou fixée à l'aide d'un simple collier. En exerçant une pression sur ces derniers et en exécutant un quart de tour, ces enseignes se désassemblaient relativement facilement. Il suffisait ensuite de replacer cet indicateur dans la direction opposée. Les véhicules indésirables se dirigeaient alors vers une destination improvisée contraire à leur itinéraire et se perdaient dans la nature.

    La privation des moments irremplaçables de notre jeunesse nous donnait l'envie de tourmenter les responsables. Notre premier projet important consista à la fabrication de litres en verre explosifs grâce à l'utilisation du carbure. Par une belle journée d'été de l'année 43, mon cousin J.P. scout de France acheta dans une droguerie de Calais un kilogramme de carbure. Ce produit servait à fournir du gaz pour les lampes d'éclairage de l'époque étant donné les multiples coupures d'électricité. A l'aide de son vélo usé de teinte rouge bordeaux, il vint me chercher pour cette importante expédition. Une remorque en bois, de couleur prune, était attelée à sa bicyclette dans laquelle je pris place. Cette charrette contenait déjà le kilo de carbure, un bidon de scout plein d'eau et une vingtaine de litres de bière vides comportant tous un bouchon métallique hermétique.

    Ce talus longeant un fossé était recouvert d'une herbe d'un vert lumineux, laquelle était parsemée d'une multitude de coquelicots d'un rouge provoquant. Par endroits, des petites fleurs bleues des champs perçaient ce gros tapis vert. Celui-ci était quelques fois occupé par des petits groupes de floraisons jaunes. Ce reste de colza était venu s'échouer là comme pour échapper aux surfaces cultivées. Un endroit plus calme en quelque sorte. Des odeurs de foin coupé, de végétaux et parfois de fumée d'herbe brûlée embaumaient le secteur. La charrette était entièrement cernée par les senteurs naturelles.

    Je ressentais en même temps des sentiments de gêne en voyant mon partenaire souffrir à grands coups de pédales. Cependant, j'appréciais ces parfums campagnards. Mais qu'importent la souffrance et l'effort, si le résultat espéré récompense nos peines. Chemin faisant, le village de Sangatte avait été atteint. C'est à cet endroit qu'il avait été décidé de répartir nos litres explosifs. Les lieux privilégiés se situaient le long des sentiers menant aux blockhaus sous des véhicules militaires en stationnement, près des poubelles de bâtiments occupés, ainsi que tous lieux propices à notre activité, devenue captivante. L'essentiel constituait à capsuler le litre, au dernier moment car l'explosion survenait alors dans un temps relativement court. C'est par ces opérations inconscientes que la plupart de nos jeudis se déroulait avec le grand regret de ne pouvoir en faire davantage.

    Notre deuxième opération de nuisances fut réalisée par la mise en oeuvre de crevaisons forcées sur les pneumatiques des véhicules gris vert. Tout reposait sur la fabrication d'un "clou perceur", lequel était confectionné de la manière suivante : la matière de base provenait d'un tuyau de plomb d'écoulement d'eau de lavabo. Ce dernier était découpé en tronçons de cinq centimètres de long. Ce découpage nous apportait un carré de plomb écrasé de cinq centimètres sur cinq en double épaisseur. Au centre de ce socle de plomb, donnant une bonne assise, le clou d'environ trois centimètres était enfoncé. Tout le reste, concernant le mode d'emploi, tombe naturellement à l'esprit.

    Sous les pneus des véhicules indésirables, il suffisait de placer un clou, la pointe vers le ciel. Parfois, un clou placé à l'avant de la roue accompagnait un autre clou placé à l'arrière, en cas de marche arrière éventuelle du véhicule. Ces clous pointés vers le ciel, comme pour invoquer une prière, n'attendaient que l'heureuse heure de départ de l'automobile. Ensuite, s'accomplissait l'observation du bon déroulement de notre action. En se déplaçant à cinquante mètres de l'endroit où survenait l'événement, il était fréquent de nous réjouir des résultats satisfaisants obtenus. C'était l'heure également des félicitations mutuelles relatives au parfait fonctionnement de notre engin artisanal.

    Notre troisième activité extravagante durant nos vacances s'exerça avec la même mentalité. Avec mon cousin, il nous arrivait souvent de monter dans le grenier de la maison familiale. A ce deuxième étage, il existait une large fenêtre qui s'ouvrait sur le boulevard Gambetta. Cette ouverture nous offrait une vue panoramique sur l'intense trafic qui s'effectuait plus bas. A ce poste élevé et à l'aide de nos deux frondes constituées de lanières de caoutchouc de chambre à air d'automobile, notre passe-temps s'effectuait en projetant des cailloux sélectionnés sur les véhicules circulant plus bas. Une nouvelle fois les véhicules verts kaki ainsi que les camions de l'organisation Todt qui transportaient les matériaux nécessaires à la construction des fortifications en bord de mer furent avantagés. Les pare brises de ces camions étaient visés avec le plus grand soin. Le jour, ces activités d'adolescents nous occupaient l'esprit mais par contre lorsque la nuit arrivait, l'ombre des bombardements malfaisants nous rendait l'existence infernale.

