Histoire de Calais
CALAIS, clef de la France
QU'IL arrive par route ou par voie ferrée, le touriste ou le voyageur se rendant à Calais reste toujours frappé d'étonnement en contemplant le panorama qui s'offre à sa vue du haut des dernières collines d'Artois : pâturages et champs de blé descendant en pente douce vers l'immense plaine maritime des Pays-Bas, cette région que les chroniqueurs d'autrefois appelaient le plat-pays ». Et, l'entrée de cette plaine où seules la brume et la mer arrêtent la vue, Calais dresse le beffroi de son Hôtel de Ville, les clochers de ses églises, les cheminées des usines qui font sa renommée et les grues d'un port particulièrement bien équipé.
En considérant cette exceptionnelle position géographique au point le plus resserré du détroit, on comprend le rôle stratégique joué au cours des siècles par notre cité, que toutes les puissances se disputeront.
Au XIe siècle, les comtes de Boulogne entourent Calais de remparts, et le port commence se développer au XIIe siècle.
Au début du XIV' siècle, nous dit l'annaliste Lefebvre, la ville de Calais était, en ce temps, devenue florissante par son commerce, et une des plus importantes places du royaume par ses fortifications. Calais fait alors partie de la Hanse Teutonique, importante association internationale des ports de la mer du Nord.
Sous Philippe V et Charles IV, les corsaires calaisiens commencent à se faire remarquer en Manche et en mer du Nord, et c'est avec un sentiment de vengeance à assouvir que le roi Edouard III vient planter le siège devant Calais, en 1346.
Chacun connait le détail des onze mois de siège, la tentative sans audace de Philippe VI, et le dévouement de six Bourgeois, immortalisés par le bronze de Rodin.
Pendant leurs 210 années d'occupation, les Anglais font de Calais une place de première importance, tant du point de vue militaire que du point de vue commercial. Edouard III y transfère, en 1362, l'Étaples des Laines, qui se trouvait en Zélande, et il y crée des ateliers de frappe de monnaie dont l'activité durera pendant toute l'occupation. Les souverains anglais qui se succèdent sur 'le trône renforcent les défenses de la ville, mais toutes leurs précautions n'empêchent pas le duc de Guise de leur enlever la ville en quelques jours et d'y faire son entrée le 9 janvier 1558.
Ce fut grande tristesse outre-Manche, et chacun connait la phrase de la reine d'Angleterre.
En France, poèmes et ballades célébrèrent le libérateur » ou remercièrent le ciel de cette reprise.
De ceste victoire
Or doncque la gloire
Fault à Dieu donner
Qui Calais nous donne
C'est l'antique bourne
Pour France bourner.
Peu après la reprise de la ville, le seigneur de Gourdan, gouverneur de Calais, pas à démolir tout un quartier pour disposer d'un terrain suffisant pour construire la citadelle, ne faisant même pas grâce à l'église Saint-Nicolas et à certains hôtels particuliers, d'une grande magnificence d'après les annalistes du temps.
En 1596, les Espagnols s'emparent de la ville, mais n'y resteront que deux ans, car le traité de Vervins rend Calais à la France en 1598.
Le XVIIe siècle est marqué par de nombreux aménagements de la ville. En 1632, le cardinal de Richelieu dresse les plans d'extension de Calais, dont il voudrait faire l'une des plus puissantes places de France, avec un port d'une vaste étendue. Son projet consiste à transformer la ville en arsenal maritime et à la reconstruire complètement sur un faubourg voisin. Tout est prévu : l'extension du port, l'aménagement de son entrée et la création d'écluses... Mais la plus grande partie de ces projets reste dans les cartons. Néanmoins, certaines portes de la ville et de la citadelle sont construites à cette époque, ainsi que l'arsenal proprement dit de la citadelle. Ce même siècle est également marqué par des ouvrages de Vauban, dont la reconstruction du Fort-Nieulay, en 1673.
