• Visite du Président Carnot à Calais

    Lundi 3 juin 1889

    Départ de Saint-Omer. - Arrêt à Audruicq. - Arrivée à Calais-Ville. - Réception des autorités à l'Hôtel de Ville de l'ancienne ville de Calais. - Déjeuner offert par M. le Président de la République. Arrivée à Calais-Maritime. - Embarquement et inauguration du port. - Visite du port. - Visite des hangars de la Chambre de commerce, des écluses, des manœuvres, du bassin à flot. - Visite des fabriques de tulle. - Banquet. - Fête vénitienne. - Bal.- Feu d'artifice. - Départ de Calais-ville.

  • Tout l'intérêt de la journée réside dans l'inauguration du port de Calais ; aussi passerons-nous rapidement sur le départ de Saint-Omer, qui a été très chaleureux,et sur la charmante réception faite à Audruicq,

    Inauguration du port de Calais

    par le maire, le  syndicat agricole, et par le curé qui a assuré M, Carnot de son respect et de son dévouement.

    A dix heures du matin, à l'arrivée à Calais, l'amiral Krantz, ministre de la marine, en grande tenue, reçoit le Président, assisté du maire, M. Wintrebert. Le cortège se rend à l'Hôtel de Ville,où a lieu la réception des autorités ; nous traversons la ville ; de tous côtés les drapeaux flottent au vent, il y en a tout en tulle. Un arc de triomphe en est couvert. Il est surmonté : d'un côté, d'un beau buste de Lazare Carnot, et de l'autre d'un buste de Jacquard; des mâts se dressent tout autour du nouveau bassin à flot et de l'avant-port, c'est-à-dire sur plus de trois kilomètres; des pavillons de toutes les nations sont reliés par des chaînes garnies de verres multicolores.

    Dans cette ville, l'élégance de la décoration le dispute à la richesse.

    La haie, formée par les 8e, 73e et 110e régiments d'infanterie, est complétée à l'aide des corporations de sauveteurs, des chambres syndicales, etc., et par de nombreuses sociétés musicales en costumes militaires, garnis d'épais galons ; on remarque même la fanfare de Bougival, de Seine-et-Oise. Que vient-elle faire ici ? Il y a du reste de la musique partout, place d'Armes, place de la République, place de l'Égalité, place Crèvecoeur, place des Nations, etc. Les Calaisiens ont bien fait les choses et les Calaisiennes sont charmantes avec leurs coiffures en éventail, qui les ont fait surnommer les femmes-soleil; elles sont les plus enthousiastes au passage du cortège présidentiel.

    M. le Président de la République se rend à l'hôtel Dessin, où il offre à déjeuner aux autorités de la ville. L'historique de cet hôtel est curieux à rappeler.

    Fondé il y a plus de cent cinquante ans, il a toujours été géré de père en fils par la famille Dessin. Cet hôtel que Sterne, par son « Voyage sentimental », a fait connaître du monde entier, a eu l'honneur de recevoir les empereurs, rois, princes,toute la noblesse anglaise et en général toutes les notabilités qui passaient par Calais, allant en Angleterre ou en revenant.

    Brûlé en partie une première fois, il fut réparé et agrandi à l'aide de capitaux fournis par une souscription que les clients anglais firent entre eux.

    Brûlé une seconde fois, le roi Louis XVI fit reconnaître l'hôtel Dessin comme monument d'utilité publique, et le gouvernement français vint aider aux réparations par une avance de 60,000 livres. C'est dans cet hôtel que viennent, après un gigantesque lâcher de pigeons, les pêcheuses du faubourg maritime, « les Courguinoises». Elles offrent à M. Carnot un bouquet et un superbe bar pêché le matin.

    Aux applaudissements des assistants,M.Carnot embrasse la première pêcheuse,et comme la seconde s'avance, il les embrasse toutes: elles s'en vont joyeuses le répéter par la ville.

    La division cuirassée du Nord.

    Pendant lé déjeuner, accompagné d'un lieutenant de vaisseau,nous allons visiter la division cuirassée du Nord, qui doit partir ce soir pour Boulogne; elle se compose de trois cuirassés de même type, datant, de trente ans. Voici leur armement :

    Le Marengo, gréé en trois-mâts goélette, jaugeant 7,500 tonneaux, armé de 16 canons, de 12 canons-revolvers et de plusieurs canons Hotchkiss.