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  • Le bombardement du 25 septembre 1944

     

    À partir de l'année quarante, chaque propriétaire de maison se mit à l'ouvrage pour construire un abri avec des moyens très restreints. Un très grand nombre de caves furent étayées à l'aide de poutres en bois, supportant les plafonds, reliées entre elles par des traverses consolidantes.

    Des bancs de bois rudimentaires fabriqués sommairement avec des planches de récupération avaient été placés contre les murs. Les entrées des caves comportaient un genre de sas en béton avec une entrée sur le côté de la façade de l'immeuble. Sur le mur extérieur, un écriteau comportait la mention "cave abri" avec le nombre de personnes pouvant y séjourner. C'est dans une de ces caves abri, le 25 septembre 1944, que je devais ressentir une des plus grandes frayeurs de la période des raids aériens.

    En effet, au cours d'une alerte précédée des sons stridents des sirènes de la ville de Calais, j'étais descendu avec ma famille dans la cave abri du numéro quatre-vingt-huit de la rue du Vauxhall. Le bombardement commença et comme à l'accoutumée il nous parut interminable. Les bombes semblaient tomber en même temps de partout. Puis les déflagrations se rapprochèrent dangereusement. Tout à coup, la cave abri se mit à trembler avec des trépidations et des secousses ressemblant à un tremblement de terre. Les bancs balancèrent sur le sol et les explosions devinrent assourdissantes.

    Brutalement un gros nuage suffoquant s'ensuivit. Ce nuage composé de poussière, de fumée, de ciment pulvérisé, de plâtre éclaté, gêna rapidement notre respiration. On ne voyait plus rien de précis au-delà de trois mètres. Les bombes étaient tombées sur notre immeuble. La première réaction dans cette terrifiante situation est de fuir au plus vite l'abri souterrain pouvant devenir un tombeau avec l'effondrement de la construction.

    Depuis le début de la guerre, nous nous étions rendus compte que de nombreuses victimes civiles étaient décédées, ensevelies sous le poids des décombres.

    Mon père sortit le premier et constata le sinistre. D'énormes flammes commençaient à gagner les étages de sa chère usine de Dentelles Leavers qui était mitoyenne à l'immeuble. À cet instant, il fut possible de remarquer dans son regard une sorte d'effondrement résigné accompagné d'une indescriptible tristesse.

    L'incendie dura la nuit entière avec une force dévastatrice du fait d'un matériel contre l'incendie déficient. La belle usine dans laquelle claquaient habituellement les bruits caractéristiques du métier Leavers, sons mécaniques et réguliers, était irrémédiablement condamnée.

    Les vingt-huit superbes métiers à Dentelles Leavers, fierté des vingt années de pénible travail de mon père, agonisaient dans un déluge caractéristique. Les poutres et les planchers brûlaient en créant une véritable fournaise. Les machines qui tombaient des niveaux supérieurs provoquaient de sourds grondements.

    Ces chutes étaient accompagnées d'une multitude de flammèches. Le secteur était enveloppé comme par un très épais brouillard. Une odeur prenante de bois brûlé, de caoutchouc calciné, de cendres incandescentes accaparait brutalement les soldats du feu.

    Le lendemain matin, il ne restait plus rien de l'imposante usine de quatre étages. Dans un décor des plus désolants, il ne subsistait plus qu'un énorme tas de briques, de ferrailles, de gravas et de matériaux fumants. C'est ainsi que par un bombardement allié de la Royale Air Force et à quelques semaines de la libération se terminait l'occupation des troupes allemandes.

    Entre ces bombardements, la population observait avec crainte les fréquents passages des bombes volantes appelées V-1. Ces V-1 décollaient des rampes de lancements dissimulées dans la forêt d'Éperlecques, située entre Calais et Saint-Omer sur un secteur ayant une certaine altitude, propice à leurs envols et leurs trajectoires. Ces bombes volantes étaient composées d'un fuselage trapu, lequel était encadré par deux petites ailes rectangulaires. De couleur très sombre, elles dégageaient un aspect mortuaire. Au-dessus du fuselage, une grosse tuyère projetait vers l'arrière une énorme flamme rouge aux reflets sinistres violet et jaune.

    Ce moteur à réaction émettait un son très grave et pesant. Ces bombes volantes porteuses d'une forte charge d'explosifs représentaient bien l'image et le symbole de la cessation de la vie. Ces bombes se déplaçaient parfois à basse altitude et semblaient voler au-dessus de nos têtes à distance rapprochée.

    Quelquefois le système de guidage ou un mauvais équilibre de l'engin le faisait dériver de son itinéraire prévu. Il allait alors s'écraser n'importe où au hasard du mauvais sort. Beaucoup de civils, une nouvelle fois, furent victimes de cette arme machiavélique. Il me venait parfois l'idée de comparer ces fusées néfastes à de funestes bourdons géants. Ces bombes auraient pu figurer pour l'époque dans une histoire de science-fiction dans laquelle on nous décrit des monstres apocalyptiques.