Durant tout ce XVIIe siècle, les corsaires calaisiens ont continué à se manifester sur les côtes anglaises ; il ne faut pas s'étonner d'en recevoir la contrepartie sous forme de la flotte anglaise, dont les plus connues sont celles du 27 août 1695, menée par 12 vaisseaux, 10 frégates et 5 galiottes, et du 7 avril 1696, menée par 10 vaisseaux, 15 frégates et 5 galiottes.
Sautons le XVllle siècle et arrivons au XIXe siècle, marqué, pour Calais, par trois événements principaux :
En 1816, des industriels anglais amènent en contrebande les pièces détachées des premiers métiers à dentelle. Cette nouvelle industrie prend un essor considérable puisqu'en 1834 on compte déjà plus de 200 fabricants. Le petit faubourg de Saint-Pierre-lez-Calais, susceptible d'extension, devient une ville industrielle et, la fin du siècle, il s'annexera à Calais.
En novembre 1842, le basin flot de l'Ouest est inauguré, et c'est près de ce bassin que sera construite ultérieurement la première gare du chemin de fer.
Enfin, en juin 1889, le président Carnot vient inaugurer le nouveau port de l'Est, comprenant l'avant-port de la gare maritime et le bassin à flot avec deux sas. Ce dernier bassin, contournant la vieille ville, rejoint, par les bassins de batellerie, l'important réseau des canaux du Nord de la France.
Le XXe siècle, siècle du progrès, est, malheureusement pour notre ville, celui des années les plus sombres.
Pendant la guerre de 1914-1918, l'héroïsme des défenseurs de l'Yser peut arrêter la course à la mer des Allemands, et notre ville n'est meurtrie que par des bombardements aériens (5 par zeppelins et 65 par avions) et un bombardement par mer.
Deux cents maisons sont totalement détruites au cours de ces bombardements. La guerre 1939-45 réserve Calais sa plus cruelle épreuve une destruction systématique et l'occupation par une présence étrangère. Le 24 mai 1940, la Wehrmacht est aux portes de la ville.
Français et Anglais se retranchent dans le quartier de Calais-Nord, le vieux Calais plus aisément défendable, étant protégé par la ceinture d'eau formée par les bassins de batellerie et les bassins du port. Pendant trois jours, les vagues de bombardiers succèdent aux salves d'artillerie lourde et, le 26 mai, les Allemands pénètrent dans un quartier dont les immeubles qui ne sont pas détruits sont autant de brasiers. Les bombardements des quatre années d'occupation, et surtout ceux de la Libération, disloquent les derniers pans de murs, et les bulldozers rasent les moindres vestiges.
Sur les 15960 maisons de la ville, 4058 furent entièrement détruites, et dans le seul quartier de Calais-Nord, l'ancien Calais dont je viens de résumer l'histoire dans les lignes précédentes, 1 990 maisons sur 2300 sont rasées, et les autres sinistrées à plus de 70%.
Les monuments, si chers au cœur des Calaisiens, sont détruits. Le touriste ne verra plus le beffroi, symbole de nos libertés communales avec son gracieux campanile dont le carillon égrenait, sur les maisons à pignons de la place d'Armes, les notes d'un air de Boieldieu ; il ne s'arrêtera plus devant les maisons espagnoles, dont chaque étage s'avançait en encorbellement ; il ne pourra plus photographier la porte de l'hôtel de Guise, l'ancienne Etaples des Laines » que le roi de France offrit en 1558 au libérateur de Calais, le duc de Guise.
Dans les ruines de l'église Notre-Dame, il pourra encore apercevoir les arcs de style gothique-Tudor, seul exemple de cette architecture en France, mais le magnifique retable du XVIIe siècle, aux jolies colonnes d'albâtre, est en fort triste état, sous une charpente de protection qui n'a pas résisté aux intempéries.
Seule, la tour du Guet, que d'aucuns font remonter à Charlemagne, se dresse encore au-dessus des immeubles nouvellement reconstruits, semblant défier les temps !
(Par GEORGES WIART Membre de la Commission des Monuments Historiques.)