    L'Océan, jaugeant 7,500 tonneaux, armé de 20 canons-revolvers et de plusieurs canons Hotchkiss.

    Le Suffren, jaugeant 7,600 tonneaux, armé de 10 canons, de 12 canons-revolvers et de plusieurs Hotchkiss.

    Leurs dimensions sont d'une longueur de 80 mètres sur une largeur de 16 mètres, et une profondeur de 9 mètres.

    L'aviso-torpilleur l'Epervier, qui fait fonctions le mouche d'escadre, est un des derniers spécimens ; il a une marche supérieure de; 19 à 20 noeuds ; son emploi est d'éclairer la route du gros de l'escadre et de combattre les torpilleurs; peu d'artillerie lui suffit : un canon de chasse, un de fuite et quelques canons-revolvers; muni de tube, lance-torpilles, il est d'un grand secours dans l'action des cuirassés. Viennent ensuite quatre torpilleurs, deux avisos; et quatre gardes pêche.; nous les reverrons demain à Boulogne.

    La cérémonie de l'inauguration.

    L'inauguration du port de Calais a lieu en présence de M. Carnot, de l'amiral Krantz, de M. Yves Guyot, de M. Guillain, directeur de la navigation, de M. Vel-Durand, préfet, de M. Wintrebert, maire, de M. Fournier, président de la Chambre de commerce, de M. Vétillard, ingénieur-chef, de MM. Chargueraud et Jullien, ingénieurs du port. 

    Inauguration du port de Calais

     La fortune de Calais réside tout entière dans son port; aussi la population, qui n'était que de vingt-cinq mille habitants en 1875, est aujourd'hui de soixante mille. C'est M. Sadi-Carnot, alors ministre des travaux publics, qui signa la loi du 3 août 1881 complétant le programme ébauché en 1875; il y a encore des travaux à faire; mais, actuellement, le port est en état de recevoir les plus grands navires, et ceux-ci peuvent rester constamment à flot, même dans l'avant-port, sans avoir à franchir.les écluses; les dépenses faites jusqu'à ce jour sont de 34 millions ; elles s'élèveront à 60 ; les fonds sont fournis en grande partie.

    L'Angleterre porte intérêt, pour son commerce de transit, à ces travaux; aussi a-t-on été surpris de l'abstention du gouvernement anglais, dont aucun bâtiment n'est venu saluer le Président de la République ; par contre, des membres de la Chambre des Communes, invités par le maire de Calais et le président de la Chambre de commerce, ont délégué six députés des villes manufacturières : ce sont MM. O'Connor, de Liverpool ; Randal, Cremer, de Londres ; Schwan, de Manchester; Handel, Gosshan, de Bristol ; Illingwarth, de Bradford, et sir Wilfrid Lawson, de Brayton; M. Karn, agent consulaire Ces messieurs prennent place sur le bateau le Pétrel, avec les représentants de la presse anglaise et de la presse française; le Pétrel a pour capitaine M. Gournay, décoré lors de la campagne de Crimée. Pendant ce temps, M. Carnot, accompagné des ministres, de la maison militaire et des autorités de la ville, monte sur la Mouette, aviso de l'Etat ; sur l'Élan prennent place les sénateurs, les députés du Pas-de-Calais, les membres des délégations des corps constitués; les généraux et les membres du service technique des ponts et chaussées ; les bateaux partent aux accents de la Marseillaise ; les jetées sont couvertes d'une foule sympathique acclamant le Président.

    Inauguration du port de Calais

    Départ pour l'inauguration

     

    Après la montée du port a lieu la cérémonie de l'inauguration officielle des écluses ; très curieuse, cette cérémonie ; on tend d'une rive à l'autre une banderole tricolore et c'est la poupe de la Mouette, sur laquelle est le Chef de l'État, qui l'emporte en se livrant passage. On applaudit des rives, et la musique du 8e de ligne joue les Girondins.