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    Les Calaisiens, vivant dans une ville quasiment détruite, ont subi les privations alimentaires et les réquisitions pour le STO.

    En ces périodes de crise, les privations alimentaires furent le lot quotidien de la population. Il n'y avait plus rien de disponible dans les magasins aux vitrines devenues désertes. Les cartes d'alimentation avaient été établies. Le rationnement était tout à fait insuffisant. Les adolescents de ces années quarante en subirent les mauvaises conséquences. Leurs croissances en cours demandaient au contraire une nourriture copieuse. Des soupes populaires avaient été créées pour les plus désavantagés. De nombreux vagabonds, dont le nombre augmentait, se rendaient fréquemment aux cuisines roulantes de l'armée d'occupation. A cet endroit, ils récupéraient quelques pauvres restes avec une légère honte. Parmi ces maigres surplus figurait le pain gris foncé au goût amer et rance. Ces malchanceux se contentaient de cette nourriture. Des maisons de Secours Populaire Français avaient été établies dans chaque ville ainsi que des Maisons des mères. Dans ces dernières, des réunions avaient lieu deux fois par semaine. Durant ces rassemblements, les épouses des prisonniers se communiquaient les cartes de correspondance de ces derniers. Le format spécial ne permettait qu'un message restreint.

    Au cours de cette guerre mondiale, 1 830 000 hommes attendaient la fin des hostilités derrière les barbelés. D'autres épouses espéraient avec impatience le retour de leurs conjoints enrôlés de force dans le service obligatoire du travail. Le nombre de ces travailleurs S.T.O. s'élevait à 600 000 réquisitionnés. 60 000 d'entre eux furent portés disparus suite à des sévices ainsi qu'aux nombreux bombardements des usines allemandes. Chacun portait sa peine et ses déceptions durant ces cinq années misérables. D'autre part, les forces d'occupation pourchassaient avec ténacité tous les individus qui pouvaient contrarier leur néfaste propagande et leur ruineuse activité.

    Au-delà de ces sévices continuels, les résistants étaient poursuivis par la police de la milice. De nombreuses lettres anonymes aboutissaient dans les boîtes aux lettres des Kommandantur. La population vivait le règne de la terreur, faute aux dénonciateurs zélés. C'est ainsi que la Société Textile de mon père subit plusieurs perquisitions. Un Français collaborateur s'empressa de signaler à cette police répréhensive qu'il existait des caches d'armes dans le grenier de l'usine de Dentelles Leavers. Il est vrai que quelques employés de cette entreprise avaient adhéré au réseau de Résistance "Sainte Thérèse" dont Monsieur Gustave Boulanger était membre actif. Monsieur Gustave entre autre approvisionnait mon père en petits sacs de blé nécessaires à son minuscule élevage de poules.

    Ce modeste poulailler comportait un effectif de six poules et un coq très vaillant. Ces volailles nous fournissaient quelques oeufs frais par semaine. Par contre, toute la famille était réveillée chaque matin au lever du jour par le chant du coq. Un matin, vers sept heures, deux véhicules allemands arrivèrent avec leur dizaine d'occupants devant la porte d'entrée des bureaux de la fabrique. Une minutieuse perquisition fut entreprise dans le grenier du bâtiment et cette importante opération dura toute la journée. Heureusement, un employé de service de cette Kommandantur avait réussi, grâce à son dévouement pour la bonne cause, à communiquer le contenu de la dénonciation à un membre proche de ce réseau. La veille de cette opération, les quelques armes entreposées dans les combles, avaient été rapidement subtilisées.

    Un autre brillant collaborateur de 1941, signala aux forces d'occupation, que des officiers français avaient abandonné leur automobile Matford, lors de la débâcle. Ce véhicule, réquisitionné par l'armée française, avait été garé dans le garage de l'usine de dentelles. Aussitôt, ce véhicule fut récupéré le lendemain par les occupants, qui proférèrent de fortes menaces répréhensibles envers mon père, propriétaire du local.

    Ces invectives stipulaient le délit de manque de déclaration et de détention de matériel militaire réquisitionné. Les cinq années d'occupation apportèrent des moments douloureux amenés par le cortège des dénonciations. Les lettres anonymes fleurissaient sur un environnement malsain. Beaucoup d'individus réglaient leurs comptes de cette manière.

    Sur un petit terrain d'environ trois cents mètres carrés, voisin de la fabrique, mon père avait constitué un petit jardin. Les privations alimentaires de l'époque, suscitaient à ceux qui possédaient une petite parcelle de ne pas perdre la précieuse production. Ce lamentable jardin, mal ensoleillé et entouré de hauts murs, ne reproduisait que quelques kilos de pommes de terre et de légumes divers. Mais il contenait surtout un magnifique poirier qui trônait fièrement au centre de celui-ci. Cet arbre fruitier, nous délivrait, avec délice, de belles poires vertes et très sucrées. Cette simple récolte suffisait à la justification de son entretien.

