• Une nouvelle vie recommence à Calais

    La chance, qui nous avait abandonnés ces derniers jours était enfin de retour. En effet, mon père trouva en location, dans un modeste hôtel, deux chambres ordinaires sans grand confort et ce logement apporta à la famille un extrême réconfort. L'hôtel se situait le long d'une large rivière ressemblant à un canal allant se jeter dans la mer. Un pont très imposant enjambait ce cours d'eau où des mouettes venaient s'ébrouer et s'agiter en lançant des cris stridents. Ce spectacle naturel représenta pour la famille le seul paysage et la seule curiosité lors de nos journées d'immobilisation.

    Deux jours plus tard et par ce pont fatidique, nous avons aperçu, avec tristesse, l'arrivée des véhicules flambant neufs des envahisseurs. Les capots des camions et autres engins étaient tous recouverts du grand drapeau à croix noire sur fond blanc et rouge. Cet emblème voyant ne m'annonça rien de bon et ce jour-là, j'avais ressenti pour la première fois un sentiment d'humiliation apporté par la débâcle. Maintenant que les troupes d'occupation avaient pris place sur une zone importante du territoire national, il était temps de songer au retour.

    Après une semaine de remise en état des services administratifs de la Ville, mon père s'occupa, près de la mairie de Saint-Brieuc, des conditions nécessaires pour revenir dans notre ville. Pendant ces différentes démarches, mon père avait fait la connaissance de Monsieur Brillet qui demeurait près d 'Ardres. Il nous demanda de le rapatrier afin de regagner son domicile sans se faire remarquer. Durant cette période tourmentée, la discrétion était souhaitable pour tout déplacement. Bien que notre Viva-Quatre subisse déjà une bonne charge, l'accord fut conclu. Le chemin du retour commença avec moins de place sur nos sièges et aussi plus de crainte sur la résistance du véhicule surchargé.

    A juste titre, ce doute se révéla exact. En arrivant à la moitié de notre parcours, la lame maîtresse avant gauche, supportant les ressorts de suspension, se brisa net. L'excès de poids l'avait emporté sur la robustesse de notre Renault.

    C'est à cet instant que notre passager démontra son utilité. En effet, Monsieur Brillet détenait, en plus de son esprit débrouillard, des qualités de mécanicien bricoleur.

    Après un court examen de la panne, notre bricoleur commença par démonter un piquet métallique servant de clôture à une pâture voisine.

    Après avoir levé l'avant du véhicule avec un cric, il plaça cette cornière tout le long de la lame brisée. L'ensemble fut relié avec de solides fils de fer.

    Après cette réparation de fortune, la Viva-Quatre était de nouveau prête pour reprendre le service.

    Le moteur fut relancé et notre Viva-Quatre rafistolée emporta tout son petit monde. En roulant de nouveau, toute l'équipe eut une pensée reconnaissante envers le propriétaire du piquet dérobé qui, sans le savoir, nous sauvait d'un mauvais pas. Le reste de l'itinéraire se poursuivit à vitesse réduite afin d'éviter une casse encore plus importante. La Renault était comparable à un sportif essoufflé qui ménage ses forces pour assurer son parcours. Une sorte de performance, si l'on peut dire. En arrivant à Ardres, notre compagnon de fortune nous remercia et par un fait du hasard extraordinaire, la famille le retrouva cinq années plus tard lors de l'évacuation de la population de la ville de Calais, assiégée par les troupes canadiennes.

    Lorsque l'on déclare que "le monde est petit", il existe dans cette citation une réelle vérité.

    La famille retrouva le domicile tant désiré avec une certaine affection pour cette vieille maison du N°80 de la rue des Soupirants. C'est donc dans une ville occupée que chacun reprit ses activités, le plus souvent contrariées.

    A noter au passage qu'une charmante tante, du côté de ma mère, s'était proposée pour garder notre maison durant notre absence. Pour cette brave femme, un exode représentait une fuite inutile. Après ce voyage tourmenté, cette remarque avait rejoint mon opinion. Restée seule et pour se consoler de cette inévitable misère, elle avait liquidé assez vite le stock de champagne se trouvant à la cave que mon père réservait normalement pour les jours de fête.

    Comme explication concernant la disparition de ce stock, elle nous déclara le dicton coutumier de l'époque : "Voici au moins une chose que les Boches n'auront pas". L'excuse était donc tout à fait recevable.

    Puis une année s'écoula durant laquelle mon père entreprit de construire un véritable abri en s'inspirant des anciennes fortifications militaires. Avec l'aide des deux manoeuvres maçons, un petit abri de cinq mètres carré fut édifié dans le fond de la cour de la rue des Soupirants. Des ferrailles en acier de toutes provenances comme des arbres de transmission de machines, des traverses de barres de lits métalliques, etc... furent coulés avec le béton.

    Les pavés de la courette, au moment du creusement des fondations, avaient été récupérés et le manoeuvre le plus ingénieux replaça ces derniers pour la finition de la toiture. Cette dernière avait la forme d'une pyramide qui donnait à l'ensemble la forme d'un cube de jeu de construction, coiffé d'un grand chapeau pointu.Ces quatre fortes pentes au sommet de l'édifice avaient pour objet de provoquer, soi disant, la déviation d'une bombe éventuelle. A la fin de l'année 41 et après ces laborieux travaux qui avaient provoqué de nombreux casse-tête aux deux manoeuvres peu expérimentés, la famille déménagea pour élire domicile au 110 du boulevard Gambetta.

    Cette nouvelle habitation comportait heureusement deux caves voûtées avec deux entrées totalement opposées. Cette disposition s'était révélée nécessaire pour les caves abris en cas d'effondrement de la construction.

    Mon père quitta cette ancienne demeure avec un certain regret en abandonnant cet abri original dont il avait été le créateur et l'architecte. Ce très mini blockhaus pourrait faire par la suite, en cas d'urgence, le refuge des nouveaux locataires.

    En vérité, le seul souhait que l'on pouvait leur adresser était de ne pas être contraints de s'y précipiter.

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