    C'est vraiment un voyage patriotique,un voyage utile aux institutions républicaines ; il faut causer avec les marins, comme nous avons causé avec les mineurs,pour se convaincre de cette idée que les voyages du Président ramènent à la République les égarés dans les entreprises césariennes, et font aimer nos institutions, toutes de travail et de paix ; les réactionnaires ont pu s'en assurer de visu. Il nous faut résumer brièvement la fin de cette journée très chargée, laquelle, commencée à huit heures ce matin, ne se terminera qu'à minuit. Après l'inauguration du port, le Président a visité les fabriques de tulles de MM. Hénon et Davenière, à Saint-Pierre-lès-Calais.

    Tous les fabricants avaient été convoqués par la municipalité à l'Hôtel de Ville, pour désigner, par un vote au scrutin secret, celui d'entre eux qui aurait l'honneur de recevoir la visite présidentielle : c'est le nom de M. Henri Hénon qui est sorti de l'urne, celui de M. Davenière venait après. La première visite fut donc pour M. Henri Hénon, qui attendait le Président Carnot sur le seuil de son usine, sous un immense velum qui en ornait l'entrée. Aussitôt le cortège arrivé dans les salons d'attente transformés en exposition de dentelles, M. Henri Hénon prononce les paroles suivantes :

    Monsieur le Président,

    Appelé par le suffrage de mes collègues, les fabricants de tulles de Calais, à l'insigne honneur de recevoir la visite du premier magistrat de la République, je viens vous présenter en leur nom, au nom de mon personnel et au mien, l'hommage de notre grand respect et vous assurer de notre profonde sympathie.

    Nous sommes heureux de voir les rênes de l'Etat entre des mains loyales et fermes, capables de faire respecter les institutions qui nous régissent et de maintenir la tranquillité, la confiance et la concorde si nécessaires à la prospérité des affaires en général et des nôtres en particulier.

    Je vous remercie, Monsieur le Président, d'avoir bien voulu prouver, une fois de plus, par votre présence ici, le haut intérêt que vous portez à l'industrie productrice, à cette source si vivifiante de la fortune de notre grand pays et en vous souhaitant la bienvenue cette source si vivifiante de la fortune de notre grand pays et en vous souhaitant la bienvenue,je suis heureux encore de m'écrier : Vive la République! Vive son président Carnot! 

    M. Carnot remercie en quelques mots. Alors commence la visite aux salles d'exposition dont Mme Hénon, entourée de ses enfants, fait les honneurs. En présence de M. Carnot les ouvriers font sortir de l'un des métiers un petit mouchoir en valenciennes, dont nous donnons le fac-similé.

    A chaque étage, les plus anciens ouvriers et dessinateurs offrent un bouquet au Président. Mme Hénon prie le Chef de l'État de vouloir bien accepter pour Mme Carnot un charmant coffret garni de dentelles, avec plaque commémorative et renfermant quelques spécimens des plus jolis produits de la maison.

    L'exposition préparée dans l'usine de la maison Henri Hénon était des plus belles, et a beaucoup intéressé M. le Président de la République, ainsi que tout le cortège officiel et les nombreuses personnes qui l'accompagnaient. 

    Inauguration du port de Calais

    La maison Henri Hénon a été fondée en 1859. Elle occupe actuellement 250 ouvriers, ouvrières ou apprentis. Usine à vapeur modèle, éclairage électrique. Elle a produit tous les genres de tulles et d'imitations de dentelles, soit en coton, laine ou soie. Elle s'est surtout fait depuis longtemps une spécialité des genres dits à barres indépendantes et particulièrement de l'article valenciennes fines (imitation des dentelles de Gand, Courtrai, Ypres), production classique mais fort difficile, vendue par les négociants de Calais, Paris, Londres et New-York dans tous les pays du monde où cette dentelle, du reste, est souvent désignée sous le nom même de la maison. La maison Henri Hénon a la première risqué la fabrication des dentelles mécaniques sur métiers à fins points avec jacquards puissants, et cette tentative suivie de succès a été, il y a quelques années, le point' de départ d'une nouvelle ère pour la fabrique de Calais. Les expositions de la maison Henri Hénon ont été très remarquées aux Expositions universelles et régionales de Paris 1878, Anvers 1885, Boulogne-sur-Mer 1886 et Barcelone en 1888, où elle a obtenu les premières récompenses. Ses expositions actuelles, au Palais du Champ de Mars, sont on ne peut plus appréciées et font grand honneur à l'industrie des dentelles mécaniques. Ces titres ont valu à M. Henri Hénon d'être nommé membre titulaire du Jury des récompenses de la classe 34 à l'Exposition Universelle de 1889. Il avait déjà été désigné pour faire partie des comités d'admission. M. Hénon est membre secrétaire de la Chambre de commerce de Calais et vice-président de la Chambre syndicale des fabricants de tulles. Dans son usine, toutes les mesures de prévoyance sont prises en ce qui concerne son personnel, tant pour les accidents que pour le chômage et la maladie. La plupart de ses ouvriers sont propriétaires de la maison qu'ils habitent.