    Un matin de 1941, un officier allemand, voisin mitoyen de ce terrain, s'empressa de s'approprier le petit jardin perdu au centre de la ville. Ce dernier, jusqu'à ce jour, n'avait retenu l'intérêt de personne. Une forte altercation s'ensuivit entre mon père et ce militaire accapareur. La dispute s'envenima et une nouvelle fois se termina au poste de la Kommandantur du Boulevard Lafayette de Calais. Étant donné de nombreuses décorations militaires de mon père, ancien combattant de 14/18, il n'y eut pas de suite fâcheuse à ce malheureux incident. Les militaires d'occupation observaient un certain respect aux anciens combattants de la Première Guerre mondiale. Par contre, l'officier prédateur bénéficia immédiatement d'un ordre de réquisition du modeste jardin daté du jour même. La justice injuste de l'époque, fut ainsi rendue.

    Juste après la libération, de nombreuses lettres de résistants de la dernière heure affluèrent vers les bureaux des commissariats de quartiers. Ces missives anonymes dénonçaient une nouvelle fois d'autres Français. Ces derniers auraient sympathisé, selon les dénonciateurs, avec l'ennemi durant l'occupation. Les auteurs de ces lettres étaient souvent les mêmes rédacteurs des correspondances néfastes des années précédentes. La plupart du temps, les accusations provenaient de vengeances personnelles. La mission des délateurs continuait la sale besogne. Cette correspondance s'effectuait, dans l'ombre, seul espace vivable, pour les lâches malfaisants.

    Pendant les moments d'accalmie, il existait un motif de consolation, en apercevant autour de nous des gens encore plus malchanceux. Toutes ces brutales perturbations avaient provoqué, sur certains malheureux, des déséquilibres d'ordres mentaux. Les individus, moins résistants mentalement, s'étaient affaiblis davantage. C'est ainsi, qu'après une pluie de bombes de la R.A.F., un certain chanteur des rues dénommé "Léon" entonnait avec force et résolution, la chanson "Je t'ai donné mon coeur". Des spectateurs bienveillants applaudissaient le ténor improvisé, avec des signes de commisération teintés d'une certaine pitié.

    Ce pauvre garçon ne réalisa jamais tous les dangers qui planaient autour de lui. Son inconscience semblait le préserver des sombres réalités. Dans un genre de situation comparable, un déséquilibré dépenaillé arpentait rapidement les rues, en insultant les passants avec de grosses injures. Il transportait constamment à la main, une grande boîte de fer blanc qui lui servait de gamelle. Les gamins du quartier l'avaient surnommé "Boite à clous". Ce malheureux faisait souvent queue devant les cuisines roulantes des occupants.

    En cette période d'occupation, même les simples d'esprits étaient abandonnés à leur pauvre sort. En ces temps très troublés, personne ne passa au travers de cette misère provenant des conflits respectifs.

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  • Étant donné, durant les années quarante, de la mauvaise situation géographie de la ville de Calais, distante de vingt-huit kilomètres de l'Angleterre et des nombreuses fortifications côtières, cette dernière subit une quantité de bombardements très supérieure aux autres villes. L'importance de l'effectif militaire, les rampes de lancement des bombes volantes d'Éperlecques, les installations portuaires et autres raisons d'ordre militaire, apportèrent à cette valeureuse cité une existence particulière.

    Au fur et à mesure des raids, l'administration s'aperçut très vite que les grands bâtiments et par conséquent les nombreuses usines de dentelles calaisiennes subissaient particulièrement ces bombardements néfastes des Forces Alliées. L'administration responsable de Calais, capitale mondiale de la Dentelle de Leavers, ne pouvait en ces circonstances, rester sans solution et demeurer inactive devant l'anéantissement de son industrie originale faisant partie du patrimoine national. Des réunions eurent lieu à la C.S.F.D. afin d'envisager le déménagement vers Caudry, autre ville dentellière, d'un certain nombre de métiers Leavers. Les possibilités de transport étaient évidemment très restreintes. Chaque fabricant volontaire à cette expropriation s'était inscrit sur une liste d'attente avec l'espoir d'une suite favorable.

    Mon père qui s'était porté demandeur à cette décision, obtint à son tour une possibilité de déménagement pour deux machines. Un métier à dentelles pesant environ quinze tonnes et plus, selon les modèles, le comité de la C.S.F.D. se mit à la recherche dans le département des transporteurs possédant des véhicules de charge utile de vingt tonnes minimum.

    C'est ainsi qu'un beau matin de l'année quarante-trois, un chauffeur de l'entreprise Derchef de Béthune se présenta avec son poids lourd devant le numéro vingt-huit de la rue du onze Novembre où se situait le siège de la S.A.R.L. D.D. Cie. La semaine précédente, avec de grandes précautions, le métier avait été mis en pièces détachées et de nombreuses caisses en bois jonchaient le sol de l'atelier.

    Le camion sauveur était un antique Renault de 1932 et comportait en plus de son essieu avant, deux ponts arrière supportant huit roues. Faute de difficultés d'approvisionnement, la moitié de ses pneus était pratiquement lisse et comportait de mauvais rechapages. Son long capot brimbalant abritait un gros diesel fort bruyant qui laissait échapper des grosses fumées bleues malodorantes. Son chauffeur, répondant au nom d'Alfred, était un petit homme nerveux de taille au-dessous de la moyenne. Par ce fait, ce dernier faisait paraître encore plus énorme l'engin usé qu'il dirigeait.

    Le chargement débuta tôt le matin et vers le milieu de l'après-midi, la décision du départ fut prise par le petit conducteur qui faisait preuve d'initiative et d'habilité. Mon père désira accompagner ce matériel afin d'en vérifier la bonne arrivée et le déchargement de son précieux contenu. Les membres de la famille furent également invités à cette expédition peu commune. L'accompagnement de cette machine ressemblait à l'assistance du trajet d'un malade que l'on conduit à l'hôpital. Ce gros porteur, chargé d'une masse importante de ferraille démontée était également lui même un tas de ferraille oscillant.

    Durant le trajet mouvementé, chacun se demanda si cette masse mouvante n'allait pas se disloquer en cours de route. La vitesse de cinquante kilomètres à l'heure ne fut, par conséquent, jamais atteinte. Mes parents, ma soeur et moi avions pris place sur la très longue banquette avant du camion vétéran. Cette banquette en moleskine et très mal rembourrée, nous massacra le postérieur pendant une distance de plus de cent cinquante kilomètres. À mi-parcours, le chauffeur dégourdi avait prévu une halte au Moulin d'Alquines, afin d'effectuer un chargement supplémentaire d'une tonne de farine, près de la coopérative paysanne.

    La nuit étant tombée, il fut décidé de reprendre la route le lendemain au lever du jour. Le minotier avait mis à notre disposition des chaises longues en bois inconfortables, ainsi que deux vieux divans affaissés, dont la mise aux encombrants aurait été plus souhaitable. La poursuite de l'expédition s'annonça, alors que le jour était à peine levé. Le petit groupe de voyageurs mal reposé, apprécia également la froideur nocturne et l'humidité campagnarde.

    L'assemblée affaiblie, en guise de réconfort, reçut un café bien chaud par l'aimable agriculteur.

    Le gros diesel se mit à nouveau à gémir et le voyage s'effectua, en priant avec ferveur pour ne pas rencontrer l'aviation anglaise qui s'était spécialisée aux mitraillages des routes, des voies de communication, des réseaux ferroviaires.

    Notre arrivée dans la ville de Caudry fut d'un grand soulagement et comparable à une performance mécanique, digne des compétitions d'endurance automobiles.

    Un métier à dentelles Leavers était provisoirement sauvé du désastre calaisien permanent. Il ne restait plus maintenant qu'à songer aux autres difficultés de notre retour aléatoire.


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  • Les enfants doivent quitter Calais

    Parmi toutes les évacuations vécues, la Kommandantur de Calais avait reçu des ordres supérieurs de la Oberfeld-Kommandantur de Lille afin de faire évacuer la ville les personnes non utilisées au maintien de l'administration, à l'économie et aux organisations sociales. Ce document était daté du mois de février 1944. Au mois de mars 1944, un autre ordre d'évacuation fut donné. Il concernait cette fois les enfants de 6 à 14 ans. Malgré ces instructions péremptoires, mes parents passèrent au-dessus de ces décisifs avertissements. Au cours de tous ces dangers permanents, la famille avait toujours choisi de rester groupée.

    Les risques pouvant survenir de partout, mieux valait donc braver ces dangers ensemble. Néanmoins, notre père nous envoya pour un séjour d'un mois à Sains-en-Gohelle chez les parents de notre belle-soeur.

    Ce séjour ne comporta rien de particulier et seule sa monotonie provoqua chez nous une triste mélancolie. Par contre, pour rejoindre ce village, les déplacements en chemin de fer étaient devenus assez dangereux. La chasse de la R.A.F. s'était mise en action pour détruire toutes les locomotives du réseau.

    Ces merveilleuses machines étaient particulièrement visées comme cibles préférentielles. La plupart d'entre elles avaient terminé leur carrière, stoppées net dans leur magnifique course, transpercées de milliers de balles de mitrailleuses. La vision d'une locomotive immobilisée et perdant sa vapeur de toute part représente un douloureux spectacle pour les cheminots très attachés à leur machine. Ces dernières au long de leur carrière devenaient au fil des années de véritables compagnes.

    Suite à ces attaques continuelles, des wagons plates-formes supportant des mitrailleuses de cette Défense Aérienne avaient été placés en tête et en fin de train de marchandises et de voyageurs. Des sacs de sable de protection formant un petit mur protégeaient les servants de cette défense (D.C.A). Par ce moyen de déplacement, j'avais rejoint la gare de Noeux-les-Mines sans subir d'attaques aériennes. Dès l'arrivée dans cette ville, il fallait ensuite attendre un autobus des services des Cars Citroën qui assuraient la correspondance avec la SNCF. Ce transport routier complémentaire avait permis mon arrivée à Sains-en-Gohelle.