    Plus de 10,000 visiteurs sont venus admirer l'exposition du salon d'attente, le bon aménagement, l'ordre parfait et les ateliers spacieux et si bien entretenus de cette usine.

    Inauguration du port de Calais

     

    Usine de Mr Henri Hénon

    Une plaque commémorative de la visite du Président Carnot a été scellée sur les murs de l'usine dont M. Henri Hénon est propriétaire. Dans la seconde visite, c'est la directrice, Mme Davenière elle-même, accompagnée de ses deux enfants, qui a fait à M. Carnot les honneurs de sa fabrique. Elle lui a montré un métier qui, au moyen de modifications ingénieuses, peut non seulement produire de la dentelle, mais encore tisser des étoffes de soies. 

    Inauguration du port de Calais

    C'est en 1869 que M. Davenière prit la succession de la maison A.- G. Pulsford. Travailleur, infatigable, d'une persévérance que rien n'ébranle, il a su, pendant ces vingt années, créer un établissement de premier ordre et faire de cette petite fabrique, qui employait alors de trente à quarante personnes et faisait marcher cinq à six métiers, l'usine, la plus importante et la mieux agencée du monde entier.

    Représenté dans toutes les villes de l'univers, à Paris, Londres, Berlin, Vienne et New-York, M. Davenière occupe maintenant de deux mille à trois mille personnes et fait tourner régulièrement un matériel de soixante-dix à quatre vingts métiers. Toutes ces maisons ont une autonomie complète entre elles, marchent sous la même raison sociale et dépendent de la maison de Calais. Ce sont,les pointes d'une épée dont la poignée est à Saint-Pierre. Grâce aux recherches de cet industriel, une lueur d'espérance apparaît à l'horizon de Calais. Après plusieurs années de travail opiniâtre, 

    Inauguration du port de Calais

    les efforts tentés par M. Davenière viennent d'être couronnés de succès. Ne voulant admettre qu'une population aussi importante que celle de Calais dépende exclusivement de la vente de la dentelle, M. Davenière s'est attelé à la recherche d'un nouvel article à fabriquer sur les métiers à tulles. Ses travaux l'ont amené à fabriquer, sans aucun changement, et à volonté, de la dentelle et des tissus pleins, à jours ou brochés. C'est une découverte d'une importance considérable, qui transplantera, dans une certaine mesure, c'est certain, les industriels de Lyon et de Roubaix sur le sol laborieux de Calais.

    Il est impossible de ne pas être émerveillé quand on parcourt la collection innombrable de nouveautés créées par la maison. L’œil ne sait où s'arrêter. Là ce sont les valenciennes et le point à l'aiguille, ici les dentelles les plus bizarres et de l'effet le plus ravissant; par là les classiques, le Chantilly et les blondes espagnoles; toutes ces dentelles se coudoient, s'entrelacent et forment un ensemble industriel merveilleux et unique.

    Ajoutons un dernier mot. Il nous a été donné de parcourir les ateliers de cette importante manufacture; nous sommes heureux de l'occasion qui nous est offerte d'adresser ici nos plus chaleureuses félicitations à M. E. Davenière pour l'organisation magnifique de son vaste établissement. Tous les services, compliqués à l'infini, fonctionnent d'une façon simple et remarquable depuis la réception des soies jusqu'à la confection des marchandises; tout est fait dans la maison : ourdissage, teinture, apprêts, etc., etc. On entre surpris dans l'usine; on en sort émerveillé. Après une rapide excursion à l'hôpital Saint-Pierre, où le directeur reçoit 300 francs destinés à améliorer le repas du soir des malades, le cortège présidentiel se rend aux docks immenses de la Chambre de commerce, où un banquet a lieu. Le dîner vient de Paris, de la maison Potel et Chabot; il est fort bien compris.