    Ce séjour forcé représenta pour moi une période d'immobilité et d'ennuis. Mon cousin Jean-Pierre et notre programme de nuisance contre l'ennemi me manquaient affreusement. Cette séparation m'avait occasionné une tristesse indicible. Il existait toutefois une maigre distraction. Cette dernière s'accomplissait en assistant à une représentation cinématographique qui avait lieu au cinéma central route nationale à Noeux. Au cours de ces représentations, des films très anciens étaient projetés aux spectateurs désavantagés. Apparaissaient sur l'écran les visages de Raimu, Jean Tissier, Pierre Larquey, Saturnin Fabre, Pierre Blanchart, Gaby Morlay, Marguerite Moreno, Harry Baur ainsi que tous ceux de la même génération. Ces films anciens avaient eu leur heure de gloire durant les années trente et maintenant ils nous paraissaient extrêmement vieillots.

    A l'entracte, des rengaines musicales de l'année nous étaient diffusées. Les auditeurs écoutaient d'un air interrogatif le chanteur Charles Trenet qui nous rabâchait sans cesse la chanson " Y a de la joie, partout y a de la joie". L'assemblée se posait alors la question remplie de doutes sur l'existence actuelle de ce plaisir. Une chanteuse en vogue entonnait ensuite le morceau suivant "Je suis seule ce soir avec ma peine"... qui était très apprécié, par obligation, des épouses des prisonniers en Allemagne. Le chanteur swing des heures noires, Johnny Hess, s'explosait avec le tube "Il y a des zazous dans mon quartier". En fin de compte cette dernière diffusion reflétait avec plus de réalisme l'existence effective du malheur présent et de sa folie généralisée.

    Le soir, après ce spectacle d'un autre âge, le chemin du retour était entrepris afin de rejoindre la maison de nos logeurs provisoires. Ce représentait une marche à pied d'une douzaine de kilomètres dans l'obscurité complète au travers d'une campagne quelque peu incertaine. Les services de liaisons routieres ne circulaient plus la nuit venue. La marche à pied et la bicyclette occupaient, si l'on peut dire, les pavés des villages. Les transports routiers et les services d'autocars de la SNCF avaient modifié leurs véhicules. La plupart d'entre eux fonctionnaient à l'aide d'un gazogène qu'il fallait alimenter constamment en charbon de bois. Les véhicules plus légers circulaient grâce à l'installation de bouteilles de gaz disposées en général sur le toit des automobiles. La pénurie de carburant avait provoqué ces modifications avec beaucoup d'ingéniosité.

    Mais en ces années de privations, la moindre évasion nous réjouissait tout de même et nous faisait oublier, de courts instants, les moments tragiques de notre adolescence bouleversée. Après ce long mois de solitude, mon père nous rapatria pour notre grand bonheur. La famille de nouveau se trouva réunie sous le risque des fréquents bombardements mais aussi avec l'attachement retrouvé à notre chère maison familiale. Pour ma part, en collaboration avec mon cousin Jean-Pierre, notre programme d'entraves envers les envahisseurs reprit immédiatement son cours normal. J'avais retrouvé ainsi une activité plus conforme aux heures déprimantes qui nous étaient imposées.

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  • L'évacuation de la ville de Calais

    Cette période angoissante se prolongea encore plusieurs semaines. En effet, l'ordre d'évacuation de la population calaisienne avait été ordonné suite au siège de la ville par les troupes canadiennes. Évacuer à vingt kilomètres des lignes ennemies semble facile si l'on possède les moyens de locomotion nécessaires. En ces circonstances, aucun véhicule ne fut disponible. Et, c'est comme à la retraite après la défaite que les réfugiés quittèrent la ville en marchant.

    La population se mit en marche en direction de la route de Saint-Omer où le secteur avait été libéré. Un énorme cortège prit forme sur des kilomètres de longueur. Certains tenaient une valise à la main, d'autre un sac à dos ou les deux à la fois. On apercevait également des voitures d'enfants surchargées, des voitures à bras, très utilisées pendant ces restrictions, des brouettes et des charrettes ayant des roues de bicyclette. En résumé, tout ce qui pouvait circuler au moyen de la force physique formait cette longue file continue.

    Après quelques heures de marche lente et pénible, la colonne de réfugiés arriva enfin dans le secteur libéré par les troupes canadiennes. Cette foule était enfin libre mais dans un pays fortement dévasté. J'ai encore une fois une triste pensée pour mon père, amputé de guerre 14/18 où il avait perdu la jambe droite. Pour se déplacer, avec plus d'aisance, il avait abandonné sa jambe artificielle à son domicile et c'est à l'aide de deux béquilles qu'il avait effectué ce trajet. Je constatais, une nouvelle fois, que ces guerres successives n'apportaient en fin de compte que malheur et désolation, essentiellement envers les petites classes de notre société.

    Après l'évacuation tourmentée de 1940 et cette deuxième retraite forcée, la recherche d'un logement provisoire s'avéra indispensable. C'est, en définitive, dans une brasserie désaffectée de Brèmes les Ardres que notre parcours se termina. Quatre pièces vacantes d'anciens bureaux étaient disponibles. La municipalité du village avait aménagé sommairement ces locaux ainsi que d'autres bâtiments vides. Par un effet du plus grand hasard, mon père rencontra Monsieur Brillet qu'il avait rapatrié de Saint Brieuc, quatre années auparavant. Ce monsieur nous rendit l'ascenseur. Commerçant de son état, il nous approvisionna durant ces deux semaines en alimentation. Ce ravitaillement pour notre petit groupe représenta un véritable sauvetage.

    Ensuite, des transports de toute nature, provenant de restes de matériels roulants, s'articulèrent tant bien que mal. Notre famille regagna ainsi notre chère maison du cent dix du Boulevard Gambetta. Quelquefois un malheur n'arrive jamais seul. Notre chère habitation avait reçu pendant notre absence trois obus de canon de 75 de l'artillerie canadienne. Après l'ultimatum lancé aux troupes allemandes par les Forces Alliées, la ville, qui avait déjà tant souffert, fut bombardée plusieurs jours par les libérateurs.

    Un obus était tombé juste sur la façade de notre maison, un autre dans la cour avait sectionné un gros arbre et le troisième avait abouti devant la porte du garage où stationnait notre Viva Quatre. Des éclats d'obus avaient transpercé les portières du côté droit provoquant l'explosion des glaces. Ce valeureux véhicule, qui avait traversé tant d'embûches, était victime à son tour des mauvais événements.

    Le 8 mai 1945, l'armistice était enfin signé. Par contre, avec mon cousin, il restait en cette occasion quelques trophées à s'approprier et quelques souvenirs à conserver de ces moments difficiles. Profitant de la confusion générale et de l'ordre non encore établi, les blockhaus et fortifications longeant la plage furent visités.

    C'est ainsi que nous sommes devenus les heureux détenteurs d'armes et de munitions.

    Pendant le conflit, ces armes nous avaient sournoisement séduits. Pour ma part, j'avais récupéré plusieurs baïonnettes allemandes, un revolver barillet de calibre 7,65 mm ainsi qu'un gros colt d'ordonnance de 9 mm. Mon cousin récupéra à son tour un magnifique fusil Mauser, de nombreuses munitions ainsi qu'un étrange lance fusée de calibre 4 comportant deux canons.

    Ces armes, par la suite, sont devenues de véritables objets de collection pour amateurs avertis. Puis, une année s'écoula, marquant la fin de nos étranges occupations, une page venait d'être tournée, l'avenir nous réservait d'autres surprises. Dans le courant de l'année 1947, mon cousin J.P. devança l'appel sous les drapeaux en qualité d'engagé volontaire à l'âge de dix-huit ans. Il avait pris cette décision un peu surprenante, car orphelin de son état, il ne laissait personne derrière lui selon une simple déclaration. Malheureusement, suite à une existence assez trépidante, il nous quitta à l'âge de 40 ans. Le paludisme et autres maladies, contractées en Indochine, avaient fini par prendre le dessus sur son organisme affaibli.

    En ce qui me concerne, j'effectuais mon service armé en 1952 avec ma libération en 1954. Puis en 1956, je fus rappelé pour une période de six mois en direction de l'Algérie pour participer au soi-disant maintien de l'ordre de ce territoire. Mon cousin avait ramené d'Indochine, dans ses bagages, une merveilleuse citation à l'ordre du Régiment ainsi que la prestigieuse Croix de Guerre. En ce qui me concerne, je ne rapportais dans ma valise qu'une médaille commémorative des opérations du maintien de l'ordre en A.F.N.

    Quarante ans plus tard, l'état m'accorda la qualification de combattant car le conflit avait reçu entre temps l'appellation de guerre. Toutes ces décisions gouvernementales arrivaient un peu tard à mon sens.

    En attendant, ces cinq années de guerre mondiale suivies par ces deux années de service armé m'avaient privé de ma véritable jeunesse. Un indiscutable gaspillage durant ces belles années perdues.

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  • Durant ces années oppressantes, chacun s'organisa pour apporter un léger réconfort, envers ses concitoyens selon ses moyens. À cet effet, mon cousin Jean-Pierre âgé à ce moment d'une quinzaine d'années, s'était porté volontaire auprès du responsable du patronage du Sacré Coeur, du quartier du Petit Courgain.