    Le Banquet.

    Le banquet offert ce soir au Président de la République par la Chambre de commerce et par la municipalité de Calais a été magnifiquement servi ; il comptait 565 couverts.

    Il a été donné dans une salle des Magasins généraux du nouveau port. Cette salle était tendue de lampas vert; elle était ornée de glaces, d'arbustes et de faisceaux de drapeaux. Le vitrage du toit était recouvert d'un velum. La table d'honneur était dressée en forme de fer à cheval.

    Quatre grandes tables étaient disposées perpendiculairement à la table d'honneur. M. Carnot présidait. Il avait à sa droite le maire, M. Wintrebert, et à sa gauche M. Fournier, présidentde la Chambre de commerce. A ses côtés l'on remarquait MM. l'amiral Krantz, Yves Guyot, Guillain, Griollet, Sartiaux, le général Brugère, le général Jamont, Demiautte et Huguet, sénateurs; Ribot, Camescasse, Trystram, de Clercq, Sens, Levert, Lefebvre du Prey, Desmons (Gard), Gaillard (Vaucluse), Taillandier, Lhomel, Pesson, Hermary, Dellisse, députés.

    Pendant le repas, la Société des concerts symphoniques et l'Union chorale ont chanté des chœurs, et la musique du 110e de ligne a exécuté plusieurs morceaux. Après des discours de M. Wintrebert. maire de Calais, et de M. Fournier, président de la Chambre de commerce, le Président de la République a pris la parole en ces termes :

    Le Discours de M. Carnot.

    Messieurs, C'est avec un orgueil bien légitime que vous pouvez aujourd'hui faire à vos hôtes les honneurs de votre grande cité et de votre beau port.

    Il n'est pas besoin, pour être frappé de leur transformation, de reporter ses souvenirs à vingt-cinq ans en arrière, à l'époque où, comme on voulait bien le rappeler tout à l'heure, j'ai  connu vos bassins enserrés dans une étroite enceinte; votre port relié par des communications précaires, avec le réseau des voies de navigation intérieure; vos relations mal assurées aussi du côté de la mer par une passe sans profondeur,

    Le port de Calais n'était encore guère mieux partagé il y a quinze ans. La République a été la première à comprendre et les besoins et l'avenir de votre cité.

    Sous un régime de libre discussion, sous un gouvernement d'opinion qui sait entendre les vœux des populations et qui considère comme un devoir rigoureux de leur donner une satisfaction légitime, dût-il parfois s'exposer à escompter ses ressources au delà de ce que voudrait la prudence, les intérêts de Calais ne pouvaient pas être perdus de vue. Et vous avez pris, Messieurs, une glorieuse revanche, après un trop long oubli. Votre port est devenu tout d'un coup un des beaux ports de la région, capable d'engager avec ses voisins de l'étranger cette lutte féconde de la concurrence, qui enfante le progrès sans porter atteinte aux bonnes et amicales relations des peuples.

    C'est avec une satisfaction patriotique, Messieurs,que nous avons constaté aujourd'hui, en traversant les nouveaux bassins auxquels ont fait place les glacis des vieux remparts entre lesquels votre ville a trop longtemps étouffé, que le port de Calais répond, à l'heure actuelle, à tous les besoins de la grande navigation et du commerce maritime.

    Les plus grands navires, auxquels il était fermé, peuvent y trouver constamment une profondeur suffisante pour rester à flot, sans même avoir à franchir ces imposantes écluses que nous avons traversées aujourd'hui.

    L'outillage public, encore si peu développé en 1875, comprend aujourd'hui toutes les installations qui permettent de charger et de décharger rapidement les plus lourdes et les plus encombrantes des marchandises. Partout les quais sont sillonnés de voies qui établissent des relations directes avec le réseau des chemins de fer.

    Les bassins sont largement ouverts sur les canaux qui rattachent Calais à la région si riche, si belle par son industrie où je viens d'admirer la force productive de notre chère France.