    Ce volontariat consistait à produire une séance de cinéma muet, une fois par semaine dans la salle paroissiale. Les films étaient loués auprès d'un commerçant de Calais, spécialisé dans les appareils photo, les projecteurs muets ainsi que dans la location de vieilles bobines de films en 9,5 mm. Ces derniers diffusaient en majorité les exploits de Laurel et Hardy et les aventures de Charlot. Mon cousin, suite à de minutieuses économies provenant d'un job de livreur de journaux auprès du Journal "Le Petit Calaisien", et, avec l'aide de sa tante Annette, était devenu l'heureux propriétaire d'un projecteur de cinéma Mascress en 9,5 mm. Ce modeste appareil, de puissance modérée, ne permettait que des projections sur un écran disposé tout au plus à une quinzaine de mètres de distance. Le scout de France et l'Abbé Foigne assuraient, de cette manière, un après midi récréatif par semaine aux gamins du quartier, en leur apportant ainsi une brève évasion à leur douloureuse épreuve.

    Après ces séances publiques de caractère catholique, mon cousin m'offrait l'avantage et le bénéfice de séances privées au domicile paternel. Je pouvais ainsi apprécier, bien installé au fond d'un fauteuil, les multiples péripéties de ces vieux acteurs devenus démodés. Malgré nos efforts pour échapper à la lourde atmosphère qui nous enveloppait, les occupants avaient trouvé une solution pour protéger, en partie, leur effectif militaire.

    Ce dernier logeait habituellement dans des bâtiments réquisitionnés à cet effet. Cette protection était d'une grande simplicité et consistait au logement chez l'habitant de ces soldats en les répartissant. En premier lieu, les chambres des prisonniers français, qui étaient devenues vacantes, furent occupées sans pouvoir apporter de contradiction. Les employés de la Kommandantur avaient rédigé ces listes avec facilité.

    C'est ainsi qu'à la fin de l'année quarante, une délégation de police releva les pièces disponibles. Notre famille se résigna avec appréhension, et un soldat allemand, s'empressa de prendre possession de la chambre de mon frère, prisonnier à la frontière russe. Le comportement de ces locataires forcés était assez réglementé, et ils observaient néanmoins, une attitude respectueuse envers les propriétaires des locaux envahis.

    Le domicile de ma tante Annette où logeait mon cousin fut également réquisitionné en partie. Un sous-officier prit possession de deux pièces vacantes, au numéro douze de la rue Volta. Il était également accompagné d'une élégante italienne prénommée Gilda. Cette jolie femme, aux longs cheveux noirs, répandait autour d'elle, le charme et la chaleur de son pays d'origine. Ses déplacements gracieux suscitaient dans nos esprits de gamin, une attirance mêlée de rêves.

    Les deux chenapans étaient subjugués et éblouis par sa démarche ondulante.

    Mon cousin, toujours intrépide, éprouva un sentiment de jalousie envers le partenaire qui partageait provisoirement l'existence de cette femme séduisante.

    Un jour que ce dernier traversait la cour de la maison occupée, Jean Pierre, armé d'une grosse carabine à plomb, ajusta dans sa ligne de mire le sous-officier privilégié.

    Cette carabine, à air comprimé, projetait de gros plombs de forme cylindrique ressemblant à deux petits entonnoirs mis face à face. Le plomb traversa la vitre de la véranda en allant se perdre sur le mur de la courette. Bien heureusement, l'individu visé ne s'aperçut pas de l'incident d'autant plus que ce genre de carabine était entièrement silencieuse. Par contre, il subsista de nombreuses années le trou bien rond de ce projectile dans la vitre légèrement étoilée. Ce petit vestige et témoin d'une vengeance manquée d'un adolescent demeura la preuve et la cause d'une admiration muette envers une jolie femme du sud.

    Puis, en 1943, l'autorité allemande, toujours à l'affût, se mit à la recherche de métaux non ferreux. Entre temps, toutes les automobiles anciennes et matériels divers avaient été mis à la casse pour la récupération. La Chambre Syndicale des Fabricants de Dentelles avait pressenti une prochaine réquisition des intérieurs des métiers Leavers, constitués essentiellement de cuivre et de plomb. Cette présomption inquiéta sérieusement le comité de cette association dont mon père était l'administrateur aux finances. Cette démolition et cette refonte de ce matériel signifiaient en quelque sorte, la fin de l'industrie dentellière de Calais.

    Pour contrer cette possibilité néfaste, des documents furent avancés auprès de la Kommandantur, afin de préciser que la fabrication de cette industrie, était devenue à la longue une fabrication de type utilitaire dans plusieurs domaines. En effet, de nombreux métiers fabriquaient un tulle à maille carrée pour la société Vitrex. Cette grosse maille en coton supportait un enduit spécial et pouvait remplacer les vitres brisées par les bombardements alliés.

    D'autre part, la fabrication d'un tulle moustiquaire et celui du Vitrex réunis, avaient permis aux fabricants de recevoir un contingent de coton. Cet approvisionnement apporta une production ralentie à plusieurs fabricants durant l'année suivante. D'autres industriels s'étaient orientés sur une autre voie par la création de rideaux, de nappes, de couvre lits, etc. Cette fabrication fournissait ainsi des textiles pour ornements d'intérieur et de linge de maison. Les fines dentelles Leavers destinées habituellement, en majorité, aux jolies élégantes de la mode, avaient pour un temps disparu.


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