    Votre activité, votre initiative, avec le concours du gouvernement de la République, qui ne vous fera pas défaut, auront vite comblé ce qu'il peut exister encore de lacunes dans vos installations. Et une période de quinze années aura suffi pour décupler le mouvement commercial, auquel votre port pourra suffire.

    La France républicaine a le droit d'être fière de pareils résultats, et je vous remercie, Messieurs, d'avoir gardé le souvenir de la part qu'il m'a été donné de prendre à cette oeuvre. Ce n'est pas ici, au milieu des populations laborieuses et fortes qui nous entourent dans cette belle cité, qui a donné de telles preuves de sa puissance d'expansion, que pourront jamais se faire écouter les prophètes de malheur, aux yeux desquels la République n'a rien fait, et qui l'accusent d'avoir gaspillé la fortune publique et conduit la France aux abîmes.

    Ceux-là, Messieurs, il y a un mois, ne voulaient pas encore croire à l'Exposition de 1889; ils ne l'ont pas empêchée d'ajouter à notre pays une nouvelle auréole de gloire. Ils n'empêcheront pas davantage le port de Calais d'être un des joyaux du domaine maritime de la France, et un jour viendra où ils regretteront, eux-mêmes, leur mauvaise humeur, et reconnaîtront, à leur tour, que la République a apporté dans la société moderne les plus puissants éléments de travail, de progrès et de prospérité.A la République ! A l'avenir de Calais ! 

    Ce discours a été interrompu par de chaleureux et unanimes applaudissements. A la fin, ces mêmes applaudissements se sont répétés.

    Après le discours de M. Carnot, les députés de la Chambre des communes présents et les journalistes anglais se sont spontanément levés et ont, par trois fois, poussé leur vivat national : « Hip ! hip ! hurrah! » Le Président de la République s'est relevé pour remercier.

    La soirée.

    Quand nous sortons de là salle du banquet, la ville est féeriquement illuminée ; il y a des lanternes jusque dans les mâts et sur les vergues des bâtiments ; on danse dans le jardin Richelieu, au parc et place de la Nation.

    Le bal officiel auquel assistent M. le Président et les fonctionnaires de Calais, a lieu dans les vastes bâtiments de la Chambre de commerce.

    Enfin,un feu d'artifice digne de la maison Ruggieri est tiré aux acclamations des assistants.

    A onze heures et demie, le Chef de l'Etat prend le train pour Boulogne où, à quelques kilomètres de la ville, il passera la nuit chez le sénateur Huguet.

    Inauguration du port de Calais

    C'est fini, nous sommes tous rompus et... cependant le train nous attend pour nous conduire à Boulogne, où nous arriverons vers une heure du matin. Oh ! quelle journée !

    Les dons présidentiels.

    La munificence du Président ne se fatigue pas un instant ; dans la journée d'aujourd'hui, il a donné deux mille francs pour les ouvriers tullistes, deux mille francs aux pauvres, trois cents francs à l'hôpital, deux cents francs à l'orphelinat, cinq cents francs à la caisse de secours des marins, plus une forte gratification aux soldats de l'escorte et aux marins de la Mouette. Au total, près de six mille francs.

    Enfin, au cours de ses réceptions et différentes visites à Calais, M. Carnot a décerné les décorations suivantes :

    Ont été promus ou nommés :

    Officier de la Légion d'honneur : M. Littaye, commissaire en chef de la marine;

    Chevaliers de la Légion d'honneur : MM. Fournier, président de la Chambre de commerce; Delannoy, conducteur des ponts et chaussées ; d'Or, commandant du 8e régiment de ligne.

    MM. Wintrebert, maire, et Lejeune ont obtenu les palmes académiques.

    La médaille militaire a été donnée au sous-brigadier de gendarmerie Delache ;

    les médailles du commerce, aux ouvriers Dubois, Merlin, Mille et à Mlle Devienne; des médailles d'honneur, aux nommés Chanson, Delpierre, Lapôtre, Imbert, Agneray, aux pompiers Gouin, Ringot, Daquin, Pitet, Léal, Seret, Tétard.

     

     

     

     

     

     

     

     

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